Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome19.djvu/537

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augmenter, dans les spectateurs, l’horreur pour les assassins et la pitié pour la victime.

Je ne sais comment je m’avisai de faire un poëme épique à l’âge de vingt ans. (Savez-vous ce que c’est qu’un poëme épique ? pour moi, je n’en savais rien alors.) Le législateur Montesquieu n’avait point encore écrit ses Lettres Persanes, que vous me reprochez d’avoir commentées[1], et j’avais déjà dit tout seul, en parlant d’un monstre que vos ancêtres ont bien connu, et qui a même encore aujourd’hui quelques dévots :

Il vient ; le Fanatisme est son horrible nom,
Enfant dénaturé de la Religion ;
Armé pour la défendre, il cherche à la détruire ;
Et, reçu dans son sein, l’embrasse et le déchire.

C’est lui qui dans Raba, sur les bords de l’Arnon,
Guidait les descendants du malheureux Ammon,
Quand à Moloch, leur Dieu, des mères gémissantes
Offraient de leurs enfants les entrailles fumantes.
Il dicta de Jephté le serment inhumain ;
Dans le cœur de sa fille il conduisit sa main :
C’est lui qui, de Calchas ouvrant la bouche impie,
Demanda par sa voix la mort d’Iphigénie.
France, dans tes forêts il habita longtemps.
À l’affreux Teutatès il offrit ton encens.
Tu n’as pas oublié ces sacrés homicides,
Qu’à tes indignes dieux présentaient tes druides.
Du haut du Capitole il criait aux païens :
Frappez, exterminez, déchirez les chrétiens.
Mais lorsqu’au fils de Dieu Rome enfin fut soumise,
Du Capitole en cendre il passa dans l’Église ;
Et dans les cœurs chrétiens inspirant ses fureurs,
De martyrs qu’ils étaient, les fit persécuteurs.
Dans Londre il a formé la secte turbulente
Qui sur un roi trop faible a mis sa main sanglante ;
Dans Madrid, dans Lisbonne, il allume ses feux,
Ces bûchers solennels où des juifs malheureux
Sont tous les ans en pompe envoyés par des prêtres
Pour n’avoir point quitté la foi de leurs ancêtres.

(Henriade, chant V.)
  1. Les Lettres Persanes parurent en 1721. La première édition de la Henriade (sous le titre de la Ligue) ne vit le jour qu’en 1723. Ce n’est que dans l’édition de Londres, 1728, que se trouvent pour la première fois les vers cités ici (et qui font partie du chant V de la Henriade). Les reproches des ennemis de Voltaire n’en sont pas moins ridicules. (B.)