Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/451

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bagages qu’on ne voit pas même dans nos camps, où règne le luxe. Ce nombre prodigieux de chars qui portaient des munitions et des vivres dans des pays dévastés et dans des déserts nuisit aux entreprises sur la Crimée. On se trouva dans de vastes solitudes sur la rivière de Samare, sans magasins. Gallitzin fit dans ces déserts ce qu’on n’a point, je pense, fait ailleurs : il employa trente mille hommes à bâtir sur la Samare une ville qui pût servir d’entrepôt pour la campagne prochaine ; elle fut commencée dès cette année, et achevée en trois mois, l’année suivante, toute de bois à la vérité, avec deux maisons de briques et des remparts de gazon, mais munies d’artillerie, et en état de défense.

C’est tout ce qui se fit de singulier dans cette expédition ruineuse. Cependant Sophie régnait : Ivan n’avait que le nom de czar ; et Pierre, âgé de dix-sept ans, avait déjà le courage de l’être. L’envoyé de Pologne, La Neuville, résident alors à Moscou, et témoin oculaire de ce qui se passa, prétend que Sophie et Gallitzin engagèrent le nouveau chef des strélitz à leur sacrifier leur jeune czar : il paraît au moins que six cents de ces strélitz devaient s’emparer de sa personne. Les Mémoires secrets que la cour de Russie m’a confiés assurent que le parti était pris de tuer Pierre Ier : le coup allait être porté, et la Russie était privée à jamais de la nouvelle existence qu’elle a reçue depuis[1]. Le czar fut encore obligé de se sauver au couvent de la Trinité, refuge ordinaire de la cour menacée de la soldatesque. Là il convoque les boïards de son parti, assemble une milice, fait parler aux capitaines des strélitz, appelle à lui quelques Allemands établis dans Moscou depuis longtemps, tous attachés à sa personne, parce qu’il favorisait déjà les étrangers. Sophie et Ivan, restés dans Moscou, conjurent le corps des strélitz de leur demeurer fidèles ; mais la cause de Pierre, qui se plaint d’un attentat médité contre sa personne et contre sa mère, l’emporte sur celle d’une princesse et d’un czar dont le seul aspect éloignait les cœurs. Tous les complices furent punis avec une sévérité à laquelle le pays était alors aussi accoutumé qu’aux attentats. Quelques-uns furent décapités, après avoir éprouvé le supplice du knout ou des batoques. Le chef des strélitz périt de cette manière : on coupa la langue à d’autres qu’on soupçonnait. Le prince Gallitzin, qui avait un de ses parents auprès du czar Pierre, obtint la vie ; mais, dépouillé de tous ses biens, qui étaient immenses, il fut relégué sur le chemin

  1. Quelques historiens se demandent si Pierre n’avait pas lui-même excité la révolte dans le but de s’affranchir de la domination de sa sœur.