Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/437

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cet avantage ; mais il fallait s’égaler aux nations policées, et se mettre en état d’en surpasser un jour plusieurs. Une telle entreprise paraissait impraticable, puisqu’on n’avait pas un seul vaisseau sur les mers, qu’on ignorait absolument sur terre la discipline militaire, que les manufactures les plus simples étaient à peine encouragées, et que l’agriculture même, qui est le premier mobile de tout, était négligée. Elle exige du gouvernement de l’attention et des encouragements, et c’est ce qui a fait trouver aux Anglais dans leurs blés un trésor supérieur à celui de leurs laines.

Ce peu de culture des arts nécessaires montre assez qu’on n’avait pas d’idée des beaux-arts, qui deviennent nécessaires à leur tour quand on a tout le reste. On aurait pu envoyer quelques naturels du pays s’instruire chez les étrangers ; mais la différence des langues, des mœurs et de la religion, s’y opposait ; une loi même d’État et de religion, également sacrée et pernicieuse, défendait aux Russes de sortir de leur patrie, et semblait les condamner à une éternelle ignorance. Ils possédaient les plus vastes États de l’univers, et tout y était à faire. Enfin Pierre naquit, et la Russie fut formée.

Heureusement, de tous les grands législateurs du monde Pierre est le seul dont l’histoire soit bien connue. Celle des Thésée, des Romulus, qui firent beaucoup moins que lui, celles des fondateurs de tous les autres États policés sont mêlées de fables absurdes, et nous avons ici l’avantage d’écrire des vérités, qui passeraient pour des fables si elles n’étaient attestées.


CHAPITRE III.
DES ANCÊTRES DE PIERRE LE GRAND.

La famille de Pierre était sur le trône depuis l’an 1613. La Russie, avant ce temps, avait essuyé des révolutions qui éloignaient encore la réforme et les arts. C’est le sort de toutes les sociétés d’hommes. Jamais il n’y eut de troubles plus cruels dans aucun royaume. Le tyran Boris Godonou[1] fit assassiner, en 1597, l’héritier légitime

  1. Dans l’Essai sur les Mœurs, chapitre cxc, tome XIII, page 131. Voltaire a écrit Gudenou.