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LA FAUTE DE L’ABBÉ MOURET.

dossiers chez moi, avec mes herbiers et mes notes de praticien. Un jour, je pourrai établir un tableau d’un fameux intérêt… On verra, on verra !

Il s’oubliait, pris d’un enthousiasme juvénile pour la science. Un coup d’œil jeté sur la soutane de son neveu, l’arrêta net.

— Toi, tu es curé, murmura-t-il ; tu as bien fait, on est très-heureux, curé. Ça t’a pris tout entier, n’est-ce pas ? de façon que te voilà tourné au bien… Va, tu ne te serais jamais contenté ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire des vilenies ; ils sont encore à se satisfaire… Tout est logique là-dedans, mon garçon. Un prêtre complète la famille. C’était forcé, d’ailleurs. Notre sang devait aboutir là… Tant mieux pour toi, tu as eu le plus de chance.

Mais il se reprit, souriant étrangement.

— Non, c’est ta sœur Désirée qui a eu le plus de chance.

Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le cabriolet, après avoir monté une côte assez roide, filait entre des gorges désolées ; puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin creux, longeant une haute muraille interminable. Les Artaud avaient disparu ; on était en plein désert.

— Nous approchons, n’est-ce pas ? demanda le prêtre.

— Voici le Paradou, répondit le docteur, en montrant la muraille. Tu n’es donc point encore venu par ici ? Nous ne sommes pas à une lieue des Artaud… Une propriété qui a dû être superbe, ce Paradou. La muraille du parc, de ce côté, a bien deux kilomètres. Mais, depuis plus de cent ans, tout y pousse à l’aventure.

— Il y a de beaux arbres, fit remarquer l’abbé, en levant la tête, surpris des masses de verdure qui débordaient.

— Oui, ce coin-là est très-fertile. Aussi le parc est-il une véritable forêt, au milieu des roches pelées qui l’entou-