Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/391

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On a une foule de témoignages aussi incontestables sur l’histoire du siècle de Louis XIV[1], ouvrage non moins vrai et non moins important, qui respire l’amour de la patrie, mais dans lequel cet esprit de patriotisme n’a rien dérobé à la vérité, et n’a jamais ni outré le bien, ni déguisé le mal ; ouvrage composé sans intérêt, sans crainte et sans espérance, par un homme que sa situation met en état de ne flatter personne.

Il y a peu de citations dans le Siècle de Louis XIV, parce que les événements des premières années, connus de tout le monde, n’avaient besoin que d’être mis dans leur jour, et que l’auteur a été témoin des derniers. Au contraire, on cite toujours ses garants ; dans l’Histoire de l’empire de Russie, et le premier de ces témoins, c’est Pierre le Grand lui-même.

§ III.

On ne s’est point fatigué, dans cette Histoire de Pierre le Grand, à rechercher vainement l’origine de la plupart des peuples qui composent l’empire immense de Russie, depuis le Kamtschatka jusqu’à la mer Baltique. C’est une étrange entreprise de vouloir prouver par des pièces authentiques que les Huns vinrent autrefois du nord de la Chine en Sibérie, et que les Chinois eux-mêmes sont une colonie d’Égyptiens. Je sais que des philosophes d’un grand mérite[2] ont cru voir quelque conformité entre ces peuples ; mais on a trop abusé de leurs doutes ; on a voulu convertir en certitude leurs conjectures[3].

Voici, par exemple, comme on s’y prend aujourd’hui pour prouver que les Égyptiens sont les pères des Chinois. Un ancien a conté que l’Égyptien Sésostris alla jusqu’au Gange : or, s’il alla vers le Gange, il put aller à la Chine, qui est très-loin du Gange, donc il y alla ; or la Chine alors n’était point peuplée, il est donc clair que Sésostris la peupla. Les Égyptiens, dans leurs fêtes, allumaient des chandelles ; les Chinois ont des lanternes, donc on ne peut douter que les Chinois ne soient une colonie d’Égypte. De plus,

  1. Le Siècle de Louis XIV avait paru depuis huit ans (1751).
  2. Mairan (1678-1771), physicien, mathématicien, littérateur et ami de Voltaire, auteur des Lettres au P. Parennin. Voyez la Correpondance, 9 août 1760.
  3. Ceci est contre de Guignes (1721-1800), auteur d’un Mémoire dans lequel on prouve que les Chinois sont une colonie égyptienne (1750). « J’ai été obligé en conscience, écrit Voltaire à Mairan, le 9 auguste 1760, de me moquer de lui, sans le nommer pourtant, dans la Préface de l’Histoire de Pierre Ier. On imprimait cette histoire l’année passée, lorsqu’on m’envoya cette plaisanterie de M. de Guignes. Je vous avoue que j’éclatai de rire... »