Poèmes et Poésies (Keats, trad. Gallimard)

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Traduction par Paul Gallimard.
Mercure de France.




POÈMES ET POÉSIES
JOHN KEATS

Poèmes et Poésies

Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

... C’est une loi éternelle que celui qui l’emporte en beauté doit l’emporter en puissance. (Hypérion).

PARIS MERCURE DE FRANGE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMX 1910

Justification du tirage.










Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.


Ceci n’est pas une Préface, ni même une Introduction, mais plutôt l’ouverture d’un vaste Poème symphonique, composé de nombreux morceaux distincts les uns des autres, présentant toutefois un ensemble très cohérent. Celui qui l’écrit n’a d’autres prétentions que de grouper les principales mélodies de ce Poème, et de les coordonner de façon à en démontrer l’idée générale, à en prouver l’unité. Il a cherché à disparaître le plus possible, à rendre aussi ténus et aussi inapercevables que possible, les liens qui rattachent entre eux ces leitmotiv, mais il n’a pas osé, et il s’en excuse, les supprimer complètement, craignant que, sans ces modulations transitoires les changements de tons ne parussent trop brusques[1]. Le thème principal, celui vers lequel convergent tous les autres, c’est la personnalité du Poète, ou plutôt sa sensibilité ; car leur union était tellement intime qu’elles ne faisaient qu’un tout harmonieux.

Or, cette sensibilité a peu varié : Keats a produit sa première œuvre connue en 1813, l’Imitation de Spenser[2] et son dernier Sonnet[3] en 1820. Le proverbe latin est parfois véridique : les dieux païens qu’il avait tant aimés, le lui rendirent et le rappelèrent auprès d’eux avec une hâte qui semble plutôt la caractéristique du xixe siècle, dans lequel vécut leur chantre que l’apanage des époques reculées où ils régissaient l’univers. Entre 18 et 25 ans, la qualité des sensations ne se modifie guère, à moins d’une maladie ; et celle qui étreignit l’infortuné l’emporta si rapidement qu’elle lui laissa à peine le temps décrire quelques pièces, parmi lesquelles trois ou quatre Sonnets, au plus, sont remarquables.

John Keats, né le 29 ou le 31 octobre 1795 à Moorfields, Finsbury Pavement, au cœur de Londres, est mort le 23 février 1821 à Rome, Piazza di Spagna. Aucun fait mémorable entre ces deux dates ! Aucun du moins qui aurait pu exercer une influence quelconque sur son esprit ou changer le cours de ses idées !

On chercherait vainement à retrouver, chez ses parents, l’origine d’une disposition artistique : il connut à peine son père qui tenait une remise de voitures en location et mourut jeune ; sa mère intelligente et très ardente pour le plaisir, se remaria presque aussitôt et mourut six ans après (1810). Jusque là il avait étudié à l’école d’Enfield ; une fois orphelin, ses tuteurs le placèrent immédiatement en apprentissage chez un médecin. Quand on aura appris, en outre, qu’il eut deux frères[4] et une sœur, que ses amis furent le peintre Haydon[5], Leigh Hunt[6] directeur de l’Examiner, Mathew[7], Cowden Clarke[8], Hamilton Reynolds[9], tous les trois littérateurs, on saura ce que sa vie offre de saillant avant sa crise amoureuse.

Toujours et sans relâche le tantalisa la même passion pour la Poésie et pour la Beauté, son unique passion, pourrait-on affirmer, si tout à la fin de son existence il n’avait subi la dite crise, et ne s’était épris d’une jeune fille, d’ailleurs absolument incapable de le comprendre. Il faut même se hâter d’ajouter qu’aucune œuvre importante ne lui a été suggérée par cette Fanny, qui écrivait à un ami, M. Dilke, dix ans après la mort de son fiancé : « L’acte le plus charitable serait de le laisser reposer à jamais dans l’obscurité à laquelle l’avaient condamné les circonstances. »

Telle est, à peu près, la seule expérience personnelle qu’il ait pu faire de l’humanité ; car si les articles injurieux, que lui décochèrent les critiques patentés, l’émurent un instant, il avait heureusement, quoi qu’ait dit Byron [10], trop de lucidité et de clairvoyance, malgré sa jeunesse, pour ne pas se rendre compte des défectuosités que pouvaient contenir les œuvres incriminées, défectuosités qu’il a confessées lui-même, à plusieurs reprises avec la plus entière bonne foi.

Il vécut donc exclusivement une vie d’artiste écartant résolument de sa pensée tout ce qui pouvait en amoindrir la souplesse, contaminer l’innocence des organes récepteurs et disséminer sou énergie cérébrale. Ainsi il s’exaspérait contre les savants, les philosophes et les historiens :

... Tous les charmes no sont-ils pas rompus
Au simple contact de la froide philosophie ?
Il y avait un arc-en-ciel que nous vénérions autrefois ;
Nous connaissons sa trame, sa contexture ; elle est donnée
Platement dans le catalogue des choses communes.
Le philosophe rognera les ailes de l’ange,
Conquerra les mystères à l’aide de règles et de lignes.
Videra l’atmosphère hanté, la mine qu’habitent les gnomes [11]...

Hors d’ici ! histoire pompeuse ! hors ! fourberie dorée !
Sombre planète dans l’univers des faits !

Vaste mer qui élève un murmure sans fin
Sur les rivages caillouteux de la mémoire [12]...

De même, alors que la plupart des écrivains de son temps, en réaction contre les opinions sceptiques du xviiie siècle et de la Révolution française vitupéraient les Républicains et prenaient la défense du Christianisme, alors que Byron procurait à la religion une vigueur nouvelle par l’excès même de ses insultes, et que Shelley la discutait de toute la force de son génie et de sa dialectique, ce qui était encore une manière d’en reconnaître la vitalité, Keats, plus radical et plus orgueilleux, la négligeait. Quand, par exception, il y faisait allusion, c’était avec un dédain marqué :

Toujours, toujours les cloches sonnent, et j’en sentirais un froid
humide.
Un frisson comme celui qui émane de la tombe, si je ne savais
Qu’elles vont mourir, comme une lampe dont l’huile est consumée,
Que c’est leur dernier soupir, leur lamentation, avant de rentrer
Dans l’oubli
[13]

Sa profonde admiration pour la splendeur des images, pour le diapason sourd et puissant qui le ravissaient en Milton, ne l’empêchait pas de se révolter contre son austérité de sectaire. Il s’intéressait encore moins à la lutte gigantesque que soutenait sa patrie contre Napoléon. Que lui importent les dissensions des hommes et des nations ! Que lui importe l’action brutale ! C’est devant les conflits des éléments [14] que vibrent ses sens, que s’échauffe sa verve, que s’exalte son inspiration. La pression des événements ne pèse pas sur lui. De là, du reste, un défaut assez frappant que ses ennemis n’ont pas manqué de faire ressortir : ses personnages sont comme lui, ils éprouvent des accès de joies, de colères, de jouissances et de douleurs de toutes sortes, ils se taisent, ils vocifèrent : ils n’agissent que rarement.

Dans la Veille de sainte Agnès, Porphyro entasse les sucreries et les fruits :

De sa cachette il rapporta un monceau
De pommes candies, de coings, do prunes, de courges
Puis dus gelées plus savoureuses que le lait caillé.
Et des sirops rutilants, colorés avec de la canelle ;
De la manne et des dattes, transportées par mer.
Cueillies à Fez ; et des friandises aromatisées... [15]

Mais ni le héros ni son amante n’y goûteront ; le poète s’est simplement laissé emporter par le chatoiement et la musique des mots.

Peut-être des éplucheurs hargneux et moroses seraient-ils en droit de lui reprocher une certaine exubérance irraisonnée en même temps qu’une étroitesse voulue, conséquences inévitables de pareils partis pris? Peut-être des défenseurs, trop favorables, auraient-ils, à leur tour, le droit d’invoquer la brièveté de sa vie qui ne lui permit pas de faire saillir tout ce qui était en germe dans son cerveau ?

Quoiqu’il en soit, ce regret une fois discrètement exprimé, il faut, sans plus, constater que, dans un si court laps de temps, il n’a pu avoir qu’une manière. Évidemment — et il n’est pas téméraire de le supposer — s’il eût atteint sa pleine maturité, il eût élargi son champ d’activité intellectuelle, eût concentré davantage les sujets de ses poèmes et les eût mieux composés ; mais, qui osera soutenir qu’il aurait rendu plus parfaits ses chefs-d’œuvre : la classique Ode sur l’Urne grecque[16] par exemple, ou l’admirable fragment de l’Ode à Maïa[17] ou même une œuvre de jeunesse écrite lorsqu’il n’avait que vingt ans, le Sonnet : « En ouvrant pour la première fois l’Homère de Chapman[18] », etc...

Cet amour de la forme et de sa perfection était tellement inné en lui que dès ses débuts, on ne sent presque aucune hésitation, aucun tâtonnement. Son éducation première n’ayant pas été très poussée, son seul instinct l’avait incité à lire POÈMES ET POÉSIES

Virgile et à s’enivrer d’Homère, lorsqu’un ami lui avait prêté la traduction du vieux Chapman. A cette époque (1816) Lord Elgin rapportait à Londres les métopes du Parthénon ; immédiatement les plus grands sculpteurs anglais, Flaxman, Nollekens et Chantrey s’imprégnaient de la tradition grecque. Très impressionné lui-même, il écrit aussitôt :

Ainsi causent une vertigineuse souffrance ces merveilles. Dans lesquelles on trouve mélangée la grandeur grecque avec la rude.

Destruction du vieux temps 1....

Ce fut donc tout d’abord la grâce idéale de la Beauté hellénique ([ui s’empara de sa jeune âme bien disposée à subir une pareille invasion. Presque simultanément, certains savoureux poètes de l’Italie, de la France cl de l’Angleterre, l’Arioste et le Dante 2, Ronsard 3, Chaucer, Drayton et Fletcher 4, Spenser 5, Shakespeare 6, Milton 7, Cole-

1 - Sur les marbres d’Elgin. Sonnet. Page 87.

2 - Après une lecture do l’Épisode de Paolo et Francesca, Sonnet. Page164.

D’après Ronsard. Fragment d’un sonnet, l'age 123

4 - Le premier a écrit : « L’homme dans la lune » et le second « Le berger fidèle », deux poèmes que Keats avait étudié» de près avant de commencer Endymion.

5 - Imitation du Spenser. Page 53. Sonnet à Spenser. Page 53.

6 - Avant do relire le roi Lear. Sonnet. Page 100.

7 - Dans Hypérion Keats a réussi à s’assimiler le stylo de l’auteur du Paradis perdu.3

POÈMES ET POÉSIE

ridge[19] l’enthousiasmèrent par leur harmonieuse richesse et lui inculquèrent un goût parfois excessif pour le luxe et l’abondance des descriptions. ...Pâles étaient les douces lèvres que je vis, Pâles les lèvres que je baisai, et enchanteresse la forme Que j’étreignis en flottant au milieu de cette lugubre tempête[20]

les voyelles Spensériennes qui prennent leur essor en toute aisance Et flottent comme les oiseaux sur la mer estivale ; Les tempêtes Miltoniennes et plus encore la tendresse Miltonienne...

Adieu ! une fois encore la lutte farouche Entre le Tourment de l’Enfer et l’argile impassible M’enflammera ; une fois encore j’expérimenterai L’amère suavité de ce fruit Shakspearien.

L’influence de Chatterton[21] très perceptible chez lui, surtout à la fin de sa vie, doit être classée à part : était-elle le prodrome d’une nouvelle orientation de son génie, d’une évolution vers des sujets moins sensuels et plus empreints de sentimentalité ? La venue de sa maladie le rendit-elle plus accessible à l’incurable mélancolie du poète qu’il admirait ? La mort prématurée de Keats nous Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/18 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/19 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/20 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/21 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/22 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/23 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/24 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/25 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/26 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/27 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/28 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/29 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/30 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/31 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/32 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/33 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/34 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/35 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/36 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/37 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/38 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/39 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/40 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/41 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/42 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/43 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/44 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/45 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/46 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/47 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/48 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/49 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/50 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/51 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/52 == POÉSIES DIVERSES ==

DÉDICACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION


A LEIGH HUNT.


Gloire et Beauté ont disparu ;
Car si nous errons aux premières heures du matin,
Nous ne voyons aucun encens en spirales s’élever
Vers l’Est au devant du jour qui sourit :
Aucune troupe de nymphes à la douce voix, jeunes et gaies,
Apportant des épis de froment en des couronnes tressées,
Des roses, des œillets et des violettes, pour orner
L'autel de Flora au début de son mois de Mai.
Mais il reste encore d’autres joies aussi hautes,
Et je bénirai éternellement ma destinée,
De ce qu’à une époque où sous les arbres plaisants
Pan n'est plus imploré, je ressente un plaisir libre,
Un plaisir touffu, en constatant que je pourrais plaire,
Avec cette pauvre offrande, à un homme tel que toi.


Mars 1817.

IMITATION DE SPENSER

I

Maintenant le matin émergeant de son oriental séjour,
Dès ses premiers pas rencontra une verdoyante colline ;
Il couronna de flammes ambrées sa crête dénudée,
Puis argenta les limpides cascatelles de son ruisseau ;
Qui, jaillissant pur de sa source moussue, suintait goutte à goutte,
Et après un adieu à son lit de fleurs des champs,
Divisé en maints ruisselets, formait un petit lac ;
Celui-ci, le long de ses rives, reflétait des berceaux de ramures entrelacées,
Et dans l’espace central, un ciel qui jamais ne s’abaisse.

II

Là le martin-pêcheur voyait son éclatant plumage
Rivaliser avec les brillantes colorations du poisson,

Dont les soyeuses nageoires et les légères écailles d’or
Dardaient au-dessus de lui, à travers les ondes, un rayon vermeil ;
Là le cygne voyait la courbe neigeuse de son cou
Et majestueusement se promenait en ramant ;
Ses yeux de jais étincelaient ; ses pattes se montraient
Sous les vagues, semblables à l’ébène d’Afrique,
Et sur son dos une fée reposait voluptueusement.

III

Ah ! comment décrire les enchantements d’une île
Placée au centre de ce merveilleux lac ;
Je pourrais plutôt distraire Didon de sa douleur,
Ou chasser du vieux Lear son amère tristesse :
Certes on ne vit jamais plus admirable site
Parmi tous ceux qui charmèrent les yeux romantiques ;
L’île semblait une émeraude scintillant dans l’argent
Des eaux éblouissantes ; de même au plus haut de l’éther,
Transperçant les nuées d’un blanc floconneux, rit le ciel céruléen.

IV

Tout autour, le lac baignait luxurieusement
Des pentes de verdure à travers ses vagues miroitantes,

Qui, ainsi qu’en une gentille amitié
Se ridaient avec délices sur le bord fleuri,
Comme si elles s’efforçaient de recueillir les rougeoyantes larmes
Qui tombaient en profusion des tiges de rosiers !
Peut-être était-ce l’œuvre de son orgueil
Luttant pour jeter sur la grève un joyau
Qui surpassât tous les bourgeons sertis dans le diadème de Flora.

1813-14.

À BYRON

Byron que ta mélodie est suave et triste !
Prêtant à l’âme des accords de tendresse,
Comme si la douce Pitié, avec une force inaccoutumée,
Avait touché son luth plaintif, et que toi à ses côtés,
Tu eusses saisi les sons et ne leur eusses pas permis de mourir.
La douleur qui couvre tout ne te rend pas moins
Séduisant : bien que tes chagrins soient revêtus
D’un brillant halo, d’un éblouissant éclat,
Comme lorsqu’un nuage voile la lune dorée,
Et que ses bords sont colorés d’une lumière resplendissante ;
À travers la sombre robe, souvent percent des rayons transparents
Qui s’infiltrent comme de jolies veines dans le marbre noir.
Chante encore, cygne agonisant ! refais encore le récit,
Le récit enchanteur, le récit du plaisant pitoyable.

1815.

À CHATTERTON

Ô Chatterton ! que ton destin fut triste !
Cher enfant du chagrin — fils de la misère !
Combien prématurément les ténèbres de la mort ont éteint tes yeux,
Où le génie mettait une douce lueur et un haut dessein !
Combien prématurément ta voix, majestueuse et inspirée,
Se dissolvait en vers mourants ! Oh ! combien proche
Fut la nuit de ton admirable matin. Tu mourus
Fleurette à demi épanouie frappée par les souffles glacés.
Mais c’est le passé : le voilà parmi les astres
Au plus haut du ciel : aux sphères qui tourbillonnent
Tu chantes harmonieusement ; rien ne gâte les hymnes,
Au-dessus du monde ingrat et des humaines épouvantes.
Sur terre, l’homme juste défend contre les vils détracteurs
Ton illustre nom et l’abreuve de larmes.

1815.

EN OUVRANT POUR LA PREMIÈRE FOIS L’HOMÈRE DE CHAPMANN

J’ai beaucoup voyagé à travers les royaumes dorés,
Et vu maints florissants états et maintes nations ;
Autour de maintes îles occidentales j’ai vogué
Dont les bardes restent fidèles au culte d’Apollon.
Souvent on m’avait parlé de la vaste étendue
Qu’Homère au front ridé gouvernait comme son domaine ;
Mais jamais encore je n’avais respiré son souffle pur
Avant que Chapman fît résonner son haut et fier langage :
Alors, je me sentis comme un veilleur des cieux
Lorsqu’une nouvelle planète surgit à portée de sa vue,
Ou comme le vaillant Cortez, quand de ses yeux d’aigle
Il fixait le Pacifique — alors que tous ses hommes
Se regardaient avec un étrange soupçon —
Silencieux, du haut d’un pic du Darien.

Août 1815.

SONNET

Ô combien j’aime, par un beau soir d’été
Lorsque des torrents de lumière déversent l’or à l’Occident
Et que sur les zéphyrs embaumés reposent immobiles
Les nuages argentés, loin, très loin, laisser
Les pensées vulgaires, et m’accorder un doux répit
Contre les menus soucis ; découvrir après une paisible recherche,
Une solitude parfumée, parée des beautés de la Nature,
Et là, faire délicieusement illusion à mon âme :
Là m’échauffer le cœur avec des chansons de ma patrie,
Méditant sur le sort de Milton — sur le cercueil de Sidney —
Jusqu’à ce que leurs formes austères redressent devant moi :
Peut-être prendre mon essor sur l’aile de la Poésie,
Très souvent verser une larme délicieuse
Lorsque quelque mélodieuse tristesse enchante mes yeux.

À SPENSER

Spenser, un de tes fervents admirateurs,
Qui a pénétré au plus profond des arbres de ta forêt,
Me fit promettre, l’autre soir, de ciseler
Quelques vers dont le charme pût séduire ton oreille.
Mais, Poète Elfe ! il est impossible
À un habitant de cette terre hivernale
De s’élever, tel Phœbus, muni d’une plume d’or,
Avec des ailes de flamme et de faire surgir une aube en sa joie.
Il est impossible d’échapper au labeur
Tout d’un coup, et de recevoir ton inspiration ;
La fleur doit absorber la nature du sol
Avant de pouvoir s’épanouir :
Sois avec moi dans les jours d’été, et je
Ferai une tentative en ton honneur et pour plaire à cet ami.

ÉPITRE À GEORGES FELTON MATTHEW

Douces sont les joies que procure la poésie,
Et doublement douces quand elle chante une fraternité ;
Aucun souvenir, Matthew, ne peut évoquera nos yeux
Un destin plus plaisant, une jouissance plus vraie
Que celui dans lesquels s’ébattent deux Poètes frères,
Qui, en combinant leurs inspirations, emploient leur talent
A élever un trophée aux muses du drame.
La pensée de cette grande association infuse
Dans le cœur aimant du génie, la divination
De tout ce qui est haut, grand, bon et calmant.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Novembre 1815.

SONNET

Combien de bardes dorent le cours du temps !
Quelques-uns d’entre eux furent toujours la nourriture
De mon imagination charmée — Je pouvais longuement méditer
Sur leurs beautés, terrestres ou célestes :
Et souvent, lorsque je m’asseois pour rimer,
Elles font en foule irruption dans mon cerveau :
Mais ni confusion, ni trouble grossier
Elles n’apportent ; c’est un harmonieux accord.
Ainsi les innombrables sonorités qui sont l’apanage du soir ;
Les chants des oiseaux — le bruissement des feuilles —
La voix des eaux — la grande cloche qui se balance
En résonnant solennellement — et des milliers d’autres encore,
Que la distance empêche de reconnaître,
Forment non un vacarme incohérent, mais une délicieuse symphonie.

Avril 1816.

À G. A. W.

Nymphe du sourire en dessous et du coup d’œil de côté,
Dans quels plus divins moments de la journée
Es-tu la plus séduisante ? Est-ce lorsque, t’écartant des droits chemins,
Tu t’engages dans les labyrinthes des douces paroles ?
Ou lorsque avec sérénité tu vagabondes en un ravissement
De pensée plus raisonnable ? Ou lorsque, partant au loin
En costume désordonné pour affronter les rayons du matin,
Tu jettes les fleurs éparses dans ta danse vertigineuse ?
Peut-être est-ce lorsque tes lèvres de rubis s’entrouvrent délicieusement,
Et restent ainsi parce que tu écoutes :
Mais tu as été éduquée si exclusivement en vue de plaire
Qu’il m’est impossible de dire jamais quelle disposition est la meilleure.
J’aurai aussi vite jugé quelle Grâce plus élégamment
Danse devant Apollon, que résolu cette question.

Avril 1816.

Ô SOLITUDE

Ô Solitude ! si je dois habiter avec toi,
Que ce ne soit pas parmi les entassements confus
De sombres masures ! Gravis avec moi le pic escarpé, —
Observatoire de la nature, — d’où le vallon
Avec ses pentes fleuries et le gazouillis cristallin de sa rivière,
Puisse sembler un empan [22] ; que je passe tes veillées
Sous des voûtes de branches où le daim, par ses bonds rapides,
Écarte l’abeille sauvage de la digitale à clochettes.
Mais, quoique je sois heureux d’assister à ces scènes en ta compagnie.
Pourtant, l’aimable causerie avec un esprit naïf,
Dont les propos sont des images de pensées délicates
Est la joie de mon âme ; et, sûrement ce doit être
À peu près la plus haute félicité de la race humaine,
Lorsque dans tes retraites se réfugient doux âmes sœurs.

Mai 1816.

ÉPITRE À MON FRÈRE GEORGES

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Tels sont les plaisirs qui échoient au poète vivant :
Mais plus riche est la récompense de la postérité.
Que murmurera-t-il dans son dernier soupir,
Lorsque ses fiers regards perceront les ténèbres de la mort ?

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Quant à mes sonnets, quoique personne n’y ait fait attention,
Je me réjouis, cependant, à l’idée que vous les lirez.
Depuis peu, aussi, j’ai éprouvé un grand et paisible plaisir,
Étendu sur le gazon, occupé à ce que j’aime par dessus tout :
À griffonner ces lignes pour vous. Voilà ce que je pensais
Tandis que sur mon visage je sentais la brise la plus fraîche.
En ce moment, je repose sur un lit de fleurs

Qui couronne une falaise élevée ; et celle-ci domine fièrement
Les vagues de l’Océan. Les pédoncules, les brins d’herbe
Strient ma table de leurs ombres tremblotantes.
D’un côté est un champ d’avoines penchées,
Que les coquelicots émaillent de leurs folioles écarlates,
Si choquantes et si inutiles, puisqu’elles rappellent à l’esprit
Les vêtements rouges que déteste l’humanité,
Et de l’autre côté, se déploie devant mes yeux
Le manteau bleu de l’Océan avec des raies pourpres et vertes.
Tantôt j’aperçois un navire avec ses voiles, et tantôt
Je remarque le remous, brillant comme de l’argent, qui enveloppe sa proue.
Je vois l’alouette redescendant vers son nid.
Et la mouette, aux vastes ailes, qui jamais ne se repose ;
Car, lorsqu’elle n’étale plus largement ses ailes,
Sa poitrine danse sur la mer inlassablement agitée

Août 1816.

ÉCRIT PENDANT UNE SOIRÉE D’ÉTÉ

Les cloches de l’église font résonner les alentours de leur mélancolie,
Elles invitent les fidèles à prier encore,
À se plonger encore dans le noir, dans de plus redoutables soucis,
À écouter plus souvent l’affreuse éloquence d’un prédicateur.
À coup sûr l’esprit de l'homme est étroitement envoûté
Par quelque sombre ensorcellement ; on voit chacun fuir
Les joies du foyer, et les airs Lydiens,
Et les entretiens élevés avec ceux que la gloire a couronnés.
Toujours, toujours les cloches sonnent, et j’en sentirais un froid humide
Un frisson comme celui qui émane de la tombe, si je ne savais

Qu’elles vont mourir, comme une lampe dont l’huile est consumée,
Que c’est leur dernier soupir, leur lamentation avant de rentrer
Dans l’oubli — si je ne savais que de fraîches fleurs écloront
Et de nombreuses gloires marquées au sceau de l’immortalité.

1816.

ÉPITRE À CHARLES COWDEN CLARKE

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

D’après ce qui précède, ami Charles, vous pouvez clairement concevoir
Pourquoi je ne vous ai jamais adressé de vers :
Parce que mes pensées n’étaient jamais nettes ni précises,
Et qu’elles étaient peu dignes de plaire à une oreille classique ;
Aussi ne le ferais-je pas maintenant si je ne vous connaissais depuis longtemps ;
Si vous ne m’aviez le premier appris tous les charmes du chant :
Le grand, le doux, l’élégant, le libre, le délicat ;
Celui qui s’enfle pathétiquement et celui qui va divinement droit ;
Les voyelles Spensériennes qui prennent leur essor en toute aisance,

Et flottent comme les oiseaux sur les mers estivales ;
Les tempêtes Miltoniennes, et plus encore, la tendresse Miltonienne ;
Michel en armes, et plus encore la charmante gracilité de la tendre Ève
Qui a lu pour moi le sonnet s’enflant bruyamment
Jusqu’à son apogée, puis mourant fièrement ?
Qui a exalté pour moi la grandeur de l’ode,
Tirant, comme Atlas, sa vigueur de son propre poids ?
Qui m’a fait goûter plus qu’une liqueur forte
La tranchante épigramme à la pointe aiguisée ?
Et m’a prouvé que, de tous, l’épique était le roi,
Sphérique, grandiose, enserrant tout comme l’anneau de Saturne ?

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Septembre 1816.

SONNET

Piquantes, tumultueuses, les rafales sifflent çà et là
À travers les buissons desséchés, à demi dénudés ;
Les étoiles semblent gelées, suspendues dans le ciel.
Et j’ai de nombreux milles à parcourir à pied.
Cependant je m’inquiète peu du froid de la bise glacée,
Ou du lugubre frémissement des feuilles mortes,
Ou de ces lampes d’argent allumées au-dessus de moi,
Ou de la distance qui me sépare du doux repos du home ;
Car je suis tout imprégné de l’amitié
Que j’ai trouvée dans le petit cottage,
De l’éloquente détresse de Milton aux cheveux si beaux,
Et de toute son affection pour le gentil Lycidas noyé,
De la charmante Laura dans sa légère robe verte,
Et du fidèle Pétrarque couronné par la gloire.

