Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/292

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Le roi, qui savait l’ordre dont ils étaient chargés, leur fit d’abord dire que s’ils osaient lui rien proposer contre son honneur, et lui manquer de respect, il les ferait pendre tous trois sur l’heure. Le bacha de Salonique, qui portait la parole, déguisa la dureté de sa commission sous les termes les plus respectueux. Charles finit l’audience sans daigner seulement répondre ; son chancelier Muller, qui resta avec ces trois bachas, leur expliqua en peu de mots le refus de son maître, qu’ils avaient assez compris par son silence.

Le grand vizir ne se rebuta pas : il ordonna à Ismaël bacha, nouveau sérasquier de Bender, de menacer le roi de l’indignation du sultan s’il ne se déterminait pas sans délai. Ce sérasquier était d’un tempérament doux et d’un esprit conciliant, qui lui avait attiré la bienveillance de Charles et l’amitié de tous les Suédois. Le roi entra en conférence avec lui, mais ce fut pour lui dire qu’il ne partirait que quand Achmet lui aurait accordé deux choses : la punition de son grand vizir, et cent mille hommes pour retourner en Pologne.

Baltagi Mehemet sentait bien que Charles restait en Turquie pour le perdre : il eut soin de faire mettre des gardes sur toutes les routes de Bender à Constantinople pour intercepter les lettres du roi. Il fit plus, il lui retrancha son thaïm, c’est-à-dire la provision que la Porte fournit aux princes à qui elle accorde un asile. Celle du roi de Suède était immense, consistant en cinq cents écus par jour en argent, et dans une profusion de tout ce qui peut contribuer à l’entretien d’une cour dans la splendeur et dans l’abondance.

Dès que le roi sut que le vizir avait osé retrancher sa subsistance, il se tourna vers son grand-maître d’hôtel, et lui dit : « Vous n’avez eu que deux tables jusqu’à présent ; je vous ordonne d’en tenir quatre dès demain. »

Les officiers de Charles XII étaient accoutumés à ne trouver rien d’impossible de ce qu’il ordonnait ; cependant on n’avait ni provisions ni argent : on fut obligé d’emprunter à vingt, à trente, à quarante pour cent, des officiers, des domestiques et des janissaires, devenus riches par les profusions du roi. M. Fabrice, l’envoyé de Holstein, Jeffreys, ministre d’Angleterre, leurs secrétaires, leurs amis, donnèrent ce qu’ils avaient. Le roi, avec sa fierté ordinaire, et sans inquiétude du lendemain, subsistait de ces dons, qui n’auraient pas suffi longtemps. Il fallut tromper la vigilance des gardes, et envoyer secrètement à Constantinople pour emprunter de l’argent des négociants euro-