Physiologie du goût/Méditation XXV

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MÉDITATION XXV

DE L’ÉPUISEMENT


119. — On entend par épuisement un état de faiblesse, de langueur et d’accablement causé par des circonstances antécédentes, et qui rend plus difficile l’exercice des fonctions vitales. On peut, en n’y comprenant pas l’épuisement causé par la privation des aliments, en compiler trois espèces.

L’épuisement causé par la fatigue musculaire, l’épuisement causé par les travaux de l’esprit, et l’épuisement causé par les excès génésiques.

Un remède commun aux trois espèces d’épuisement est la cessation immédiate des actes qui ont amené cet état, sinon maladif, du moins très-voisin de la maladie.

traitement.

120. — Après ce préliminaire indispensable, la gastronomie est là, toujours prête à présenter des ressources.

À l’homme excédé par l’exercice trop prolongé de ses forces musculaires elle offre un bon potage, du vin généreux, de la viande faite et le sommeil.

Au savant qui s’est laissé entraîner par les charmes de son sujet, un exercice au grand air pour rafraîchir son cerveau, le bain pour détendre ses fibres irritées, la volaille, les légumes herbacés et le repos.

Enfin nous apprendrons, par l’observation suivante, ce qu’elle peut faire pour celui qui oublie que la volupté a ses limites et le plaisir ses dangers.

cure opérée par le professeur.

121. — J’allai un jour faire visite à un de mes meilleurs amis (M. Rubat) ; on me dit qu’il était malade, et effectivement je le trouvai en robe de chambre auprès de son feu, et en attitude d’affaissement.

Sa physionomie m’effraya ; il avait le visage pâle, les yeux brillants, et sa fièvre tombait de manière à laisser voir les dents de la mâchoire inférieure, ce qui avait quelque chose de hideux.

Je m’enquis avec intérêt de la cause de ce changement subit ; il hésita, je le pressai, et après quelque résistance : « Mon ami, dit-il en rougissant, tu sais que ma femme est jalouse, et que cette manie m’a fait passer bien des mauvais moments. Depuis quelques jours il lui en a pris une crise effroyable, et c’est en voulant lui prouver qu’elle n’a rien perdu de mon affection et qu’il ne se fait à son préjudice aucune dérivation du tribut conjugal, que je me suis mis en cet état. — Tu as donc oublié, lui dis-je, et que tu as quarante-cinq ans, et que la jalousie est un mal sans remède ? Ne sais-tu pas furens quid femina possit ? » Je tins encore quelques autres propos peu galants, car j’étais en colère.

« Voyons, au surplus, continuai-je : ton pouls est petit, dur, concentré ; que vas-tu faire ? — Le docteur, me dit-il, sort d’ici ; il a pensé que j’avais une fièvre nerveuse, et a ordonné une saignée pour laquelle il doit incessamment m’envoyer le chirurgien. — Le chirurgien ! m’écriai-je, garde-t’en bien, ou tu es mort ; classe-le comme un meurtrier, et dis-lui que je me suis emparé de toi, corps et âme. Au surplus, ton médecin connaît-il la cause occasionnelle de ton mal ? — Hélas ! non, une mauvaise honte m’a empêché de lui faire une confession entière. — Eh bien, il faut le prier de passer chez toi. Je vais te faire une potion appropriée à ton état ; en attendant, prends ceci. » Je lui présentai un verre d’eau saturée de sucre, qu’il avala avec la confiance d’Alexandre et la foi du charbonnier.

Alors je le quittai et courus chez moi pour y mixtionner, fonctionner et élaborer un magister réparateur qu’on trouvera dans les Variétés[1], avec les divers modes que j’adoptai pour me hâter ; car, en pareil cas, quelques heures de retard peuvent donner lieu à des accidents irréparables.

Je revins bientôt armé de ma potion, et déjà je trouvai du mieux ; la couleur reparaissait aux joues, l’œil était détendu ; mais la lèvre pendait toujours avec une effrayante difformité.

Le médecin ne tarda pas à reparaître ; je l’instruisis de ce que j’avais fait et le malade fit ses aveux. Son front doctoral prit d’abord un aspect sévère ; mais bientôt, nous regardant avec un air où il y avait un peu d’ironie : « Vous ne devez pas être étonné, dit-il à mon ami, que je n’aie pas deviné une maladie qui ne convient ni à votre âge ni à votre état, et il y a de votre part trop de modestie à en cacher la cause, qui ne pouvait que vous faire honneur. J’ai encore à vous gronder de ce que vous m’avez exposé à une erreur qui aurait pu vous être funeste. Au surplus, mon confrère, ajouta-t-il en me faisant un salut que je lui rendis avec usure, vous a indiqué la bonne route ; prenez son potage, quel que soit le nom qu’il y donne, et si la fièvre vous quitte, comme je le crois, déjeunez demain avec une tasse de chocolat dans laquelle vous ferez délayer deux jaunes d’œufs frais. »

À ces mots il prit sa canne, son chapeau, et nous quitta, nous laissant fort tentés de nous égayer à ses dépens.

Bientôt je fis prendre à mon malade une forte tasse de mon élixir de vie ; il le but avec avidité et voulait redoubler : mais j’exigeai un ajournement de deux heures et lui servis une seconde dose avant de me retirer.

Le lendemain il était sans fièvre et presque bien portant ; il déjeuna suivant l’ordonnance, continua la potion, et put vaquer dès le surlendemain à ses occupations ordinaires ; mais la lèvre rebelle ne se releva qu’après le troisième jour.

Peu de temps après l’affaire transpira, et toutes les dames en chuchotaient entre elles.

Quelques-unes admiraient mon ami, presque toutes le plaignaient, et le professeur gastronome fut glorifié.


  1. Voyez à la fin du volume, n° 10.