Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/529

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Jamais souverain ne fut plus offensé dans la personne de ses ministres que le czar de Russie. Il vit, dans l’espace de peu d’années, son ambassadeur à Londres mis en prison pour dettes ; son plénipotentiaire en Pologne et en Saxe roué vif sur un ordre du roi de Suède ; son ministre à la Porte-Ottomane saisi et mis en prison dans Constantinople comme un malfaiteur.

La reine d’Angleterre lui fit, comme nous avons vu[1], satisfaction pour l’outrage de Londres. L’horrible affront reçu dans la personne de Patkul fut lavé dans le sang des Suédois à la bataille de Pultava ; mais la fortune laissa impunie la violation du droit des gens par les Turcs.

Le czar fut obligé de quitter le théâtre de la guerre en Occident[2] pour aller combattre sur les frontières de la Turquie. D’abord il fait avancer vers la Moldavie[3] dix régiments qui étaient en Pologne ; il ordonne au maréchal Sheremetof de partir de la Livonie avec son corps d’armée ; et, laissant le prince Menzikoff à la tête des affaires à Pétersbourg, il va donner dans Moscou tous les ordres pour la campagne qui doit s’ouvrir.

Un sénat de régence est établi[4] ; ses régiments des gardes se mettent en marche ; il ordonne à la jeune noblesse de venir apprendre sous lui le métier de la guerre ; place les uns en qualité de cadets, les autres, d’officiers subalternes. L’amiral Apraxin va dans Azof commander sur terre et sur mer. Toutes ces mesures étant prises, il ordonne dans Moscou qu’on reconnaisse une nouvelle czarine : c’était cette même personne faite prisonnière de guerre dans Marienbourg en 1702. Pierre avait répudié, l’an 1696, Eudoxia Lapoukin[5] son épouse, dont il avait deux enfants. Les lois de son Église permettent le divorce ; et si elles l’avaient défendu, il eût fait une loi pour le permettre.

La jeune prisonnière de Marienbourg, à qui on avait donné le nom de Catherine, était au-dessus de son sexe et de son malheur. Elle se rendit si agréable par son caractère que le czar voulut l’avoir auprès de lui ; elle l’accompagna dans ses courses et dans ses travaux pénibles, partageant ses fatigues, adoucissant ses peines par la gaieté de son esprit et par sa complaisance, ne connaissant point cet appareil de luxe et de mollesse dont les femmes

  1. Page 512.
  2. Janvier 1711. (Note de Voltaire.)
  3. Il est bien étrange que tant d’auteurs confondent la Valachie et la Moldavie. (Id.)
  4. 18 janvier 1711. (Id.)
  5. Ou Lapouchin. (Id.)