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CHAPITRE XI.
TRAVAUX ET ÉTABLISSEMENTS VERS L’AN 1718 ET SUIVANTS.

Pendant cette horrible catastrophe, il parut bien que Pierre n’était que le père de sa patrie, et qu’il considérait sa nation comme sa famille. Les supplices dont il avait été obligé de punir la partie de sa nation qui voulait empêcher l’autre d’être heureuse étaient des sacrifices faits au public par une nécessité douloureuse.

Ce fut dans cette année 1718, époque de l’exhérédation et de la mort de son fils aîné, qu’il procura le plus d’avantages à ses sujets, par la police générale, auparavant inconnue ; par les manufactures et les fabriques en tout genre, ou établies ou perfectionnées ; par les branches nouvelles d’un commerce qui commençait à fleurir ; et par ces canaux qui joignent les fleuves, les mers, et les peuples, que la nature a séparés. Ce ne sont pas là de de ces événements frappants qui charment le commun des lecteurs, de ces intrigues de cour qui amusent la malignité, de ces grandes révolutions qui intéressent la curiosité ordinaire des hommes ; mais ce sont les ressorts véritables de la félicité publique, que les yeux philosophiques aiment à considérer.

Il y eut donc un lieutenant général de la police de tout l’empire établi à Pétersbourg, à la tête d’un tribunal qui veillait au maintien de l’ordre, d’un bout de la Russie à l’autre. Le luxe dans les habits, et les jeux de hasard, plus dangereux que le luxe, furent sévèrement défendus. On établit des écoles d’arithmétique, déjà ordonnées en 1716, dans toutes les villes de l’empire. Les maisons

    dont la bassesse et la barbare hypocrisie est prouvée par le style même de la sentence. Le czarovitz mourut presque subitement le lendemain de sa condamnation. Quelle fut précisément la cause de sa mort ? c’est ce qu’il est difficile de savoir. Mais si le czar voulait conserver la vie à son fils, et se contenter de le priver de la succession au trône, quelle plate et abominable comédie que cette condamnation à mort ! quelle cruauté dans la lecture de cette sentence au malheureux czarovitz ! Cette conduite du czar qui aurait causé la mort de son fils serait moins criminelle sans doute que l’assassinat juridique ou l’empoisonnement d’Alexis ; mais elle serait plus odieuse et plus méprisable.

    On pourrait proposer cette question : Est-il permis à un despote de faire périr son successeur naturel lorsqu’il le croit imbécile ? Mais cette question n’en peut être une que pour ceux qui regarderaient le despotisme comme un gouvernement légitime. (K.)