Mozilla.svg

Pour la patrie : roman du XXè siècle/Chapitre V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE V.


Noli diligere somnum, ne te egestas opprimat.
N’aimez point le sommeil, de peur que la pauvreté ne vous accable.
(Prov. xx, 13.)


Rendus à leur modeste appartement, rue Wellington, Lamirande et Leverdier se mirent à discuter sérieusement la situation politique.

— Elle est très grave, dit Lamirande, car je suis convaincu que sir Henry Marwood médite quelque coup de Jarnac plus perfide qu’à l’ordinaire. Mais que faire ?

— Pour moi, dit Leverdier, je vais écrire sur le champ un article qui fera un peu d’émoi dans le camp ministériel, j’en réponds.

— C’est très bien ; et pendant que tu seras ainsi occupé je vais brocher quelques lettres pour mettre nos amis au courant de la situation.

Député et journaliste se mirent à la besogne de bon cœur. Voici l’article qu’écrivit Leverdier et qu’il intitula :

dormez en paix !

« La semaine prochaine, sir Henry Marwood soumettra aux Communes son projet pour régler définitivement le sort politique du Canada.

« Pour nous, Canadiens-français, il s’agit de notre avenir national. Tout ce que nous avons de plus cher et de plus sacré est au jeu : notre religion, notre langue, nos institutions, nos lois, notre autonomie.

« Existerons-nous comme peuple demain ? Voilà le problème redoutable qui se dresse devant nous.

« La presse ministérielle et soi-disant conservatrice répand sur le pays les flots de son optimisme somnifère. Dormez, dit-elle, aux habitants de la province de Québec, dormez en paix, dormez sur toutes vos oreilles, car sir Henry est premier ministre et sir Vincent est son très humble serviteur.

« Quelle inquiétude pouvez-vous avoir ? Sir Henry est franc-maçon, c’est vrai, mais il respecte l’Église, il raffole de notre langue qu’il parle couramment, il admire nos institutions. Il était jadis partisan déclaré de l’union législative, mais aujourd’hui il verserait son sang pour le maintien du statu quo. L’autonomie des provinces n’a pas d’ami plus sincère que ce centralisateur converti. Qu’on dorme en paix, puisque ce gardien né de nos droits veille.

« Des esprits chagrins, disait l’autre jour le Mercure, organe en chef des ministres dans la province de Québec, des esprits chagrins cherchent à créer du malaise parmi nos populations en soulevant des préjugés contre nos hommes publics, contre les chefs conservateurs qui ont reçu de Dieu la mission de conduire notre pays dans les voies du progrès moral et matériel. »

« Méchants esprits chagrins, dormez donc plutôt !

« De quel droit, esprits chagrins, rappelez-vous sans cesse que le chef du cabinet est affilié à la secte maçonnique ; que sir Vincent, collègue de sir Henry, a jadis voté pour l’école neutre et obligatoire ; que M. Vilbrèque, autre collègue de sir Henry, dans un accès d’anglomanie, a déploré, un jour, les dépenses excessives que l’usage de la langue française occasionne ; que M. Dutendre, troisième collègue français de sir Henry, a déclaré que les législatures provinciales ne sont, après tout, que de grands conseils municipaux. Ce sont là des préjugés que vous soulevez très indignement contre de braves gens qui distribuent le patronage, les impressions et les subventions d’une façon tout à fait orthodoxe. Sir Vincent n’a-t-il pas dit, l’été dernier, dans son grand discours-programme, qu’un “pays où le patronage est distribué d’une manière judicieuse et équitable est un pays bien gouverné, c’est-à-dire heureux ”.

“Pourquoi doutez-vous, esprits chagrins ?

“Il s’agit d’élaborer un projet de constitution qui sauvegarde les droits de l’Église, les droits des parents sur l’éducation de leurs enfants, les droits de l’élément français, l’autonomie provinciale ; donc confions, en toute sûreté, la réalisation de ce projet à des francs-maçons, à des partisans de l’État enseignant, à des ennemis de notre langue et de nos institutions provinciales. La discipline de parti le veut ainsi. Or il n’y a que les “esprits chagrins » qui préfèrent la logique à la discipline de parti.

« Douter de l’efficacité du patronage bien distribué, c’est un crime ; s’insurger contre la discipline de parti au profit de la logique, c’est un acte de folie.

« Donc, habitants de la province de Québec, dormez en paix, car sir Henry et ses brillants collègues veillent sur nous ».




Leverdier donna lecture à Lamirande de ces quelques lignes.

— Ce n’est pas un article extraordinaire, dit le journaliste, mais il fera hurler la presse ministérielle, et en hurlant, elle se compromettra ? Que pouvons-nous faire davantage pour le moment ? Nous sentons bien, toi et moi, qu’il se trame ici quelque noir complot. Mais nous ne saurions faire partager nos convictions au public. Raconter ta conversation avec sir Henry, c’est nous exposer à un démenti catégorique de sa part, car ce n’est pas un mensonge qui ferait reculer le vieux scélérat. D’ailleurs, nos propres gens sont tellement entichés de lui qu’ils regarderaient cette tentative de corruption comme un acte très gracieux. Voyez ! diraient-ils, cet excellent sir Henry a voulu honorer notre race, et cet entêté de Lamirande l’a grossièrement insulté ! Nous sommes bien malades !

— En effet, l’avenir est très sombre, répliqua Lamirande ; mais ne perdons pas espoir même quand tout sera désespéré. N’oublions pas que Lazare était enseveli et sentait déjà mauvais lorsque le Seigneur l’a ressuscité !