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L’ÎLE AU MASSACRE

une mêlée pleine d’animation, de cris joyeux d’exclamations heureuses. Comme il faisait bon se retrouver !

Pâle-Aurore s’était approchée de Jean-Baptiste.

— Comme je suis heureuse de vous revoir, maître !… Avez-vous fait bon voyage ?

Il fut ému devant la douceur de cette question si banale pourtant. Elle le regardait avec des yeux si tendres, si câlins qu’il ne douta pas des sentiments qu’il inspirait. Il lui prit les mains et en les serrant doucement dans les siennes, il lui dit :

— Oui, Pâle-Aurore, j’ai fait bon voyage. Mais je te verrai ce soir, veux-tu ? Nous parlerons de tout cela.

— Oh ! maître.

— Je me dois à mon père, maintenant.

Rose-des-Bois s’était approchée. Elle avait remarqué que le jeune homme avait pris les mains de sa sœur, et elle n’attendait qu’un geste de Jean-Baptiste pour tendre les siennes. Mais celui-ci ne comprit pas son regard suppliant. Il lui demanda affectueusement :

— As-tu fait des progrès dans notre langue, Rose-des-Bois ?

— Oui maître, le père missionnaire en paraît satisfait.

— Alors nous parlerons longuement demain, et tu me diras tout ce que tu as fait cet hiver…

Et Jean-Baptiste était allé rejoindre son père.

Cerf-Agile de son côté avait surpris le regard doux et caressant de Pâle-Aurore. Une piqûre intérieure l’avait fait tressaillir.

« Serait-ce vrai ? » fit-il songeur.

Tandis que dans la cour du fort, on invitait les compagnons de Jean-Baptiste à partager les restes du festin, Lavérendrye écoutait le récit de ses fils aînés. Ses craintes s’étaient justifiées. Les souffrances de ses enfants avaient été telles qu’il les avait prévues. Et cependant, il les revoyait pleins de courage. La joie du retour avait rempli les rides de leur visage creusées par la fatigue. Il était fier d’eux.

— C’est votre mère, dit-il, qui serait heureuse de vous revoir.

Il souriait, paternel. Une immense tendresse débordait de son cœur. Il attira Jean-Baptiste et Pierre contre sa poitrine. Il les serrait fortement comme s’il eût craint qu’on ne les lui prît. Il n’était pas encore remis de l’angoisse qui l’avait torturé ces jours derniers.

— Mes enfants, mes enfants, mes chers enfants…

Les mots ne venaient plus sur ses lèvres. L’émotion trop grande l’étreignait à la gorge. Ses yeux s’inondèrent de larmes. Elles perlèrent à sa paupière et, comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase trop plein, elles coulèrent le long de ses joues. À ce moment, Pierre quitta un instant l’épaule de son père. Il le regarda. Lui aussi avait les larmes aux yeux.

— Vous pleurez, père ?

— C’est de joie mon enfant.

Le R. P. Aulneau était entré depuis un moment. Il contemplait ce touchant tableau du père serrant deux de ses deux fils contre son cœur. C’était celui de la Bible au retour de l’enfant prodigue. Mais ceux-ci avaient prodigué leur courage, leur vertu, leur santé au service d’une noble cause.

— Rendons grâces à Dieu de cet heureux retour, dit le prêtre.

— Oui, père Aulneau, fit Jean-Baptiste en quittant la poitrine paternelle, et bénissez-nous afin que le bon Dieu nous donne toujours la force d’accomplir notre mission.

Il regarda son frère qui venait de s’agenouiller et qui posait sur lui des yeux remplis d’une détresse infinie. Ni l’un ni l’autre n’avait eu encore le courage d’annoncer la mort de leur cousin. Dans la joie de les revoir, leur père, de son côté, n’avait pas mentionné son nom. Au fur et à mesure que les minutes passaient, ils sentaient l’un et l’autre que le moment fatidique reculait et que la triste nouvelle en serait plus difficile à dire. Les paroles du P. Aulneau revêtaient donc à leurs yeux la forme d’un secours providentiel.

Tout le monde se tenait maintenant agenouillé aux pieds du prêtre qui priait.

— Mon Dieu, disait-il, bénissez ceux que vous avez daigné ramener sains et saufs dans votre maison. Donnez-leur la force d’être toujours vos dignes serviteurs, et d’accepter avec une humble résignation à votre sainte volonté les souffrances que vous leur envoyez. Apprenez-leur à savoir surmonter et vaincre la douleur, pain quotidien de l’homme, à savoir la mettre au dernier plan de l’âme afin d’être toujours dispos pour soulager celle des autres…