1816.

MÊME SONNET TRADUIT PAR SAINTE-BEUVE

Piquante est la bouffée à travers la nuit claire ;
Dans les buissons séchés la bise va sifflant ;
Les étoiles au ciel font froid en scintillant,
Et j’ai, pour arriver, bien du chemin à faire.
Pourtant je n’ai souci ni de la bise amère,
Ni des lampes d’argent dans le blanc firmament,
Ni de la feuille morte à l’affreux sifflement.
Ni même du bon gîte où tu m’attends, mon frère !
Car je suis tout rempli de l’accueil de ce soir,
Sous un modeste toit où je viens de m’asseoir,
Devisant de Milton, l’aveugle au beau visage,
De son doux Lycidas par l’orage entraîné,
De Laure en robe verte en l’avril de son âge,
Et du féal Pétrarque en pompe couronné.

À MES FRÈRES

De petites flammes agitées traversent le charbon dont on vient d’emplir l’âtre,
Et leur léger pétillement se fait entendre au milieu de notre solitude,
Tels des chuchotements de dieux familiers qui gardent
Un affectueux empire sur nos fraternelles âmes.
Et pendant qu’à la recherche de rimes je voyage jusqu’aux pôles,
Vos regards sont fixés, comme en un sommeil poétique,
Sur la légende si abondante et si profonde
Qui toujours, à la tombée de la nuit, apaise nos soucis.
C’est votre jour de naissance, Tom, et je me réjouis
Qu’il se passe ainsi en une reposante quiétude.
Bien des veillées semblables de doux chuchotement
Puissions-nous passer ensemble, et ressentir dans le calme
Ce que sont les vraies joies d’ici-bas — avant que la grande voix
De la céleste bouche, ordonne à nos esprits de prendre notre vol.

18 novembre 1816.

SONNET

Pour celui qui a longtemps été parqué dans la ville,
Quelle joie de promener ses regarda sur la sereine
Et libre étendue du ciel, — d’exhaler une prière
Sous le plein sourire du firmament azuré !
Qui peut être plus heureux que lui, lorsque d’un cœur satisfait
Il enfonce ses membres lassés dans quelque moelloux lapis
D’herbe drue, et lit une débonnaire
Et poétique histoire d’amour et de langueur ?
Quand il rentre chez lui, le soir, son oreille
Perçoit les plaintes de Philomèle, ses yeux
Surveillent la brillante course des nuées qui voguent dans l’espace ;
Il se lamente de ce que ce jour se soit si vite écoulé :
Comme la chute d’une larme d’ange
Qui tombe dans le lumineux éther, silencieusement.

1810.

EN QUITTANT QUELQUES AMIS
DE BONNE HEURE

Qu’on me donne une plume en or, et qu’il me soit permis de m’appuyer
Sur un monceau de fleurs, en des régions claires et lointaines ;
Qu’on m’apporte une tablette plus blanche qu’une étoile,
Ou la main d’un ange chantant un hymne, lorsqu’on l’aperçoit
Entre les cordes d’argent d’une harpe céleste ;
Qu’ici s’avancent sur de nombreux chars ornés de perles,
Des robes roses, des cheveux flottants, des corbeilles de diamants,
Des ailes à demi découvertes, et des regards perçants.
En même temps, que la musique bourdonne autour de mes oreilles.
Et chaque fois qu’arrivera quelque délicieuse Coda,
Que j’écrive un vers d’une somptueuse tonalité.

Plein des multiples émerveillements des sphères :
Jusqu’à quelle hauteur en effet mon esprit prétend-il s’élever !
Il n’est pas satisfait de demeurer si tôt seul.

1816.

ADRESSE À HAYDON

Hauteur d’esprit, jalousie pour tout ce qui est bien,
Une ardente tendresse pour la renommée d’un grand homme,
Habitent çà et là au milieu de cette foule sans nom,
Dans la ruelle infecte, dans le bois inextricable ;
Et là où nous pensons que la vérité est la moins comprise,
Très souvent nous trouvons la « sincérité du but »
Qui devrait épouvanter jusqu’à se cacher de honte
Une pitoyable engeance, affamée d’argent.
Combien glorieuse est cette affection pour la cause
Du génie inébranlable, peinant vaillamment !
Qu’arrive-t-il lorsqu’un intrépide champion fait rentrer
L’envie et la Malice dans leur taudis natal ?
D’innombrables âmes font retentir de discrets applaudissements,
Fières de le contempler dans les yeux de sa patrie.

1816.

ADRESSÉ À HAYDON

De grands esprits habitent en ce moment sur terre ;
Celui du nuage, de la cataracte, du lac,
Qui sur le sommet d’Helvellyn, les yeux ouverts,
Reçoit sa fraîcheur des ailes de l’Archange :
Celui de la rose, de la violette, du printemps,
Du sourire social, du lien pour le salut de la Liberté :
Et là ! — de celui dont la fermeté jamais ne devrait prendre
Un son plus humble que le chuchotement de Raphaël.
D’autres esprits se tiennent ici à l’écart
Sur le seuil de l’âge qui vient ;
Ceux-là, ceux-là donneront au monde un autre cœur
Et d’autres pulsations. N’entends-lu pas le ahan
De puissants travaux dans les humaines entreprises ?
Écoutez un instant, nations, et soyez muettes !

30 novembre 1816.

SONNET

Heureuse est l’Angleterre ! je me contenterais
De ne pas voir d’autre verdure que la sienne ;
De ne pas sentir d’autres brises que celles qui soufflent
À travers ses imposantes futaies confondues avec les grandioses légendes ;
Et cependant, parfois, je sens que je languis
Pour le ciel Italien, que je gémis intérieurement
De ne pas prendre assiette sur une Alpe comme sur un trône,
Et que j’oublie à demi ce que signifient monde et mondanité.
Heureuse est l’Angleterre ! suaves sont ses filles dénuées d’artifice ;
Suffisant pour moi est leur simple charme,
Suffisants sont leurs bras blancs vous enlaçant en silence :
Et cependant, je brûle souvent, avec ardeur, de voir
Des beautés au regard énigmatique, d’entendre leurs chants,
Et de voguer avec elles sur les eaux estivales.

1816.

SUR LA SAUTERELLE ET LE GRILLON

La poésie de la terre ne meurt jamais :
Quand tous les oiseaux abattus par la chaleur du soleil
Se cachent sous la fraîcheur des arbres, une voix courra
De haie en haie le long des prés nouvellement fauchés ;
C’est celle de la Sauterelle — qui conduit le concert
Dans la volupté de l’été ; inépuisables
Sont ses délices ; et lorsqu’elle est lassée de ses jeux
Elle se repose à l'aise, abritée sous quelque roseau hospitalier.
La poésie de la terre ne cesse jamais :
Par une solitaire soirée hivernale, quand la gelée
À imposé un silence général, dans l’âtre grince
Le cri du Grillon, dont la chaleur augmente l’acuité ;
Il semble au dormeur à moitié assoupi
La voix de la Sauterelle parmi les collines herbues

30 décembre 1816.

SONNET

Après que de sombres vapeurs ont pesé sur nos montagnes
Pendant une longue et triste saison, survient un jour
Enfant, de l’aimable Sud, qui purge
Les cieux malades de toutes malsaines souillures.
Le mois anxieux, délivré de ses tourments,
Prend comme un droit longtemps perdu le contact de Mai,
Les paupières se jouent avec la fraîcheur qui passe,
Comme les feuilles de rose avec les gouttes des pluies d’été.
Les pensées les plus calmes flottent autour de nous : — les feuilles
Qui bourgeonnent — le fruit mûrissant dans le silence — les soleils d’automne Souriant le soir sur les paisibles javelles —
La joue duvetée de Sappho — la respiration d’un enfant endormi —
Le sable qui parcourt grain par grain une horloge —
Un ruisselet sous bois — une mort de Poète.

Janvier 1817.

CALIDORE

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Douces les brises arrivaient de la forêt,

Douces elles soufflaient de côté la flamme de la bougie ;
Claire venait la chanson du berceau lointain de Philomèle ;
Agréable l’encens de la fleur du tilleul ;
Mystérieux, farouche le son de la trompette résonnant au loin ;
Adorable la lune dans l’éther, toute seule ;

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
1817.

FEMME ! LORSQUE JE TE VOIS

Femme ! lorsque je te vois bavarde, vaine.
Inconstante, puérile, orgueilleuse et pleine de caprices ;
Dénuée de cette modeste langueur qui rehausse le charme
Des yeux baissés, repentants des blessures
Causées par leur douce lueur et les guérissant aussitôt :
Aussitôt mon esprit enfiévré s’exalte et bondit.
Aussitôt mon âme tressaute et se réjouit
De ce que si longtemps je sois resté fermé à l’amour.
Mais quand je te discerne bonne, charitable et tendre,
Ô ciel ! avec quel acharnement j’adore
Ta grâce enchanteresse ; — je brûle d’être
Ton défenseur — d’être ton Calidore —
Un vrai Chevalier de la Croix Rouge — un vaillant Léandre —
Pourvu que je sois aimé de toi comme ces héros de jadis !

Pieds agiles, yeux violet foncé, cheveux bien séparés.
Mains potelées, cou de neige, poitrine blanche,
Sont choses qui stupéfient les sens éblouis
Au point que les yeux fascinés, fixes, oublient qu’ils regardent.
D’un tel spectacle, ô Ciel ! je n’ai pas le courage
De détourner mon admiration, si dépourvu
Soit-il de ce qui mérite le respect, si dépouillé
De l’adorable modestie et des rares vertus.
Cependant, aussi insouciant que l’alouette, je me dégage
De ces leurres et les oublie immédiatement — même avant d’y avoir goûté
Ou d’avoir trois fois humecté mon palais ; mais lorsque je remarque
Que de pareils charmes unissent leur éclat avec celui d’une bienveillante intelligence,
Mon oreille s’entrouvre, telle la gueule rapace d’un requin,
Pour se repaître des accents d’une voix divine.

Ah ! qui peut oublier jamais une créature si parfaite ?
Qui peut oublier ses attraits à demi dissimulés ?
Dieu ! elle est comme l’agneau d’un blanc de lait, qui bèle
Pour que l’homme le protège. Assurément Celui qui voit tout,
Qui est heureux de nous savoir satisfaits de ses dons,
Ne donnera jamais d’ailes au criminel qui entraîne
Tant d’innocence à sa ruine — qui vilement dupe

Un cœur naïf de colombe. Pour dire vrai, rien ne peut libérer
Nos pensées d’une telle beauté : lorsque j’entends
Un lai dont j’ai vu une fois sa main évoquer le rythme,
Son contour me semble flotter palpable et proche ;
L'eussé-je jamais vue cueillir d’un berceau
Une fleur trempée de rosée, souvent cette main m’apparaîtrait,
Et sur mes yeux secouerait les perles tremblotantes de l’humidité.

À UN AMI QUI M’AVAIT ENVOYÉ DES ROSES

Comme j’errais à travers les champs en liesse,
Alors que l’alouette secoue la tremblante rosée
Qui perle sur le trèfle, son abri — quand à nouveau
Les chevaliers d’aventure se saisissent de leurs boucliers bossués : —
Je vis la fleur la plus délicate que produise la sauvage nature,
Une rose musquée fraîchement épanouie ; c’était la première qui distillât
Son parfum sur l’été : gracieuse elle croissait
Semblable à la baguette que manie la reine Titania.
Et comme je me régalais de son odeur,
Je pensais qu’elle surpassait de beaucoup la rose des jardins :
Mais quand, ô Wells! les roses me parvinrent
Mes sens furent délicieusement charmés :
Elles avaient de douces voix, qui plaidaient tendrement
Murmurant les mots de paix, de sincérité et d'amitié indomptable.

SUR LES MARBRES D’ELGIN

Mon esprit est trop faible ; la hantise de la mort
Pèse lourdement sur moi comme un invincible sommeil,
Et tout pinacle que j’imagine, tout abîme
De divine souffrance me dit que je dois mourir,
Tel un aigle blessé qui regarde le ciel.
Cependant c’est une exquise jouissance de pleurer
De ce que je n’ai pas les vents des nuées à maintenir
Frais pour les yeux qui s’ouvrent au matin.
De telles gloires vaguement conçues dans le cerveau
Font affluer au cœur une ineffable haine.
Ainsi causent une vertigineuse souffrance ces merveilles
Dans lesquelles on trouve mélangée la grandeur Grecque avec la rude
Destruction du vieux Temps — avec une masse agitée
Un soleil, une ombre d’une magnitude.

1817.

CONCLUSION DU PRÉCÉDENT SONNET

Haydon ! pardonne-moi de ne pouvoir parler
En termes définitifs de ces hauts chefs-d’œuvre.
Pardonne-moi de ne pas avoir les ailes de l’aigle,
De ne pas savoir où je dois chercher ce qui me fait défaut ;
Et pense que je ne voudrais pas être par trop naïf
En faisant résonner des roulements de tonnerre répétés
Jusque sur les escarpements d’où jaillissent les sources de l’Hélicon,
Eussé-je un souffle assez puissant pour une tâche aussi fantastique,
Pense aussi que toutes ces harmonies seraient tiennes :
À quel autre seraient-elles ? Qui, sur ce sujet, atteint le bord de ton manteau ?
Car lorsque les hommes regardaient ce qu’il y a de plus divin
Avec une idiotie écervelée et une suffisante phlegmatique,
Tu avais déjà contemplé le plein éclat Hespérien
De leur splendeur orientale, et tu étais allé les adorer !

SUR LA MER

Elle entretient d’éternels murmures autour
De ses rivages désolés, et de son puissant gonflement
Engloutit deux fois dix mille cavernes, jusqu’à ce que le charme
D’Hécate leur abandonne leurs sonores et antiques ténèbres.
Souvent on la trouve d’humeur si paisible,
Que c’est à peine si la plus petite écaille
Sera remuée, pour des jours, de la place où elle est une fois tombée,
Lorsque, la dernière fois, les vents du ciel étaient déchaînés,
Ô vous ! qui avez les prunelles des yeux meurtries et lassées,
Régalez-les devant l’immensité de la mer ;
Ô vous ! dont les oreilles sont rassasiées de rudes vacarmes
Ou repues jusqu’à indigestion de fades mélodies,

Asseyez-vous à l’entrée de quelque vieille caverne, et méditez
Jusqu’à ce que vous tressailliez, comme si les nymphes de la mer chantaient !

18 avril 1817.

SONNET

Quand je crains de cesser d’être
Avant que ma plume ait glané mon fertile cerveau,
Avant qu’une pile élevée de livres, dans leurs caractères imprimés,
Renferme, comme de pleins greniers, une moisson bien mûre ;
Quand j’étudie sur la face étoilée de la nuit,
Les vastes symboles nuageux d’un haut poème,
Et sens que je ne vivrai jamais pour retracer
Leurs ombres, avec la main magique de la chance ;
Et quand je sens, exquise créature d’une heure !
Que je ne te verrai jamais plus devant moi,
Que je ne savourerai plus l’enchanteur pouvoir
De l’inconscient amour ! alors sur la grève
Du vaste monde, je me tiens seul, et je médite,
Jusqu’à ce qu’Amour et Gloire plongent dans le néant.

1817.

JE ME HAUSSAIS SUR LA POINTE DES PIEDS[23]

Je me haussais sur la pointe des pieds au sommet d’un côteau.
L’air était rafraîchissant et tellement tranquille
Que les tendres fleurs en bouton qui avec une modeste fierté
Ployaient languissamment, eu une courbe infléchie.
Leurs tiges peu garnies de feuilles et coquettement élancées,
N’avaient pas encore perdu leurs diadèmes étoilés
Dérobés aux premiers sanglots du matin.
Les nuages étaient purs et blancs comme des troupeaux nouvellement tondus,
Et sortant d’un clair ruisseau ; paisiblement ils reposaient
Sur les champs azurés du ciel ; alors se glissa
Un imperceptible frémissement parmi la feuillée,

Produit par le soupir même qu’exhale le silence ;
Car on ne pouvait discerner le plus faible mouvement
De toutes les ombres qui s’allongeaient sur la pelouse.
L’œil le plus glouton pouvait vagabonder au large
Pour regarder la variété de ce qui l’entourait ;
Sonder la transparence jusqu’au tréfonds de l’horizon
Et suivre les lignes presque effacées de ses contours ;
S’imaginer les bizarres et capricieux méandres
D’une fraîche allée de bois qui ne finit jamais ;
Ou d’après les ombreuses crevasses et les pentes feuillues
Deviner où les gracieux ruisseaux se rafraîchissent.
Un instant je regardai, et me sentis aussi léger, aussi libre
Que si d’un mouvement d’éventail les ailes de Mercure
Avaient joué sous mes talons : mon cœur était léger,
Et de nombreuses jouissances surgissaient à mes yeux ;
De sorte qu’aussitôt je me mis à composer un bouquet
De splendeurs brillantes, laiteuses, harmonieuses et rosées.
Un buisson de fleurs de Mai avec des abeilles les butinant ;
Ah certes ! nul recoin plaisant n’en serait dépourvu !
Que le cytise juteux fasse couler sur elles ses grappes,
Que les hautes herbes croissent autour des racines pour les garder
Humides, fraîches et vertes ; et ombragent les violettes
Pour qu’elles enlacent la mousse dans le réseau de leurs feuilles.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Qui est là proche ? une touffe d’onagres,

Au-dessus desquelles peut voltiger l’esprit jusqu’à ce qu’il s’engourdisse ;
Au-dessus desquelles il lui est loisible de faire un somme délicieux.
Quoique sans cesse troublé par le jaillissement
De boutons en fleurs mûres, ou par le vol rapide
De diverses phalènes qui abandonnent sans relâche leur lieu de repos,
Ou par la lune élevant son cercle argenté
Au-dessus d’un nuage, et, d’un mouvement graduel.
Plongeant dans le bleu avec tout son éclat.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Au-dessus de nos tûtes, nous apercevons le jasmin et l’églantier odorants,

Et les vignes en fleurs se riant de leur verte parure ;
Tandis qu’à nos pieds la chanson des bouillonnements de l’eau cristalline
Par son charme nous enlève aussitôt loin de tous nos soucis ;
De sorte que nous nous sentons planant au-dessus du monde,
Marchant sur les nuées blanches entrelacées et enroulées.
Ainsi le sentit le premier qui raconta comment Psyché vint

Poussée par une brise caressante vers des royaumes merveilleux ;
Ce que Psyché éprouva, ainsi que l’Amour, lorsque leurs pleines lèvres
Se rencontrèrent pour la première fois ; de quelles amoureuses et folles morsures
Ils se meurtrirent les joues ; et leurs innombrables soupirs,
Et comment ils baisèrent leurs yeux frémissants :
La lampe d’argent — le ravissement — la surprise —
L’obscurité — la solitude — le redoutable tonnerre ;
Leurs épreuves terminées, et l’envolée aux cieux
Où ils s’inclinèrent reconnaissants devant le trône de Jupiter.
C’est ce que sentit celui qui écarta les ramures
Pour nous permettre de sonder la vaste forêt.
D’entrevoir les Faunes et les Dryades
Venant avec le plus doux bruissement au milieu des arbres ;
Et des guirlandes tressées de fleurs sauvages et délicates.
Soulevées par les poignets ivoirins ou les pieds agiles :
Il disait comment la belle, la tremblante Syrinx échappa
Au Pan Arcadien, eu une mortelle épouvante.
Pauvre Nymphe — pauvre Pan — comment il pleura de ne retrouver
Que l’adorable soupir du vent
Dans les roseaux de la rivière ! murmure à peine entendu,
Plein de douce désolation — douleur embaumée.

Par quelle inspiration le barde des anciens âges chanta-t-il d’abord
Narcisse languissant au-dessus de la source pure ?
En quelque délicieux vagabondage, il avait découvert
Une petite clairière entourée de branches entrelacées ;
Et, au centre un étang si clair
Que jamais plus clair n’a reflété dans sa plaisante fraîcheur
Le ciel bleu, çà et là tamisant sa sérénité
À travers les pampres grimpants et leurs fantasques festons.
Puis sur la rive il surprit une fleur solitaire,
Une modeste fleur abandonnée, sans aucune fierté,
Penchant sa beauté sur le miroir de l’onde
Pour s’approcher amoureusement de sa propre image attristée.
Sourde au léger Zéphyr, elle restait immobile ;
Mais semblait insatiable de se pencher, languir, aimer.
Ainsi tandis que le Poète était fasciné en ce site charmant,
Quelques indistinctes lueurs glissèrent sur sa fantaisie ;
Peu de temps après il conta l’aventure
Du jeune Narcisse et l’infortune de la triste Écho.

D’où venait-il celui dont l’esprit ardent exhala
Le plus harmonieux des chants, éternellement nouveau.
Toujours rafraîchissant, pures délices,
Ne cessant de réjouir
Le voyageur au clair de lune ? lui apportant

Des formes du monde invisible et des mélodies surhumaines
Jaillies de l’espace éthéré, des nids fleuris,
Et du soyeux capiton des nuages suspendus
Là où l’on contemple les étoiles.
Oh ! sûrement il a brisé nos barrières humaines ;
Dans quelque merveilleuse région il a pénétré,
Pour te rechercher, toi, divin Endymion !
C’était un Poète, à coup sûr un amant aussi,
Celui qui hantait le sommet du Latmos, alors qu’y soufflaient
Des émanations parfumées montant des myrtes de la vallée,
Apportant en une pâmoison solennelle, douce et lente,
Un hymne du temple de Diane ! pendant que le tourbillon
De l’encens s’enlevait vers sa demeure étoilée.
Mais bien que son visage fût clair comme un regard d’enfant
Bien qu’au-dessus de l’autel elle sourît au sacrifice,
Le Poète pleurait sur sa douloureuse destinée,
Pleurait de ce qu’une telle beauté fût condamnée à la désespérance :
C’est ainsi que son sublime courroux lui inspira des harmonies dorées.
Et qu’il donna la tendre Cynthie à son Endymion.

Reine du vaste espace, ô souveraine la plus charmante

Entre toutes les splendeurs que mes yeux aient vues !
De même que ton éclat surpasse toutes choses,
De même aucun conte n’atteint la douceur du tien.
Oh ! pour trois paroles suaves comme le miel, puissé-je
Raconter une seule merveille de ta nuit nuptiale !

Là où de lointains navires semblent montrer leurs quilles,
Phébus pour un instant arrêta ses puissantes roues
Et se retourna pour sourire à tes yeux timides,
Avant de vouloir solenniser son invisible magnificence.
L’air du soir était si vif, et si transparent.
Que les hommes de bonne santé étaient d’une gaîté inaccoutumée ;
S’avançant comme Homère au son de la trompette
Ou le jeune Apollon sur son piédestal ;
Et les séduisantes femmes étaient aussi belles et chaudes,
Que Vénus en alarme jetant ses regards de tous côtés.
Les zéphirs étaient purs et éthérés,
Et s’insinuaient à travers les croisées mi-closes pour guérir
Les malades languissants, rafraîchissant leur fiévreux assoupissement
Et les berçant dans un sommeil complet et profond.
Bientôt ils s’éveillaient les yeux clairs : la soif ne les incendiait plus,
Leurs doigts no brûlaient plus, et leurs tempos n’éclataient plus.
Alors ils se levaient, leur vue causait l’étonnement

De leurs chers amis, presque fous de joie ;
Ceux-ci tâtaient leurs bras et leurs poitrines, les embrassaient et les regardaient fixement,
Et sur leurs fronts calmes séparaient les cheveux.
Jeunes hommes et jeunes filles se regardaient curieusement les uns les autres,
Les mains derrière leurs dos, immobiles, stupéfaits
De voir la lueur réciproque de leurs yeux ;
Ainsi ils se tenaient, remplis d’une douce surprise
Jusqu’à ce que leurs langues se déliassent en essor poétique.
Dès lors aucun amoureux ne mourut d’angoisse :
Mais les vers mélodieux prononcés en ce moment
Nouèrent des liens de soie qui ne pussent jamais être brisés.
Cynthia ! Je ne peux énumérer les félicités plus grandes
Qui suivirent la tienne, ni les baisers de ton cher berger :
Un poète est-il né alors ? — n’ajoutons rien pour l’instant —
Mon esprit vagabond ne doit plus errer davantage.

1817.

ÉCRIT AVANT DE RELIRE LE ROI LEAR

Ô Romance à la Langue-dorée accompagnée d’un doux luth !
Syrène aux beaux ramages ! Reine ! même lointaine !
Cesse tes mélodies en ce jour d’hiver.
Ferme ton volume vieilli, et sois muette.
Adieu ! Une fois encore la lutte farouche
Entre le tourment de l’Enfer et l’argile impassible
M’enflammera ; une fois encore j’expérimenterai
L’amère suavité de ce fruit Shakespearien.
Poète Roi ! et vous nuées d’Albion,
Créateurs de notre profond et éternel thème,
Quand j’aurai parcouru l’antique forêt de chênes,
Que je ne m’égare pas en un rêve stérile.
Mais lorsque je suis consumé par le Fou,
Donnez-moi les ailes d’un nouveau Phénix pour voler à ma guise.

23 janvier 1818.

RÉPONSE À UN SONNET DE REYNOLDS
FINISSANT AINSI :

« Les yeux sombres sont plus chers de beaucoup
Que ceux que parodie la clochette de l’hyacinthe. »

Le Bleu ! c’est la vie du firmament, le domaine
De Cynthia — le vaste palais du Soleil —
C’est la tente d’Hespérus et de toute sa suite —
Le cœur des nuages, or, gris et brun.
Le Bleu ! c’est la vie des eaux — l’Océan
Et tous les fleuves ses vassaux : les lacs innombrables
Peuvent entrer en fureur, écumer, bouillonner, mais ne pourront
Jamais subsister s’ils ont perdu leur originaire teinte bleu foncé.
Oh Bleu ! charmant cousin de la forêt verte,
Marié au vert dans les fleurs les plus délicates —
Le « ne m’oubliez pas » — la campanule bleue — et cette reine

De la modestie, la violette : quelle puissance étrange
Tu possèdes, à l’état de simple ombre ! Et combien grande,
Lorsque dans un Œil, par la volonté du Destin, tu es vivant !

Février 1818.
A HOMÈRE


Étant à l’écart dans une géante ignorance,
J’entends parler de toi et des Cyclades,
Comme quelqu’un, assis sur le rivage, qui désire ardemment
Pouvoir visiter le dauphin corail dans les profondes mers.
Ainsi tu étais aveugle ! — Mais alors le voile était déchiré ;
Car Jupiter enlevait les rideaux du ciel pour te permettre de voir,
Et Neptune construisit pour toi une tente d’écume,
Et Pan fit chanter pour toi ses ruches des bois ;
Oui, sur les bords de l’obscurité il y a de la lumière,
Et les précipices montrent des prairies qu’on n’a pas foulées ;
Il y a un matin en bourgeon dans minuit;
Il y a une triple vue dans une cécité aiguë ;
C’est une telle vision que tu possèdes, comme il est arrivé jadis
A Diane, Reine de la Terre, du Ciel et de l’Enfer.

