Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/388

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imaginé alors qu’un souverain de Russie pourrait envoyer des Hottes victorieuses aux Dardanelles, subjuguer la Crimée, chasser les Turcs de quatre grandes provinces, dominer sur la mer Noire, établir la plus brillante cour de l’Europe, et faire fleurir tous les arts au milieu de la guerre ; quiconque l’eût dit n’eût passé que pour un visionnaire.

Mais un visionnaire plus avéré est l’écrivain qui prédit en 1762, dans je ne sais quel Contrat social ou insocial, que l’empire de Russie allait tomber. Il dit en propres mots[1] : « Les Tartares, ses sujets ou ses voisins, deviendront ses maîtres et les nôtres : cela me paraît infaillible. »

C’est une étrange manie que celle d’un polisson qui parle en maître aux souverains, et qui prédit infailliblement la chute prochaine des empires, du fond du tonneau où il prêche, et qu’il croit avoir appartenu autrefois à Diogène[2]. Les étonnants progrès de l’impératrice Catherine II et de la nation russe sont une preuve

  1. Contrat social de J.-J. Rousseau, livre II, chapitre viii.
  2. Nous ne croyons pas que jamais les Tartares se rendent les maîtres de l’Europe. Les lumières, dont il ne faut pas confondre les progrès avec la perfection (les arts, de la poésie, de l’éloquence, ne peuvent manquer de s’accroître et de se répandre ; et elles opposent aux Tartares une barrière que la férocité ne peut vaincre.

    Mais le célèbre Jean-Jacques avait pris le parti de soutenir que plus on était ignorant, plus on avait de raison et de vertu, Nous sommes fâchés que, dans ce passage et dans quelques autres, M. de Voltaire ait paru refuser à un homme libre le droit de parler avec liberté des souverains, et de juger leurs actions ; mais si l’on examine ces passages, on verra que dans tous il défend un prince qu’il regarde comme un homme supérieur, contre un écrivain qu’il n’estime point. Ce n’est donc pas à un citoyen qu’il refuse le droit de juger les rois, c’est à un déclamateur qu’il refuse celui de juger un grand homme. On peut croire qu’il s’est trompé dans son jugement sur le mérite d’un philosophe ou d’un historien, mais on ne doit pas l’accuser d’avoir commis envers le genre humain le crime de s’être élevé contre un de ses droits. (K.)

    — Voici le passage de Rousseau auquel Voltaire est revenu bien souvent :

    « Tel peuple est disciplinable en naissant, tel autre ne l’est pas au bout de dix siècles. Les Russes ne seront jamais vraiment policés parce qu’ils l’ont été trop tôt. Pierre avait le génie imitatif ; il n’avait pas le vrai génie, celui qui crée et fait tout de rien. Quelques-unes des choses qu’il fit étaient bien, la plupart étaient déplacées. Il a vu que son peuple était barbare, il n’a point vu qu’il n’était pas mûr pour la police ; il l’a voulu civiliser quand il ne fallait que l’aguerrir. Il a d’abord voulu faire des Allemands, des Anglais, quand il fallait commencer par faire des Russes. Il a empêché ses sujets de jamais devenir ce qu’ils pourraient être en leur persuadant qu’ils étaient ce qu’ils ne sont pas. C’est ainsi qu’un précepteur français forme son élève pour briller un moment dans son enfance, et puis n’être jamais rien. L’empire de Russie voudra subjuguer l’Europe et sera subjugué lui-même. Les Tartares, ses sujets ou ses voisins, deviendront ses maîtres et les nôtres : cette révolution me paraît infaillible. Tous les rois de l’Europe travaillent de concert à l’accélérer. »