Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/88

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soutenues en Sorbonne en faveur des prétentions ultramontaines, qu’on fit brûler une lettre de Louis XIV à Louis XV, et d’autres satires méprisables, aussi bien que quelques lettres d’évêques constitutionnaires. L’affaire la plus mémorable, et qui méritait le moins de l’être, fut celle d’un conseiller du parlement, nommé Carré de Montgeron, fils d’un homme d’affaires. Il était très-ignorant et très-faible, débauché, et sans esprit. Les jansénistes lui tournèrent la tête : il devint convulsionnaire outré. Il crut avoir vu des miracles, et même en avoir fait. Les gens du parti le chargèrent d’un gros recueil de miracles[1], qu’il disait attestés par quatre mille personnes. Ce recueil était accompagné d’une lettre au roi, que Carré eut l’imbécillité de signer et la folie de porter lui-même à Versailles. Ce pauvre homme disait au roi, dans sa lettre, « qu’il avait été fort débauché dans sa jeunesse, qu’il avait même poussé le libertinage jusqu’à être déiste », comme si la connaissance et l’adoration d’un Dieu pouvaient être le fruit de la débauche ; mais c’est ainsi que le fanatisme imbécile raisonne. Le conseiller Carré alla à Versailles, le 29 août 1737, avec son recueil et sa lettre ; il attendit le roi à son passage, se mit à genoux, présenta ses miracles : le roi les reçut, les donna au cardinal Fleury, et dès qu’on eut vu de quoi il était question, on expédia une lettre de cachet pour mettre à la Bastille le conseiller. On l’arrêta le lendemain dans sa maison à Paris ; il baisa la lettre de cachet en vrai martyr : le parlement s’assembla. Il n’avait rien dit quand on avait donné une lettre de cachet au duc de Bourbon, prince du sang et pair du royaume, et il fit une députation en faveur de Carré. Cette démarche ne servit qu’à faire transférer le prisonnier près d’Avignon, et ensuite au château de Valence, où il est mort fou. Un tel homme en Angleterre en aurait été quitte pour être sifflé de la nation ; il n’aurait pas été mis en prison, parce que ce n’est point un crime d’avoir vu des miracles, et que, dans ce pays gouverné par des lois, on ne punit point le ridicule. Les convulsionnaires de Paris mirent Carré au rang des plus grands confesseurs de la foi.

Au mois de janvier 1738, le parlement s’opposa à la canonisation de Vincent de Paul, prêtre gascon, célèbre en son temps. La bulle de canonisation envoyée par Benoît XIII parut contenir

  1. Louis-Basile Carré de Montgeron, né en 1686, mort en 1754, est auteur de la Vérité des miracles opérés à l’intercession de M. de Pâris et autres appelants, 1736, in-4°, dont il publia la Continuation en 1741, et un troisième volume en 1748. Un Abrégé des trois volumes de Montgeron sur les miracles de M. de Pâris, 1799, 2 volumes in-12, a été attribué à M. l’abbé Jacquemont, qui l’a désavoué. (B.)