. I04 POÈMES ET POÉSIES AU NIL Fils des antiques montagnes Africaines de la Lune! Torrent de la pyramide et du Crocodile ! Nous t’appelons fertiliseur, juste au moment où Un désert remplit l’horizon intime de notre vision, Nourricier de nations basanées depuis l’origine du monde. Es-tu si généreux ? ou leurres-tu Ces hommes pour qu’ils t’honorent, toi qui, entraîné avec peine, Les repose pendant l’espace situé entre le Caire et Decan? Oh ! puissent ces imaginations noires se tromper! Elles se trompent sûrement ; C’est l’ignorance qui fait une étendue stérile De tout ce qui est au delà d’elle. Tu arroses De verts roseaux, comme nos rivières; et tu goûtes Le plaisant lever du soleil. Do vertes îles tu as aussi, Et vers la mer tu te hâtes aussi joyeusement.

                                         Février 1818 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/109 I06 POÈHES ET POÉSIES 

OU EST LE POÈTE? Où est le poète? montrez-le ! montrez-le, Vous, les neuf Muses! que je puisse le reconnaître. C’est l'homme qui en face d’un homme Est toujours un égal, fùt-il un roi. Qu’il soit le plus pauvre de la tribu des mendiants Ou n’importe quelle autre chose étonnante Que puisse être un homme entre un singe et Platon; C’est l'homme qui, devant un oiseau, Roitelet ou aigle, trouve le chemin De tous ses instincts ; il a entendu Le rugissement du lion, et peut dire Ce qu’exprime ça gorge rugueuse, Et pour lui le hurlement du tigre A une signification et frappe

Son oreille comme une langue maternelle.

ROBIN HOOD

A un ami.

Non ! ces jours sont loin derrière nous,
Leurs heures sont vieilles et grises,
Leurs minutes enterrées toutes
Sous le tapis mortuaire foulé aux pieds
Et formé par les feuilles de nombreuses années !
Bien des fois les grands ciseaux de l’hiver,
Le Nord glacé et l’Est frissonnant,
Accompagnèrent de leurs tempêtes la fête
Des toisons murmurantes de la forêt,
Depuis le temps où les hommes ne connurent ni termes ni rentes.

Non, le bugle ne retentit plus,
Pas plus que l’archet nasillard ;
Silencieuse est la perçante flûte d’ivoire

I08 POÈMES ET POÉSIES

A travers la bruyère et sur la colline ; Dans le cœur des grands bois s’est tû le rire Dont l'Echo solitaire renvoie la moitié A quelque pauvre hère affolé d’entendre Un éclat joyeux au plus profond de la morne forêt.

Pendant le plus beau temps de Juin Vous pouvez errer, sous le soleil ou la lune, Ou les sept planètes pour vous éclairer, Ou le rayon de la polaire pour vous guider ; Mais jamais vous n’apercevrez Le petit John ou le vaillant Robin ; Jamais un seul, de tout le clan, Tambourinant sur une pinte vide Quelque vieille ballade de chasse, pour Charmer sa verte promenade en allant Chez la belle hôtesse Merriment, Dans la vallée, près de l’herbage de Trent ; Car il a abandonné le joyeux conte Avant-coureur de l'ale épicée. Disparu, le vacarme de la bachique danse moresque ; Disparue, la chanson de Gamelyn ; Disparu, l’outlaw au ceinturon coriace Flânant sous la « verte futaie ». Tous sont disparus et passés ! Et si Robin ponvait surgir POKSIES DIVERSES lOQ Tout à coup hors de sa tombe de gazon ; Et si Marian pouvait passer, Une fois encore, ses jours en forêt, Elle pleurerait, et il deviendrait fou : Il jurerait ; car tous ses chênes Abattus par les ouvriers de l’arsenal Se sont pourris dans les ondes salées ; Elle pleurerait de ce que ses abeilles sauvages Ne chantent plus pour elle — étrange ! que le miel Ne puisse plus être obtenu sans beaucoup d’argent !

C’est ainsi : cependant chantons, Honneur au viel arc ! Honneur au cor de chasse ! Honneur aux taillis non coupés ! Honneur au vert Lincoln ! Honneur à l’archer infaillible ! Honneur à l’adroit petit John ! Au cheval sur lequel il galopait ! Honneur au hardi Robin Hood ! S’endormant sous la feuillée Honneur à sa fiancée Marian! Et à tout le clan de Sherwood ! Quoique leurs jours se soient enfuis. Tous deux entonnons un refrain.

février i8l8. Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/114 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/115 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/116 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/117 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/118 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/119 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/120 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/121 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/122 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/123

Ce lieu ainsi souillé, et bientôt
Je le dépouillerai de son enchantement. »
Ce disant, avec la rapidité de l’éclair
L’Esprit plongea !

26 juillet 1818.
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Et voir ces fastueuses insignes du monde réduites en lambeaux ;
Poésie, Gloire et Beauté sont éclatantes, c’est vrai,
Mais la mort est plus éclatante encore — la mort est la haute récompense de la Vie.

19 mars 1819.

ODE À UN ROSSIGNOL


I


Mon cœur souffre, une torpeur accablante s’empare
De mes sens comme si j’avais bu de la ciguë,
Ou vidé une coupe de puissant narcotique
À l’instant même et m’étais plongé dans le Léthé :
Ce n’est pas par envie de ton heureux destin,
Mais parce que je suis enivré de ton bonheur,
Toi, qui, Dryade ailée des arbres.
      Dans quelque mélodieux entrelacs
De hêtres verts et d’ombrages infinis
Chantes à plein gosier le calme de l’été.


II


Oh ! qui me donnera une gorgée d’un vin
Longtemps refroidi dans la terre profonde,

D’un vin qui sente Flora et la campagne verte,
La danse, les chansons provençales et la joie ensoleillée !
Oh ! qui me donnera une coupe pleine du chaud Midi,
Pleine du véritable, du rougissant Hippocrène,
Avec, sur le bord, des bulles d’écume bouillonnante,
Que, la bouche teinte de pourpre,
Je puisse m’abreuver et, fermant les yeux sur le monde,
M’égarer avec toi dans l’obscurité de la forêt :

III

Disparaître dans l’espace, me dissoudre, oublier
Ce qu’au milieu des bois tu n’as jamais connu,
Le dégoût, la fièvre et l’agitation,
Parmi les hommes qui s’écoulent gémir les uns les autres ;
Où le tremblement secoue les vieux aux rares cheveux gris,
Où la jeunesse devient blême, puis spectrale, et meurt ;
Où rien que de penser remplit de tristesse
Et sur les paupières pèse d’un poids de plomb,
Où la Beauté ne peut conserver un jour ses yeux lumineux,
Sans qu’un nouvel Amour le lendemain en ternisse l’éclat !

IV

M’égarer loin ! car je veux voler vers toi,
Non pas traîné par les léopards de Bacchus,
Mais sur les ailes invisibles de la Poésie,
Malgré les obstacles et les retards de la sottise ;
Déjà je me sens avec toi ! tendre est la nuit,
Et peut-être la Lune Reine est-elle sur son trône,
Au milieu de son essaim d’étoiles Fées ;
Mais ici, il n’y a nulle clarté,
Sauf celle que le ciel souille avec les brises
Sur les sombres feuillages et la mousse des sentiers sinueux.

V

Je ne peux même pas discerner les fleurs à mes pieds,
Ni quelles essences d’arbres dégagent d’aussi suaves senteurs,
Mais, dans la pénombre embaumée, je devine l’odeur spéciale
Dont ce mais de la saison parfume
Le gazon, le hallier, le fruit de l’arbre sauvage ;
La blanche aubépine et l’églantine des champs ;

La violette qui se fane si vile recouverte par les feuilles ;
Et la fille aînée de la Mi-Mai,
La rose musquée en bouton, trempée de rosée vineuse,
Où ronronnent les mouches par les soirs d’été.

VI

Debout dans la nuit, j’écoute et plus d’une fois
J’ai été presque amoureux de la mort apaisante,
Je lui ai donné de doux noms en plus d’un vers pensif,
Pour qu’elle enlevai dans l’air mon souffle calme ;
Maintenant plus que jamais il semble délicieux de mourir,
De finir à minuit sans souffrance
Pendant qu’au dehors lu répands ton âme
Dans une telle extase !
Tu chanterais encore ; moi, j’aurais des oreilles qui
[n’entendraient pas —
Ton sublime Requiem résonnerait sur un tertre de gazon.

VII

Mais toi, tu n’es pas né pour la mort, immortel Oiseau
Il n’y a pas de générations affamées pour te fouler au pieds ;
La voix que j’entends cette nuit fut entendue

Dans les anciens jours par empereurs et manants :
Peut-être cette même chanson fit tressaillir
Le triste cœur de Ruth, lorsque regrettant sa patrie,
Elle se tenait en larmes parmi les blés de l’étranger ;
Peut-être est-ce toi-même qui souvent as
Charmé de magiques fenêtres, s’ouvrant sur l’écume
Des mers périlleuses, en de féeriques terres délaissées.

VII

Délaissé ! Ce mot même semble une cloche
Qui sonne la séparation et me rend à la solitude !
Adieu ! l’imagination ne parvient pas à me leurrer autant
Que sa réputation le proclame, décevant elfe.
Adieu ! Adieu ! ton antienne plaintive va s’affaiblissant,
II franchit la prairie voisine, le silencieux ruisseau,
Le sonmet de la colline, puis s’anéantit dans les profondeurs
De la vallée prochaine.
Etait-ce une vision, était-ce un rêve ?
La musique s’est envolée : — Suis-je éveillé, suis-je
endormi ?

Avril 1819.

Ode sur une urne grecque


i

Ô toi ! fiancée encore inviolée de la quiétude,
Ô toi ! nourrisson du silence et des lentes heures,
Rhapsode sylvestre, qui peux chanter
Un conte fleuri plus harmonieux que nos vers :
Quelle légende enveloppe tes contours d’une frange
feuillagée ?
Est-elle de divinités ou de mortels, ou des deux,
Dans la vallée de Tempé ou les gorges d’Arcadie ?
Quels dieux ou quels hommes sont là ? Quelles vierges
résistent ?
Quelle folle poursuite ? Quelle lutte pour échapper ?
Quelles flûtes sont là ? Quels tambourins ? Quelle sauvage extase ?

ii

Les mélodies entendues sont douces, mais celles qu’on n’entend pas
Sont plus douces encore ; donc, suaves pipeaux, continuez de jouer :
Non pour l’oreille sensuelle, mais des ballades plus chéries.
Des ballades pour l’esprit, sans sonorités !
Bel éphèbe, sous ces arbres, tu ne peux quitter
Ta chanson, pas plus que les arbres ne quittent leurs feuilles ;
Audacieux amoureux, jamais, jamais tu n’obtiens les baisers,
Quoique tu sois proche du but — cependant, ne te chagrine pas ;
Elle ne peut se flétrir, quoique tu n’atteignes pas ton bonheur,
À jamais tu aimeras, et elle sera belle !

iii

Ah ! heureux, heureux rameaux ! qui ne pouvez perdre
Vos feuillages, ni jamais dire au printemps adieu ;
Et toi, heureux mélodiste, jamais lassé,

Modulant à jamais des chants qui ne vieillissent jamais ;
Plus heureux amour, plus heureux, heureux amour !
Que l’on peut goûter sans cesse, à jamais chaud,
À jamais haletant, à jamais jeune ;
Soupirant bien au-dessus de toute passion humaine,
Qui laisse le cœur repu et plein d’amertume,
Le front brûlant et la langue desséchée.

iv

Quels sont ces gens allant au sacrifice ?
Vers quel autel verdoyant, ô prêtre mystérieux,
Conduis-tu cette génisse qui mugit aux cieux,
Ses flancs soyeux tout parés de guirlandes ?
Quelle petite ville sur une rivière ou sur le bord de la mer
Ou bâtie sur une montagne avec une paisible citadelle,
Est vide de cette foule en cette pieuse matinée ?
Et toi, petite ville, tes rues à jamais
Demeureront silencieuses ; et pas une âme, pour dire
Pourquoi tu es déserte, ne peut revenir jamais.

v

Ô chef-d’œuvre Attique ! contours si purs qu’étroitement
Enserrent une race d’hommes et de vierges de marbre,

Des branches des forêts et des herbes foulées ;
Forme silencieuse, ta hantise dépasse notre pensée
Comme fait l’éternité : Froide Pastorale !
Quand la vieillesse consumera cette génération,
Tu resteras, au milieu d’autres douleurs
Que les nôtres, une amie de l’homme, à qui tu dis :
« Beauté, c’est Vérité, Vérité, c’est Beauté » —, voilà tout
Ce que vous savez sur terre, tout ce qu’il vous faut savoir.


Avril 1819.
iSa POÈMES ET POÉSIES

ODE A PSYCIIH O Déesse ! écoute ces harmonies sans rythme,expression D’une douce contrainte et d’un cher souvenir. Et pardonne-moi de murmurer tes secrets Même à ta propre oreille à la conque délicate : Sûrement ai-je rêvé aujourd’hui, ou ai-je vu L’ailée Psyché de mes yeux éveillés? J’errais, ne pensant à rien, dans une forêt Lorsque soudain, défaillant de surprise, J’aperçus deux belles créatures, étendues côte à côte Dans l’herbe la plus touffue, sous le dais bruissant Des feuilles et des tremblantes floraisons, là où court Un ruisselet, à peine visible.

Parmi les silencieuses fleurs, aux fraîches racines, aux taches parfumées Bleu, blanc d’argent, au boutons pourpres de Tyr, POKSIES DIVERSES l53 Elles reposent, la respiration calme, sur le jeune gazon ; Leurs bras et leurs ailes s’enlacent ; Leurs lèvres ne se touchaient pas, mais ne s’étaient ja- mais dit adieu, Comme si, disjointes par la caressante main du sommeil. Elles étaient prêtes encore à dépasser le nombre des baisers échangés Lorsque tendrement l’amour ouvre les yeux du ma- tin: L’enfant ailé je le reconnus. Mais qui étais-tu, o heureuse, heureuse colombe? Sa Psyché ! elle-même !

                      III 

O la dernière née et de beaucoup la plus aimable vision De toute la hiérarchie évanouie de l’Olympe ! Plus belle que l’étoile de Phœbé entourée de saphirs Ou que Vesper, l’amoureux ver luisant du ciel ; Plus belle qu’eux, quoique tu n’aies aucun temple, Ni autel enguirlandé de fleurs, Ni chœurs de vierges exhalant de délicieuses litanies Aux heures de minuit ; Ni voix, ni luth, ni pipeau, ni suave encens l54 POÈMKS KT POÉSIES Fumant d’un brûle-parfum balancé avec des chaînes ; Ni châsse, ni bocage, ni oracle, ni fiévreuse Incantation psalmodiée par un prophète aux pâles lè- vres.

                 IV

O toi, la plus brillante ! quoique venue trop tard pour d’antiques offrandes. Trop, trop tard pour la lyre ingénument croyante, Lorsque sacrés étaient les rameaux des forêts hantées. Sacrés l’air, l’eau et le feu ; Pourtant, même en ces jours si éloignés Des heureuses piétés, tes ailes resplendissantes, S’agitant parmi les Olympiens évanouis, Je les vois, et je chante inspiré par mes propres visions. Donc, souffre que je sois ton chœur et que j’entonne une litanie Aux heures de minuit : En l’honneur de ta voix,ton luth ton pipeau, ton suave encens Fumant d’un brûle-parfum balancé avec des chaînes ; Ta châsse, ton bocage, ton oracle, la fiévreuse Incantation psalmodiée par uu prophète aux pâles lè- vres.

                         V

Oui, je serai ton prêtre, et te construirai un temple Dans quelque région inexplorée de mon esprit, POESIES DIVERSES i55 Où mes pensées, telles des ramures, nouvellement jail- lies d’une délicieuse douleur, En guise de pins, murmureront dans le vent. Loin, loin alentour, ces arbres groupés dans l’ombre Garnissent de pic en pic les sauvages déclivités de la montagne ; Et là, zéphyrs, torrents, oiseaux et abeilles, Endormiront par leurs berceuses les Dryades vêtues de mousse, Puis, au cœur de cette vaste quiétude, Je veux édifier un sanctuaire rose Avec les treillis entrelacés de mon cerveau en travail, Avec des bourgeons, des clochettes, et des étoiles in- nommées. Avec toute la flore que peut simuler la Fantaisie, Qui créant des fleurs, — ne créera jamais les mêmes ; Et là il y aura pour toi toute la joie apaisante Qu’une pensée chimérique peut procurer. Une torche étincelante, et une baie ouverte la nuit Pour permettre au chaud Amour de s’y introduire. ÀTiil 1819. i56 POEMES ET POESIES ODE SUR LA MÉLANCOLIE Non, non, ne te plonge pas dans le Léthé, ne pressure pas L’aconit, aux racines serrées, pour recueillir son jus empoisonné ; Ne laisse pas ton front pâle subir le baiser De la belladone, raisin vermeil de Proserpine ; N’égrène pas comme un rosaire les baies de l’if, Que ni l’escarbot, ni la phalène de mort ne soit Ta plaintive Psyché, ni le duveteux hibou Ton partenaire dans les mystérieuses souffrances ; Car ombres sur ombres surviendront aussi assoupis- santes

Et étoufferont l’angoisse en éveil dans ton âme. Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/161

Que seul peut voir celui dont la langue énergique
Peut écraser le raisin de la Joie contre son palais délicat ;
Son âme goûtera la tristesse de sa puissance
Et sera suspendue parmi les trophées des nuages.

Printemps, 1819
POÉSIES DIVERSES

i5f> ODE SUR L’INDOLENCE Un matin, j’aperçus devant moi trois figures, Les cils inclinés, les mains jointes, de profil; Et l’une derrière l’autre elles marchaient sereines Sur de molles sandales, en de blanches robes gracieusement drapées. Elles passaient, telles des figures sur une urne de marbre, Lorsqu’elles la contournent pour voir l’autre côté. Elles revinrent, comme si, une fois de plus, l’urne Avait été tournée ; les premières ombres vertes réapparurent, Et elles étaient étranges pour moi, comme il peut advenir Avec les vases, pour quiconque ayant approfondi l’art de Phidias. Comment se fait-il, Ombres ! que je ne vous aie pas reconnues ? Comment êtes-vous venues ainsi enveloppées sous celte muette forme ? Etait-ce un complot tacite, savamment dissimulé Pour me dérober, et me laisser sans occupation Mes jours de paresse? Avancée était l’heure assoupissante ; La bienheureuse nuée de l’estivale indolence Engourdissait mes yeux : mon pouls diminuait de plus en plus ; La douleur n’avait plus d’aiguillon et la guirlande de plaisir plus de fleurs, Oh ! pourquoi ne pas vous être dissoutes et ne pas avoir laissé mes sens Sans hantise aucune, si ce n’est celle — du néant?

                     III

Une troisième fois encore elles passèrent, et en passant, tournèrent Chacune leur face, l’espace d’un moment, vers moi ; Puis elles disparurent ; et pour les suivre, ardent Et haletant, je souhaitais des ailles parce que je recon- naissais les trois. POÉSIES DIVERSES l6l La première était une belle jeune fille, qui s’appelait l’Amour; La seconde était l’Ambition, les joues pâles. Toujours aux aguets, les yeux caves. La dernière, ma préférée, celle qui le plus de blâme Accumula sur sa tête, jeune fille sans pitié. Je la reconnus pour mon démon, c’était la Poésie.

Elles disparurent, et en vérité ! je n’avais pas d’ailes : Ô folie ! qu’est l’Amour? et ou est-il? Et quant à cette pauvre Ambition ! elle fait naître Dans le cœur de l’homme un court accès de fièvre. Mais la Poésie ! — non — elle n’offre pas une joie — Du moins pour moi — aussi attrayante que les après- midi assoupissantes, Et les soirées plongées dans une indolence aussi suave que le miel ; Oh ! pour un temps ainsi abrité contre l’ennui, Puissé-je ne jamais savoir comment changent les lunes, Ou entendre la voix du bon sens affairé !

Encore une fois de plus elles revinrent; — hélas! pourquoi? Mon sommeil avait été brodé de rêves diffus ; iGa POiiMES ET POÉSIKS Mon âme avait été une clairière sur laquelle se déversaient Confusément, fleurs, ombres mouvantes, et rayons mensongers : Le matin était nuageux, mais aucune ondée ne tombait. Quoique fussent suspendues à ses cils les douces larmes de Mai. La fenêtre ouverte pressait une vigne aux feuilles nouvelles, Laissait pénétrer la chaleur productrice de bourgeons et le chant de la grive. O ombres ! c’était le moment de vous dire adieu ! Sur vos robes je n’avais pas répandu de larme.

Ainsi, vous trois, Fantômes, adieu ! Vous ne pouvez redresser Ma tête couchée dans la fraîcheur du gazon fleuri ; Car je ne voudrais pas être nourri d’éloges. Agneau favori dans une farce sentimentale I Disparaissez graduellement de mes yeux ; une fois de plus, soyez Dos figures de masque sur l’urne de rêve ;

Adieu! j’ai encore des visions pour la nuit,

Et pour le jour, les visions qui s’effacent ne manquent pas ;
Evanouissez-vous, Fantômes ! hors de mon esprit indolent,
Fondez-vous dans les nuages et ne revenez jamais plus !

Printemps 1819.



UN SONGE


Après une lecture de l’Episode du Dante,
Paulo et Francesca.




De même qu’autrefois Hermès emprunta la légèreté de ses plumes
Lorsqu’il berçait Argus déjoué, pâmé, endormi ;
De même sur un chalumeau Delphique mon esprit oisif
Amusa, charma, conquit, priva
De ses cent yeux, le dragon monde ;
Et le voyant assoupi, s’envola de même —
Non vers le mont Ida, avec ses nuages chargés de neige,
Non vers Tempé où Jupiter un jour se lamenta —
Mais vers ce second cercle du sombre enfer,
Où parmi les rafales, les tourbillons et les averses
De pluie et de grêle, les amoureux n’ont pas besoin de dire

Leurs tourments. Pâles étaient les douces lèvres que je vis,
Pâles les lèvres que je baisai, et enchanteresse la forme
Que j’étreignis en flottant au milieu de cette lugubre tempête.

18 avril 1819.



LA BELLE DAME SANS MERCY [24]




Ah ! qui peut te faire souffrir, être infortuné,
Errant pâle et solitaire !
Les joncs sont desséches au bord du lac,
Aucun oiseau n’y chante.

Ah ! qui peut te faire souffrir, être infortuné,
Si farouche et si malheureux ?
Le grenier de l’écureuil est rempli,
Et la moisson est rentrée.

Je vois un lis sur ton front
Avec la moiteur de l’agonie et la buée de la fièvre ;
Et sur la joue une rose qui se flétrit
Et se fane de même rapidement.


J’ai rencontré une dame, dans les prés,
D’une grande beauté — la fille d’une fée ; —
Ses cheveux étaient longs, ses pieds légers
Et ses yeux sauvages.

Je l’assis sur mon coursier paisible
Et ne vis rien d’autre tout le long du jour ;
Car elle se penchait de côté et chantait
Une chanson de fée.

Je tressai une guirlande pour sa tête,
Puis des bracelets et une ceinture qui embaumait ;
Elle me regardait comme si elle m’aimait
Et poussait un doux gémissement.

Elle trouva pour moi des racines d’un goût exquis,
Du miel sauvage et la manne de la rosée ;
Et sûrement en langage étrange elle me dit :
Je t’aime véritablement.

Elle m’entraîna dans sa grotte d’elfe ;
Là, me contemplant, elle poussa un profond soupir :
Là, je fermai ses yeux sauvages et tristes —
Et l’embrassai jusqu’à l’endormir.

Là nous sommeillâmes sur la mousse,
Et là, je rêvai, ah ! malheur véritable !
Le dernier rêve que j’aie jamais rêvé,
Sur le flanc de la froide colline.


Je vis des rois pâles et des princes aussi,
De pâles guerriers — tous avaient la pâleur de la mort,
Et criaient : « La belle Dame sans Mercy
Te tient en servage ! »

Je vis leurs lèvres affamées, dans les ténèbres,
Grandes ouvertes pour me donner cet horrible avertissement ;
Et je m’éveillai et me retrouvai ici,
Sur le flanc de la froide colline.

Et voilà pourquoi je reste ici
Errant pâle et solitaire :
Bien que les joncs soient desséchés au bord du lac.
Et qu’aucun oiseau ne chante.


28 avril 1819.
Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/173 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/174 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/175 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/176 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/177 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/178 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/179 === ODE A L’AUTOMNE ===

I

Saison de brume et de féconde abondance,
Proche parente du soleil qui dore ;
Contribuant avec lui à charger et à combler
De fruits les vignes qui courent le long des toits de chaume ;
A courber sous le poids des pommes les arbres moussus du cottage,
A mûrir jusqu’au cœur tous les fruits ;
A grossir les courges, à gonfler les coques des noisettes
D’un succulent noyau : à faire bourgeonner davantage
Et davantage encore, les dernières fleurs pour les abeilles,
Au point de leur faire croire que les jours chauds ne cesseront jamais,
Tant l’Été a rempli jusqu’au bord leurs visqueuses alvéoles.


II


Qui ne t’a pas vue souvent parmi tes récoltes ?
Parfois qui cherche au dehors peut te trouver
Assise nonchalamment sur le plancher d’un grenier,
Les cheveux mollement soulevés par le souffle du van ;
Ou sur un sillon à moitié moissonné profondément assoupie,
Engourdie par l’exhalaison des pavots, tandis que ta faucille,
Épargne l’andain le plus proche et, toutes ses fleurs entrelacées :
Et parfois, comme une glaneuse tu restes
La tête chargée, bien droite, en franchissant un ruisseau ;
Ou près d’un pressoir à cidre, d’un patient regard
Tu surveilles les dernières cuvées, heure par heure.

III


Où sont les chants du printemps ? Hélas, où sont-ils ?
N’y pense plus, tu as ton harmonie aussi —
Pendant que les nuages striés teintent le déclin graduel du jour
Et colorant d’une nuance rose le chaume des plaines ;

Alors, en un chœur plaintif, les petits moucherons zézaient
Autour des saules du fleuve, remontant dans l’atmosphère
Ou redescendant, suivant que la brise légère s’élève ou meurt ;
Et les agneaux déjà grands bêlent haut parqués sur le coteau,
Les grillons des haies chantent ; à son tour en trilles mélodieux
Le rouge-gorge siffle d’un jardin enclos ;
Et les hirondelles se rassemblant gazouillent dans les cieux.

