Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/294

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À ce grand vizir succéda Jassuf, c’est-à-dire Joseph, dont la fortune était aussi singulière que celle de ses prédécesseurs. Né sur les frontières de la Moscovie, et fait prisonnier par les Turcs à l’âge de six ans avec sa famille, il avait été vendu à un janissaire. Il fut longtemps valet dans le sérail, et devint enfin la seconde personne de l’empire où il avait été esclave ; mais ce n’était qu’un fantôme de ministre. Le jeune Selictar Ali Coumourgi l’éleva à ce poste glissant, en attendant qu’il pût s’y placer lui-même, et Jussuf, sa créature, n’eut d’autre emploi que d’apposer les sceaux de l’empire aux volontés du favori. La politique de la cour ottomane parut toute changée dès les premiers jours de ce vizirat : les plénipotentiaires du czar, qui restaient à Constantinople et comme ministres et comme otages, y furent mieux traités que jamais ; le grand vizir confirma avec eux la paix du Pruth ; mais ce qui mortifia le plus le roi de Suède, ce fut d’apprendre que les liaisons secrètes qu’on prenait à Constantinople avec le czar étaient le fruit de la médiation des ambassadeurs d’Angleterre et de Hollande.

Constantinople, depuis la retraite de Charles à Bender, était devenue ce que Rome a été si souvent, le centre des négociations de la chrétienté. Le comte Désaleurs, ambassadeur de France, y appuyait les intérêts de Charles et de Stanislas ; le ministre de l’empereur allemand les traversait ; les factions de Suède et de Moscovie s’entre-choquaient, comme on a vu longtemps celles de France et d’Espagne agiter la cour de Rome.

L’Angleterre et la Hollande, qui paraissaient neutres, ne l’étaient pas : le nouveau commerce que le czar avait ouvert dans Pétersbourg attirait l’attention de ces deux nations commerçantes.

Les Anglais et les Hollandais seront toujours pour le prince qui favorisera le plus leur trafic. Il y avait beaucoup à gagner avec le czar[1] : il n’est donc pas étonnant que les ministres d’Angleterre et de Hollande le servissent secrètement à la Porte-Ottomane. Une des conditions de cette nouvelle amitié fut que l’on ferait sortir incessamment Charles des terres de l’empire turc : soit que le czar espérât se saisir de sa personne sur les chemins, soit qu’il crût Charles moins redoutable dans ses États qu’en Turquie, où il était toujours sur le point d’armer les forces ottomanes contre l’empire des Russes.

  1. L’auteur donne une véritable et juste idée des négociations des ministres étrangers à Constantinople. (P.)