Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/423

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[1]Des mémoires récents m’apprennent que ce peuple sauvage a aussi ses théologiens, qui font descendre les habitants de cette presqu’île d’une espèce d’être supérieur qu’ils appellent Kouthou. Ces Mémoires disent qu’ils ne lui rendent aucun culte, qu’ils ne l’aiment ni ne le craignent.

Ainsi ils auraient une mythologie, et ils n’ont point de religion ; cela pourrait être vrai, et n’est guère vraisemblable : la crainte est l’attribut naturel des hommes. On prétend que dans leurs absurdités ils distinguent des choses permises et des choses défendues ; ce qui est permis, c’est de satisfaire toutes ses passions ; ce qui est défendu, c’est d’aiguiser un couteau ou une hache quand on est en voyage, et de sauver un homme qui se noie. Si en effet c’est un péché parmi eux de sauver la vie à son prochain, ils sont en cela différents de tous les hommes, qui courent par instinct au secours de leurs semblables quand l’intérêt ou la passion ne corrompt pas en eux ce penchant naturel. Il semble qu’on ne pourrait parvenir à faire un crime d’une action si commune et si nécessaire qu’elle n’est pas même une vertu, que par une philosophie également fausse et superstitieuse, qui persuaderait qu’il ne faut pas s’opposer à la providence, et qu’un homme destiné par le ciel à être noyé ne doit pas être secouru par un homme ; mais les barbares sont bien loin d’avoir même une fausse philosophie.

Cependant ils célèbrent, dit-on, une grande fête, qu’ils appellent dans leur langage d’un mot qui signifie purification ; mais de quoi se purifient-ils si tout leur est permis ? et pourquoi se purifient-ils s’ils ne craignent ni n’aiment leur dieu Kouthou ?

Il y a sans doute des contradictions dans leurs idées, comme dans celles de presque tous les peuples ; les leurs sont un défaut d’esprit, et les nôtres en sont un abus ; nous avons beaucoup plus de contradictions qu’eux, parce que nous avons plus raisonné.

Comme ils ont une espèce de dieu, ils ont aussi des démons ; enfin il y a parmi eux des sorciers, ainsi qu’il y en a toujours eu chez toutes les nations les plus policées. Ce sont les vieilles qui sont sorcières dans le Kamtschatka, comme elles l’étaient parmi nous avant que la saine physique nous éclairât. C’est donc partout l’apanage de l’esprit humain d’avoir des idées absurdes, fondées sur notre curiosité et sur notre faiblesse. Les Kamtschatkales

  1. Cet alinéa et les six qui le suivent sont de 1763 ; ils étaient alors dans la préface Au lecteur, dont j’ai parlé dans ma note, page 389. Ils ont été intercalés ici dès 1768. (B.)