Automne 1819.
Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/183 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/184 POÉSIES DIVERSES

SON DERNIER SONNET
Ecrit sur un exemplaire des Poèmes de Shakespeare donné à Severn quelques jours avant.

Astre brillant ! puissé-je, immobile comme tu l’es —
Non pas, resplendir à l’écart suspendu dans la nuit,
Et surveiller, les paupières éternellement redressées,
Tel un forçat de la Nature, Ermite sans sommeil,
Les eaux mouvantes, dans leur tâche lustrale,
Puriliant de leur ablution les rivages des hommes.
Ou contempler le masque floconneux, que, fraîchement tombée,
La neige impose aux montagnes et aux bruyères, —
Non, — mais, puissé-je, toujours immobile, toujours immuable,
Posséder comme oreiller le sein mûrissant de ma bien aimée,
Pour le sentir à jamais doucement se soulever puis s’abaisser,
Eveillé à jamais en une délicieuse insomnie,
Pour entendre encore, et encore, sa tendre respiration,
Et vivre ainsi toujours — ou sinon m’évanouir dans la mort !*


  • Autre texte :

« A moitié apaisé, ainsi m’évanouir dans la mort ! »


POÈMES
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Dédié à la mémoire de Thomas CHATTERTON.

LIVRE PREMIER

 
— Une chose de beauté est une joie éternelle ;
Son charme s’accroît ; jamais elle ne
Rentrera dans le néant ; toujours au contraire elle nous assurera
Une retraite paisible, un sommeil
Plein de doux rêves, la santé, une respiration égale.
Aussi, chaque matin, tressons-nous
Une guirlande de fleurs qui nous enchaîne sur la terre,

 
En dépit du découragement, de l'inhumaine disette
De nobles créatures, des jours tristes,
De toutes les routes pestilentielles et enténébrées
S’ouvrant à nos recherches : oui, en dépit de tout,
Une forme quelconque de beauté rejette le crêpe
Loin de nos esprits assombris. Tels le soleil, la lune,
Les arbres vieux et jeunes, qui prodiguent leur ombre bienfaisante
Pour une simple brebis ; tels les narcisses
Dans leur séjour verdoyant ; et les clairs ruisseaux
Que défendent les buissons rafraîchissants
Contre la saison chaude ; la fougère au cœur de la forêt,
Richement tachetée comme de belles roses mousses :
Telle aussi la grandeur des jugements
Que nous avons portés sur nos morts illustres ;
Tous les contes délicieux que nous avons lus ou entendus :
Fontaine inépuisable nous dispensant un immortel
Breuvage dont la source est au ciel.

Et nous n’éprouvons pas simplement ces sensations
Pour une heure rapide ; non, de même que les arbres
Bruissant autour d’un temple deviennent bientôt
Aussi vénérés que le temple lui-même, de même fait la lune,
La passion pour la poésie, gloires infinies, qui
Nous hantent jusqu’à ce qu’elles deviennent une lueur consolatrice

 
S’insinuant dans nos âmes, et se liant si intimement à nous,
Que, brillantes ou sombres,
Toujours elles devront demeurer en nous, sinon nous mourrons.

— C’est donc avec une allégresse infinie que je
Retracerai l'histoire d’Endymion.
La musique même du nom a pénétré
Dans mon être, et chaque riante scène
Surgit devant moi aussi fraîche que la verdure
De nos propres vallées : aussi vais-je commencer
Maintenant que je n’entends pas le vacarme de la ville,
Maintenant que les premiers bourgeons viennent d’éclore,
Et se répandent en couleurs de la nuance la plus tendre
A travers la vieille forêt ; pendant que le saule traîne
Jusqu'à terre ses fines branches ; et que la laitière
Rentre chez elle, le seau plein de lait. Et, tandis que l’année
Gonfle les tiges d’un suc abondant, je gouvernerai doucement
Mon petit esquif, pendant maintes heures calmes,
Au fil de l’eau coulant dans la profondeur des frais bocages.
Plus d’un vers j’espère écrire.
Avant que les blanches pâquerettes cerclées de vermillon,

Soient cachées sous l’épaisseur de l’herbe. Avant aussi que les abeilles
Bourdonnent autour des trèfles globulaires et des pois de senteur,
Je devrai avoir conté la moitié de mon récit.
Oh ! puisse aucune saison d’hiver, chenue et dépouillée.
Ne la trouver à demi-terminée : mais que le fier Automne
Qui teinte d’or mat la nature entière
Soit l’époque où j’écrirai la fin.
Et maintenant, d’un cœur aventureux, je fais voler
Ma pensée en héraut à travers le désert :
Que les trompettes sonnent, qu’aussitôt
Ma route incertaine se pare de verdure, pour que je puisse rapidement
Avancer sans encombre, foulant fleurs et ronces !

Sur les flancs du Latmos s’étendait
Une puissante forêt, tant la terre humide nourrissait
Plantureusement les racines cachées et les transformait
En branches retombantes et en fruits précieux.
Là se trouvaient d’épais ombrages séquestrés dans les profondeurs
Où jamais l’homme ne pénétrait ; et si hors de la garde du berger
Un agneau s’égarait au loin dans les bas-fonds de ces gorges retirées,
Jamais plus il ne revoyait les parcs hospitaliers
Dans lesquels ses frères, bêlant de contentement,

Sur le sommet des collines rentraient à chaque tombée de la nuit.
Parmi les bergers c’était une croyance
Qu’aucun agneau laineux qui se séparait ainsi
De sa blanche famille, ne passait sans être épargné
Par le loup affamé ou le léopard au regard scrutateur
Avant d’atteindre quelque plaine inviolée,
Où se nourrissaient les troupeaux de Pan : toujours grands étaient les gains
De celui qui perdait un agneau ainsi. De nombreux sentiers
Serpentaient à travers les glorieuses fougères et les joncs des marais
Et les bancs de lierre ; tous conduisaient agréablement
A une vaste clairière d’où on pouvait voir
Des troncs se pressant alentour entre les ondulations
Du gazon et les branches inclinées : qui pourrait dépeindre
La fraîcheur de la voûte céleste en cet endroit,
Sur laquelle se découpaient les cimes sombres des arbres ? Une colombe
Se serait plu à la sillonner fréquemment de ses ailes, et souvent aussi
Un nuage léger en aurait traversé le bleu.

Au centre même de ce site radieux
S’érigeait un autel de marbre, orné d’un feston
De fleurs nouvellement écloses ; et la rosée
Avec une féerique fantaisie avait jonché

De marguerites, la veille au soir, la pelouse sacrée
Ainsi parée pour recevoir solennellement la lumière de l'aube.
Car c’était le matin : du haut du ciel le feu d’Apollon
Transformait chaque nuage de l’Orient en bûcher argenté
D'un éclat si transparent que, là ,
Une âme mélancolique aurait pu gagner
L’oubli, et dissoudre sa fine essence
Dans le vent ; la senteur humide de l’églantine
Tempérait l’ardeur de ce soleil si caressant ;
L'alouette était perdue en lui ; les froides sources couraient
Chauffer sur le gazon leurs bouillonnements glacés ;
Des voix d’hommes vibraient sur les montagnes ; enfin
Décuplées étaient les pulsations de la masse vivante de la nature et de ses merveilles
A sentir ce lever de soleil et ses gloires antiques.

[Arrive le cortège des bergers qui célèbrent la fête de Pan].

En avant dansaient de jeunes vierges montrant le chemin,
Répétant les refrains des chansons pastorales ;
Chacune avait au front une couronne de rameaux
De la couleur tendre d’Avril : tout près, en ordre,
Une troupe de bergers, la figure brunie
Tels qu’on les voit dans les récits d’Arcadie ;

Ou tels ceux qui s’asseyaient autour du pipeau d’Apollon
Lorsque ce grand Dieu, sur la terre chargée de moissons,
Oubliant sa divinité, épanchait son âme
En musique, à travers les vallées Thessaliennes :
Les uns traînaient indolemment leurs houlettes sur le gazon,
Et d’autres tiraient des sons perçants ou veloutés
De leurs flûtes d’ébène : immédiatement après eux
Sortant des profondeurs de la forêt,
Un vénérable prêtre suffisamment replet
Attirait les regards par sa solennité : ses yeux sans cesse
Demeuraient attachés sur l’herbe du sol,
Que derrière lui courbait la traîne de sa robe sacrée.
Dans sa main droite se balançait un vase, d’un ton laiteux,
Rempli de vin mélangé, lançant de généreuses lueurs :
Et de sa gauche il tenait un panier plein
De toutes les herbes parfumées que le regard peut découvrir :
Le thym sauvage, le muguet plus blanc encore
Que l’amant de Léda, et le cresson du ruisseau.
Sa tête blanchie, ornée d’une guirlande de hêtre.
Semblait un dôme de lierre enserré
Par le froid hivernal. Puis venait une autre troupe
De bergers qui faisaient retentir alternativement
Les couplets de la chanson. Après eux apparut,
Suivi par la foule qui élevait

Sa voix jusqu'aux nuages, un char finement sculpté
Et roulant si mollement qu’à peine entravait-il
La liberté de trois coursiers tachetés de brun :
Celui qui les conduit semble jouir d’un grand renom
Parmi la multitude. Sa jeunesse est en plein épanouissement,
Tel Ganyraède ayant atteint l'âge viril ;
Et pour ces temps primitifs, son costume était
Celui d’un chef : sur sa poitrine, à demi-nue,
Etait pendu un cor d’argent, et entre
Ses genoux nerveux il maintenait un épieu acéré.
Un sourire animait son visage ; il semblait,
Pour le commun des mortels, rêver
Du repos divin dans les champs Elyséens :
Mais de plus avisés pouvaient discerner
Un trouble secret au frémissement de sa lèvre inférieure,
Et remarquer que parfois les rênes glissaient
De ses mains oublieuses ; alors ils auraient soupiré
En songeant aux feuilles jaunies, au cri du hibou
Et aux bûches entassées pour le sacrifice. Hélas !
O notre Endymion, pourquoi ta jeunesse dépérit-elle ?

Bientôt l'assemblée, en cercle rangée,
Demeurait silencieuse autour de l’autel : le regard de
chacun
Exprima soudain la vénération : les tendres mères
Firent taire leurs enfants ; tandis que les joues
Rosées des vierges pâlirent légèrement de peur.
Endymion aussi, sans égal dans la forêt,

Se tenait debout, blême, hâve, la figure empreinte de respect,
Au milieu de ses compagnons, les chasseurs de la montagne.
Au centre, le vénérable prêtre
Leur souriait à tous du plus grand au plus petit,
Et après avoir levé au ciel ses mains ridées
Il parla ainsi : « Hommes de Latmos ! pasteurs
Auxquels échoit la garde de milliers de moutons :
Que vous descendiez des antres des rochers
Qui dominent vos montagnes ; que vous veniez
Des vallées où le chalumeau retentit sans fin,
Ou des plaines luxuriantes, où la fraîcheur de la brise caresse
Délicatement la campanule bleue, où les genêts épineux
Prodiguent leurs boutons d’or ; qui veillez vos précieux troupeaux
Paissant jusqu'à satiété sur les bords mêmes de la mer
Là où les roseaux harmonieux frissonnent aux tristes mélodies
Qu’en échos affaiblis chante la conque du vieux Triton.
Mères et épouses ! qui chaque jour préparez
La besace et ce qu’il faut pour la montagne ;
Et vous toutes, gentilles vierges qui nourrissez de lait
Les agneaux sans mère, et dans une mignonne coupe
Conservez le miel choisi pour votre jeune fiancé :
Oui, que chacun m’écoute ! N’est-il pas vrai
Que tous nos vœux sont dus à notre grand Dieu Pan ?

Nos génisses mugissantes ne reluisent-elles pas plus que
Les champignons gonflés par la nuit ? Nos vastes prairies
Ne sont-elles pas tachetées d’innombrables toisons ? La pluie
Ne verdit-elle pas le gazon d’Avril ? Aucun hurlement farouche
N’épouvante nos timides brebis ; et nous avons toujours joui
De la grande faveur d’Endymion, notre maître.
La terre est heureuse et la joyeuse alouette lance
Sa chanson matinale à travers la fraîcheur du soleil,
Dont l’éclat rayonne sur nos pieuses cérémonies. »

Il dit, et sur l’autel il fit jaillir en spirale
Les doux parfums qui s’enflamment au feu sacré.
Bientôt il arrosa l’herbe grasse et assoiffée
Avec du vin en l’honneur du divin berger.
Et pendant que le sol buvait, pendant
Que les feuilles de laurier pétillaient, monceau odoriférant.
Que l’encens scintillait à travers
Le persil en cendres, et qu’une flamme brumeuse
Teintait l’Orient de fumée, alors un chœur chanta :

« O toi, dont le palais grandiose a pour toit
Des branches rongées par les ans, et de son ombre abrite
Les éternels murmures, les tristesses, naissance, vie et mort
De fleurs inconnues, et leur procure une paix immuable ;
Toi qui te plais à voir les hamadryades réparer

Le désordre de leurs tresses dans les taillis épais des coudriers ;
Toi qui t’assieds pendant des heures solennelles, pour écouter
La plaintive mélodie des roseaux courbés par le vent —
Dans les sites désolés, où une chaude moiteur donne
Aux sapins siffleurs une étrange croissance ;
Tu songes alors quelle mélancolie pesa sur toi
Lorsque tu perdis la belle Syrinx — entends-nous aujourd'hui,
Par le front de ta nymphe au teint de lait !
Par tous les dédales de sa fuite éperdue,
Entends-nous, ô divin Pan !

« O toi ! Dieu de la douce quiétude, pour qui les tourterelles
Soupirent leurs duos passionnés parmi les myrtes,
Tandis qu’à la tombée du jour tu erres
Par les prés ensoleillés qui bordent la lisière
De ton domaine moussu : o toi, à qui
Les figuiers aux larges feuilles ont dès maintenant prédestiné
Leur récolte mûrissante ; les abeilles ceinturées d’or
Leur miel blond ; les prés de nos campagnes
Les plus somptueuses fleurs de fèves et les coquelicots des blés ;
C'est pour toi que la linotte élève sa couvée
Et lui enseigne le chant ; que les fraises aux tiges rampantes

Gardent l’été leur fraîcheur ; l’essaim des papillons
Ses ailes tachetées ; que les tendres bourgeons du printemps
S’épanouissent. — Parais à notre prière !
Par la brise qui, sur les monts, incline les sapins,
O divin forestier !

« Vers toi, les faunes et les Satyres accourent
Pour te servir ; soit qu’ils surprennent
En leurs gîtes les lièvres à moitié assoupis ;
Soit qu’ils franchissent des précipices escarpés
Pour arracher les malheureux agneaux à la serre des aigles ;
Ou que par un charme mystérieux ils fassent retrouver
Aux bergers égarés le chemin du logis ;
Qu’ils s’ébattent à perdre haleine sur les rivages écumants
Et choisissent les coquillages aux formes bizarres
Pour que tu puisses les lancer dans les ondes des Naïades,
Puis, de ta cachette, t’en moquer lorsqu'elles montrent la tête ;
Soit qu’ils t’égayent de leurs cabrioles fantasques
Pendant qu’ils se jettent réciproquement à la tête
Les glands argentés, et les pommes de pins roussâtres —
Par tous les échos qui vibrent autour de toi,
Entends-nous, ô Faune Roi !

« O toi, qui écoutes le bruit clair des ciseaux,
Tandis que, par intervalles vers ses compagnons tondus

 
Un bélier retourne en bêlant : Toi qui sonnes du cor
Lorsque les sangliers au farouche boutoir ravageant les tendres épis
Enflamment le courroux du chasseur : qui de ton souffle protèges nos fermes,
Pour en écarter les nielles, et tous les fléaux des tempêtes :
Etrange auteur de bruits indéfinissables
Qui se répercutent par monts et vaux, s’affaiblissent graduellement
Et devenus soupirs meurent sur les landes stériles :
Redoutable gardien des portes mystérieuses
Qui s’ouvrent sur l’universel savoir — regarde,
Fils puissant de Dryope,
La foule de ceux qui viennent t’offrir leurs vœux
Le front couronné de feuillages !

« Oh ! sois toujours la retraite inaccessible
Des pensées solitaires ; telle par maints détours vous mènerait
Une idée jusqu'au seuil du paradis,
Et vous laisserait le cerveau désespéré : sois toujours le levain
Qui fermente en ce monde bestial et grossier
L’élève jusqu'au ciel — lui donne une vie nouvelle ;
Sois toujours un symbole d’immensité :
Un firmament reflété sur l’infini des eaux ;
Un élément qui comble l’espace entre eux ;

Un inconnu — mais silence : humblement nous masquons
Nos fronts de nos mains soulevées, nous courbant jusqu'à terre,
Nous poussons des clameurs pour que l’Olympe entende,
Et te conjurons d’exaucer notre hymne implorateur
Du haut du Mont Lycée ! »

[Cependant Endymion, le roi des bergers, est atteint d’une incurable mélancolie. Péona, sa sœur, lui arrache son secret et lui reproche un chimérique amour.]

Est-ce là la cause ?
Tout entière ? Cependant n’est-il pas étrange, et triste hélas !
Qu’un être, qui devrait passer sur cette terre
Comme un demi-dieu dans son royaume, et laisser
Son nom résonnant sur les cordes de la lyre, finisse
Sans avoir été jamais plus qu’un barde en sa virginité,
Chantant seul, et timidement : — comment le sang
Abandonna ses pommettes juvéniles, comment il avait coutume de s’égarer
Il ne savait pas où ; et comment il répondrait, « non, »
Si on lui affirmait que c’était l’amour : et cependant, c’était l’amour ;
Que pouvait-ce être si ce n’est l’amour ? Comment une palombe
Laissa tomber une aiguille d’if sur son chemin ;

Et comment il mourut ; puis, que l’amour ravage
Son gentil cœur, de même que les ouragans du Nord flétrissent les roses.
Enfin que la ballade de sa triste vie se termine
Par des soupirs, et un hélas ! Endymion !

[Celui-ci prend la défense de l’amour].

« Peona ! je n’ai jamais désiré étancher
Ma soif pour les louanges du monde : rien de méprisable,
Aucun fantôme endormeur, ne pourrait défiler
Le tissu que j’ai obstinément ouvragé pour mon voyage —
Pourtant il est maintenant en morceaux ; ma barque sans gouvernail
Va tristement à la dérive : cependant mes espérances sublimes
Visent un but trop élevé, trop au delà de l’arc-en-ciel
Pour qu’elles puissent s’user sur cette myriade d’épaves terrestres.
Où est le bonheur ? En ce qui pousse
Nos esprits dociles vers une union divine,
Une union avec l’essence ; jusqu'à ce que nous resplendissions
Absolument transfigurés et libérés de l’espace. Contemple
La claire religion du ciel ! Enveloppe
D'une feuille de rose ton doigt effilé,
Et caresse tes lèvres : écoute, lorsque les accents aériens

 
Et les baisers de la musique font résonner les libres vents
Lorsqu'avec une touche amoureuse ils détachent
La harpe Eolienne de son écaille transparente :
Alors de vieilles chansons s’éveillent hors des sépulcres entr’ouverts ;
De vieilles ballades soupirent au-dessus de la tombe de l’aïeul ;
Des fantômes de mélodieuses prophéties délirent
Autour de chaque empreinte qu’a laissée le pied d’Apollon ;
La fanfare des clairons s’éveille, puis mollement s’éteint
Là où longtemps auparavant s’était livrée une bataille géante ;
Et, de la terre, s’exhale une berceuse
A chaque place où le jeune Orphée dormait.
Ressentons-nous ces choses ? — en ce moment nous sommes entrés
Dans une sorte d’unité, et notre état
Est celui d’esprits qui flottent. Mais il y a
Des enchevêtrements plus compliqués, des entraves
S’entredétruisant bien davantage, et conduisant, par degrés
A la plus extrême intensité : leur couronne
Est tressée d’amour et d’amitié, et siège haut
Sur le front de l’humanité.
Sa valeur la plus pesante et la plus volumineuse
Est l’amitié d’où émane sans cesse
Une splendeur persistante ; mais au sommet,
Est suspendue, par d’invisibles fils, une sphère

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ISABELLE

OU LE POT DE BASILIC


CONTE D’APRÈS BOCCACE


I


Gracieuse Isabelle, pauvre innocente Isabelle !
Lorenzo, un jeune pèlerin sous l’œil de l’Amour !
Ils ne pouvaient habiter la même demeure
Sans émotion au cœur, sans souffrance ;
Ils ne pouvaient s’asseoir aux repas sans éprouver
Quelle douceur pour l’un était la présence de l’autre ;
Ils ne pouvaient, à coup sûr, dormir sous le même toit
Sans rêver l’un à l’autre et pleurer chaque nuit.


II


Chaque matin leur amour devenait plus tendre,
et chaque soir plus profond et plus tendre encore ;
Lui ne pouvait, à la maison, au champ, au jardin, rien témoigner,

mais son visage à elle était tout son horizon ;
Et la voix de l'aimé était toujours plus agréable
A l'aimée que le bruit des arbres ou des ruisseaux ombragés ;
Les cordes de son luth faisaient sonner son nom,
Elle le dessinait sur sa broderie inachevée.


III


Il devinait quelle gentille main tournait le loquet,
Avant que la porte ouverte ne la découvrît à ses yeux ;
A travers la fenêtre de sa chambre il surprenait sa beauté
D'un regard plus perçant que celui du faucon ;
Régulièrement il la guettait aux vêpres,
Sachant que ses yeux étaient levés vers les mêmes cieux ;
Il passait toute la nuit dans une attente enfiévrée,
Pour entendre sur l'escalier son pas matinal.


IV


Un long mois de Mai passé dans ce pénible état
Rendit leurs joues plus pâles lorsque Juin commença :
« Demain je me courberai devant ma joie,
Demain j'implorerai la faveur de ma dame ».
 « O puissé-je ne jamais voir une autre nuit,
Lorenzo, si tes lèvres ne prononcent pas le mot amour. »

Ainsi chacun parlait à son oreiller ; mais, hélas ! chacun
Laissait passer jours sur jours sang goûter le suprême bonheur ;


V


Si bien que les joues de la charmante Isabelle privées de baisers
Pâlirent tout comme le feraient les roses ;
Devinrent aussi maigres que celles d’une jeune mère, qui cherche
Par quelque chant berceur à calmer la douleur de son enfant :
« Comme elle souffre » se dit-il, « je ne peux parler,
Et cependant je le veux, je lui déclarerai tout mon amour :
Si ses yeux expriment qu’il l’a vaincue, je boirai ses larmes,
Et du moins ses tourments cesseront. »


VI


Ainsi pensait-il en une radieuse matinée, et tout le jour
Son cœur battait à se rompre contre sa poitrine :
Et au dedans de lui il suppliait son cœur de lui donner
Le courage de parler ; mais toujours son sang se figeait,
Étouffait sa voix, et chassait sa résolution —

Exaltait l’idée qu’il se faisait d’une telle fiancée,
Lui donnait même la douce humilité d’un enfant :
Hélas ! la passion au contraire est à la fois douce et sauvage !


VII


Ainsi, une fois de plus, il aurait passé dans l’angoisse et l’insomnie
Une terrible nuit d’amour et de misère,
Si les yeux vifs d’Isabelle n’avaient été fiancés
Avec chaque pensée reflétée sur son front ;
Elle le vit couleur de cire et pâle comme un mort,
Puis soudain tout rougissant ; aussi murmura-t-elle tendrement :
« Lorenzo ! » — là elle interrompit sa timide requête,
Mais dans son ton et son regard il devina le reste.


VIII


  « O Isabelle, je m’aperçois à demi
Que je peux confier ma souffrance à ton oreille ;
Si jamais tu peux croire à quelque chose,
Crois à mon amour, crois que mon cœur
Est près de s’arrêter : je ne voudrais pas t’irriter
En pressant ta main malgré toi, ni blesser
Tes yeux en les fixant ; mais je ne peux vivre
Une nuit de plus sans t’avouer ma passion.


IX


« Amour ! tu me délivres de l’hiver glacial,
Jeune fille ! tu me mènes vers la chaleur de l’été,
Il me faut donc goûter la floraison qui s’épanouit
Dans la chaude maturité de ce gracieux matin. »
Il dit, et ses lèvres timides tout à l’heure, s’enhardirent,
Un baiser chanta poétiquement, humide de rosée :
Une grande béatitude, une extase s’éleva en eux,
Telle une fleur de volupté sous la caresse de Juin.


X

En se quittant, ils semblaient marcher dans les airs,
Roses jumelles momentanément séparées par le zéphir
Pour se retrouver plus unies et partager
Le ravissement parfumé de leur deux cœurs.
Elle, rentrée dans sa chambre entonna un hymne
A la gloire du délicieux amour et de sa flèche aussi douce que le miel ;
Lui, allègrement gravit la colline vers le couchant,
Et salua le soleil d’un adieu, le cœur comblé de joie.


XI


De très près il se réunirent encore avant que le crépuscule
Eût, devant les étoiles, enlevé son voile complaisant,

De très près ils se réunirent chaque soir, avant que le crépuscule
Eût devant les étoiles, enlevé son voile complaisant,
Secrètement dans un berceau d’hyacinthe et de musc,
Inconnu de tous, à l’abri des bavardages.
Ah ! Plût au ciel qu’il en eût toujours été ainsi,
Et que des oreilles oisives n’aient pas trouvé plaisir à leurs infortunes.


XII


Furent-ils malheureux alors ? — Cela ne peut être —
Trop de larmes ont été versées sur les amants,
Trop de soupirs furent poussés en leur faveur,
Trop de pitié leur fut accordée après leur mort,
Trop d’histoires douloureuses lisons-nous
Dont le thème serait mieux traduit en or resplendissant ;
Excepté dans la page sublime où l’épouse de Thésée
Sur les vagues sans traces[26] se pencha pour le voir.


XIII


Mais, soyons juste envers l’amour.
Un peu de bonheur fait oublier beaucoup de tristesse ;
Didon resta silencieuse sous son bosquet,
La détresse d’Isabelle fut extrême,

Cependant le jeune Lorenzo ne fut pas embaumé avec des épices
De l'inde torride, cette vérité est incontestable —
Même les abeilles, ces petites mendiantes des berceaux printaniers
Savent que la plus grande abondance de suc se trouve dans les fleurs empoisonnées.


XIV


La mignonne amoureuse habitait avec ses deux Frères
Enrichis par le commerce de leurs ancêtres,
Pour eux, plus d’une main lassée s’humectait de sueur
Dans les mines éclairées de torches ou dans les bruyantes factoreries,
Plus d’un dos frémissant d’orgueil se courbait
Et saignait sous l’aiguillon du fouet ; les yeux creux,
Aveuglé, plus d’un passait des jours entiers dans la rivière,
Pour récolter les grains d’or roulés par les flots.


