Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/513

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trouvant que les Russes avaient brûlés. Il s’avança au sud-est jusqu’aux déserts arides bordés par les montagnes qui séparent les Tartares Nogaïs des Cosaques du Tanaïs : c’est à l’orient de ces montagnes que sont les autels d’Alexandre. Il se trouvait donc au delà de l’Ukraine, dans le chemin que prennent les Tartares pour aller en Russie ; et quand il fut là, il fallut retourner sur ses pas pour subsister : les habitants se cachaient dans des tanières avec leurs bestiaux ; ils disputaient quelquefois leur nourriture aux soldats qui venaient l’enlever ; les paysans dont on put se saisir furent mis à mort : ce sont là, dit-on, les droits de la guerre. Je dois transcrire ici quelques lignes du chapelain Nordberg[1] : « Pour faire voir, dit-il, combien le roi aimait la justice, nous insérerons un billet de sa main au colonel Hielmen : « Monsieur le colonel, je suis bien aise qu’on ait attrapé les paysans qui ont enlevé un Suédois ; quand on les aura convaincus de leur crime, on les punira suivant l’exigence du cas, en les faisant mourir. Charles, et plus bas Budis[2]. » Tels sont les sentiments de justice et d’humanité du confesseur d’un roi ; mais si les paysans de l’Ukraine avaient pu faire pendre des paysans d’Ostrogothie enrégimentés, qui se croyaient en droit de venir de si loin leur ravir la nourriture de leurs femmes et de leurs enfants, les confesseurs et les chapelains de ces Ukraniens n’auraient-ils pas pu bénir leur justice ?

Mazeppa négociait depuis longtemps avec les Zaporaviens, qui habitent vers les deux rives du Borysthène, et dont une partie habite les îles de ce fleuve[3]. C’est cette partie qui compose ce peuple, sans femmes et sans familles, subsistant de rapines, entassant leurs provisions dans leurs îles pendant l’hiver, et les allant vendre au printemps dans la petite ville de Pultava ; les autres habitent des bourgs à droite et à gauche du fleuve. Tous ensemble choisissent un hetman particulier, et cet hetman est subordonné à celui de l’Ukraine. Celui qui était alors à la tête des Zaporaviens alla trouver Mazeppa : ces deux barbares s’abouchèrent, faisant porter chacun devant eux une queue de cheval et une massue.

Pour faire connaître ce que c’était que cet hetman des Zaporaviens et son peuple, je ne crois pas indigne de l’histoire de rapporter comment le traité fut fait. Mazeppa donna un grand repas servi avec quelque vaisselle d’argent à l’hetman zaporavien et à

  1. Tome II, page 270. (Note de Voltaire.)
  2. Encore un fait dont Voltaire n’a pas jugé à propos d’enrichir son Charles XII.
  3. Voyez le chapitre Ier, page 405. (Note de Voltaire.)