Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/76

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conseil, ne fit point de remontrances, parce qu’il en aurait fallu faire chaque jour.

Le désordre croissant, on crut y remédier en réduisant[1] tous les billets de banque à moitié de leur valeur. Ce coup ne servit qu’à faire sentir à tout le monde l’état déplorable de la nation. Chacun se vit ruiné en se trouvant sans argent et en perdant la moitié de ses billets ; et quoiqu’on réfléchît peu, on sentait que l’autre moitié était aussi perdue.

Le gouvernement, étonné et incertain, révoqua la malheureuse défense de garder des espèces dans sa maison, et permit de faire venir de l’or et de l’argent de l’étranger, comme si on en pouvait faire venir autrement qu’en l’achetant. Le ministère ne savait plus où il en était, et rien n’apaisait les alarmes du public.

Le régent fut obligé de congédier[2] le garde des sceaux d’Argenson, et de rappeler le chancelier d’Aguesseau.

Lass lui porta la lettre de son rappel, et d’Aguesseau l’accepta d’une main dont il ne devait rien recevoir ; il était indigne de lui et de sa place de rentrer dans le conseil quand Lass gouvernait toujours les finances. Il parut sacrifier encore plus sa gloire, en se prêtant à de nouveaux arrangements chimériques que le parlement refusa, et en souffrant patiemment l’exil du parlement, qui fut envoyé à Pontoise. Jamais tout le corps du parlement n’avait été exilé depuis son établissement. Ce coup d’autorité aurait, en d’autres temps, soulevé Paris ; mais la moitié des citoyens n’était occupée que de sa ruine, et l’autre, que de ses richesses de papier qui allaient disparaître.

Chaque membre du parlement reçut une lettre de cachet[3]. Les gardes du roi s’emparèrent de la grand’chambre ; ils furent relevés par les mousquetaires. Ce corps n’était guère composé alors que de jeunes gens, qui mettaient partout la gaieté de leur âge. Ils tinrent leurs séances sur les fleurs de lis, et jugèrent un chat à mort, comme on juge un chien dans la comédie des Plaideurs ; on fit des chansons, et on oublia le parlement.

Le jeu des actions continua. Les arrêts contradictoires du conseil se multiplièrent, la confusion fut extrême. Le peuple manquant de pain et d’argent, se précipitant en foule aux bureaux de la banque pour échanger en monnaie des billets de dix livres, il y eut trois hommes étouffés dans la presse. Le peuple porta

  1. 21 mai 1720. (Note de Voltaire.)
  2. 7 juin 1720. (Id.)
  3. 20 juillet 1720. (Id.)