XV


Pour eux, le plongeur de Ceylan retenait sa respiration.
Et s’exposait sans défense à la voracité des requins ;
Pour eux le sang jaillissait de ses oreilles ; pour eux, mourant,

Sur la froide glace, le phoque aboyait lugubrement
Et gisait criblé de dards ; pour eux seuls se consumaient
Des milliers d’hommes en proie à des tourments innombrables :
Semi-barbares, ils tournaient nonchalamment une roue,
instrument de torture qui tranchait, broyait, écorchait vif.


XVI


Pourquoi étaient-ils fiers ? parce que de leurs fontaines de marbre
L’eau coulait avec plus de faste que ne font les larmes des malheureux ?
Pourquoi étaient-ils fiers ? parce que leurs montagnes d’orangers
Étaient d’une ascension plus facile qu’un escalier de lépreux ?
Pourquoi étaient-ils fiers ? parce que leurs livres de comptes à raies rouges
Étaient plus luxueux que les chants de l’antiquité grecque ?
Pourquoi étaient-ils fiers ? nous le demandons encore bien haut,
Pourquoi, au nom de la Gloire étaient-ils fiers ?


XVII


Cependant ces deux Florentins s’étaient emmurés
Dans leur orgueil dévorant et leur couardise rapace

Autant que deux Juifs côte à côte dans la terre sainte,
Barricadés comme dans un enclos contre les regards épieurs des mendiants ;
Oiseaux de proie des forêts fournisseuses de mâts — mules infatigables
Et bâtées, colportant ducats et vieux mensonges —
Aux griffes agiles, s’abattant sur les passants sans défiance, —
On les admirait en Espagne, en Toscane, en Malaisie.


XVIII


Comment se fit-il que ces mêmes teneurs de livres purent épier
La gracieuse Isabelle dans sa couche duvetée ?
Comment purent-ils découvrir dans les yeux de Lorenzo
Un obstacle à son labeur ? Torride plaie d’Égypte
Dans leur horizon de cupidité et d’astuce !
Comment purent ces sacs d’argent regarder à l’Est et à l'Ouest ?
Pourtant ils le firent — et tout bon joueur
Doit regarder derrière lui, comme le lièvre chassé.


XIX


O éloquent et fameux Boccace !
Nous implorons maintenant ton pardon comme une faveur,

Et le pardon des myrthes aux émanations parfumées,
Des levers de lune chers aux amants,
Et des lis, qui croissent plus pâles
Maintenant qu’ils n’entendent plus les sons de ta lyre ;
Pardonne nous de risquer des mots qui conviennent mal
À cette triste pause dans une aventure si digne de pitié.


XX


Accorde ton pardon sur l’heure, ensuite le conte
Se déroulera paisiblement, au point où il en est ;
Il n’y a pas d’autre crime, de folle tentative.
De rendre plus douce la vieille prose par des rimes modernes :
Mon but, — que mes vers y réussissent ou échouent, —
Est de t’honorer, de saluer ton génie qui n’est plus ;
De te substituer un chant en langue anglaise,
Tel un écho de toi résonnant sous le souffle du Nord.


XXI


Ces deux frères ayant découvert à de nombreux indices
Quel amour Lorenzo portait à leur sœur,
Et combien elle l’aimait aussi, chacun échangea
Avec l’autre ses plus amers soupçons, presque fou de penser

Que lui, le serviteur chargé de leurs affaires,
Fût l’heureux possesseur de l’amour de leur sœur,
Quand leur dessein était de la mener peu à peu
A quelque haut seigneur et ses bois d’oliviers.


XXII


Et ils tinrent plus d’un conciliabule jaloux,
Et plus d’une fois à part se mordirent les lèvres,
Avant d’avoir arrêté l’expédient le plus sûr
Pour faire expier son crime au jeune amoureux ;
A la fin, ces deux hommes pétris de cruauté
Tranchèrent la Pitié d’une entaille profonde jusqu’à l’os :
Car ils résolurent, dans quelque obscure forêt
De tuer Lorenzo, et de l’y enterrer.


XXIII


Ainsi, par une riante matinée, comme il se penchait
Au lever du soleil, par dessus la balustrade
De la terrasse du jardin, vers lui ils dirigèrent
Leurs pas à travers la rosée ; et lui dirent :
« Vous semblez heureux et satisfait ici,
Lorenzo, et nous sommes désolés de troubler
Votre paisible méditation ; mais si vous êtes sage,
Enfourchez votre coursier pendant qu’il fait encore frais.

Nous avons le projet, à l’instant même
D’éperonner, trois lieues, vers les Apennins ;
Descends, nous t’en prions, avant que le soleil brûlant
Ne pompe son humide rosée sur l'églantine. »
Lorenzo, courtoisement comme il en avait l’habitude,
Avec déférence s’inclina devant ces paroles vipérines
Et partit à la hâte, pour se tenir tout prêt,
Avec sa ceinture, ses éperons et son pourpoint de chasse.


XXV


Et comme ils traversaient la cour,
Chaque trois pas il s’arrêtait, pour écouter
S’il n’entendrait pas le refrain matinal de sa dame,
Ou le léger bruit de son doux pas ;
Et comme il était ainsi absorbé dans sa passion,
Il entendit un rire harmonieux au-dessus de lui ;
Alors, levant la tête, il vit son visage brillant
Sourire à travers une baie en treillage, tout joyeux.


XXVI


« Mon amour, Isabelle », dit-il, « je craignais
De ne pouvoir t’adresser un tendre adieu :

Ah ! si j’allais te perdre, pendant que contraint
je suis d’étouffer mon pesant chagrin
D’être séparé de toi trois tristes heures ? mais nous regagnerons
Dans l’amoureuse obscurité ce que le jour nous fait perdre.
Adieu ! Je serai bientôt de retour ». « Adieu », dit-elle :
Et comme il s’éloignait, elle chantait heureuse.


XXVII


Ainsi les deux frères et leur victime
Sortirent à cheval de la belle Florence, où l’Arno rapide
Tourbillonne entre ses berges resserrées, et s’agite éperdument
l’un formant des cascatelles, tandis que la brème
Tient tête au courant. Pâles et blêmes
Paraissaient les figures des frères gagnant le gué,
Celle de Lorenzo rougissait d’amour. Ils passèrent l’eau
Et pénétrèrent dans une forêt propice au meurtre.


XXVIII


Là fut tué et enterré Lorenzo,
Là dans cette forêt prit fin son grand amour ;
Ah ! quand une âme gagne ainsi sa délivrance,
Elle souffre dans la solitude, — est mal à l’aise dans la paix,

Comme les limiers couverts de sueur après l’hallali :
Ils trempèrent leurs épées dans l'eau, et firent galoper sans merci
Leurs chevaux pour rentrer, éperonnant furieusement,
Chacun d’eux plus riche en étant meurtrier.


XXIX


Ils contèrent à leur sœur comment, en soudaine hâte,
Lorenzo s’était embarqué pour des rivages étrangers ;
Cette grande urgence était nécessitée
Par leurs affaires que requéraient des mains fidèles.
Pauvre fille ! revêts ton voile de veuve étouffant,
Et sois libérée sur le champ des maudits liens de l’Espérance ;
Aujourd’hui tu ne le verras plus, ni demain,
Et le jour suivant sera un jour de deuil.


XXX


Elle pleure solitaire sur ses plaisirs perdus ;
Douloureusement elle pleura jusqu’à la venue de la nuit,
Puis alors, au lieu d’amour, o misère !
Elle médita solitaire sur la volupté :
Il lui semblait voir son image dans l’obscurité,
Elle répondait au silence par un doux gémissement,

Étreignant l’air de ses beaux bras,
Et sur sa couche murmurant tout bas : « Où donc ? Où donc ? »


XXXI


Mais l’égoïsme, cousin de l’Amour, n’imposa pas longtemps
Sa brûlante insomnie en son sein seulement ;
Elle se consuma dans l’attente de l’heure fortunée et compta
Les instants fiévreusement, haletante, sans relâche —
Pas longtemps — car bientôt sur son cœur une infinité
De tourments plus nobles, une douleur plus aiguë
S’abattit tragiquement ; passion insurmontable,
Et cruelle inquiétude pour les voyages de son amant.


XXXII


Au milieu de l’automne, vers le soir,
Le souffle de l’hiver arrive de très loin.
Le vent empoisonné de l’Ouest dépouille sans trêve
Les arbres de leur teinte dorée, siffle la ronde
De mort parmi les buissons et les feuilles,
Il dénude tout avant d’oser s’élancer
Hors de ses cavernes du Nord. De même la douce Isabelle
Par un dépérissement graduel perdit sa beauté,


XXXIII


Parce que Lorenzo ne revenait pas. Souvent
Elle demandait à ses frères, l'œil éteint,
S’efforçant de rester brillant, quelle contrée
Pouvait le retenir si longtemps prisonnier ! ils inventaient
De temps en temps un conte pour la tranquilliser. Leur crime
Etait sur leur tête, comme la fumée sur la vallée de Hinnom ;
Et chaque nuit dans leurs rêves ils gémissaient tout haut,
De voir leur sœur dans son linceul de neige.


XXXIV


Car elle était morte dans une ignorance assoupissante,
Mais pour une chose plus mortellement lugubre que tout ;
Cela vint comme un amer breuvage, bu par hasard,
Qui délivre le malade du fastueux drap mortuaire
En lui rendant quelques instants le souffle ; comme une lance
Éveillant un Indien de son hypnotisme, nuageux palais,

D’un coup féroce, et lui ramenant
Le sens du feu dévorateur au cœur et au cerveau.


XXXV


Ce fut une vision. Dans l’engourdissante obscurité,
Dans la tristesse de minuit, aux pieds de sa couche
Lorenzo se tenait, et pleurait ; la tombe de la forêt
Avait souillé sa luisante chevelure qui autrefois lançait
Ses éclats jusqu’au soleil, et mis sa froide empreinte
Sur ses lèvres, et brisé le suave luth
De sa voix rendue au silence ; le long de ses oreilles fangeuses
Un lit de boue était creusé par ses larmes.


XXXVI


Étrange fut le son que fit vibrer l’ombre blafarde ;
Car elle s’efforçait, cette langue digne de pitié,
De parler comme lorsque sur terre elle était éveillée,
Isabelle, haletante, écoutait cette musique
Languissante et secouée de hoquets,
Comme le chant d’une harpe druidique aux cordes distendues ;
On y percevait les lamentations en sourdine d’un spectre,
Telles les rauques rafales nocturnes parmi les ronces des sépulcres.


XXXVII


Ses yeux, quoique farouches, cependant tout brillants d’humidité
Et d’amour, éloignaient toute l’épouvante que cause un revenant
À une malheureuse fille, tant leur lueur était magique,
Pendant qu’il détissa l’horrible trame
Des lugubres derniers jours, — la haine homicide
De l’orgueil et de l’avarice — le funèbre toit de pins
Sur la forêt — et le vallon au frais gazon,
Où, sans un mot, il tomba mortellement frappé.


XXXVIII


Ajoutant : « Isabelle ! ma bien-aimée !
De rouges airelles s’inclinent sur ma tête,
Et une énorme pierre pèse sur mes pieds ;
Autour de moi les hêtres et les châtaigniers élevés répandent
Leurs feuilles et leurs coques hérissées de piquants ; le bêlement des brebis
Arrive d’au delà du fleuve jusqu’à mon lit.
Vas, répands une larme sur ma fougère en fleurs,
Et cela me consolera au fond de mon tombeau.


XXXIX


Je suis une ombre maintenant, hélas ! hélas !
Sur les confins de l’humaine nature demeurant
Seul : seul je chante la sainte Messe
Agenouillé tandis qu’autour de moi tintent de menus sons de vie,
Que de chatoyantes abeilles volent à midi vers les champs,
Et que plus d’une cloche de chapelle annonce l’heure,
Me transperçant de douleur : ces sons deviennent étranges pour moi,
Et tu es loin de moi parmi les humains.


XL


Je sais ce qui était. Je ressens pleinement ce qui est,
Et je deviendrais fou, si les esprits le pouvaient ;
Pourtant j’oublie le goût de la félicité terrestre,
Cette pâleur réchauffe ma tombe, comme si par moi
Un séraphin sortant des noirs abîmes avait été choisi
Pour me servir d’épouse : ta pâleur me rend heureux ;
Ta beauté enveloppe tout mon être, et je sens
Un amour plus puissant pénétrer mon essence. »


XLI


L’Esprit murmurant : « Adieu » — se dégagea, et laissant derrière lui
L’insaisissable obscurité lentement disparut ;
De même que, tirés à minuit d’un sommeil réparateur,
Pensant aux heures rudes et à l’infructueux labeur,
Nous appuyons nos yeux dans le renfoncement de l’oreiller,
Et voyons dans les ténèbres des étincelles jaillir et sautiller,
De même, la triste Isabelle, les paupières douloureuses,
A la venue de l’aurore s’éveilla en sursaut ;


XLII


« Ah ! Ah ! dit-elle. Je n’ai pas connu cette cruelle vie.
Je croyais que le pire était la pauvreté ;
Je croyais que quelque Destin nous départissait plaisir et tourment
Par portions égales — jours de joie ou jours de deuil ;
Mais voilà le crime — voilà le poignard sanglant d'un frère !
Doux Esprit, tu as instruit ma jeunesse :
Pour cela, je te rendrai visite, j’embrasserai tes yeux
Et te remercierai au ciel matin et soir. »


XLIII


Quand le jour fut tout à fait levé, elle avait combiné
Comment elle pourrait secrètement gagner la forêt ;
Comment elle pourrait retrouver les restes, qu’elle estimait si chers,
Et leur chanter une dernière berceuse ;
Comment sa courte absence pourrait passer inaperçue,
Pendant qu’elle vérifierait la réalité du rêve.
Bien décidée, elle prit avec elle sa vieille nourrice
Et se dirigea vers cette funeste forêt mortuaire.


XLIV


Voyez comme elles se glissent le long de la rivière,
Comme elle chuchotte bas avec la vieille femme,
Et après avoir parcouru du regard la vaste plaine,
Comme elle lui montre le poignard : « Quelle fièvre hectique, quelle flamme
Te consume, enfant ? — Quel bonheur peut-il t’advenir,
Que tu souries encore ? » Le soir tomba
Et elles avaient découvert la couche terrestre de Lorenzo ;
La pierre était là, les airelles se penchaient sur sa tête.


XLV


Qui n’a rôdé dans un verdoyant cimetière,
Et laissé son esprit, comme un génie taupe,
Fouiller le sol argileux et le dur gravier
Pour voir un crâne, des os dans le cercueil et la robe funéraire ;
Prenant en pitié chaque forme qu’a souillée la voracité de la Mort,
Et lui insufflant encore une fois une âme humaine ?
Ah ! ceci est une fête en comparaison de ce qu’éprouvait
Isabelle s’agenouillant devant Lorenzo.


XLVI


Ses regards sondaient la terre fraîchement remuée, comme si
Un simple coup d’œil pouvait surprendre tous ses secrets :
Distinctement elle vit, comme d’autres auraient reconnu
Des membres livides au fond d’une source de cristal ;
Sur le lieu du meurtre elle semblait prendre racine,
Tel un lis né dans le vallon :
Alors, avec un poignard, soudain, elle commença
A creuser avec plus d’ardeur que les avares ne le peuvent.


XLVII


Bientôt elle déterra un gant boueux, sur lequel
Avec la soie sa fantaisie avait brodé de pourpres dessins,
Elle le baisa de ses lèvres plus froides que le marbre,
Et le mit dans son sein où il se sécha
Et glaça complètement jusqu’à l’os
Les suaves mamelles créées pour apaiser les cris des enfants :
Puis elle recommença à fouiller, sans répit
Si ce n’est pour écarter de temps en temps le voile de ses cheveux.


XLVIII


La vieille nourrice se tenait à côté d’elle, étonnée,
Jusqu’à ce qu’elle se sentît le cœur ému de pitié
A la vue d’un si pénible labeur,
Alors elle s’agenouilla aussi, malgré ses mèches blanches
Et prêta ses mains décharnées à cette horrible besogne ;
Trois heures elles peinèrent sur ce douloureux travail :
Enfin elles touchèrent le fond de la fosse
Sans qu’Isabelle perdît son calme ni son sang froid.


XLIX


Hélas ! à quoi bon toutes ces histoires de vermines ?
Pourquoi s’attarder si longtemps près de cette tombe béante ?
Oh ! pour la grâce d’un Roman d’autrefois,
La plainte ingénue d’un chant de ménestrel !
Aimable lecteur, jette un coup d’œil sur le vieux conte,
Car ici, en vérité, il ne sied pas
De dire : — Oh ! tourne-toi vers le véritable conte[27],
Et goûte le charme de cette pâle vision.


L


D’un stylet plus émoussé que le glaive de Persée
Elles tranchèrent, non la tête d’un monstre informe,
Mais une tête, dont la beauté s’harmonisait merveilleusement
Avec la mort comme avec la vie. Les anciens bardes ont dit :
L'amour ne meurt jamais, mais vit, dieu immortel :
Si l'amour personnifié est jamais mort,
Isabelle l’embrassa et gémit à voix basse.
C'était l'amour ; froid — mort, c'est vrai ; mais toujours dieu.


LI


Anxieuses pour leur secret, elles emportèrent la tête chez elles
Où la récompense fut pour la seule Isabelle :
Elle lissa la chevelure en désordre avec un peigne d’or,
Autour de chaque œil plus creusé encore par la mort
Elle fixa des boucles comme des cils ; et la glaise gluante,
Avec des larmes aussi glacées que le suintement d’une source
Elle l’enleva ; puis de nouveau elle peigna et
Soupira tout le jour — puis de nouveau elle embrassa et pleura.


LII


Ensuite dans une écharpe d’or — parfumée avec la rosée
De fleurs précieuses, cueillies en Arabie,
Et les divines liqueurs distillées en gouttes odorantes
A travers les tuyaux serpentins rafraîchissants —
Elle l’enveloppa ; et pour tombe lui choisit
Un pot de fleurs, dans lequel elle l’enfouit,
La recouvrant de terre ; et par dessus elle planta
Un basilic fleuri, que ses larmes arrosèrent à jamais.


LIII


Elle oublia les étoiles, la lune, le soleil,
Elle oublia l’azur au-dessus des arbres,
Elle oublia les vallées où coulent les ruisseaux,
Elle oublia la brise glaciale de l’automne ;
Elle n’avait aucune notion de la fin des journées
Et ne discernait pas leur recommencement ; mais en paix
Se penchait sur son basilic en fleur immuablement,
Et le trempait de ses larmes jusqu’à la racine.


LIV


Ainsi elle le nourrit sans trêve de ses larmes amères,
Qui le rendirent gras, vert et florissant
Au point que son baume surpassa celui de ses semblables
Les autres toufles de basilics de Florence ; car il tirait,
En plus, sa nourriture et sa vie, d’un forfait humain,
De cette tête devenue pourriture cachée à tous les regards
Au point que ce joyau, en sûreté dans son écrin,
Prospéra au grand jour et s’épanouit en feuilles parfumées.


LV


O Mélancolie, demeure avec nous pour un instant !
O Musique, Musique, reprends haleine tristement !
O Écho, Écho, de quelque sombre rive,
Inconnue, Léthéenne, soupire vers nous — O soupire !
Esprits de deuil, relevez vos têtes, et souriez ;
Relevez la tête, suaves Esprits, avec accablement,
Et jetez une faible lueur dans vos ténèbres funéraires,
Teintant avec la pâleur de l’argent le marbre des tombes.


LVI


Gémissez ici, vous toutes, syllabes qui exprimez le malheur
Et que clame le gosier profond de la triste Melpomène !
Faites résonner la lyre de bronze sur le mode tragique,
Faites vibrer les cordes mystérieusement ;
Sifflez lugubrement plus haut que les vents, et sourdement ;
Car la naïve Isabelle doit bientôt habiter
Le royaume des morts ; elle se fane comme un palmier
Qu’entaille un Indien pour sa sève embaumée.


LVII


O laisse le palmier se faner de lui-même ;
Ne permets pas au froid hiver de geler son agonie !
Cela ne peut être — ces riches adorateurs de Babel,
Ses frères, remarquaient la continuelle averse
Qui coulait de ses yeux morts ; et plus d’un curieux lutin,
Parmi ses parents, s’étonnait qu’une telle dot
De jeunesse et de beauté fût dédaignée, étant l’apanage
D’une fille prédestinée à devenir la fiancée d’un seigneur.


LVIII


Bien plus, ses frères s’étonnaient davantage
De la voir languir à côté du Basilic verdoyant,
Et de voir celui-ci s’épanouir, comme par miracle ;
Grandement ils se demandaient ce que cela signifiait :
Ils ne pouvaient sûrement pas croire qu’une chose
De si peu de valeur eût le pouvoir de lui faire oublier
Sa propre jeunesse, et les gais plaisirs,
Et jusqu’au souvenir de l’amour anéanti.


LVIX


Aussi épièrent-ils le moment où ils pourraient pénétrer
Le mystère de ce caprice ; et longtemps ils épièrent en vain ;

Car rarement elle se présentait au confessionnal,
Et rarement elle éprouvait la sensation de la faim ;
Et quand elle quittait son trésor, elle rentrait à la hâte, aussi vite
Qu’un oiseau volerait pour revenir couver ses œufs ;
Aussi patiente qu’une poule, elle s’asseyait
A côté de son Basilic, pleurant à travers ses cheveux.


LX


Ils imaginèrent donc de voler le pot de Basilic
Et de l’examiner dans un endroit secret :
Ce n’était que pourriture verdâtre et livide,
Et cependant ils reconnurent le visage de Lorenzo :
Ils avaient récolté la récompense de leur crime,
Si bien qu’ils désertèrent Florence sur l’heure
Pour n’y plus jamais retourner. Ils partirent au loin
Avec du sang sur leur tête, en exil.


LXI


O Mélancolie, détourne les yeux !
O Musique, Musique, reprends haleine tristement !
O Écho, Écho, quelqu’autre jour
Des îles Léthéennes, soupire vers nous — O soupire !
Esprits de deuil, ne chantez pas votre « Bon voyage ! »
Car Isabelle, la douce Isabelle, va mourir ;

Elle va mourir d’une mort trop solitaire et incomplète
Puisqu’on lui a dérobé son cher Basilic.


LXII


Lamentablement elle regardait les choses mortes et inanimées,
Réclamant amoureusement son Basilic perdu ;
Et avec les accents mélodieux dans les cordes
De sa voix expirante, maintes fois elle pleurait
Sur le pèlerin à l’âme errante,
Pour lui demander où était son Basilic ; et pourquoi
On le lui cachait « Car c’est cruel », disait-elle,
« De me dépouiller de mon pot de Basilic »


LXIII


C’est ainsi qu’elle dépérit, qu’elle mourut de désespoir,
Implorant pour son Basilic jusqu’au dernier soupir.
Il n’y eut pas un cœur à Florence qui ne prît
En pitié son amour, dont la fin avait été si tragique.
De cette histoire naquit une plaintive ballade
Qui passant de bouche en bouche parcourut tout l’univers :
On en chante encore le refrain : « Quelle cruauté
De me dépouiller de mon pot de Basilic ! »


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LAMIA I" PARTIE

Autrefois, avant que la descendance des demi-dieux Eût chassé les Nymphes et les Satyres des bois prospères, Avant que le resplendissant diadème du Roi Oberon, Que son sceptre, que son manteau agrafé avec un joyau en rosée, Eussent expulsé les Dryades et les Faunes terrorisés De leurs roseaux verdoyants, de leurs fourrés, de leurs clairières émaillées de primevères, L’Hermès toujours enflammé * laissa vacant Son trône d’or, pour se prosterner brûlant d’ardeur devant son amoureux larcin : Du haut de l'Olympe il avait dérobé la lumière,


  • Mercure. POEMES

iH

De ce côté des nuées de Jupiter, pour échapper à la vue Et aux ordres impérieux de son maître, et s’était réfugié Dans une forêt sur les rivages de la Crète. Quelque part en cette île sacrée habitait Une nymphe devant laquelle s’agenouillaient tous les Satyres aux sabots fourchus ; Aux pieds blancs de laquelle les langoureux Tritons répandaient Des perles, tandis qu’à terre ils dépérissaient et l’adoraient. Tout près de la source où elle aimait à se baigner, Et dans ces prairies où il était possible que parfois elle errât, Etaient parsemées de riches offrandes, qu’aucune Muse ne connaissait. Quoique les écrins fussent ouverts pour que sa fantaisie y fît son choix. Ah ! quel monde d’amour était à ses pieds 1 Ainsi pensait Hermès, et un feu céleste, L’embrasait de ses talons ailés à ses oreilles. Qui, d’habitude blanches comme le lis clair, Prenaient la teinte des roses au milieu de ses cheveux dorés, Tombant en boucles jalouses sur ses épaules nues. De vallon en vallon, de taillis en taillis, il volait. Exhalant sur les fleurs sa passion nouvelle, Et suivait les sinuosités de maintes rivières jusqu’à leurs sources,

17 Pour découvrir l’endroit où cette douce nymphe préparait en secret sa couche. En vain ; nulle part il ne pouvait trouver la douce nymphe, De sorte qu’il reposait en ce lieu écarté, Pensif, plein d’amertume et de jalousie Contre les Dieux Sylvains et même contre les arbres. Comme il se tenait là, il entendit une voix si plaintive Qu’après l’avoir entendue, en son noble cœur, fut remplacée La souffrance par la pitié. Ainsi parlait cette voix solitaire : « Quand m’éveillerai-je hors de cette tombe enguirlandée ? Quand pourrai-je me mouvoir dans un corps apte à jouir de la vie, De l’amour et du plaisir, de la lutte vermeille Du cœur et des lèvres ! Ah, malheur à moi ! » Le Dieu aux ailes de colombe, glissa silencieusement Parmi les buissons et les futaies, effleurant avec légèreté, dans sa hâte, Les graminées les plus hautes et les roseaux on pleine floraison. Il aperçut enfui, palpitant, un serpent Etincelant, roulé en cercle dans l’obscurité des broussailles.

