Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/290

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de là. Charles XII, qui ne faisait rien comme les autres hommes, passa la rivière à la nage, au hasard de se noyer, et traversa le camp moscovite, au hasard d’être pris ; il parvint à l’armée turque, et descendit à la tente du comte Poniatowski, qui m’a conté et écrit ce fait[1]. Le comte s’avança tristement vers lui, et lui apprit comment il venait de perdre une occasion qu’il ne recouvrerait peut-être jamais.

Le roi, outré de colère, va droit à la tente du grand vizir ; il lui reproche, avec un visage enflammé, le traité qu’il vient de conclure. « J’ai droit, dit le grand vizir d’un air calme, de faire la guerre et la paix. — Mais, reprend le roi, n’avais-tu pas toute l’armée moscovite en ton pouvoir ? — Notre loi nous ordonne, repartit gravement le vizir, de donner la paix à nos ennemis quand ils implorent notre miséricorde. — Hé ! t’ordonne-t-elle, insiste le roi en colère, de faire un mauvais traité quand tu peux imposer telles lois que tu veux ? Ne dépendait-il pas de toi d’amener le czar prisonnier à Constantinople ? »

Le Turc, poussé à bout, répondit sèchement : « Hé ! qui gouvernerait son empire en son absence ? Il ne faut pas que tous les rois soient hors de chez eux[2]. » Charles répliqua par un sourire d’indignation : il se jeta sur un sopha, et, regardant le vizir d’un air plein de colère et de mépris, il étendit sa jambe vers lui, et, embarrassant exprès son éperon dans la robe du Turc, il la lui déchira[3], se releva sur-le-champ, remonta à cheval, et retourna à Bender le désespoir dans le cœur.

Poniatowski resta encore quelque temps avec le grand vizir pour essayer, par des voies plus douces, de l’engager à tirer un meilleur parti du czar ; mais, l’heure de la prière étant venue, le Turc, sans répondre un seul mot, alla se laver et prier Dieu.

FIN DU LIVRE CINQUIÈME.
  1. Les trois phrases précédentes ne sont pas dans les premières éditions.
  2. « Plusieurs historiens, dit Voltaire, ont cru que la réponse du vizir était celle d’un imbécile. C’est celle d’un homme piqué, et qui fait un reproche à un autre. » Remarquons cependant que, selon Poniatowski, dont le témoignage a une grande autorité, le vizir aurait répondu : « Le bon Dieu a partagé le monde et en a donné une portion à chacun des princes pour la gouverner. Qui est-ce qui gouvernerait la Moscovie, si je lui enlevais son prince ? »
  3. La Motraye fait tout exprès une note pour établir que Charles a seulement fort crotté le sopha. — Limiers place ces détails après le combat de Bender.