Physiologie du goût/Méditation XV

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MÉDITATION XV

DES HALTES DE CHASSE


77. — De toutes les circonstances de la vie où le manger est compté pour quelque chose, une des plus agréables est sans doute la halte de chasse ; et de tous les entr’actes connus, c’est encore la halte de chasse qui peut le plus se prolonger sans ennui.

Après quelques heures d’exercice, le chasseur le plus vigoureux sent qu’il a besoin de repos ; son visage a été caressé par la brise du matin ; l’adresse ne lui a pas manqué dans l’occasion ; le soleil est près d’atteindre le plus haut de son cours ; le chasseur va donc s’arrêter quelques heures, non par excès de fatigue, mais par cette impulsion d’instinct qui nous avertit que notre activité ne peut pas être indéfinie.

Un ombrage l’attire ; le gazon le reçoit, et le murmure de la source voisine l’invite à y déposer le flacon destiné à le désaltérer[1].

Ainsi placé, il sort avec un plaisir tranquille les petits pains à croûte dorée, dévoile le poulet froid qu’une main amie a placé dans son sac, et pose tout auprès le carré de gruyère ou de roquefort destiné à figurer tout un dessert.

Pendant qu’il se prépare ainsi, le chasseur n’est pas seul ; il est accompagné de l’animal fidèle que le Ciel a créé pour lui : Le chien accroupi regarde son maître avec amour ; la coopération a comblé les distances : ce sont deux amis, et le serviteur est à la fois heureux et fier d’être le convive de son maître.

Ils ont un appétit également inconnu aux mondains et aux dévots : aux premiers, parce qu’ils ne laissent point à la faim le temps d’arriver ; aux autres, parce qu’ils ne se livrent jamais aux exercices qui le font naître.

Le repas a été consommé avec délices ; chacun a eu sa part ; tout s’est passé dans l’ordre et la paix. Pourquoi ne donnerait-on pas quelques instants au sommeil ? l’heure de midi est aussi une heure de repos pour toute la création.

Ces plaisirs sont décuplés si plusieurs amis les partagent ; car alors, en ce cas, un repas plus copieux a été apporté dans ces cantines militaires, maintenant employées à de plus doux usages. On cause avec enjouement des prouesses de l’un, des solécismes de l’autre, et des espérances de l’après-midi.

Que sera-ce donc si des serviteurs attentifs arrivent chargés de ces vases consacrés à Bacchus, où un froid artificiel fait glacer à la fois le madère, le suc de la fraise et de l’ananas : liqueurs délicieuses, préparations divines, qui font couler dans les veines une fraîcheur ravissante, et portent dans tous les sens un bien-être inconnu aux profanes[2] ?

Mais ce n’est point encore le dernier terme de cette progression d’enchantements.

les dames.

78. — Il est des jours où nos femmes, nos sœurs, nos cousines, leurs amies, ont été invitées à venir prendre part à nos amusements.

À l’heure promise, on voit arriver des voilures légères et des chevaux fringants, chargés de belles, de plumes et de fleurs. La toilette de ces dames a quelque chose de militaire et de coquet ; et l’œil du professeur peut, de temps à autre, saisir les échappées de vue que le hasard seul n’a pas ménagées.

Bientôt le flanc des calèches s’entr’ouvre et laisse apercevoir les trésors du Périgord, les merveilles de Strasbourg, les friandises d’Achard, et tout ce qu’il y a de transportable dans les laboratoires les plus savants.

On n’a point oublié le champagne fougueux qui s’agite sous la main de la beauté ; on s’assied sur la verdure, on mange, les bouchons volent ; on cause, on rit, on plaisante en toute liberté ; car on a l’univers pour salon et le soleil pour lumière. D’ailleurs l’appétit, cette émanation du ciel, donne à ce repas une vivacité inconnue dans les enclos, quelque bien décorés qu’ils soient.

