Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome26.djvu/439

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ÉPILOGUE.

Ce sont là les dernières lignes qu’écrivit mon oncle ; il mourut avec cette résignation à l’Être suprême, persuadé que tous les savants peuvent se tromper, et reconnaissant que l’Église romaine est seule infaillible. L’Église grecque lui en sut très-mauvais gré, et lui en fit de vifs reproches à ses derniers moments. Mon oncle en fut affligé, et, pour mourir en paix, il dit à l’archevêque d’Astracan : « Allez, ne vous attristez pas. Ne voyez-vous pas que je vous crois infaillible aussi ? » C’est du moins ce qui m’a été raconté dans mon dernier voyage à Moscou ; mais je doute toujours de ces anecdotes qu’on débite sur les vivants et sur les mourants.



CHAPITRE XXII.
défense d’un général d’armée attaqué par des cuistres[1].

Après avoir vengé la mémoire d’un honnête prêtre, je cède au noble désir de venger celle de Bélisaire. Ce n’est pas que je croie Bélisaire exempt des faiblesses humaines. J’ai avoué avec candeur que l’abbé Bazin avait été trop goguenard[2], et j’ai quelque pente à croire que Bélisaire fut très-ambitieux, grand pillard, et quelquefois cruel, courtisan tantôt adroit et tantôt maladroit, ce qui n’est point du tout rare.

Je ne veux rien dissimuler à mon cher lecteur. Il sait que l’évêque de Rome Silverius, fils de l’évêque de Rome Hormisdas, avait acheté sa papauté du roi des Goths Théodat. Il sait que Bélisaire, se croyant trahi par ce pape, le dépouilla de sa simarre épiscopale, le fit revêtir d’un habit de palefrenier, et l’envoya en prison à Patare en Lycie. Il sait que ce même Bélisaire vendit la papauté à un sous-diacre nommé Vigile pour quatre cents marcs d’or de douze onces à la livre, et qu’à la fin le sage Justinien fit mourir le bon pape Silvère dans l’île Palmeria. Ce ne sont là que de petites tracasseries de cour dont les panégyristes ne tiennent point de compte.

Justinien et Bélisaire avaient pour femmes les deux plus im-

  1. Voyez ci-dessus, page 109, l’Anecdote sur Bélisaire ; et page 169, la Seconde Anecdote sur Bélisaire.
  2. Voyez ci-dessus, pages 369, 408, 409.