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CHAPITRE I.

liés, et moins robustes que les hommes, sont plus artificieuses et moins barbares. Cela est si vrai que, dans mille criminels qu’on exécute à mort, à peine trouve-t-on trois ou quatre femmes. Il est vrai aussi qu’on rencontre quelques robustes héroïnes aussi cruelles que les hommes ; mais ces cas sont assez rares.

Le pouvoir n’est communément entre les mains des hommes, dans les États et dans les familles, que parce qu’ils ont le poing plus fort, l’esprit plus ferme, et le cœur plus dur. De tout cela, les moralistes de tous les temps ont conclu que l’espèce humaine ne vaut pas grand’chose, et en cela ils ne se sont guère écartés de la vérité.

Ce n’est pas que tous les hommes soient invinciblement portés par leur nature à faire le mal, et qu’ils le fassent toujours. Si cette fatale opinion était vraie, il n’y aurait plus d’habitants sur la terre depuis longtemps. C’est une contradiction dans les termes de dire : Le genre humain est nécessité à se détruire, et il se perpétue.

Je crois bien que de cent jeunes femmes qui ont de vieux maris, il y en a quatre-vingt-dix-neuf au moins qui souhaitent sincèrement leur mort ; mais vous en trouverez à peine une qui veuille se charger d’empoisonner celui dont elle voudrait porter le deuil. Les parricides, les fratricides, ne sont nulle part communs. Quelle est donc l’étendue et la borne de nos crimes ? C’est le degré de violence dans nos passions, le degré de notre pouvoir, et le degré de notre raison.

Nous avons la fièvre intermittente, la fièvre continue avec des redoublements, le transport au cerveau, mais très-rarement la rage. Il y a des gens qui sont en santé. Notre fièvre intermittente, c’est la guerre entre les peuples voisins. Le transport au cerveau, c’est le meurtre que la colère et la vengeance nous excitent à commettre contre nos citoyens. Quand nous assassinons nos proches parents, ou que nous les rendons plus malheureux que si nous leur donnions la mort ; quand des fanatiques hypocrites allument les bûchers, c’est la rage. Je n’entre point ici dans le détail des autres maladies, c’est-à-dire des menus crimes innombrables qui affligent la société.

Pourquoi est-on en guerre depuis si longtemps ; et pourquoi commet-on ce crime sans aucun remords ? On fait la guerre uniquement pour moissonner les blés que d’autres ont semés, pour avoir leurs moutons, leurs chevaux, leurs bœufs, leurs vaches, et leurs petits meubles : c’est à quoi tout se réduit, car c’est là le seul principe de toutes les richesses. Il est ridicule de croire que Romulus ait célébré des jeux dans un misérable hameau entre trois