Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome25.djvu/429

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


essentiel que celui de nommer nos auditeurs et nos syndics, d’imposer des tributs, de décider de la guerre et de la paix ; et il serait plaisant que ceux en qui réside la souveraineté ne pussent pas dire leur avis par écrit.

Nous savons bien qu’on peut abuser de l’impression comme on peut abuser de la parole ; mais quoi ! nous privera-t-on d’une chose si légitime, sous prétexte qu’on en peut faire un mauvais usage ? J’aimerais autant qu’on nous défendît de boire, dans la crainte que quelqu’un ne s’enivre.

Conservons toujours les bienséances, mais donnons un libre essor à nos pensées. Soutenons la liberté de la presse, c’est la base de toutes les autres libertés, c’est par là qu’on s’éclaire mutuellement. Chaque citoyen peut parler par écrit à la nation, et chaque lecteur examine à loisir, et sans passion, ce que ce compatriote lui dit par la voie de la presse. Nos cercles peuvent quelquefois être tumultueux : ce n’est que dans le recueillement du cabinet qu’on peut bien juger. C’est par là que la nation anglaise est devenue une nation véritablement libre. Elle ne le serait pas si elle n’était pas éclairée ; et elle ne serait point éclairée, si chaque citoyen n’avait pas chez elle le droit d’imprimer ce qu’il veut. Je ne prétends point comparer Genève à la Grande-Bretagne : je sais que nous n’avons qu’un très-petit territoire, peu proportionné peut-être à notre courage ; mais enfin notre petitesse doit-elle nous dépouiller de nos droits ? et parce que nous ne sommes que vingt-quatre mille êtres pensants, faudra-t-il que nous renoncions à penser ?

Un judicieux tailleur de mes amis disait ces jours passés, dans une nombreuse compagnie, qu’un des inconvénients attachés à la nature humaine est que chacun veut élever sa profession au-dessus de toutes les autres. Il se plaignait surtout de la vanité des barbiers, qui prennent le pas sur les tailleurs parce qu’ils ont autrefois tiré du sang dans quelques occasions : « Mais les barbiers, disait-il, ont grand tort de se préférer à nous : car c’est nous qui les habillons, et nous pouvons fort bien nous raser sans eux. »

Voilà précisément, mes chers concitoyens, le cas où nous sommes avec les prêtres. Il est très-clair qu’on peut se passer d’eux à toute force, puisque toute la Pensylvanie s’en passe. Il n’y a point de prêtres à Philadelphie : aussi est-elle la ville des frères ; elle est plus peuplée que la nôtre, et plus heureuse. Supposons pour un moment que tous les prédicants de notre ville soient malades d’indigestion dimanche prochain, en chanterons-nous