Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/553

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offrit d’en être la victime. Il leur parla en français ; voici les propres paroles dont il se servit, et qu’il leur laissa par un écrit que signèrent neuf officiers généraux, entre lesquels il se trouvait un Patkul, cousin germain de cet infortuné Patkul que Charles XII avait fait expirer sur la roue :

« J’ai servi jusqu’ici d’instrument à la gloire des armes de la Suède ; je ne prétends pas être le sujet funeste de leur perte. Je me déclare de sacrifier ma couronne[1] et mes propres intérêts à la conservation de la personne sacrée du roi, ne voyant pas humainement d’autre moyen pour le retirer de l’endroit où il se trouve, »

Ayant fait cette déclaration, il se disposa à partir pour la Turquie, dans l’espérance de fléchir l’opiniâtreté de son bienfaiteur, et de le toucher par ce sacrifice. Sa mauvaise fortune le fit arriver en Bessarabie, précisément dans le temps même que Charles, après avoir promis au sultan de quitter son asile, et ayant reçu l’argent et l’escorte nécessaire pour son retour, mais s’étant obstiné à rester et à braver les Turcs et les Tartares, soutint contre une armée entière, aidé de ses seuls domestiques, ce combat malheureux de Bender, où les Turcs, pouvant aisément le tuer, se contentèrent de le prendre prisonnier. Stanislas, arrivant dans cette étrange conjoncture, fut arrêté lui-même : ainsi deux rois chrétiens furent à la fois captifs en Turquie.

Dans ce temps où toute l’Europe était troublée, et où la France achevait, contre une partie de l’Europe, une guerre non moins funeste pour mettre sur le trône d’Espagne le petit-fils de Louis XIV, l’Angleterre donna la paix à la France ; et la victoire que le maréchal de Villars remporta à Denain, en Flandre, sauva cet État de ses autres ennemis. La France était, depuis un siècle, l’alliée de la Suède ; il importait que son alliée ne fût pas privée de ses possessions en Allemagne. Charles, trop éloigné, ne savait pas même encore à Bender ce qui se passait en France.

La régence de Stockholm hasarda de demander de l’argent à la France épuisée, dans un temps où Louis XIV n’avait pas même de quoi payer ses domestiques. Elle fit partir un comte de Sparre, chargé de cette négociation, qui ne devait pas réussir. Sparre vint à Versailles, et représenta au marquis de Torcy l’impuissance où l’on était de payer la petite armée suédoise qui restait à Charles XII

  1. On a cru devoir laisser la déclaration du roi Stanislas telle qu’il la donna mot pour mot : il y a des fautes de langue : Je me déclare de sacrifier n’est pas français ; mais la pièce en est plus authentique, et n’en est pas moins respectable. (Note de Voltaire.)