Cependant comme il faut que tout finisse, le doyen donne le signal ; on se lève, les hommes s’arment de leurs fusils, les dames de leurs chapeaux. On se dit adieu, les voitures s’avancent, et les beautés s’envolent pour ne plus se montrer qu’à la chute du jour.

Voilà ce que j’ai vu dans les hautes classes de la société où le Pactole roule ses flots ; mais tout cela n’est pas indispensable.

J’ai chassé au centre de la France et au fond des départements ; j’ai vu arriver à la halte des femmes charmantes, des jeunes personnes rayonnantes de fraîcheur, les unes en cabriolets, les autres dans de simples carrioles, ou sur l’âne modeste qui fait la gloire et la fortune des habitants de Montmorency ; je les ai vues les premières à rire des inconvénients du transport ; je les ai vues étaler sur la pelouse la dinde à gelée transparente, le pâté de ménage, la salade toute prête à être retournée : je les ai vues danser d’un pied léger autour du feu du bivouac allumé en pareille occasion ; j’ai pris part aux jeux et aux folâtreries qui accompagnent ce repas nomade, et je suis bien convaincu qu’avec moins de luxe on ne rencontre ni moins de charmes, ni moins de gaieté, ni moins de plaisir.

Eh ! pourquoi, quand on se sépare, n’échangerait-on pas quelques baisers avec le roi de la chasse, parce qu’il est dans sa gloire ; avec le culot, parce qu’il est malheureux : avec les autres, pour ne pas faire de jaloux ? Il y a départ, l’usage l’autorise, il est permis et même enjoint d’en profiter.

Camarades ! chasseurs prudents, qui visez au solide, tirez droit et soignez les bourriches avant l’arrivée des dames ; car l’expérience a appris qu’après leur départ il est rare que la chasse soit fructueuse.

On s’est épuisé en conjectures pour expliquer cet effet. Les uns l’attribuent au travail de la digestion, qui rend toujours le corps un peu lourd : d’autres, à l’attention distraite qui ne peut plus se recueillir : d’autres, à des colloques confidentiels qui peuvent donner l’envie de retourner bien vite.

Quant à nous,

Dont jusqu’au fond des cœurs le regard a pu lire,

nous pensons que, l’âge des dames étant à l’orient, et les chasseurs de matière inflammable, il est impossible que, par la collision des sexes, il ne s’échappe pas quelque étincelle génésique qui effarouche la chaste Diane, et qui fait que dans son déplaisir elle retire, pour le reste de la journée, ses faveurs aux délinquants.

Nous disons pour le reste de la journée, car l’histoire d’Endymion nous a appris que la déesse est bien loin d’être sévère après le soleil couché. (Voyez le tableau de Girodet.)

Les haltes de chasse sont une matière vierge que nous n’avons fait qu’effleurer ; elles pourraient être l’objet d’un traité aussi amusant qu’instructif. Nous le léguons au lecteur intelligent qui voudra s’en occuper.


  1. J’invite les camarades à préférer le vin blanc ; il résiste mieux au mouvement et à la chaleur, et désaltère plus agréablement.
  2. C’est mon ami Alexandre Delessert qui, le premier, a mis en usage cette pratique pleine de charmes.

    Nous chassions à Villeneuve par un soleil ardent, le thermomètre de Réaumur marquant 26° à l’ombre.

    Ainsi placés sons la zone torride, il avait eu l’attention de faire trouver sous nos pas des serviteurs potophores* qui avaient, dans des seaux de cuir pleins de glace, tout ce qu’on pouvait désirer, soit pour rafraîchir, soit pour conforter. On choisissait, et on se sentait revivre.

    Je suis tenté de croire que l’application d’un liquide aussi frais à des langues arides et à des gosiers desséchés cause la sensation la plus délicieuse qu’on puisse goûter en sûreté de conscience.

    * M. Hoffmann condamne cette expression à cause de sa ressemblance avec pot-au-feu ; il veut y substituer œnophore, mot déjà connu,