Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome27.djvu/96

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L’Église combattit l’ancienne religion de l’empire en déchirant elle-même ses entrailles, en se divisant, avec autant de fureur que d’imprudence, sur cent questions incompréhensibles dont on n’avait jamais entendu parler auparavant. Les sectes chrétiennes, se poursuivant l’une l’autre à feu et à sang, pour des chimères métaphysiques, pour des sophismes de l’école, se réunissaient pour ravir les dépouilles des prêtres fondés par Numa : elles ne se donnèrent point de repos qu’elles n’eussent détruit l’autel de la Victoire dans Rome.

Saint Ambroise, de soldat devenu évêque de Milan, sans avoir été seulement diacre, et votre Damase, devenu par un schisme évêque de Rome, jouirent de ce funeste succès. Ils obtinrent qu’on démolît l’autel de la Victoire, élevé dans le Capitole depuis près de huit cents ans : monument du courage de vos ancêtres, qui devait perpétuer la valeur de leurs descendants. Il s’en faut bien que la figure emblématique de la Victoire fût une idolâtrie comme celle de votre Antoine de Padoue, qui « exauce ceux que Dieu n’exauce pas » : celle de François d’Assise, qu’on voyait sur la porte d’une église de Reims en France, avec cette inscription : « À François et Jésus, tous deux crucifiés ; » celle de saint Crépin, de sainte Barbe, et tant d’autres ; et le sang d’une vingtaine de saints qui se liquéfie dans Naples à jour nommé, à la tête desquels est le patron Gennaro[1], inconnu au reste de la terre ; et le prépuce et le nombril de Jésus ; et le lait de sa mère, et son poil, et sa chemise, supposé qu’elle en eût, et son cotillon. Voilà des idolâtries aussi plates qu’avérées ; mais pour la Victoire posée sur un globe et déployant ses ailes, une épée dans la main et des lauriers sur la tête, c’était la noble devise de l’empire romain, le symbole de la vertu. Le fanatisme vous enleva le gage de votre gloire.

De quel front ces nouveaux énergumènes ont-ils osé substituer des Roch, des Fiacre, des Eustache, des Ursule, des Nicaise, des Scholastique, à Neptune qui présidait aux mers, à Mars le dieu de la guerre, à Junon dominatrice des airs, sous l’empire du grand Zeus, de l’éternel Démiourgos, maître des éléments, des dieux et des hommes ? Mille fois plus idolâtres que vos ancêtres, ces insensés vous ont fait adorer des os de morts. Ces plagiaires de l’antiquité ont pris l’eau lustrale des Romains et des Grecs, leurs processions, la confession pratiquée dans les mystères de Cérès et d’Isis, l’encens, les libations, les hymnes,

  1. Saint Janvier ; voyez tome XIII, pages 96-97.