C’était une forme gordienne, d’une nuance éblouissante. Mouchetée de vermillon, d’or, de vert et de bleu ; Rayée comme un zèbre, tachetée comme un léopard, Les taches imitant des yeux de paon, les raies toutes cramoisies ; Son écaille était pleine de lunes blanches, qui, à chaque respiration, Pâlissaient, ou devenaient plus brillantes, ou alternaient Leurs éclats avec des colorations plus ternes — Ainsi, les flancs comme un arc-en-ciel, accablée de malheurs, Elle semblait en même temps une elfe expiant ses fautes, La fiancée de quelque démon, ou le démon lui-même. Sur sa crête elle portait une lueur blafarde Piquetée d’étoiles, comme la tiare d’Ariadne : Sa tête était celle d’un serpent, mais quel charme ironique ! Elle avait une bouche de femme avec sa parure complète de perles ; Quant à ses yeux : que pouvaient ici faire de tels yeux Si ce n’est pleurer, et pleurer de ce qu’ils étaient nés si beaux ? De même Proserpine pleure, regrettant la brise Sicilienne. Sa gorge était celle d’un serpent, mais les paroles qu’elle proférait, Comme à travers un bouillonnement de miel, évoquaient l’Amour ; C’était ainsi, tandis qu’Hermès s’appuyait sur ses ailerons, Tel un faucon s’infléchirait avant de saisir sa proie : aga POKMI’S ET POÉSIES — Bel Hermès, couronné de plumes, au vol léger. J’eus de toi un splendide rêve la nuit dernière ; Je le voyais assis sur un trône en or. Parmi les Dieux, sur le vénérable Olympe, Seul triste entre tous ; car tu n’entendais pas Les suaves, les claires vocalises que les Muses accompagnent sur le luth, Ni même Apollon lorsqu’il chanta seul, Sourd tu fus devant le long, long gémissement de sa voix sanglotante. Je rêvais que je te voyais, paré d’écailles pourpres. Emergeant plein d’amour du sein des nuages, comme émerge le matin, Et rapidement comme un fulgurant javelot de Phœbus, Pénétrant dans l’île de Crète ; et t’y voilà maintenant ! Trop séduisant Hermès, as-tu trouvé la bien aimée ? » Aussitôt l’étoile du Léthé ne fit pas attendre Sa réponse fleurie, et s’informa ainsi : - Toi, serpent aux lèvres flatteuses, sûrement inspiré par le ciel ! Toi, guirlande de beauté, aux yeux mélancoliques, Prouve que tu détiens toute la félicité que tu peux t’imaginer. Apprends-moi seulement où ma nymphe s’est enfuie, Où elle respire ! » — Astre brillant, tu as bien parlé. Reprit le serpent, mais lie-toi par un serment, aimable Dieu ! » — Je jure, dit Hermès, par mon caducée, Et par tes yeux, et par ta couronne étoilée ! » Légères volèrent ses chaleureuses paroles lancées parmi les fleurs. Alors de nouveau se fit entendre la voix enchanteresse. — Cœur trop sensible ! ta nymphe perdue Libre comme l’air, invisible, rôde A travers ces déserts sans ronces ; ses radieuses journées, Elle les goûte sans être vue ; elle n’est pas vue lorsque ses pieds agiles Laissent des traces sur le gazon et les fleurs odorantes ; Des pampres chargés et des vertes ramures inclinées Elle cueille les fruits sans être vue, elle se baigne sans être vue : C’est par mon pouvoir que sa beauté est voilée Pour demeurer hors d’affront, hors d’atteinte Des regards d’amour jetés par les yeux peu dignes d’amour Des Satyres, des Faunes, et des soupirs du chassieux Silène. Son immortalité se consumait dans la répulsion Que lui inspiraient tous ces adorateurs, et elle se plaignait tant Que je pris pitié d’elle, lui recommandai de tremper Ses cheveux dans des liqueurs magiques, qui conserveraient L’invisibilité à ses charmes et lui permettraient De folâtrer à sa fantaisie, en liberté. Tu vas la contempler, Hermès, toi seul, Si tu veux, ainsi que tu l’as juré, obtenir de moi cette faveur >> . Une fois encore, le Dieu séduit, renouvela Son serment qui résonna à travers les oreilles du serpent, Brûlant, frémissant, pieux, implorateur. Ravie, elle releva sa tête Circéenne, Se colora de l’incarnat de la vie, et balbutia hâtivement : — J’étais une femme ; qu’une fois de plus je prenne La forme d’une femme aussi attrayante qu’autrefois. J’aime un jeune Corinthien. O Félicité ! Rends-moi mon corps de femme, et transporte-moi où il est. Courbe-toi, Hermès, laisse-moi souffler sur ton front Et tu verras ta nymphe aimée à l’instant même ». Le Dieu se pencha confiant sur ses ailes à demi repliées, Elle souffla sur ses yeux ; aussitôt apparut devant eux La nymphe séquestrée, souriante sur la pelouse. Ce n’était pas un rêve, ou autant dire que c’en était un ; Les rêves des Dieux sont des réalités : paisiblement ils jouissent De leurs plaisirs en un long rêve immortel. Un moment plana sur eux, d’ardeur, de rougeur, pendant lequel il sembla Emerveillé par la beauté de la nymphe sylvestre, tant il était enflammé ; Puis se posant sur la verdure sans y laisser d’empreinte, il se tourna Vers le serpent pâmé, et d’un bras alangui, Délicatement, il mit à l’épreuve le charme du flexible Caducée. Après quoi, sur la nymphe il inclina ses yeux Pleins de larmes d’adoration et de caresse. Il fit un pas vers elle ; mais, telle une lune à son déclin, Elle disparut petit à petit devant lui, s’affaissant ; et sans pouvoir retenir Ses sanglots angoissées, elle se repliait comme une fleur Qui rentre en elle-même à l’heure du crépuscule : Cependant, le Dieu protégeant sa main frissonnante, Elle sentit sa chaleur, ses paupières se rouvrirent caressantes. Et comme les fleurs nouvelles au bruissement matinal des abeilles, Elle s’épanouit, et rendit son parfum à la brise. Dans la profondeur des vertes frondaisons ils volèrent Et jamais ne se refroidirent ainsi que font les amoureux mortels.

Laissée à elle-même la forme serpentine commença A se transformer ; son sang de sylphide follement circula, Sa bouche écuma, et l’herbe ainsi humectée Fut flétrie par cette rosée si enivrante et si virulente ; Ses yeux, rendus fixes par la douleur et une morne angoisse Brûlants, vitreux, hagards, avec les cils des paupières collés, Dardaient du phosphore et d’acérées étincelles, sans qu’une larme les rafraîchît. Les tons de sa peau s’incendièrent le long de son corps ; Elle se tordit, convulsée en des souffrances écarlates : Le jaune soufre foncé remplaça La couleur plus tendre de la lune qui ornait son corps gracieux, Et, — telle la lave dévastant une prairie, — Ternit ses écailles d’argent et ses tresses d’or, Obscurcit ses taches fauves, ses stries et ses rayures, Eclipsa ses croissants, éteignit ses étoiles ; Si bien qu’en quelques secondes elle fut dépouillée De tous ses saphirs, ses émeraudes, ses améthystes, Et de ses rubis argentés : toutes ces parures lui furent enlevées, Il ne lui resta que la souffrance et la hideur. Sa couronne gardait encore une lueur ; celle-ci évanouie, sa forme aussi Se fondit et disparut soudainement. Alors, dans l’air, sa voix nouvelle résonnant avec tendresse. Cria « Lycius ! charmant Lycius I » Suspendues Dans les brumes diaphanes enveloppant les antiques montagnes Ces paroles s’évaporèrent : les forêts de Crète ne les entendirent jamais plus.

Où s’envola Lamia, devenue une dame resplendissante, Une beauté de haute lignée, jeune et élégante ? Elle s’envola dans cette vallée que traverse Tout voyageur qui va des rivages de Cenchrée à Corinthe ; Là, elle se reposa au pied du ces vastes collines D’où s’écoulent parmi les rochers, les ruisseaux de Pérée, Puis au pied de cette autre cime dont les pentes stériles S’étendent, voilées de brouillards et de nuées orageuses, Dans la direction du Sud-Ouest jusqu’à Cléone. Ici elle s’arrêta, A la distance environ d’un vol d’oiseau novice, près d’un bois Hospitalier, sur la verdoyante déclivité d’un sentier moussu. Au bord d’un étang limpide ; alors elle se sentit émue De se voir échappée à de si cruelles infortunes, Tandis que sa robe flottait parmi les narcisses.

Oui, heureux Lycius ! car c’était une fille plus belle Qu’aucune autre qui tordît jamais sa natte, Ou soupirât, ou rosît, ou sur une prairie aux fleurs printanières, Déployât, pour chanter, son manteau vert : Un vierge aux lèvres pures, et cependant, dans la science De l’amour, très instruite jusqu’au fond de son cœur rouge *: Ayant à peine une heure d’existence, et cependant assez rouée

  • C’est-à-dire ardent ; exemple d’un cas dans lequel le poète cède le pas au peintre. Pour garantir le bonheur contre les chagrins toujours proches,

Faire la part des moments d’humeur, éloigner Les points de contact, rapidement échanger Une intrigue contre un chaos plausible, et séparer Ses atonies les plus ambigus avec un art sûr ; Comme si elle avait, à l’école de Cupidon, passé, Charmant étudiant, de délicieuses journées sans être jamais punie, Et conservé sa fraîcheur en un paresseux alanguissement.

Pourquoi cette gracieuse créature se décida si paisiblement, A s’attarder le long de la route, nous allons le voir ; Mais d’abord il convient de dire comment elle pouvait méditer Et rêver, alors qu’emprisonnée dans sa l’orme de serpent Elle embrassait tout, l’étrange et le magnifique : Comment, toujours, où elle voulait, son esprit volait ; Soit dans l’Elysée éthéré, soit dans le fond Des vagues aux crêtes élevées, là où les belles Néréides Pénètrent dans le berceau de Thétis en gravissant des marches en perles, Soit où le Dieu Bacchus vide sa divine coupe Etendu nonchalamment sous un pin résineux ; Soit dans les jardins du palais de Pluton Là où les colonnes de Vulcain* brillent alignées à perte de vue. Et parfois dans les cités elle transportait Son rève pour se mêler aux fêtes et aux révoltes ; Une fois, tandis qu’en rêve elle était parmi les mortels, Elle aperçut le jeune Corinthien Lycius Conduisant un char le premier, dans une course disputée. Tel un jeune Jupiter calme, la figure sereine ; Et défaillant, elle tomba amoureuse de lui. Maintenant à l’heure des phalènes et du clair obscur, Il reprendrait cette route, elle le savait bien, Pour revenir du rivage à Corinthe ; car fraîchement soufflait La douce brise de l’Est, et sa galère en ce moment Heurtait de sa proue d’airain les quais en pierre, Arrivant de l’île d’Egine, dans le port de Cenchrée Récemment mouillée ; là, il avait passé quelque temps Pour sacrifier à Jupiter dont le temple en cette île Laisse entrer par ses hautes portes les victimes et le précieux encens. Jupiter écouta ses vœux et exauça son désir. En effet, par un caprice du hasard il se tint à l’écart De ses compagnons et marcha à l’aventure. Peut-être lassé de leur bavardage Corinthien ; Il franchissait les collines désertes

  • En anglais : Mulciber. Sans penser à rien d’abord, mais avant qu’apparût l’étoile du soir

Sa fantaisie errait où la raison s’égare, Dans le calme crépuscule des ombres Platoniciennes. Lamia le vit approcher, près, plus près, Passant tout contre elle, dans une noire indifférence, Ses silencieuses sandales foulaient la mousse verte. Si proche de lui, et cependant si invisible, Elle demeurait immobile : il passa, absorbé dans les mystères, L’esprit aussi fermé que son manteau ; elle, des yeux, Suivait ses pas, et tournant vers lui sa blanche nuque De reine, elle s’écria : — Ah, séduisant Lycius ! Veux-tu donc m’abandonner seule sur ces collines ? Lycius, regarde derrière toi et montre quelque pitié. » Il fit, ne témoignant ni froid étonnement, ni peur, Mais comme un Orphée reconnaissant une Eurydice : Car si mélodieux étaient les mots qu’elle chanta Qu’il lui sembla l’avoir aimée tout un été ; Et bientôt ses yeux avaient bu sa beauté, Ne laissant aucune goutte dans l’enivrante coupe ; Et toujours la coupe était pleine — mais lui, craignant Qu’elle ne s’évanouît avant que ses lèvres n’eussent exprimé L’adoration due, commença ainsi à l’adorer, tandis que Modestement elle baissait les yeux, devinant que l’emprise était sûre : — Te laisser seule ! Regarder derrière moi ! O, Déesse, vois Si mes yeux pourront jamais se détourner de toi ! Par pitié ! ne mens pas à ce triste cœur — Car si tu disparaissais, je mourrais. Reste ! quoique Naïade des rivières, reste ! A tes désirs lointains, tes cours d’eau obéiront ; Reste ! quoique les luxuriantes forêts soient ton domaine, Sans toi elles peuvent s’abreuver de la pluie matinale : Quoique tu sois une Pléiade descendue des cieux, aucune de tes Harmonieuses sœurs ne maintiendra-t-elle en accord Tes sphères, et comme ta mandataire ne jettera-t-elle une lueur argentée ? Si délicieusement ont frappé mes oreilles ravies Tes promptes paroles de bienvenue, que si tu t’évanouissais Ton souvenir me réduirait à l’état d’ombre ; Par pitié, ne te fonds pas dans l’espace !» — Si je restais, » Dit Lamia, « ici, sur cette terre de boue, Si je daignais fouler ces fleurs trop rudes pour mes pieds, Que pourrais-tu dire et faire qui me captivât suffisamment Pour amoindrir le souvenir enchanteur de mon paradis ? Tu ne peux me demander de vagabonder ici avec toi A travers ces collines et ces vallées où il n’y a pas de joie, — Privée d’immortalité et de félicité ! Tu es un savant, Lycius, et dois savoir Que les esprits supérieurs ne peuvent respirer ici-bas Dans l’atmosphère humaine et y vivre. Hélas ! pauvre enfant, Quel parfum d’air plus pur as-tu pour charmer Mon essence ? Quels palais plus superbes Dans lesquels tous mes nombreux sens puissent se plaire, Et par de mystérieux sortilèges assouvir mes insatiables soifs ? Cela ne peut être. Adieu. » Ceci dit, elle se cambra Sur la pointe des pieds, ses bras blancs déployés. Lui, frémissant de perdre L’amoureuse promesse de sa solitaire lamentation, Défaillait, balbutiant des mots passionnés, pâle, angoissé. La cruelle, sans montrer aucune Tristesse pour la douleur de son tendre favori, Mais plutôt, si ses yeux pouvaient briller davantage. Avec des yeux plus brillants et une exquise lenteur, Joignit ses lèvres aux siennes et lui rendit La vie qu’elle avait enserrée dans ses mailles ; Et comme il s’éveillait d’une extase pour entrer Dans une autre, elle commença à chanter, Heureuse en beauté, en vie, en amour, en toutes choses. Une Cantilène d’amour trop suave pour les lis terrestres, Tandis que, tel un souffle retenu, les étoiles éteignirent leurs feux scintillants. Alors elle chuchota d’un ton tremblant semblable à celui Que prennent ceux, qui réunis en lieu sûr, se rencontrant seuls Pour la première fois, après de nombreux jours de tourments, Usent d’autre langage que celui des yeux ; elle le suppliait de relever Sa tête découragée, et de délivrer son âme du doute, Car elle était une femme, sans autre Plus subtil fluide dans les veines Que du sang palpitant ; et les mêmes affres Habitaient son fragile cœur à elle, et le sien. Ensuite elle s’étonnait qu’il n’eut pas remarqué Depuis longtemps sa figure à Corinthe, où dit-elle., Elle demeurait dans une demi retraite, et où elle avait passé Des jours aussi fortunés que peut en procurer la monnaie d’or Sans l’aide de l’amour ; heureuse cependant Jusqu’au moment où elle le vit, lorsqu’une fois elle le coudoya. Il était appuyé songeur contre une colonne Sous le porche du temple de Vénus, au milieu d’un amas de corbeilles D’herbes et de fleurs amoureuses fraîchement cueillies Tard dans cette soirée ; car c’était la nuit qui précédait La fête d’Adonis ; après, elle ne le revit plus, Mais pleura seule ces jours-là : pourquoi, eu effet, l’adorerait-elle ? Lycius se réveillait de la mort pour tomber dans l’émerveillement De la voir encore, et de l’entendre canter de si douces chansons. Puis à l’émerveillement succéda la joie D’entendre si bien chuchoter sa sagesse de femme ; Et chaque mot qu’elle prononçait lui faisait ressentir Une joie sans mélange et un plaisir intense. Que les poètes dans leur folie disent tout ce qui leur plait Sur les charmes des Fées, des Péris, des Déesses, Aucune n’est un tel régal, parmi elles toutes, Qu’elles hantent cavernes, lacs ou chutes d’eaux, Qu’une femme réelle, qu’elle sorte Des cailloux de Pyrrha ou de la semence du vieil Adam. Ainsi la gracieuse Lamia jugea, et eut raison de juger Que Lycius ne pourrait pas aimer tant qu’il serait à demi intimidé, De sorte qu’elle rejeta au loin sa divinité, et gagna son cœur Plus agréablement en jouant son rôle de femme, Sans plus de pudeur que n’en comportait sa beauté Qui, même dans le spasme, en sauvegardait une part suffisante. Lycius fit à tout d’éloquentes répliques, Mariant chaque mol d’un soupir jumeau ; Enfin, désignant Corinthe, elle demanda à son amant Si elle était trop éloignée, cette nuit, pour ses pieds délicats. Le chemin fut court ; Lamia dans son impatience Réduisit, par un sortilège, les trois lieues A quelques enjambées, sans être soupçonnée Par Lycius aveuglé, tant elle le subjuguait. Ils franchirent les portes de la ville, il ne sut pas comment, Sans bruit, et jamais il ne s’inquiéta de la savoir.

Comme des hommes parlant en rêve, tous les Corinthiens, A travers leurs palais impériaux, Toutes leurs rues populeuses et leurs temples de débauche, Murmuraient, telle une tempête se préparant à distance, Sous la nuit étendue au-dessus de leurs tours. Hommes, femmes, riches et pauvres, dans les heures fraîches, Traînaient leurs sandales sur les dallages blancs, Seuls ou par groupes ; pendant que mainte lumière Brillait çà et là, éclairant de somptueuses fêtes, Et projetait des ombres mouvantes sur les murs, Où les trouvait amassés dans l’ombre des corniches Sous la porte cintrée d’un temple ou une sombre colonnade. Se couvrant la face, par crainte d’amis qui le reconnaîtraient, Il pressait nerveusement ses doigts, quand quelqu’un les frôla Avec une barbe grise bouclée, les yeux investigateurs, le crâne chauve et lisse, Marchant à petits pas, drapé dans une robe du philosophe : Lycius, en le croisant et en passant, resserra plus étroitement Son manteau, paraissant dans sa hâte avoir des ailes. Tandis que Lamia affolée tremblait : — Ah, dit-il, Pourquoi, mon amour, tressaillir si peureusement ? Pourquoi ta tendre main se fond-t-elle en moiteur ? — Je suis épuisée, répondit la belle Lamia, dis-moi qui Est ce vieillard ? Je ne puis me rappeler Ses traits ; Lycius I pourquoi vous êtes vous dissimulé Devant son vif regard ? » Lycius répliqua : — C’est Apollnius le sage, mon fidèle guide Et mon bon précepteur ; mais ce soir il semble Le spectre de la folie qui hante mes doux rêves. »

Pendant qu’il parlait ainsi, ils atteignirent Un porche à piliers avec une porte à haut vantail, Où pendait une lampe d’argent dont la lueur phosphorescente Se reflétait en bas sur les marches luisantes, Atténuée comme une étoile dans l’eau ; car si neuve Et si nette était la nuance du marbre, POEMES 307

Si pures comme un liquide transparent, à travers un cristal poli Couraient les veines foncées, que nul si ce n’est un pied divin Ne pouvait les avoir foulées. Des bruits Eoliens Résonnaient à travers le gond, à l'instant où la large baie De la porte ouverte découvrait un lieu que n’avait fréquenté Depuis longtemps, aucun autre qu’eux deux, Et quelques eunuques Persans, qui la même année Avaient été vus sur les marchés : personne ne savait où Ils pouvaient habiter ; les plus curieux Etaient déjoués, qui épiaient pour les dépister jusqu'à leur demeure : Et cependant, les vers au vol rapide devront raconter Par égard pour la vérité, quels malheurs les frapperont dans la suite, Cela chagrinerait plus d’un cœur de les laisser ainsi Ignorés du monde affairé de gens plus sceptiques.

IIème PARTIE L’amour dans une chaumière, avec de l’eau et une croûte de pain Est — Amour, pardonne-nous ! — cendres, escarbilles, poussière : L’amour dans un palais est peut-être à la longue Un supplice plus affreux qu’un déjeuner d’ermite : Ceci est un conte nébuleux du pays des fées Difficile à comprendre pour les non élus. Si Lycius avait vécu pour transmettre son histoire Il aurait pu donner à la morale un nouveau froncement de sourcil Ou l’étrangler tout à fait : mais trop court fut leur bonheur Pour nourrir la défiance et la haine qui fait siffler la douce voix. De plus, là, nuitamment, jetant un regard de haine, L’Amour, devenu jaloux d’un couple aussi uni, Déploya, puis fit bruire ses ailes en un terrible grondement Au-dessus du linteau de la porte de la chambre, Tandis qu’en dessous filtrait un rayon sur le plancher.

Toutes ces circonstances amenèrent la catastrophe : côte à côte Comme sur un trône, le soir, ils étaient Couchés, abrités par un lambrequin Dont l’étoile aérienne, tissée de fil d’or, Flottait à travers la salle, et laissait apparaître Sans voile le ciel d’été, bleu et clair, Entre deux fûts de marbre : — ils reposaient là Où la lassitude leur avait procuré le doux sommeil, les paupières closes.

Sauf un mince interstice que l’amour conservait entr’ouvert Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/313 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/314 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/315 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/316 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/317 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/318 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/319 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/320 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/321 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/322 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/323 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/324 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/325 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/326

HYPÉRION[28]

fragment
LIVRE PREMIER

Tout au fond de la tristesse d’une obscure vallée[29],
Dans une retraite éloignée de la brise vivifiante du matin,
Loin de l’ardent midi et de l’étoile solitaire du soir,
Était assis Saturne aux cheveux gris, immobile comme un roc,
Aussi muet que le silence planant autour de son repaire ;
Forêts sur forêts s’inclinaient autour de sa tête
Comme nuées sur nuées. Aucun souffle dans l’air,
Pas même autant de vie qu’il n’en faut un jour d’été,

Pour faire envoler de l’herbe effilée la graine la plus légère ;
Où la feuille morte tombait, là elle demeurait.
Un ruisseau coulait à côté sans voix, dont le susurrement était encore assourdi
Par respect pour la divinité déchue
Qui projetait une ombre sur lui : une Naïade parmi ses roseaux
Pressait son doigt humide appuyé sur ses lèvres.

Le long du sable de la rive, de larges empreintes étaient marquées,
Aussi loin que les pieds du dieu avaient marché,
Puis s’étaient fixés là. Sur le sol détrempé
Sa main droite ridée reposait inerte, nonchalante, morte.
Privée de son sceptre ; et ses yeux de souverain détrôné étaient clos ;
Tandis que sa tête penchée semblait écouter la terre
Son antique mère, attendant d’elle quelque consolation encore.
 
Il semblait qu’aucune force ne pût le faire mouvoir de sa place ;
Cependant vint là quelqu’un, qui d’une main familière
Toucha ses vastes épaules, après s’être courbé très bas
Avec déférence, quoique ce fut pour quelqu’un qui ne la connaissait plus.
C’était une déesse du monde à son enfance ;

Auprès d’elle la stature de l’énorme Amazone
Aurait paru de la taille d’un pygmée : elle eût saisi
Achille par la chevelure et lui eût ployé le cou,
Ou, d’un doigt, eût arrêté la roue d’Ixion.
Sa face était grande comme celle du Sphinx de Memphis,
Hissée sur quelque piédestal dans la cour d’un palais,
Lorsque les sages étudiaient l’Egypte pour s’instruire.
Mais, oh ! comme cette figure différait du marbre !
Quelle beauté ! si la tristesse n’avait pas rendu
La tristesse plus belle que la Beauté elle-même !
II y avait dans son regard une crainte aux aguets,
Comme si le malheur venait seulement de la frapper ;
Comme si les nuages, avant-gardes des jours néfastes.
Avaient épuisé leurs maléfices et les arrière-gardes acharnées
Allaient amasser péniblement leurs provisions de tonnerres.
D'une main elle pressait le point douloureux
Où bat le cœur humain, comme si juste là
Quoique immortelle, elle ressentait une cruelle souffrance :
L’autre main sur le cou penché de Saturne
Etait appuyée, et au niveau de son oreille
Tendant ses lèvres ouvertes, elle proféra quelques mots
D'un ton solennel, avec la sonorité profonde de l’orgue :
Quelques mots désespérés qui dans notre faible langue
Se traduiraient à peu près en ces termes — O combien frêles

En comparaison de la puissante voix des Dieux primitifs ! —
« Saturne, relève la tète ! Cependant pourquoi, pauvre
vieux Roi ?
Car je n’ai pas de consolation pour toi, non, je n’en ai pas :
Je ne peux pas dire : Oh pourquoi dors-tu ?
Puisque le ciel s’est séparé de toi, et que la terre
Ne te reconnait plus, dans cette affliction, pour un Dieu :
L'Océan, aussi, avec son bruit solennel,
A rejeté ton sceptre, et toute l’atmosphère
Est vide de ta majesté surannée.
Ta foudre, sachant qui commande maintenant,
Gronde contrainte au-dessus de notre demeure en ruine,
Et ton éclair éblouissant entre des mains inexpérimentées
Dévaste et brûle notre domaine autrefois paisible.
O douloureuse époque ! minutes longues comme des
années !
Tout, pendant que vous passez, accroît la monstrueuse
vérité,
Et comprime tellement nos horribles angoisses
Que l’incrédulité n’a plus de champ pour respirer.
Saturne, continue à dormir — Oh! pourquoi, étourdiment
ai-je ainsi
Violé ton sommeil solitaire ?
Pourquoi ai-je rouvert tes yeux mélancoliques ?
Saturne, continue à dormir ! tandis qu'à tes pieds je pleure ! »


De même que, dans l’extase d’une nuit d’été,
Ces sénateurs des bois puissants dans leur verte parure,
Les chênes élevés, aux branches enchantées par l’ardeur
des étoiles,
Rêvent, et rêvent ainsi toute la nuit sans autre frémissement
Que celui de la brise qui s’enfle graduellement dans la
solitude,
Domine le silence, puis s’évanouit,
Comme une marée montante qui n’aurait qu’une vague ;
De même ces paroles retentirent, puis expirèrent ; un
instant, en larmes,
Elle toucha la terre de son front hautain et loyal,
De façon que sa chevelure tombante pût étaler un tapis
Soyeux et merveilleux pour les pieds de Saturne.
La lune, en une lente gravitation, avait versé
Ses lueurs argentées quatre heures à travers la nuit,
Et toujours le groupe était demeuré immobile
Telle une sculpture naturelle dans la crypte d’une cathédrale :
Le Dieu glacé reposant toujours sur la terre,
Et la triste Déesse pleurant à ses pieds ;
Jusqu’à ce qu’enfin le vieux Saturne leva
Ses yeux flétris, et vit son royaume détruit,
L'aspect sombre et morne du lieu,
Et cette belle Déesse agenouillée ; alors il parla.
Comme avec une langue paralysée, tandis que sa barbe
Hérissée s’agitait d’un tremblement maladif :
« O tendre épouse du brillant Hypérion,

Théa, je te devine plutôt que je ne vois ta face ;
Lève les yeux pour que j’y lise notre condamnation :
Lève les yeux et dis-moi si cette forme fragile
Est bien celle de Saturne ; dis-moi si tu reconnais
La voix de Saturne ; dis-moi si ce front ridé,
Nu et dépouillé de son haut diadème
Ressemble bien à celui de Saturne ? Qui eut la puissance
De me plonger en cette détresse ? d’où vint cette force ?
Comment fut-elle préparée pour éclater tout-à-coup
Pendant que le Destin semblait emprisonné dans ma nerveuse étreinte ?
Mais c’est ainsi ; me voilà anéanti,
Rejeté dans l’ombre, n’exerçant plus aucun pouvoir divin
Ni aucune influence favorable sur les pâles planètes,
Ni de contrôle sur les vents et sur les mers,
Ni d’action bienfaisante sur les moissons des hommes,
Et privé de faire tout ce qu’une Déité suprême
Accomplit pour soulager la tendresse de son cœur. Je suis chassé
De ma propre poitrine ; j’ai abandonné
Ma forte identité, mon moi véritable,
Quelque part entre le trône et le lieu où je suis assis,
Là à cet endroit de la terre. Cherche, Théa, cherche !
Ouvre tes yeux immortels, qu’ils embrassent
Tous les espaces : l'espace étoilé et celui qui est sans lumière,

L’espace qui contient l'air vivifiant et celui qui en est dépourvu ;
Les espaces de feu et tous les gouffres de l’enfer.
Cherche, Théa, Cherche ! et dis-moi si tu discernes
Quelque forme ou quelque ombre, arrivant
Impétueusement, avec des ailes ou sur un char, pour reprendre possession
Du ciel perdu naguère : cela doit être, — c’est
A maturité[30] — Saturne doit être Roi.
Oui, il faut qu’il ait une victoire resplendissante comme l’or,
Il faut qu’il y ait des Dieux renversés et des éclats de trompette
Dans un calme triomphe, et des hymnes de fête
Sur les nuages dorés de l'Olympe,
Des voix sereines qui proclament la victoire, et des cordes d’argent
Qui résonnent dans de creuses écailles ; et il y aura
De belles choses renouvelées, pour l’étonnement
Des enfants du ciel. C’est moi qui ordonnerai ;
Théa ! Théa ! Théa ! Où est Saturne ? »

Dans son délire, il se remit sur pied,
Et ses mains s’agitaient dans l’air au-dessus de sa tête,
Ses boucles druidiques[31] étaient secouées et trempées de sueur,

Ses yeux reflétaient la fièvre, sa voix s'éteignit.
Toujours debout, il n’entendait pas les profonds sanglots de Théa ;
Après un intervalle, il recommença à jeter
Ces exclamations : « Ne puis-je pas créer ?
Ne puis-je pas former ? Ne puis-je pas façonner subitement
Un autre monde, un autre univers
Pour écraser et réduire en poussière celui-ci ?
Où y a-t-il un autre chaos ? Où ? » Ce mot
Retentit jusque dans l’Olympe et fit frémir
Les trois rebelles[32] ? Théa avait tressailli,
Et dans son attitude perçait une sorte d’espoir,
A mesure que ses phrases se précipitaient, pourtant pleines de respect :

« Ceci mène à notre demeure détruite : viens vers nos amis,
O Saturne ! viens, et donne leur du courage ;
Je connais leur retraite, je l’ai quittée pour te trouver ici. »
Elle n’en dit pas plus long ; puis le suppliant du regard, elle marcha
A reculons à travers l'obscurité pendant un instant.
Il suivit, et elle se retourna pour le guider
A travers les branches vermoulues, qui cédaient comme la brume

Que traverse l’aigle lorsqu’il s’élance au-dessus de son nid.

