Page:Wagner - À Mathilde Wesendonk, t1, 1905, trad. Khnopff.djvu/106

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dent que nous devions rester séparés ! Maintenant, vraiment, ce serait fini de ma vie !.... Mais cet instrument d’une douceur mystérieuse et mélancolique, m’attira de nouveau complètement vers la musique. Je l’appelai « le cygne », venu pour reconduire dans sa patrie le pauvre Lohengrin !.... C’est dans ces conditions que j’entamai la composition de deuxième acte de Tristan. La vie fondait autour de moi comme une brume de rêve.... tu revins. Nous ne nous parlâmes plus : vers toi « le cygne » chantait. —

À présent, je suis complètement séparé de toi : entre nous deux se dressent les Alpes jusqu’au ciel. Je comprends de plus en plus clairement ce que doit être l’avenir, ce qu’il sera et que ma vie ne sera plus une vie... « Ah ! si l’Érard était ici ! » — ai-je pensé bien souvent, — « il me viendrait en aide, oui, sûrement !... » Longtemps je dus attendre. Il est ici, enfin, le magnifique instrument à la belle voix, que j’acquis au moment où je savais que j’allais devoir perdre ta présence. Avec quelle symbolique clarté me parle mon génie, mon démon, ici ! Presque sans connaissance je suis tombé alors sur le piano ; mais la sournoise volonté de vivre savait ce qu’elle voulait !... Le piano !... Oui, une aile : — l'aile[1] de l’ange de la Mort ! —

  1. En allemand le mot Flügel signifie tout à la fois « piano à queue » et « aile ».
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