Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/392

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les Égyptiens ont un grand fleuve ; les Chinois en ont un. Enfin il est évident que les premiers rois de la Chine ont porté les noms des anciens rois d’Égypte : car dans le nom de la famille Yu, on peut trouver les caractères qui, arrangés d’une autre façon, forment le mot Menés. Il est donc incontestable que l’empereur Yu prit son nom de Menés, roi d’Égypte, et l’empereur Ki est évidemment le roi Atoës en changeant k en a et i en toës.

Mais si un savant de Tobolsk ou de Pékin avait lu quelqu’un de nos livres, il pourrait prouver bien plus démonstrativement que nous venons des Troyens. Voici comme il pourrait s’y prendre, et comme il étonnerait son pays par ses profondes recherches. Les livres les plus anciens, dirait-il, et les plus respectés dans le petit pays d’Occident nommé France, sont les romans ; ils étaient écrits dans une langue pure, dérivée des anciens Romains, qui n’ont jamais menti : or plus de vingt de ces livres authentiques déposent que Francus, fondateur de la monarchie des Francs, était fils d’Hector ; le nom d’Hector s’est toujours conservé depuis dans la nation, et, même dans ce siècle, un de ses plus grands généraux s’appelait Hector de Villars.

Les nations voisines ont reconnu si unanimement cette vérité que l’Arioste, un des plus savants Italiens, avoue, dans son Roland, que les chevaliers de Charlemagne combattaient pour avoir le casque d’Hector. Enfin une preuve sans réplique, c’est que les anciens Francs, pour perpétuer la mémoire des Troyens leurs pères, bâtirent une nouvelle ville de Troyes en Champagne ; et ces nouveaux Troyens ont toujours conservé une si grande aversion pour les Grecs leurs ennemis qu’il n’y a pas aujourd’hui quatre de ces Champenois qui veuillent apprendre le grec. Ils n’ont même jamais voulu recevoir de jésuites chez eux ; et c’est probablement parce qu’ils avaient entendu dire que quelques jésuites expliquaient autrefois Homère aux jeunes lettrés.

Il est certain que de tels raisonnements feraient un grand effet à Pékin et à Tobolsk ; mais aussi un autre savant renverserait cet édifice en prouvant que les Parisiens descendent des Grecs : car, dirait-il, le premier président d’un tribunal de Paris s’appelait Achille de Harlai. Achille vient certainement de l’Achille grec, et Harlai vient d’Aristos, en changeant istos en lai. Les Champs-Élysées, qui sont encore à la porte de la ville, et le mont Olympe, qu’on voit encore près de Mézières, sont des monuments contre lesquels l’incrédulité la plus déterminée ne peut tenir. D’ailleurs toutes les coutumes d’Athènes sont conservées dans Paris ; on y juge les tragédies et les comédies avec autant de légèreté qu’elles