Pendant ce temps, dans d’autres royaumes de nombreuses larmes étaient répandues,
Une affliction semblable à celle-ci, une souffrance semblable
Trop profonde pour être exprimée par la voix ou la plume d’un mortel :
Les farouches Titans, soit dans leurs cachettes, soit dans les prisons,
Gémissaient une fois de plus sur leur vieille fidélité,
Et, dans une douloureuse angoisse écoutaient la voix de Saturne.
Cependant, de toute cette lignée de géants, un seul conservait encore
Sa souveraineté, son autorité et sa majesté ;
Hypérion, resplendissant au milieu de son orbe de feu
Etait encore sur son trône, respirait encore l’encens, l’envoyant
De l’homme jusqu'au Dieu du soleil ; inquiet cependant :
Car de même, que parmi nous, humains, les tristes présages
Effraient et épouvantent, lui, de même frissonnait —
Non à cause du hurlement d’un chien, ou du nid délesté de l’oiseau de nuit,
Ou de la visite familière de quelqu'un
Au premier tintement de son glas funèbre,

Ou des prophéties de la lampe à minuit ;
Mais des horreurs proportionnées à ses nerfs de géant
Le torturaient souvent. Son rutilant palais
Bastionné de pyramides d’un or étincelant,
Et que touchait l’ombre des obélisques de bronze,
Lançait des lueurs rouge sang à travers ses mille cours,
Ses voûtes, ses dômes, et ses galeries embrasées ;
Et toutes ces tentures tissées avec les nuages de l’Aurore
Rougeoyaient furieusement : tandis que parfois des ailes d’aigles
Que n’avaient jamais vus ni les dieux ni les hommes étonnés :
L’assombrissaient ; et des hennissements de chevaux étaient entendus.
Que n’avaient jamais entendus ni les Dieux ni les hommes étonnés.
De plus lorsqu'il voulait humer les tourbillons aromatisés
De l’encens, s’envolant dans l'éther du haut de la colline sacrée,
Au lieu d’odeurs agréables, son énorme palais ne percevait
Que le goût empoisonné du cuivre ou d’un métal corrompu :
De même, lorsque réfugié dans le sommeil à l'Occident,
Après le plein achèvement d’une belle journée, —
Pour gagner son divin repos sur une couche céleste
Et sommeiller dans les bras de la mélodie,

II dépensait les heures plaisantes du délassement
A passer de salles en salles en colossales enjambées ;
Tandis qu’au loin dans chaque nef latérale et dans les chambres profondes,
Ses favoris ailés se tenaient en groupes serrés
Attentifs et remplis de crainte, tels des gens inquiets
Qui se rassemblent en troupes terrifiées, par les vastes plaines,
Lorsque les tremblements de terre ébranlent leurs remparts et leurs tours.
En ce moment même, pendant que Saturne, sorti de sa glaciale léthargie.
Marchait sur les traces de Théa à travers les bois,
Hypérion laissant le crépuscule derrière lui
Redescendait sur le seuil de l’Ouest.
Alors, ainsi que d’habitude, la porte du palais s’ouvrit
Au milieu du silence le plus absolu, où seuls les solennels tubas,
Dans lesquels soufllaient gravement les zéphyrs, exhalèrent de suaves
Et ailées sonorités, des mélodies au rythme lent :
Et semblable à une rose, pour la couleur vermeille et la forme,
Pour la finesse du parfum, et la fraîcheur qu’elle montrait,
Cette entrée conduisant à une sévère magnificence
Demeura largement ouverte pour que le Dieu y pénétrât.

Il entra, mais il entra plein de courroux ;
Sa robe de flammes traînant loin derrière ses talons
Faisait entendre un sifflement, comme d’un feu terrestre,
Qui effarouchait les douces heures éthérées,
Et faisait trembler les ailes des colombes. En avant il flamboyait
Majestueusement de nef en nef, de voûte en voûte,
A travers le scintillement des salles odorantes et enguirlandées
Et les longues arcades pavées de diamants éblouissants,
Jusqu'à ce qu’il gagnât la grande coupole principale ;
Là s’arrêtant, debout, farouche, il frappa du pied,
Et depuis les profondeurs des fondations jusqu'au faîte des tours
Il ébranla sa demeure d’or massif ; puis avant
Que le roulement du tonnerre eût cessé dans les cintres,
Sa voix retentit, en dépit de la retenue que se doit un dieu,
Pour clamer : « O rêves du jour et de la nuit !
O formes monstrueuses ! O faces de douleur !
O spectres s’agitant dans une froide, froide obscurité !
O fantômes aux longues oreilles, hôtes des étangs aux herbes sombres !
Pourquoi vous ai-je connus ? pourquoi vous ai-je vus ? pourquoi
Mon éternelle essence est-elle ainsi harcelée
Par la vue et le spectacle de ces nouvelles horreurs ?
Saturne est vaincu, dois-je aussi l’être ?

Dois-je quitter cet asile de mon repos,
Ce berceau de ma gloire, ce doux séjour,
Cette paisible abondance de lumière bienheureuse,
Ces pavillons de cristal, ces temples purifiés,
Qui forment mon radieux empire ? Tout est
Déserté, abandonné, tout ce qui fut ma retraite.
Eclat, splendeur, symétrie ! Où êtes-vous ?
Je ne distingue que ténèbres, mort et ténèbres.
Même ici, au centre de mon refuge,
Les visions spectrales viennent me tyranniser,
Pour insulter, aveugler, étouffer mon faste.
Tomber ! — Non, par Tellus et sa parure d’ondes salées !
Par delà les frontières de flamme qui bornent mes royaumes
J’avancerai et de ma redoutable droite
Je terrifierai cet enfant maître du tonnerre, ce Jupiter rebelle,
Et je demanderai au vieux Saturne de reprendre possession de son trône. »
Il dit, puis se tut, tandis qu’une menace plus formidable
Luttait pour sortir de sa gorge, sans y parvenir ;
Ainsi, lorsque les hommes sont en foule dans les théâtres,
Le brouhaha augmente plus ils crient : « Hush »
De même aux paroles d’Hypérion, les livides fantômes
S’enfuirent, trois fois horribles et glacés :
Et du lieu, uni comme un miroir, où il parlait
S’éleva un brouillard, comme d’un lac couvert d’écume.

 
Alors, à travers tout son corps, une agonie
Se glissa peu à peu, des pieds jusqu'à sa couronne,
Avec la souplesse d’un serpent puissant et musculeux
Rampant lentement, la tête et le cou convulsés
Par suite d’un trop violent effort. Revenu à lui, il vola
Vers les confins de l’Orient, et pendant six heures brumeuses
Avant que l'aube, à l’heure habituelle, rougît l’horizon,
Il projeta son souffle impétueux contre les portes du sommeil
Les dégagea des lourdes nuées, et les fit éclater tumultueusement
Tout à coup sur les flots gelés de l'Océan.
L’astre de feu, sur lequel il parcourait
Chaque jour de l’Est à l’Ouest les espaces du ciel,
Décrivait une circonférence dans un sombre rideau de nuages ;
Il n’était donc pas tout à fait voilé, ni éclipsé, ni caché,
Mais de temps en temps les sphères étincelantes,
Les cercles, et les arcs, et les vastes ceintures des colures,
Brillaient au travers et dessinaient sur ce manteau opaque
Des éclairs aux formes délicates, depuis les profondeurs du nadir
Jusqu'au zénith — hiéroglyphes antiques,
Que les sages et les astrologues aux yeux exercés
Alors habitant la terre, à l'aide de laborieux calculs

 
Déchiffraient grâce aux observations de nombreux siècles :
Ils sont perdus maintenant, excepté ceux que nous trouvons sur les énormes blocs
De pierre ou de marbre noir ; leur signification oubliée,
Leur sagesse, a depuis longtemps disparu. Deux ailes cet orbe
Possédait comme ornement, deux resplendissantes ailes en argent,
Toujours étendues à l’approche du Dieu.
Et maintenant, émergeant de l’obscurité, leurs plumes immenses
S’élevaient une à une, jusqu’à ce qu’elles fussent toutes déployées ;
Tandis que le globe éblouissant demeurait éclipsé,
Attendant l'ordre d’Hypérion.
Volontiers eût-il donné l’ordre, volontiers eût-il repris son trône
Et commandé au jour d’apparaître, si ce n’eût été que pour un changement[33].
Il n’en eut pas la force : Non, quoique Dieu des premiers âges,
Il ne devait pas troubler les saisons sacrées.
Donc les différentes périodes de l’aube
Restèrent dans leur première phase, juste comme il est dit ici.

Ces deux ailes d'argent s’éployèrent semblables à deux sœurs
Impatientes de faire voguer leur sphère ; les vastes portes
Furent ouvertes sur l’obscur domaine de la nuit ;
Et le Titan du soleil, exaspéré par ce nouveau désastre,
Inaccoutumé à plier, sous une dure contrainte plia
Son esprit à la tristesse du temps ;
Et le long d’une lugubre traînée de nuages
Sur les limites du jour et de la nuit
Il s’étendit, pleurant la défaillance de sa splendeur.
Comme il gisait ainsi prostré, les cieux avec leurs étoiles
Jetèrent sur lui des yeux pitoyables, et la voix
De Cœlus, du haut de l’espace universel,
Murmura tout bas ces solennelles paroles à son oreille :
« O le plus brillant de mes enfants chéris, né sur la terre,
Engendré dans le ciel, Fils des Mystères
Dont aucun n’a été révélé même aux puissances
Qui se concertèrent pour la création ; leurs joies,
Leurs douces palpitations et leurs célestes plaisirs ;
Moi, Cœlus, je m’en étonne : comment vinrent-ils et d’où ?
Et quelles sont d’après leurs fruits leurs formes
Distinctes et visibles ; symboles divins,
Manifestations de cette admirable vie
Eparses et indiscernables à travers l’éternel espace ?
C’est d’eux que tu fus créé à nouveau, o très brillant enfant !

C'est d’eux que la reçurent tes frères et les Déesses !
Il existe parmi vous une grave dissension, une révolte
Du fils contre son père. J’ai vu vaincu.
J’ai vu précipité de son trône mon premier né !
Vers moi ses bras étaient tendus, c’est moi que sa voix
Implora à travers le tonnerre qui menaçait sa tête !
J’étais livide et je me cachais la face dans les nuées.
Dois-tu, toi aussi, subir le même traitement ? j’en ai un vague pressentiment :
Car j’ai vu mes fils bien peu semblables à des dieux.
Divins vous avez été créés, et divins
Dans un grave maintien, majestueux, sereins,
Calmes, comme de hauts Dieux, vous avez vécu et gouverné :
Maintenant je remarque en vous crainte, espoir et colère,
Des actes de rage et de passion ; exactement comme
Je les vois dans le monde des mortels, vos sujets,
Chez ceux qui succombent. Voilà ma tristesse, o mon fils !
Lugubre signe de ruine, de soudaine épouvante et de défaite !
Cependant, toi, résiste ; car tu en es capable,
Car tu peux te mouvoir, étant un véritable Dieu ;
Tu peux opposer à chaque heure mauvaise
Ta présence éthérée : moi, je ne suis qu’une voix ;
Ma vie n’est que la vie des vents et des marées,
Pas plus que vents et marées je ne puis être un secours ;
Mais toi tu le peux. Mets-toi dans le van

De la circonstance ; oui, saisis la pointe de la flèche
Avant que la corde tendue ne résonne — Va vers la terre !
Là tu trouveras Saturne et ses douleurs.
Pendant ce temps je veillerai sur l'éclat du soleil
Et serai le gardien vigilant de tes saisons ».
Avant que ce chuchotement fut à moitié émis,
Hypérion se redressa, et sur les étoiles
Leva ses paupières recourbées, puis les tint grandes ouvertes
Jusqu’à ce que la voix s’éteignît ; et toujours il les tenait ouvertes :
Et toujours c’étaient les mêmes brillantes et patientes étoiles.
Alors inclinant lentement sa large poitrine,
Tel un plongeur dans les mers riches en perles,
En avant, il se baissa sur le rivage aérien,
Et s’enfonça, sans bruit dans la profonde nuit.

LIVRE II

En ce moment, au battement même des larges ailes du Temps
Hypérion glissa par les airs bruissants,
Et Saturne gagna avec Théa la triste place
Où Cybèle et les Titans meurtris se lamentaient.

C’était une caverne dans laquelle aucune lumière ne pouvait
En les éclairant insulter à leurs larmes ; où de leurs propres gémissements
Ils avaient la sensation sans les entendre, car le puissant rugissement
Des tonnantes cascades et des rauques torrents
Précipitait sans relâche une cataracte d’eau, on ne sait où.
Des rocs se projetant pêle-mêle sur des rocs, et des récifs qui semblaient
Chaque instant s’éveiller d’un songe,
Front contre front, dressaient leurs monstrueuses cornes ;
Ainsi, en des milliers de fantaisies démesurées,
Ils formaient un toit qui convenait à ce refuge de vaincus.
Comme trônes, ils avaient des cailloux rugueux,
Comme couches, des pierres raboteuses, et des arêtes d’ardoises
Dures comme du fer. Tous n’étaient pas réunis là.
Les uns étaient enchaînés dans la torture, d’autres étaient en fuite.
Cœcus, et Gygès et Briarée,
Typhon et Dolor et Porphyrion,
Ainsi que beaucoup d’autres, les plus acharnés dans l’assaut,
Etaient parqués dans des régions où l’on respire difficilement :

Emprisonnés dans un élément opaque, de façon à contraindre
Les dents serrées à rester toujours serrées, et tous leurs membres
Encerclés comme des faisceaux de métal, tenaillés et vissés ;
Sans autre mouvement que la palpitation de leurs grands cœurs
Haletants dans la douleur, horriblement convulsés
Par la fièvre de leur sang en ébullition et les secousses de leurs pouls.
Mnémosyne menait par le monde une course vagabonde ;
Séparée de son astre, Phœbé était la proie des hasards ;
Beaucoup d’autres erraient librement à l'aventure,
Mais la plupart trouvaient là un abri désolé.
De vagues images de vie, de ci de là
Gisaient, masses aux saillantes arêtes : tel un cercle morne
De pierres druidiques, sur une lande déserte
Lorsque la froide pluie commence à la tombée du jour
Dans le triste novembre, alors que leur sanctuaire voûté,
Le firmament lui-même, est obscurci par la nuit,
Chacun se tenait sur la réserve, aucun ne se signalait à son voisin
Par un mot, ou un regard, ou un geste désespéré.
Créus en était un ; sa pesante massue de fer
A côté de lui, et un débris de roc fracassé
Témoignait de sa rage, avant d’être abattu et caché.
Iäpetus un autre, étreignait

Le cou fangeux d’un serpent, dont la langue acérée
Pendait hors de la gorge ; les anneaux s’étaient déroulés
Dans la mort ; c’était pour le punir de n’avoir pu darder
Son poison dans les yeux de Jupiter vainqueur.
Contre lui, Cottus ; tout de son long étalé, le menton soulevé en avant,
Comme plongé dans la douleur, sans relâche sur le gravier
Il s’écorchait cruellement le crâne, la bouche ouverte
Et les yeux dilatés par cet horrible travail. Plus près de lui
Asia, née de la gigantesque montagne de Caf,
Qui coûta à sa mère Tellus des angoisses plus cruelles,
Quoiqu’elle fût femme, qu’aucun de ses fils.
Il y avait plus de pensée que de tristesse dans sa face ambrée,
Parce qu’elle prévoyait sa propre gloire ;
Et que dans sa vaste imagination se dressaient
Des temples à l’ombre des palmiers et de hauts sanctuaires rivaux,
Sur les rives de l’Oxus ou dans les îles sacrées du Gange.
De même que l’Espérance s’appuie sur son ancre,
De même s’appuyait-elle, moins belle, sur une défense
Enlevée au plus grand de ses éléphants.
Au-dessus d’elle, sur le flanc inhospitalier d’une roche,
Dressé sur son coude, le reste du corps étendu,
Etait abrité Encelade, autrefois pacifique et paisible
Comme un bœuf paissant en liberté dans les prairies ;

Maintenant tigre par la passion, lion par la pensée, furieux,
Il méditait, complotait ; pour le moment
Il lançait des montagnes, dans cette seconde lutte
Qui ne tarderait pas, et réduirait les jeunes Dieux terrorisés
A se cacher dans des corps d’animaux et d’oiseaux.
Non loin de là, Atlas ; et couché à ses côtés
Phorcus, le chef des Gorgones. Son proche voisin
Etait Océanus, et Thétys dans le sein de laquelle
Sanglotait Clymène les cheveux embroussaillés.
Au centre reposait Thémis, aux pieds
D’Ops, la reine invisible tant les nuages l'enveloppaient.
Aucune forme ne se précisait, pas plus que lorsque
La nuit épaisse confond les sommets des pins avec les nuées ;
Enfin beaucoup d’autres dont les noms ne peuvent être cités.
Car lorsque les ailes de la Muse sont déployées dans l'espace,
Qui arrêtera son vol ? Et elle doit chanter
Sur Saturne, et son guide qui a maintenant escaladé
Les pieds glissant dans l’humidité, surgissant des abîmes
Plus affreux encore. Au-dessus d’une sombre falaise
Leurs têtes apparurent et leur taille croissait
Jusqu’à ce qu’étant de niveau avec le sol, ils pûssent marcher à l'aise :
Alors Théa étendit au loin ses bras frémissants
Au-dessus des frontières de ce séjour de douleur,

Et furtivement fixa ses regards sur la figure de Saturne.
Elle y lut le plus cruel combat ; le Dieu souverain
Se débattant contre l’affaissement du chagrin,
De la rage, de la crainte, de l’anxiété, de la revanche,
Du remords, du dégoût, de l’espoir, et par-dessus tout du désespoir.
Contre ces détresses il luttait en vain ; puisque le Destin
Avait répandu sur sa tête l’huile mortelle,
Le poison dissolvant : de sorte que Théa
Effrayée, se tint coite, et le laissa pénétrer
Le premier, au milieu de la tribu déchue.

De même que, chez nous mortels, le cœur oppressé
Est plus harcelé encore et plus fiévreux,
Lorsqu’il approche de la maison de deuil
Où d’autres cœurs souffrent des mêmes affres ;
De même Saturne, comme il avançait au centre
Se sentit défaillir, et serait tombé au milieu de tous,
S’il n’avait rencontré les yeux d’Encelade,
Dont la grandeur d’âme, dont la vénération pour lui, tout d’un coup
Le frappèrent comme une inspiration ; et il s’écria —
« Titans, regardez voire Dieu. » A ces paroles, quelques uns gémirent ;
Quelques uns se dressèrent sur leurs pieds, d’autres aussi crièrent ;
Les uns pleuraient, les autres se lamentaient, tous se prosternaient avec respect ;
Alors Ops, relevant son voile aux plis noirs,

Découvrit ses joues pâles et son front blême,
Ses sourcils maigres et hérissés, et ses yeux caves.
Un grondement surgit parmi les pins qui ont poussé sous le vent glacé
Lorsque l’Hiver élève la voix ; un vacarme surgit
Parmi les immortels lorsqu’un Dieu fait du doigt un geste
Qui impose le silence, et exprime combien est chargée
Sa langue de tout le poids de pensées inexprimables :
La foudre, la musique et la majesté,
C’est un ronflement semblable à celui de pins qui ont poussé sous le vent glacé ;
Quand il cesse dans les montagnes de ce monde,
On n’entend aucun autre bruit ; mais lorsqu’il cessa ici
Parmi ces déchus, la voix de Saturne dans ce silence
S’enfla comme un orgue, qui recommence
A tonner, quand les autres harmonies, arrêtées net,
Laissent dans l’air, étouffées, leurs vibrations argentines.
Il éclata en ces termes « Ce n’est pas dans mon propre cœur brisé,
Qui est à lui-même son juge suprême et son enquêteur,
Que je peux trouver des raisons pour que vous soyiez ainsi :
Ce n’est pas dans les légendes du tout premier jour
Recueillies dans ce livre aux feuillets imprégnés de l’esprit antique,
Que l'étincelant Uranus de son doigt glorieux
Sauva des rivages ténébreux, lorsque les vagues

Même pendant les reflux le cachaient dans les sombres bas fonds ;
Vous savez que ce livre, je l’ai toujours pris
Comme un solide point d’appui : — Ah, malheureux !
Ni ici, ni en signe, en symbole, en présage
D’éléments, terre, eau, air et feu, —
En guerre, en paix, ou se querellant
Un contre un, contre deux, contre trois, ou chacun d’eux tous
En particulier contre les trois autres ;
Ainsi le feu lutte contre l’air dans un orage, les torrents de pluie
Noient l’un et l’autre, et les poussent contre la surface de la terre,
Où ils rencontrent le soufre, en sorte qu’une quadruple fureur
Bouleverse le pauvre univers ; — ce n'est pas dans ce conflit,
D’où je tire d'étranges leçons, en l’étudiant attentivement,
Que je peux trouver des raisons pour que vous en soyiez réduits là :
Non, rien ne peut expliquer, quelles que soient mes recherches.
Et mes investigations poursuivies sur le développement universel de la Nature
Jusqu’à en être épuisé, pourquoi vous, Divinités,
Les premiers nées parmi les Dieux visibles et palpables,

 
Vous fléchiriez devant une puissance, qui, en comparaison
Ne doit pas vous faire trembler. Cependant, vous en êtes là !
Abattus, méprisés, écrasés, voilà ce que vous êtes !
O Titans, vous dirai-je « Levez-vous ? » — Vous gémissez.
Vous dirai-je « Rampez. » — Vous gémissez. Que puis-je alors ?
O vaste Ciel ! O cher parent que je ne vois pas !
Que puis-je ? Dites-moi, vous tous, Dieux, mes frères,
Comment pouvons-nous combattre, comment assouvir notre grande colère !
O donnez-nous un conseil maintenant, l'oreille de Saturne
Est avide de l’entendre. Toi, Océanus,
Tes pensées sont hautes et profondes ; et sur ta face
Je lis, étonné, ce sévère contentement
Qui naît de la réflexion et de la pensée : viens à notre aide ! »

Ainsi termina Saturne, et le Dieu de la Mer
Sophiste et sage, non qu’il eût fréquenté les bosquets d’Athènes,
Mais parce qu’il avait médité sous l'ombre de ses eaux,
Se leva. Ses cheveux n’étaient plus humides. Il débuta
D'une voix murmurante ; sa langue à son premier essai
Etait comme celle d’un enfant, embarrassée, de plus, par l'écume des sables.

