Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/530

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se sont fait ailleurs des besoins réels. Ce qui rendit sa faveur plus singulière, c’est qu’elle ne fut ni enviée ni traversée, et que personne n’en fut la victime. Elle calma souvent la colère du czar, et le rendit plus grand encore en le rendant plus clément. Enfin elle lui devint si nécessaire qu’il l’épousa secrètement en 1707. Il en avait déjà deux filles, et il en eut l’année suivante une princesse qui épousa depuis le duc de Holstein. Le mariage secret de Pierre et de Catherine fut déclaré le jour même[1] que le czar[2] partit avec elle pour aller éprouver sa fortune contre l’empire ottoman. Toutes les dispositions promettaient un heureux succès. L’hetman des Cosaques devait contenir les Tartares, qui déjà ravageaient l’Ukraine dès le mois de février ; l’armée russe avançait vers le Niester ; un autre corps de troupes, sous le prince Gallitzin, marchait par la Pologne. Tous les commencements furent favorables, car, Gallitzin ayant rencontré près de Kiovie un parti nombreux de Tartares joints à quelques Cosaques et à quelques Polonais du parti de Stanislas, et même de Suédois, il les défit entièrement et leur tua cinq mille hommes. Ces Tartares avaient déjà fait dix mille esclaves dans le plat pays. C’est de temps immémorial la coutume des Tartares de porter plus de cordes que de cimeterres, pour lier les malheureux qu’ils surprennent. Les captifs furent tous délivrés, et leurs ravisseurs passés au fil de l’épée. Toute l’armée, si elle eût été rassemblée, devait monter à soixante mille hommes. Elle dut être encore augmentée par les troupes du roi de Pologne. Ce prince, qui devait tout au czar, vint le trouver le 3 juin, à Jaroslau, sur la rivière de Sane, et lui promit de nombreux secours. On proclama la guerre contre les Turcs au nom des deux rois ; mais la diète de Pologne ne ratifia pas ce qu’Auguste avait promis ; elle ne voulut point rompre avec les Turcs. C’était le sort du czar d’avoir dans le roi Auguste un allié qui ne pouvait jamais l’aider. Il eut les mêmes espérances dans la Moldavie et dans la Valachie, et il fut trompé de même.

La Moldavie et la Valachie devaient secouer le joug des Turcs. Ces pays sont ceux des anciens Daces, qui, mêlés aux Gépides, inquiétèrent longtemps l’empire romain : Trajan les soumit ; le premier Constantin les rendit chrétiens. La Dacie fut une province de l’empire d’Orient ; mais bientôt après ces mêmes peuples contribuèrent à la ruine de celui d’Occident, en servant sous les Odoacre et sous les Théodoric.

  1. 17 mars 1711. (Note de Voltaire.)
  2. Journal de Pierre le Grand. (Id.)