Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/280

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discours transpirent dans le public ; mais celui-ci fut su avec la disgrâce de Couprougli. Ce vizir ne paya point sa hardiesse de sa tête, parce que la vraie vertu se fait quelquefois respecter, lors même qu’elle déplaît. On lui permit de se retirer dans l’île de Négrepont. J’ai su ces particularités par des lettres de M. Bru, mon parent, premier drogman à la Porte-Ottomane ; et je les rapporte pour faire connaître l’esprit de ce gouvernement[1].

Le Grand Seigneur fit alors revenir d’Alep Baltagi Mehemet, bacha de Syrie, qui avait déjà été grand vizir avant Chourlouli. Les baltagis du sérail, ainsi nommés de balta, qui signifie cognée, sont des esclaves qui coupent le bois pour l’usage des princes du sang ottoman et des sultanes. Ce vizir avait été baltagi dans sa jeunesse, et en avait toujours retenu le nom, selon la coutume des Turcs, qui prennent sans rougir le nom de leur première profession, ou de celle de leur père, ou du lieu de leur naissance.

Dans le temps que Baltagi Mehemet était valet dans le sérail, il fut assez heureux pour rendre quelques petits services au prince Achmet, alors prisonnier d’État, sous l’empire de son frère Mustapha. On laisse aux princes du sang ottoman, pour leurs plaisirs, quelques femmes d’un âge à ne plus avoir d’enfants (et cet âge arrive de bonne heure en Turquie), mais assez belles encore pour plaire. Achmet, devenu sultan, donna une de ses esclaves, qu’il avait beaucoup aimée, en mariage à Baltagi Mehemet. Cette femme, par ses intrigues, fit son mari grand vizir : une autre intrigue le déplaça, et une troisième le fit encore grand vizir.

Quand Baltagi Mehemet vint recevoir le bul de l’empire, il trouva le parti du roi de Suède dominant dans le sérail. La sultane Validé, Ali Coumourgi, favori du Grand Seigneur, le kislar aga, chef des eunuques noirs, et l’aga des janissaires, voulaient la guerre contre le czar : le sultan y était déterminé ; le premier ordre qu’il donna au grand vizir fut d’aller combattre les Moscovites avec deux cent mille hommes. Baltagi Mehemet n’avait jamais fait la guerre ; mais ce n’était point un imbécile, comme les Suédois, mécontents de lui, l’ont représenté. Il dit au Grand Seigneur, en recevant de sa main un sabre garni de pierreries : « Ta Hautesse sait que j’ai été élevé à me servir d’une hache pour fendre du bois, et non d’une épée pour commander tes armées : je tâcherai de te bien servir ; mais, si je ne réussis pas, souviens-toi que je t’ai supplié de ne me le point imputer. »

  1. La dernière phrase de ce paragraphe n’est pas dans les premières éditions.