 
« O vous, que la rage consume ! que la passion aiguillonne,
Que la défaite torture, et qui vous repaissez de vos agonies !
Calmez vos sens, bouchez vos oreilles,
Ma voix n’est pas un rugissement vers la colère.
Cependant, écoutez, vous qui le voulez, pendant que j’apporte la preuve
Que vous devez, de force, vous contenter de vous soumettre.
A cette preuve, d’ailleurs, j’ajouterai une immense consolation,
Si vous consentez à accepter celle consolation comme véritable.
Nous sommes vaincus par les lois de la nature, non par la force
Du tonnerre ou de Jupiter. Grand Saturne, tu
As bien analysé les atomes de l’univers ;
Mais, pour cette raison, que tu es le Roi,
Et aveuglé par l’autorité suprême,,
Une route était cachée à tes yeux,
Par laquelle je suis parvenu à l'éternelle vérité.
En premier lieu, de même que tu ne fus pas le premier souverain,
De même tu n’es pas le dernier ; cela ne peut être :
Tu n’es ni le commencement ni la fin.
Du chaos et des ténèbres, ses sœurs, naquit
La lumière, le premier fruit de ces brouilles intestines.
Ce ferment infectieux, qui pour des fins sublimes

  
Mûrissait intérieurement. L’heure de la maturité arriva,
Et avec elle la lumière, et la lumière, s’engendrant
En se produisant elle-même, spontanément transforma
L'énorme ensemble de la matière pour lui insuffler la vie.
C'est à cette heure précisément que notre parenté,
Les Cieux et la Terre, devint manifeste :
A cette phase, toi le premier né, et nous la race géante,
Nous nous trouvâmes à la tête d’empires nouveaux et magnifiques.
Maintenant, voilà la vérité pénible à ceux pour lesquels elle est pénible ;
O folie ! car de supporter les vérités sans voiles,
Et d’envisager les circonstances, en gardant son sang-froid,
N’est-ce pas le summum de la toute puissance. Notez le bien !
De même que le Ciel et la Terre sont plus beaux, beaucoup plus beaux
Que le Chaos et les Ténèbres vides, quoique rois autrefois ;
Et de même que nous montrons supérieurs à eux, le Ciel et la Terre,
Par la forme, la cohésion et la beauté,
Par la volonté, la liberté, la fraternité,
Et par des milliers d’autres signes d’une vie plus pure ;
De même sur nos talons marche une perfection nouvelle,
Un pouvoir d’une beauté plus mâle, né de nous
Et destiné à nous surpasser, autant que nous surpassons

 
En gloire les antiques Ténèbres : et nous ne sommes pas
Plus vaincus par eux que ne l’a été par nous la domination
Du Chaos sans forme. Dites-le ? Le sol stupide
Se querelle-t-il avec les majestueuses forêts qu’il a nourries,
Et les nourrit-il plus volontiers que lui-même ?
Peut-on lui dénier la souveraineté des verts bocages ?
Ou les arbres porteront-ils envie aux colombes
Parce qu’elles roucoulent, et qu’elles ont des ailes de neige
Pour voler de ci de là et y trouver leurs joies ?
Nous sommes tels que les arbres des forêts et nos vigoureuses branches
Ont nourri jadis, non de blanches colombes solitaires,
Mais des aigles aux plumes dorées qui planent
Au-dessus de nous dans leur beauté, et régneront
A cause de cela, en toute justice ; car c’est une loi éternelle
Que celui qui l’emporte en beauté doit l’emporter en puissance :
Oui, au nom de cette loi, une autre race contraindra
Nos vainqueurs à gémir comme nous le faisons maintenant.
Avez-vous contemplé le jeune Dieu des Mers,
Celui qui me dépossède ? Avez-vous vu sa figure !
Avez-vous regardé son char, couvert de l’écume
Des nobles êtres munis de nageoires qu’il a crées ?
Je l’ai vu parcourir les flots calmes.

 
Avec un tel rayonnement de beauté dans les yeux
Que cela me força de dire un triste adieu
A mon empire : de tristes adieux je reçus,
Et vins ici pour apprendre quelle douloureuse destinée
Vous avait torturés, et comment je pourrais le mieux
Vous consoler dans ce malheur extrême.
Acceptez la vérité, et qu’elle soit votre baume. »
Fut-ce par conviction embarrassée, fut-ce par dédain.
Qu’ils gardèrent le silence, lorsque Océanus
Cessa son murmure, quelle sagacité très profonde le dira ?
Mais il en fut ainsi ; personne ne répondit pendant un certain temps.
Sauf une, dont personne ne s’occupait, Clymène ;
Et encore ne répondit-elle pas, mais geignit seulement,
Les lèvres hectiques, les yeux humbles, levés,
S’exprimant avec timidité devant ce farouche auditoire :
« O Père, je suis ici la voix la plus naïve,
Et tout ce que je sais c’est que la joie a fui
Et que la pensée du malheur a envahi nos cœurs,
Pour y demeurer à jamais, comme je le redoute :
Je ne présagerais pas de danger, si je croyais
Qu’une créature aussi débile pût attirer l’aide
Qui devrait, en bonne justice, nous venir des Dieux puissants :
Laissez-moi, toutefois, dire mon chagrin, dire
Ce que j’ai entendu, et comment cela fit couler mes larmes
D'apprendre que tout espoir nous était interdit.

 
J’étais sur un rivage, un rivage charmant
Sur lequel était soufflé un climat[34] exquis d’une terre
Parfumée, pleine de quiétude, d’arbres et de fleurs.
Pleine aussi elle était de joie paisible, autant que je le suis de tristesse,
Trop pleine de joie, de calme et de délicieuse chaleur ;
Au point que je ressentis un mouvement au cœur
Pour murmurer, pour déplorer cette solitude
En exhalant des chansons plaintives, musique de nos infortunes ;
Je m’assis et saisis une coquille entrouverte
Puis soupirai dedans et composai une mélodie —
Oh ! assez de mélodie ! car tandis que je chantais,
Et faisais, avec peu d’adresse, résonner dans la brise
Le faible écho de la coquille, des ombrages d’une rive
Opposée, une île de la mer,
Les vents changeants m’apportèrent un enchantement,
Qui à la fois engourdit et excita mes oreilles.
Je jetai ma coquille au loin sur le sable,
Bientôt une vague la remplit comme mon ouïe était remplie
De cette mélodie inconnue, enivrante et dorée.
Une mort vivante était dans chaque bouffée de sons,

 
Chaque groupe de notes précipitées me ravissait,
Elles tombaient l’une après l’autre, et pourtant en même temps
Comme des perles s’échappant subitement de leur fil :
Puis encore un autre, puis un autre son,
Chacun semblable à une colombe quittant son perchoir d’olivier,
Avec une musique ailée au lieu de plumes silencieuses,
Pour voltiger autour de ma tête et me faire souffrir
Simultanément de joie et de tristesse. La tristesse l’emporta
Et je bouchais mes oreilles frénétiques
Lorsqu'à travers l’obstacle de mes tremblantes mains,
Une voix m’arriva plus suave, plus suave que toute harmonie,
Et sans cesse elle s’écriait : « Apollon ! Jeune Apollon !
Apollon, splendeur du matin : jeune Apollon ! »
Je m’enfuis, la voix me poursuivait, criant « Apollon » !
O mon Père, o mes Frères, si vous aviez éprouvé
Ma douleur ; O Saturne, si lu l’avais éprouvée,
Vous n’appelleriez pas cette langue trop longtemps entendue
Présomptueuse, parce qu’elle osa espérer être écoutée par vous. »

Jusque là, ses paroles coulèrent, comme le ruisseau timoré
Qui s’attarde sur un lit de cailloux

Et craint de se rencontrer avec la mer ; mais il la rencontra
Et frémit ; car la voix écrasante
De l’énorme Encelade l’engloutit avec impétuosité :
Les syllabes massives, comme des flots acharnés
Dans les anfractuosités à demi submergées des récifs,
Bondirent en grondant, tandis que sur son bras encore
Il s’appuyait ; il ne se leva pas, par suprême mépris :
« Ecouterons-nous le géant trop sage,
Ou celui, qui est trop fou, ô Dieux ?
Ni foudre sur foudre, jusqu'à ce que tout
L'arsenal du rebelle Jupiter soit épuisé,
Ni monde sur monde accumulés sur ces épaules.
Ne pourraient me supplicier plus que ces paroles puériles
Prononcées dans cette horrible déchéance.
Pérorez, grondez, clamez, hurlez ! vous tous, Titans endormis !
Oubliez-vous les meurtrissures et les coups flétrissants ?
N’avez vous pas été foudroyés par le bras d’un enfant ?
Oublies-tu, faux Monarque des Vagues,
Le bouleversement de tes mers ? Quoi, ai-je réveillé
Vos torpeurs avec ces quelques mots si simples ?
O joie ! car maintenant je vois que vous n’êtes pas perdus :
O joie ! car maintenant je vois des milliers de regards
Lançant des éclairs de vengeance ! » Sur ces paroles
Il redressa sa haute stature, et debout
Cette fois, sans aucune interruption, il continua ainsi :

« Maintenant que vous voilà flammes, je vous dirai comment il faut brûler,
Et purger l'éther de vos ennemis ;
Comment aiguiser les dards crochus de l’impitoyable feu,
Comment incendier les nuages gonflés de Jupiter,
Etouffant dans sa tente cette chétive essence.
Oh ! qu’il soit victime du mal qu’il a fait !
Car bien que je dédaigne les leçons d’Océanus
Je ressens des douleurs autrement poignantes que celle de perdre nos couronnes :
Les jours de paix et de calme sommeil sont envolés ;
Ces jours, tous innocents des guerres destructives,
Alors que toutes les loyales Existences du ciel
Ouvraient les yeux pour deviner ce que nous voulions dire :
C’était avant que nos fronts eussent appris à se plisser,
Avant que nos lèvres n’eussent connu que des phrases solennelles,
Avant que nous eussions appris que celle chose ailée,
La victoire, peut être perdue, aussi bien que gagnée.
Surtout n’oubliez pas qu’Hypérion
Notre frère le plus brillant est encore invaincu —
Hypérion — Io ! Voici son rayonnement ! »

Tous les yeux étaient tournés vers Encelade,
Et ils aperçurent, à l'instant où le nom d’Hypérion
Sortit de ses lèvres, sur la crête des rochers en coupole,
Une lueur blafarde émanant de son visage rigide,

Sans être farouche, car il vit l’Assemblée des Dieux
Courroucée comme lui. Il les regarda tous
Et sur chaque face il distingua une lueur légère,
Mais la plus étincelante sur celle de Saturne, dont les boucles vénérables
Scintillaient semblables à une écume bouillonnante autour d’une quille
Lorsque la proue pénètre dans une baie à minuit.
Ils observèrent un silence pâle et argenté,
Jusqu'à ce que soudain, une splendeur comme celle de l’aube,
Illuminât toutes les parties saillantes des rocs sombres.
Tous les tristes espaces oubliés,
Chaque gouffre, chaque fissure antique,
Chaque hauteur et chaque lugubre profondeur.
Sans autre bruit que celui des rauques torrents et leur terrifiant tracas :
Alors toutes les cataractes éternelles,
Et les fleuves fougueux, les plus éloignés et les plus proches,
Enveloppés d’abord dans l’obscurité et l’ombre immense,
Maintenant reflétèrent la lumière et la rendirent aveuglante.
C’était Hypérion : sur un pic de granit
Ses pieds brillants étaient posés, et là, il s’arrêta pour contempler
La misère que sa splendeur avait dévoilée
A la plus odieuse vue de soi-même.

Dorés étaient ses cheveux aux courtes boucles Numidiennes[35],
Royale était sa forme majestueuse, ombre imposante
Au milieu de son propre éclat, telle paraît la masse
De la statue de Memnon, quand le soleil se couche,
Au voyageur qui vient de l’Orient brunissant :
Des soupirs aussi, lamentables comme ceux de la harpe de Memnon,
Sortaient de sa poitrine, pendant qu'absorbé dans son examen
Il pressait ses mains et restait silencieux.
Le découragement ressaisit les Dieux déchus
Lorsqu'ils virent l’abattement du Souverain du Jour.
Beaucoup se cachèrent la face dans l’obscurité.
Mais l’indomptable Encelade fixement jeta les yeux
Sur ses frères ; et sous leur flamme
Se leva Iäpetus, de même que Creüs.
Et Phorcus, issu de la mer ; ensemble ils se dirigèrent
Vers l’éminence d’où il les dominait.
Là tous quatre proclamèrent le nom du vieux Saturne ;
Hypérion de son pic, à haute voix, répondait « Saturne ! »
Saturne était assis auprès de la mère des Dieux,
Sur sa physionomie ne se reflétait aucune joie, quoique tous les Dieux
Du fond de leur gorge fissent retentir le nom de « Saturne ».

LIVRE III

C'est ainsi que tour à tour tumultueux puis anéantis par le découragement
Ces Titans étaient plongés dans la consternation la plus absolue.
O laisse-les, Muse ! O laisse-les à leur malheur !
Car tu n’as pas assez de vigueur pour chanter de tels conflits.
Une douleur solitaire convient mieux
A tes lèvres, un hymne à la désespérance d’un seul.
Laisse-les, ô Muse ! Tu trouveras bientôt
Plus d’une ancienne Divinité tombée
Errant à l’aventure sur des rivages inconnus.
En attendant, touche pieusement la harpe de Delphes,
Et aucune autre qu’une brise céleste n’exhalera,
Pour l'accompagner, un doux gazouillement à travers la flûte Dorienne ;
Car Io ! c’est en l’honneur du père de tous les vers.
Nuance tout ce qui a une teinte vermillon
Que la rose s’épanouisse et réchauffe l’atmosphère ;
Que les nuées du soir et du matin
Flottent comme de voluptueuses toisons au-dessus des coteaux ;
Que le vin écarlate écume dans le gobelet

 
Frais comme une source bouillonnante ; que les coquilles aux bords décolorés,
Sur le sable, ou sous les insondables profondeurs deviennent pourpres
Dans tous leurs circuits ; que la vierge
Rougisse vivement, comme surprise par quelque ardent baiser !
Ile, la plus belle des Cyclades aux berceaux feuillus,
Réjouis-toi, Délos, de tes oliviers verts,
De tes peupliers, de tes palmiers ombrageant les clairières, de tes hêtres,
Dans lesquels le zéphyr souffle ses chants les plus sonores,
De tes touffus coudriers aux tiges brunes, vivant sous l’ombre :
Apollon, une fois de plus est le thème doré !
Où était-il, lorsque le Géant du Soleil
Se tenait resplendissant au milieu de ses pairs affligés ?
Il avait laissé ensemble sa majestueuse mère
Et sa sœur jumelle sommeillant sous leur bosquet ;
A travers la lueur indécise du matin, il vagabondait
Parmi les oseraies d’un ruisseau,
Enfoncé jusqu'à la cheville dans les lys du vallon.
Le rossignol s’était lu ; quelques rares étoiles
S’attardaient aux cieux et la grive
Cessait de chanter. Dans toute l’île
Il n’y avait ni fourré ni caverne
Où ne retentît le bruit crépitant des vagues

 
Quoiqu'il fût presque assourdi en mainte retraite verdoyante.
Il écoutait ; il pleurait, et ses larmes scintillaient
En tombant goutte à goutte sur l’arc doré qu’il tenait.
Ainsi ses yeux à moitié clos étaient obscurcis par les pleurs,
Lorsque, de dessous une branche rugueuse lui barrant le chemin,
Sortit d’un pas solennel une altière Déesse.
Dans le coup d’œil qu’elle lui jeta, il y avait une intention
Qu’avec une prompte divination il commença à discerner,
Perplexe ; immédiatement il lui dit d’une voix mélodieuse :
« Comment as-tu traversé l’infranchissable mer ?
Cet antique aspect et cette robe qui t’enveloppe
Ont-ils parcouru ces vallées, invisibles jusqu'à cette heure ?
Sûrement, j’ai entendu ces vêtements froisser
Les feuilles tombées, lorsque je m’asseyais solitaire
Au cœur de la fraîche forêt. Sûrement j’ai suivi
Le bruissement de cette simple jupe au milieu
De ces prairies désertes, et j’ai vu les fleurs
Lever leurs têtes, comme tu les frôlais en passant.
Déesse ! J’ai déjà contemplé tes yeux.
Et leur calme éternel, et tous tes traits,
Ou j’ai rêvé ». — « Oui, répondit la forme souveraine,
Tu as rêvé de moi ; en t’éveillant
Tu as trouvé une lyre tout en or à ton côté.

Lorsque tu en pinces les cordes avec tes doigts, la vaste
Oreille de l’univers entier, sans se lasser jamais,
Ecoute avec tristesse ou joie la source d’où jaillit
Une harmonie si neuve et si merveilleuse. N’est-il pas étrange
Que tu pleures, étant ainsi doué ? Jeune Ephèbe, dis-moi
Quel chagrin tu peux éprouver : car je suis attristée
Lorsque tu verses une larme : raconte tes malheurs
A quelqu'un qui dans cette île déserte a
Veillé sur ton sommeil et tes heures de vie,
Depuis tes jeunes journées où pour la première fois ton enfantine main
Arrachait sans réflexion les faibles fleurs, jusqu'à l’heure où ton bras
Put bander cet arc héroïque en tout instant.
Dévoile le secret de ton cœur à une Déesse des temps anciens
Qui a abandonné son trône antique et sacré
Pour annoncer ton règne et pour sauvegarder
Ta beauté nouvelle venue ». Apollon alors
La scruta soudain de ses yeux déjà moins dolents ;
Ainsi lui répondit-il, et de sa gorge blanche et mélodieuse
Les sanglots sortaient avec les mots : « Mnémosyne !
Ton nom est sur ma langue, j’en ignore la raison ;
Pourquoi te dire ce que tu as si bien deviné ?
Pourquoi m’efforcer de t’expliquer le mystère que tes lèvres

 
Expriment si clairement ? Pour moi, sombre, sombre
Et douloureux est l’infâme oubli qui scelle mes yeux :
Je m’efforce de découvrir pour quel motif je suis affligé
Au point que le chagrin engourdit mes membres ;
Alors je m’assieds sur l’herbe, et je gémis
Comme quelqu'un qui naguère a eu des ailes. O pourquoi
Me sentirais-je maudit et meurtri, lorsque l’air encore sans maître
Se soumet à ma course ambitieuse ? Pourquoi foulerais-je
Avec mépris la terre verdoyante comme si elle repoussait mes pas ?
Déesse bienveillante, indique-moi quelque espace inconnu :
N’y a-t-il pas d’autres régions que cette île ?
Que sont les étoiles ? Voilà le soleil, le soleil !
Et la lueur si maladive de la lune !
Et les étoiles par milliers ! Indique-moi la route
Vers quelque étoile ravissante spécialement,
Et j’y volerai avec ma lyre,
Et ferai palpiter de bonheur sa splendeur argentée.
J’ai entendu le tonnerre dans les nuages : Qui le gouverne ?
Quelle main, quelle essence, quelle divinité
Déchaîne cette tempête dans les éléments,
Tandis que oisif, j’écoute sur les rivages
Sans la redouter, mais dans une douloureuse ignorance ?
Oh ! dis-moi, solitaire Déesse, par ta harpe

 
Qui gémit chaque soir et chaque matin,
Dis-moi pourquoi je délire ainsi sur ses grèves !
Tu restes muette. — Muette ! cependant je peux lire
Une merveilleuse leçon sur ta silencieuse face :
Une science prodigieuse qui fait un Dieu de moi.
Noms, actions, contes bleus, sinistres malheurs, rébellions,
Majestés, voix souveraines, agonies.
Créations et destructions, en même temps
Se déversent dans les vastes replis de mon cerveau,
Et me déifient, comme si quelque vin joyeux
Ou quelque incomparable élixir m’avait enivré de sa chaleur,
Et rendu de la sorte immortel. » Ainsi parla le Dieu,
Pendant que ses yeux enflammés, regardant droit devant eux
Au-dessous de ses tempes blanches et veloutées, tremblotaient
Sans discontinuer on fixant Mnémosyne.
Bientôt une brusque commotion la secoua et fit rougir
Toutes les immortelles beautés de ses membres,
Beaucoup comme l'agonie aux confins de la mort ;
Plus encore comme quelqu'un qui veut se dégager
De l'étreinte de la pâle et immortelle mort, et, brûlé par un horrible mal
Aussi cuisant que celui de la mort est glacé, dans une horrible convulsion
Meurt tout vivant. Ainsi le jeune Apollon était angoissé :
Ses cheveux, ses boucles dorées si renommées

Ondulaient le long de son cou gonflé.
Pendant cette minute douloureuse Mnémosyne élevait
Les bras au-dessus de sa tête comme une prophétesse. — Enfin
Apollon poussa un cri strident ; — et Io ! de tous ses membres
Divins . . . . . . . . . . . . . . . .

1819
Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/371 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/372 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/373 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/375 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/376 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/377 Page:Keats - Poèmes et Poésies, trad. Gallimard, 1910.djvu/378

Préface 
 5
POÉSIES DIVERSES
Dédicace 
 51
À BYRON 
 56
À CHATTERTON 
 57
EN OUVRANT POUR LA PREMIÈRE FOIS L’HOMÈRE DE CHAPMAN 
 58
SONNET 
 59
À SPENSER 
 60
EPITRE À GEORGES FELTON MATTHEW 
 61
SONNET 
 62
À G. A. W. 
 63
Ô SOLITUDE 
 64
EPITRE À MON FRÈRE GEORGES 
 65
ÉCRIT PENDANT UNE SOIRÉE D’ÉTÉ 
 67
ÉPÎTRE À CHARLES COWELEN CLARKE 
 69
SONNET 
 71
MÊME SONNET TRADUIT PAR SAINTE-BEUVE 
 72
À MES FRÈRES 
 73
SONNET 
 74
EN QUITTANT QUELQUES AMIS DE BONNE HEURE 
 75
ADRESSÉ À HAYDON 
 77
ADRESSÉ À HAYDON 
 78
SONNET 
 79
SUR LA SAUTERELLE ET LE GRILLON 
 80
SONNET 
 81
CALIDORE 
 82
FEMME ! LORSQUE JE TE VOIS 
 83
À UN AMI QUI M’AVAIT ENVOYÉ DES ROSES 
 86
SUR LES MARBRES D’ELGIN 
 87
CONCLUSION DU PRÉCÉDENT SONNET 
 88
SUR LA MER 
 89
SONNET 
 91
JE ME HAUSSAIS SUR LÀ POINTE DES PIEDS 
 92
ÉCRIT AVANT DE RELIRE LE ROI LEAR 
 100
RÉPONSE À UN SONNET DE REYNOLDS 
 101
À HOMÈRE 
 103
AU NIL 
 104
À REYNOLDS 
 105
OÙ EST LE POÈTE 
 106
ROBIN HOOD 
 107
VERS SUR LA TAVERNE DE LA SIRÈNE 
 110
LES SAISONS HUMAINES 
 113
FRAGMENT D’UNE ODE À MAÏÀ 
 113
EN VISITANT LA TOMBE DE BURNS 
 114
OLD MEG 
 115
ÉCRIT DANS LA DEMEURE DE BURNS 
 117
STAFFÀ 
 118
TEIGNMOUTH 
 121
D’APRÈS RONSARD 
 123
ENDORMIE 
 124
À UNE DAME QU’IL AVAIT ENTREVUE 
 125
FANTAISIE 
 126
LA VEILLE DE SAINT-MARC 
 130
À FANNY 
 135
ODE 
 139
SONNET 
 141
 164
SUR LA GLOIRE 
 169
SUR LA GLOIRE 
 170
SONNET 
 171
STANCES 
 172
CHANSONS DE FÉES 
 174
ODE À L’AUTOMNE 
 176
SONNET 
 179
À FANNY 
 180
SON DERNIER SONNET 
 181
POÈMES
SOMMEIL ET POÉSIE 
 125
ENDYMION 
 203
ISABELLE OU LE POT DE BASILIC 
 235
LA VEILLE DE SAINTE-AGNÈS 
 265
LAMIA 
 288
 323
VISION 
 367


Appendice 
 369

ACHEVE D’IMPRIMER

Le neuf février mil neuf cent dix

PAR

BUSSIÈRE

A SAINT-AMAND (CHER)

pour le

MERCVRE

DE

FRANCE

  1. Il prépare en ce moment une étude beaucoup plus développée sur le génie de Keats et sur le mouvement littéraire de l’Angleterre entra 1800 et 1820.
  2. page 53.
  3. page 181.
  4. A mon frère George. Épître. Page 66. A mes frères. Sonnet. Page 78.
  5. A Haydon. Sonnet. Page 77.
  6. A Leigh Hunt. Dédicace de son premier volume. Page 51.
  7. A Felton Mathew. Epître. Page 61.
  8. A Cowden Clarke. Epître. Page 69.
  9. Reynolds. Réponse à un sonnet. Page 101.
  10. A Byron. Sonnet. Page 50. Quelles que fussent leurs divergences, il savait, lui, apprécier Byron.
  11. Lamia. Page 318.
  12. Endymion. Page 221.
  13. Sonnet. Page 67. On supprime parfois ce sonnet dans
    des éditions récentes ! Pour quelle cause ?
  14. Hypérion. Page 323.
  15. Page 281.
  16. Page 148.
  17. Page 113.
  18. Page 58.
  19. La veille de Sainte Agnès a plus d’une ressemblance avec le Ghristabel de Coleridge, mais l’art de ce dernier est plus suggestif, celui de Keats plus pictural et plus plastique.
  20. Dante. Page 164.
  21. A Chatterton. Sonnet 57. Il lui a dédié Edymion.
  22. C’est-à-dire puisse sembler de la taille de la main.
  23. Cette pièce était originellement le début du poème d’Endymion. Lettre du 17 décembre 1817.
  24. D’après Alain Chartier.
  25. Le traducteur s’excuse d’avoir, quelquefois en ce volume, osé retrancher quelques descriptions et quelques récits dans lesquels les plus fervents admirateurs de Keats estiment que le jeune artiste s’est un peu attardé. Comme une licence en entraîne une autre, il a dû également se substituer au poète et relier entre eux les différents épisodes qui, par suite, auraient paru sans liens.
  26. Où les pas ne laissent pas de traces.
  27. Le conte trop réaliste.
  28. Voir à l’Appendice la Théogonie d’Hésiode.
  29. Dans sa brève étude, le traducteur a signalé les rappels de phrases et de mots dont Keats a tiré un merveilleux parti. Cependant, dans plusieurs pièces inachevées, et particulièrement dans Hypérion, le poète a laissé subsister quelques répétitions fortuites et non calculées qu’il eût peut-être supprimées si la mort ne l’avait empêché de réviser son œuvre. Est-il besoin d’ajouter que le texte critique de l’auteur a été scrupuleusement respecté ?
  30. Of Ripe progress : d'exécution mûrie.
  31. Deux fois dans Hypérion Keats a commis cet étrange anachronisme
  32. Jupiter, Neptune et Pluton
  33. Plus explicitement : Si ce n’eût été que pour un changement sans importance.
  34. Clime : Climat. Cette terre surnaturelle faisait en quelque sorte, naître sur ce rivage favorisé, sous l’action du souffle qui émanait d’elle, un climat idéal, c’est-à-dire, l’ensemble des perfections que les humains souhaitent pour leur patrie : la quiétude, une atmosphère embaumée et saine, la fertilité, etc.
  35. Même observation que pour les boucles druidiques.