Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/452

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d’Archangel. La Neuville, présent à toute cette catastrophe, dit qu’on prononça la sentence à Gallitzin en ces termes : « Il t’est ordonné par le très-clément czar de te rendre à Karga, ville sous le pôle, et d’y rester le reste de tes jours. La bonté extrême de Sa Majesté t’accorde trois sous par jour. »

Il n’y a point de ville sous le pôle. Karga est au soixante et deuxième degré de latitude, six degrés et demi seulement plus au nord que Moscou. Celui qui aurait prononcé cette sentence eût été mauvais géographe : on prétend que La Neuville a été trompé par un rapport infidèle.

Enfin la princesse Sophie[1] fut reconduite dans son monastère de Moscou : après avoir régné longtemps, ce changement était un assez grand supplice.

De ce moment Pierre régna. Son frère Ivan n’eut d’autre part au gouvernement que celle de voir son nom dans les actes publics ; il mena une vie privée, et mourut en 1696.


CHAPITRE VI.
RÈGNE DE PIERRE Ier. COMMENCEMENT DE LA GRANDE RÉFORME.

Pierre le Grand avait une taille haute, dégagée, bien formée, le visage noble, des yeux animés, un tempérament robuste, propre à tous les exercices et à tous les travaux ; son esprit était juste, ce qui est le fond de tous les vrais talents, et cette justesse était mêlée d’une inquiétude qui le portait à tout entreprendre et à tout faire. Il s’en fallait beaucoup que son éducation eût été digne de son génie : l’intérêt de la princesse Sophie avait été surtout de le laisser dans l’ignorance, et de l’abandonner aux excès que la jeunesse, l’oisiveté, la coutume, et son rang, ne rendaient que trop permis. Cependant il était récemment marié[2], et il avait épousé, comme tous les autres czars, une de ses sujettes, fille du colonel Lapuchin[3] ; mais étant jeune, et n’ayant eu pendant quel-

  1. 1689. (Note de Voltaire.)
  2. En juin 1689. (Id.)
  3. Voltaire a écrit Lapoukin et Lapouchin, dans les chapitres i, iii, x, de la seconde partie.