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CHAPITRE XLIX.

ARRÊT DU PARLEMENT EN FAVEUR D’ARISTOTE. HABILE FRIPONNERIE D’UN NONCE. MORT DE L’AVOCAT GÉNÉRAL SERVIN, EN PARLANT AU PARLEMENT.

Cette cruelle démence, de condamner aux flammes pour un crime qu’il est impossible de commettre, n’était pas particulière

    il doit faire rendre aux églises catholiques les biens des églises protestantes de Béarn. Ainsi l’on vit un évêque louer un prince d’avoir commis un assassinat, afin d’obtenir de lui la permission de commettre un vol.

    Un homme accusé d’avoir écrit un libelle contre Luines fut rompu vif ; un autre, qui en avait fait une copie, fut pendu.

    On en roua un troisième, sous prétexte qu’il avait voulu assassiner la reine mère. Mais au contraire c’était Luines qu’il voulait assassiner ; il s’en était ouvert à un espion de Luines, qui faisait semblant d’en être ennemi ; et pour ne pas rendre cet espion suspect au parti de la reine, Luines imagina de substituer un projet contre la reine à un projet contre lui. On eut la précaution d’ordonner de brûler le procès de ce malheureux avec son corps. Il était prêtre, et l’espion qui le dénonçait était un homme de la cour.

    On poursuivit avec fureur Bardin, secrétaire d’État sous Concini. Enfermé à la Bastille, il fut interrogé par des conseillers d’État. Luines montra ses réponses au conseiller du grand conseil Lasnier, qui promit, d’après ces pièces, de faire rendre un arrêt de mort contre Bardin. Lasnier et La Greslière furent nommés ses rapporteurs. Bardin demanda d’être renvoyé au parlement en sa qualité de secrétaire du roi. On lui refusa son renvoi. Il est singulier qu’en France on crût alors avoir besoin d’un privilége pour demander ce qui, dans tous les pays, est le droit de chaque citoyen. Bardin protesta contre les réponses extrajudiciaires qu’il avait faites aux conseillers d’État. Ses protestations ne furent pas écoutées.

    Luines sollicita ouvertement tous les juges. Ceux qui résistèrent à la corruption crurent être obligés, pour le sauver, de le condamner à un bannissement : exemple qu’imitèrent depuis les juges du surintendant Fouquet. Cependant déjà une voix de plus l’avait condamné à la mort, lorsqu’un des juges s’évanouit ; revenu à lui, on le ramena dans l’assemblée : « Messieurs, dit-il, vous voyez en quel état j’ai été ; Dieu m’a fait voir la mort, qui est une chose si horrible et si effroyable que je ne puis me porter à condamner un innocent comme celui-ci, de qui il s’agit. J’ai ouï quelques opinions qui vont au bannissement ; s’il y en a quelqu’une plus douce, je prie le conseil de me le dire, afin que j’en sois. » Alors les jeunes conseillers revinrent presque tous à l’avis du bannissement ; le président de Bercis, seul parmi les présidents, se joignit à eux, et Bardin fut sauvé. Voyez l’Histoire de la Mère et du Fils. (K.) — L’Histoire de la Mère et du Fils, que citent les éditeurs de Kehl, fut publiée sous le nom de Mézeray, 1730, un volume in-4°, ou deux volumes. C’est la première partie des Mémoires du cardinal de Richelieu, imprimés pour la première fois en 1823, 10 volumes in-8°. Dans le tome Ier, pages 447 et 509, se retrouvent textuellement les deux passages que les éditeurs de Kehl ont guillemetés. Voyez aussi, tome XIV, le chapitre II du Siècle de Louis XIV. (B.)