Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/279

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régiments de ces paysans, armés à la hâte, taillèrent en pièces le régiment des gardes du roi de Danemark, dont il ne resta que dix hommes.

Les Danois, entièrement défaits, se retirèrent sous le canon d’Helsinbourg. Le trajet de Suède en Séeland est si court que le roi de Danemark apprit le même jour à Copenhague la défaite de son armée en Suède ; il envoya sa flotte pour embarquer les débris de ses troupes. Les Danois quittèrent la Suède avec précipitation cinq jours après la bataille ; mais, ne pouvant emmener leurs chevaux, et ne voulant pas les laisser à l’ennemi, ils les tuèrent tous aux environs d’Helsinbourg, et mirent le feu à leurs provisions, brûlant leurs grains et leurs bagages, et laissant dans Helsinbourg quatre mille blessés, dont la plus grande partie mourut par l’infection de tant de chevaux tués, et par le défaut de provisions, dont leurs compatriotes mêmes les privaient, pour empêcher que les Suédois n’en jouissent.

Dans le même temps, les paysans de la Dalécarlie ayant ouï dire, dans le fond de leurs forêts, que leur roi était prisonnier chez les Turcs, députèrent à la régence de Stockholm, et offrirent d’aller à leurs dépens, au nombre de vingt mille, délivrer leur maître des mains de ses ennemis. Cette proposition, qui marquait plus de courage et d’affection qu’elle n’était utile, fut écoutée avec plaisir, quoique rejetée ; et on ne manqua pas d’en instruire le roi, en lui envoyant le détail de la bataille d’Helsinbourg.

Charles reçut dans son camp, près de Bender, ces nouvelles consolantes, au mois de juillet 1710. Peu de temps après, un autre événement le confirma dans ses espérances.

Le grand vizir Couprougli, qui s’opposait à ses desseins, fut déposé après deux mois de ministère. La petite cour de Charles XII, et ceux qui tenaient encore pour lui en Pologne, publiaient que Charles faisait et défaisait les vizirs, et qu’il gouvernait l’empire turc du fond de sa retraite de Bender ; mais il n’avait aucune part à la disgrâce de ce favori. La rigide probité du vizir fut, dit-on, la seule cause de sa chute : son prédécesseur ne payait point les janissaires du trésor impérial, mais de l’argent qu’il faisait venir par ses extorsions. Couprougli les paya de l’argent du trésor. Achmet lui reprocha qu’il préférait l’intérêt des sujets à celui de l’empereur : « Ton prédécesseur Chourlouli, lui dit-il, savait bien trouver d’autres moyens de payer mes troupes. » Le grand vizir répondit : « S’il avait l’art d’enrichir Ta Hautesse par des rapines, c’est un art que je fais gloire d’ignorer. »

Le secret profond du sérail permet rarement que de pareils