Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome45.djvu/313

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
303
ANNÉE 1767

puisque vous les aviez ordonnés, et il est triste de ne recevoir que la prose du neveu de l’abbé Bazin quand on attend des couplets de tragédie. Bazin minor vous a adressé sa petite drôlerie[1] par M. Marin ; elle est toute à l’honneur des dames, et même des petits garçons, que les ennemis de l’abbé Bazin ont si indignement accusés. Il est juste de prendre la défense de la plus jolie partie du genre humain, que des pédants ont cruellement attaquée.

À l’égard de la défense juridique des Sirven, j’ai bien peur qu’elle ne soit pas admise. Le procureur général de Toulouse[2] est à Paris, il réclame vivement les droits de son corps, et ce droit est celui de juger les Sirven, et probablement de les condamner. De plus, on me mande que les protestants ont excité une émeute vers la Saintonge, qu’ils ont poursuivi trois curés, qu’ils en ont tué un, qu’on a envoyé des troupes contre eux, qu’on a tué six-vingts hommes. Je veux croire que tout cela est fort exagéré ; mais il faut bien qu’il se soit passé quelque chose de funeste ; et vous m’avouerez que ces circonstances ne sont pas favorables pour obtenir contre les lois du royaume une nouvelle attribution de juges en faveur d’une famille huguenote. Pour comble de disgrâce, le huguenot La Beaumelle, beau-frère du jeune huguenot Lavaysse, s’est rendu coupable d’une nouvelle horreur.

J’ai découvert enfin que c’était lui qui m’avait fait adresser quatre-vingt-quatorze lettres anonymes[3] ; le compte est net, et le fait est rare. J’en ai reçu enfin une quatre-vingt-quinzième qui m’a mis hors de doute. Il y a d’étranges pervers dans le monde.

L’ami Damilaville ira sans doute chez vous pour consulter l’oracle. Il est fâché, aussi bien que moi, du procès de M. de Beaumont. C’est une chose douloureuse que M. de Beaumont, dans ce procès, paraisse en quelque façon comme délateur des protestants, après avoir été leur défenseur ; qu’il demande la confiscation du bien d’un protestant, et qu’il réclame des lois rigoureuses contre lesquelles il s’est élevé lui-même. Il est vrai qu’il redemande le bien des ancêtres de sa femme ; mais malheureusement les apparences sont odieuses ; il a des ennemis, ces ennemis se déchaînent : tout cela fait au pauvre Sirven un tort irréparable.

  1. Expression du Bourgeois gentilhomme, acte I, scène ii.
  2. Jean-Gabriel-Amable-Alexandre de Riquet de Bonrepos était procureur général au parlement de Toulouse depuis février 1750.
  3. Voyez tome XXVI, page 191.