Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome5.djvu/404

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LE VALET DES ONZE.

Il faut auparavant que je détache vos chaînes, c’est la règle.


SOCRATE.

Si c’est la règle, détachez.

Il se gratte un peu la jambe.

UN DES DISCIPLES.

Quoi ! Vous souriez ?


SOCRATE.

Je souris en réfléchissant que le plaisir vient de la douleur. C’est ainsi que la félicité éternelle naîtra des misères de cette vie[1].

Il boit.

CRITON.

Hélas ! Qu’avez-vous fait ?


XANTIPPE.

Hélas ! C’est pour je ne sais combien de discours ridicules, de cette espèce, qu’on fait mourir ce pauvre homme. En vérité, mon mari, vous me fendez le coeur, et j’étranglerais tous les juges de mes mains. Je vous grondais, mais je vous aimais ; et ce sont des gens polis qui vous empoisonnent. Ah ! Ah ! Mon cher mari, ah !


SOCRATE.

Calmez-vous, ma bonne Xantippe ; ne pleurez point, mes amis : il ne sied pas aux disciples de Socrate de répandre des larmes.


CRITON.

Et peut-on n’en pas verser après cette sentence affreuse, après cet empoisonnement juridique[2], ordonné par des ignorants pervers, qui ont acheté cinquante mille drachmes le droit d’assassiner impunément leur concitoyens.


SOCRATE.

C’est ainsi qu’on traitera souvent les adorateurs d’un seul dieu, et les ennemis de la superstition.


CRITON.

Hélas ! Faut-il que vous soyez une de ces victimes ?


SOCRATE.

Il est beau d’être la victime de la Divinité. Je meurs satisfait.

  1. J’ai pris la liberté de retrancher ici deux pages entières du beau sermon de Socrate. Ces moralités, qui sont devenues lieux communs, sont bien ennuyeuses. Les bonnes gens qui ont cru qu’il fallait faire parler Socrate longtemps ne connaissaient ni le cœur humain, ni le théâtre. Semper ad evenlum festinat ; voilà la grande règle que M. Thompson a observée. — Cette note (de Voltaire) est de 1761.
  2. Voltaire n’a cessé d’étre blessé de la vénalité des charges en France; cependant la fin de ce couplet depuis le mot ordonné est posthume. (B.)