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Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome48.djvu/268

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CORRESPONDANCE.

vous prétendez qu’elle venait vous donner. Je vous suis de si près[1] que cela me donne de grandes espérances de pouvoir vous imiter en quelque chose. Vous me renvoyez pour ce dernier [coup ? ], qui me trace ce que vous avez fait, et ce que je dois faire dans deux ans ; je tâcherai, en attendant, de me tenir en haleine ; et je vous conseille de recommencer, quoi qu’on dise, dans votre même appartement où cette belle ingénument ranima votre belle vie, et, sans avoir beaucoup d’esprit, vous en donna[2]… Il faut prendre son bien où on le trouve, et l’universalité du vôtre avait besoin de ce petit secours pour ce genre-là. Vous ne sauriez croire le plaisir que cette nouvelle me fait, et celui que j’aurais eu à être encore à la porte vous entendre crier : « Ouvrez le loquet[3] ». Mais ne parlons pas de la sorte, car on dirait que nous sommes de vieux fous, quoique je sois bien sûr que nous sommes bien plus sages. Festoyez toujours la belle, et ne confondez point dans vos expressions les significations de trembler et de br…[4], car nous sommes tous deux de l’Académie : vos lettres de capucin ont converti leurs bonnes fortunes en celles de mousquetaire. Voilà l’effet de la grâce efficace.

Vous me ferez grand plaisir de m’envoyer votre Sophonisbe coiffée à la moderne. Il y aurait très-peu de chose à faire, et je suis persuadé qu’après ce qui vous est arrivé tout vous prospèrera.

Le Père La Rue a trouvé en homme d’esprit un sujet d’histoire admirable ; mais pour le rendre théâtral, il vous fallait, et, si ce projet peut entrer une fois dans votre tête, il tournera celle de tout le monde. Vous avez raison de penser que les idées et la pratique du monde qui existe ressemblent à celui dans lequel nous avons été élevés. Le goût de la nation est et sera toujours le même ; il a bien été décelé aux représentations du Siège de Calais. Il ne lui faut que des objets, des exemples et des occasions. Je m’arrête ici, quoique je me laisse aller volontiers, quand je cause avec vous, mon cher Voltaire ; je mourrais de joie si c’était dans la même chambre, et ce serait de chagrin si je pouvais croire que ce ne fut jamais. Je vous jure que je l’espère, et que j’irais plutôt à pied s’il n’y avait pas d’autre moyen.

8719. — À MADEMOISELLE RAUCOURT,
actrice de la comédie française[5].
Ferney, 1773.

Raucourt, tes talents enchanteurs
Chaque jour te font des conquêtes ;

  1. Né en 1696, Richelieu avait deux ans de moins que Voltaire ; il avait soixante-seize ans.
  2. Nous passons les mots pour votre v… Le maréchal-duc ne reculait pas devant la crudité des mots.
  3. Allusion à ce qui était arrivé à Richelieu à Ferney, avec Mme Ménage.
  4. Voltaire avait écrit à Richelieu dans sa lettre du 21 décembre : « Le fait est que cette auguste demoiselle me faisait trembler de tous mes membres ». Le mot br… est en toutes lettres dans le texte original.
  5. Françoise-Marie-Antoine Saucerotte, connue sous le nom de Raucourt, née