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LA FAUTE DE L’ABBÉ MOURET.

des détails précis : une grande fleur jaune au centre d’une pelouse, une nappe d’eau qui tombait d’une haute pierre, un arbre colossal empli d’un vol d’oiseaux ; le tout noyé, perdu, flambant, au milieu d’un tel gâchis de verdure, d’une débauche telle de végétation, que l’horizon entier n’était plus qu’un épanouissement. La porte claqua, tout disparut.

— Ah ! la gueuse ! cria Jeanbernat, elle était encore dans le Paradou !

Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange, avec un grand fichu rouge attaché derrière la taille, ce qui lui donnait un air de bohémienne endimanchée. Et elle continuait à rire, la tête renversée, la gorge toute gonflée de gaieté, heureuse de ses fleurs, des fleurs sauvages tressées dans ses cheveux blonds, nouées à son cou, à son corsage, à ses bras minces, nus et dorés. Elle était comme un grand bouquet d’une odeur forte.

— Va, tu es belle ! grondait le vieux. Tu sens l’herbe, à empester… Dirait-on qu’elle a seize ans, cette poupée !

Albine, effrontément, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui était son grand ami, se laissa embrasser par elle.

— Alors, tu n’as pas peur dans le Paradou, toi ? lui demanda-t-il.

— Peur ? de quoi donc ? dit-elle avec des yeux étonnés. Les murs sont trop hauts, personne ne peut entrer… Il n’y a que moi. C’est mon jardin, à moi toute seule. Il est joliment grand. Je n’en ai pas encore trouvé le bout.

— Et les bêtes ? interrompit le docteur.

— Les bêtes ? elles ne sont pas méchantes, elles me connaissent bien.

— Mais il fait noir sous les arbres ?

— Pardi ! il y a de l’ombre ; sans cela, le soleil me mangerait la figure… On est bien à l’ombre, dans les feuilles.

Et elle tournait, emplissant l’étroit jardin du vol de ses