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LETTRE XIII.

combinent quelques idées. Si Dieu n’a pas pu animer la matière, et lui donner le sentiment, il faut de deux choses l’une, ou que les bêtes soient de pures machines, ou quelles aient une âme spirituelle.

Il me paraît démontré[1] que les bêtes ne peuvent être de simples machines ; voici ma preuve. Dieu leur a fait précisément les mêmes organes de[2] sentiment que les nôtres : donc si[3] elles ne sentent point, Dieu a fait un ouvrage inutile ; or Dieu, de votre aveu même, ne fait rien en vain : donc il n’a point fabriqué tant d’organes de sentiment pour qu’il n’y eût point de sentiment ; donc les bêtes ne sont point de pures machines. Les bêtes, selon vous, ne peuvent pas avoir une âme spirituelle : donc malgré vous il ne reste autre chose à dire sinon que Dieu a donné aux organes des bêtes, qui sont matière, la faculté de sentir et d’apercevoir, que vous appelez instinct dans elles. Et[4] qui peut empêcher Dieu de communiquer à nos organes plus déliés cette faculté de sentir, d’apercevoir, et de penser, que nous appelons raison humaine ? De quelque côté que vous vous tourniez, vous êtes obligés d’avouer votre ignorance et la puissance immense du Créateur. Ne vous révoltez donc plus contre la sage et modeste philosophie de Locke ; loin d’être contraire à la religion, elle lui servirait de preuve, si la religion en avait besoin : car quelle philosophie plus religieuse que celle qui, n’affirmant que ce qu’elle conçoit clairement, et[5] sachant avouer sa faiblesse, vous dit qu’il faut recourir à Dieu, dès qu’on examine les premiers principes ?

[6]D’ailleurs, il ne faut jamais craindre qu’aucun sentiment philosophique puisse nuire à la religion d’un pays. Nos mystères ont beau être contraires à nos démonstrations, ils n’en sont pas moins révérés par nos philosophes chrétiens, qui savent que les objets de la raison et de la foi sont de différente nature. Jamais les philosophes ne feront une secte de religion : pourquoi ? c’est qu’ils n’écrivent point pour le peuple, et qu’ils sont sans enthousiasme. Divisez le genre humain en vingt parts, il y en a dix-neuf composées de ceux qui travaillent de leurs mains, et qui ne

  1. 1734. « Presque démontré. »
  2. 1734. « Du. »
  3. 1734. « S’ils. »
  4. 1734. « Eh ! »
  5. 1734. « Clairement en sachant. »
  6. Cet alinéa et le suivant sont presque textuellement dans le tome XVII, pages 160-161.