Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/565

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et, immédiatement après la victoire navale du czar, elle avait demandé un passe-port au vainqueur pour un officier chargé de propositions de paix. Le passe-port fut envoyé ; mais, dans ce temps-là même, la princesse Ulrique-Éléonore, sœur de Charles XII, reçut la nouvelle que le roi son frère se disposait enfin à quitter la Turquie, et à revenir se défendre. On n’osa pas alors envoyer au czar le négociateur qu’on avait nommé en secret : on supporta la mauvaise fortune, et l’on attendit que Charles XII se présentât pour la réparer.

En effet Charles après cinq années et quelques mois de séjour en Turquie, en partit sur la fin d’octobre 1714. On sait qu’il mit dans son voyage la même singularité qui caractérisait toutes ses actions. Il arriva à Stralsund le 22 novembre 1714. Dès qu’il y fut, le baron de Görtz se rendit auprès de lui : il avait été l’instrument d’une partie de ses malheurs ; mais il se justifia avec tant d’adresse, et lui fit concevoir de si hautes espérances, qu’il gagna sa confiance comme il avait gagné celle de tous les ministres et de tous les princes avec lesquels il avait négocié : il lui fit espérer qu’il détacherait les alliés du czar, et qu’alors on pourrait faire une paix honorable, ou du moins une guerre égale. Dès ce moment, Görtz eut sur l’esprit de Charles beaucoup plus d’empire que n’en avait jamais eu le comte Piper.

La première chose que fit Charles en arrivant à Stralsund fut de demander de l’argent aux bourgeois de Stockholm. Le peu qu’ils avaient fut livré ; on ne savait rien refuser à un prince qui ne demandait que pour donner, qui vivait aussi durement que les simples soldats, et qui exposait comme eux sa vie. Ses malheurs, sa captivité, son retour, touchaient ses sujets et les étrangers : on ne pouvait s’empêcher de le blâmer, ni de l’admirer, ni de le plaindre, ni de le secourir. Sa gloire était d’un genre tout opposé à celle de Pierre ; elle ne consistait ni dans l’établissement des arts, ni dans la législation, ni dans la politique, ni dans le commerce ; elle ne s’étendait pas au delà de sa personne : son mérite était une valeur au-dessus du courage ordinaire ; il défendait ses États avec une grandeur d’âme égale à cette valeur intrépide, et c’en était assez pour que les nations fussent frappées de respect pour lui. Il avait plus de partisans que d’alliés.