Page:Zola - Une farce, 1888.djvu/10

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frites sont finies. Il continue à grogner, lorsque, brusquement, un fait imprévu lui coupe la parole. Sous la table, il a senti le genou de sa voisine, Louise, lui donner de petits coups, comme pour le faire taire ; puis, la jeune femme a posé tendrement son pied sur le sien. Cette aventure suffoque Planchet, qui, d’ordinaire, n’a pas de chance avec les femmes. Il ne s’aperçoit pas que tout le monde étouffe des rires, en voyant son saisissement. Ah ! quelle vengeance, s’il pouvait enlever une maîtresse à Morand, qui se moque toujours de lui !

Au sortir de table, Marguerite le prend à part et lui dit d’un air effrayé :

— Vous vous perdez, malheureux !… Je connais Louise, c’est une femme qui vous mènera loin.

— Comment ? balbutia-t-il, qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Ne faites donc pas l’innocent ! J’ai tout vu, à table… Mais prenez garde que Morand ne s’aperçoive de quelque chose. Il vous tuerait.

À partir de ce moment, le pauvre Planchet devient le jouet de la bande. Jusque-là, on s’est contenté de lui faire les farces classiques : on a attaché un hareng saur à sa ligne ; on a emporté ses vêtements pendant qu’il se baignait ; on a introduit, dans ses draps, des orties fraîches. Mais, à présent, comme il s’agit de le mettre en fuite, on se montre féroce.

Le soir, après le dîner, la société va s’étendre sur deux bottes de paille, que la mère Gigoux a eu la générosité d’étaler au fond de la cour. C’est l’heure des théories, des discussions furibondes qui durent jusqu’à minuit et qui tiennent éveillés les paysans tremblants. On fume des pipes, en regardant la lune. On se traite d’idiot et de crétin, pour la moindre divergence d’opinion. Ce qui enflamme surtout les querelles, c’est que Laquerrière, le poète, défend le romantisme, tandis que les peintres Bernicard et Charlot sont des réalistes enragés. Les deux femmes, très au courant des questions que l’on discute, portent, elles aussi, des jugements carrés. On exécute les hommes connus, on se grise de l’espoir de renverser prochainement tout ce qui existe, pour révéler un nouvel art, dont on sera les prophètes. Ces jeunes gens, sur cette paille, au milieu de la nuit calme, font la conquête du monde.

Mais, depuis qu’on se moque de « cette grande andouille de Planchet », comme disent les dames, les discussions du soir cessent parfois, et Morand entre en scène. Il raconte ses duels. À l’entendre, il a déjà couché dix hommes sur l’herbe,