Précis du siècle de Louis XV/Chapitre 25

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CHAPITRE XXV.

SUITE DES AVENTURES DU PRINCE CHARLES-ÉDOUARD. SA DÉFAITE, SES MALHEURS ET CEUX DE SON PARTI.


Depuis le jour que le prince Édouard aborda en Écosse ses partisans sollicitaient des secours de France ; les sollicitations redoublaient avec les progrès. Quelques Irlandais qui servaient dans les troupes françaises s’imaginèrent qu’une descente en Angleterre, vers Plymouth, serait praticable. Le trajet est court de Calais ou de Boulogne vers les côtes. Ils ne voulaient point une flotte de vaisseaux de guerre, dont l’équipement eût consumé trop de temps, et dont l’appareil seul eût averti les escadres anglaises de s’opposer au débarquement. Ils prétendaient qu’on pourrait débarquer huit ou dix mille hommes et du canon pendant la nuit ; qu’il ne fallait que des vaisseaux marchands et quelques corsaires pour une telle tentative ; et ils assuraient que, dès qu’on serait débarqué, une partie de l’Angleterre se joindrait à l’armée de France, qui bientôt pourrait se réunir auprès de Londres avec les troupes du prince. Ils faisaient envisager enfin une révolution prompte et entière. Ils demandèrent pour chef de cette entreprise le duc de Richelieu, qui, par le service rendu dans la journée de Fontenoy[1] et par la réputation qu’il avait en Europe, était plus capable qu’un autre de conduire avec vivacité cette affaire hardie et délicate. Ils pressèrent tant qu’on leur accorda enfin ce qu’ils demandaient. Lally, qui depuis fut lieutenant général, et qui a péri d’une mort si tragique[2], était l’âme de l’entreprise. L’écrivain de cette histoire, qui travailla longtemps avec lui, peut assurer qu’il n’a jamais vu d’homme plus zélé, et qu’il ne manqua à l’entreprise que la possibilité. On ne pouvait se mettre en mer vis-à-vis des escadres anglaises, et cette tentative fut regardée à Londres comme absurde.

On ne put faire passer au prince que quelques petits secours d’hommes et d’argent, par la mer Germanique et par l’est de l’Écosse. Le lord Drummond, frère du duc de Perth, officier au service de France, arriva heureusement avec quelques piquets de trois compagnies du régiment royal-écossais. Dès qu’il fut débarqué à Montrose, il fit publier[3] qu’il venait par ordre du roi de France secourir le prince de Galles, régent d’Écosse, son allié, et faire la guerre au roi d’Angleterre, électeur d’Hanovre. Alors les troupes hollandaises, qui par leur capitulation ne pouvaient servir contre le roi de France, furent obligées de se conformer à cette loi de la guerre, si longtemps éludée[4]. On les fit repasser en Hollande, tandis que la cour de Londres faisait revenir six mille Hessois à leur place. Ce besoin de troupes étrangères était un aveu du danger que l’on courait. Le prétendant faisait répandre dans le nord et dans l’occident de l’Angleterre de nouveaux manifestes par lesquels il invitait la nation à se joindre à lui. Il déclarait qu’il traiterait les prisonniers de guerre comme on traiterait les siens, et il renouvelait expressément à ses partisans la défense d’attenter à la personne du roi régnant et à celle des princes de sa maison. Ces proclamations, qui paraissaient si généreuses dans un prince dont on avait mis la tête à prix, eurent une destinée que les maximes d’État peuvent seules justifier : elles furent brûlées par la main du bourreau.

Il était plus important et plus nécessaire de s’opposer à ses progrès que de faire brûler ses manifestes. Les milices anglaises reprirent Édimbourg. Ces milices, répandues dans le comté de Lancastre, lui coupent les vivres ; il faut qu’il retourne sur ses pas[5]. Son armée était tantôt forte, tantôt faible, parce qu’il n’avait pas de quoi la retenir continuellement sous le drapeau par un payement exact. Cependant il lui restait encore environ huit mille hommes. À peine le prince fut-il informé que les ennemis étaient à six milles de lui, près des marais de Falkirk, qu’il courut les attaquer, quoiqu’ils fussent près d’une fois plus forts que lui. On se battit de la même manière et avec la même impétuosité qu’au combat de Preston-Pans. (28 janvier 1746[6]) Ses Écossais, secondés encore d’un violent orage qui donnait au visage des Anglais, les mirent d’abord en désordre ; mais, bientôt après, ils furent rompus eux-mêmes par leur propre impétuosité. Six piquets de troupes françaises les couvrirent, soutinrent le combat, et leur donnèrent le temps de se rallier. Le prince Édouard disait toujours que s’il avait eu seulement trois mille hommes de troupes réglées il se serait rendu maître de toute l’Angleterre.

Les dragons anglais commencèrent la fuite, et toute l’armée anglaise suivit, sans que les généraux et les officiers pussent arrêter les soldats. Ils regagnèrent leur camp à l’entrée de la nuit. Ce camp était retranché, et presque entouré de marais.

Le prince, demeuré maître du champ de bataille, prit à l’instant le parti d’aller les attaquer dans leur camp, malgré l’orage, qui redoublait avec violence. Les montagnards perdirent quelque temps à chercher dans l’obscurité leurs fusils, qu’ils avaient jetés dans l’action, suivant leur coutume. Le prince se met donc en marche avec eux pour livrer un second combat ; il pénètre jusqu’au camp ennemi, l’épée à la main : la terreur s’y répandit, et les troupes anglaises, deux fois battues en un jour, quoique avec peu de perte, s’enfuirent à Édimbourg. Ils n’eurent pas six cents hommes de tués dans cette journée, mais ils laissèrent leurs tentes et leurs équipages au pouvoir du vainqueur. Ces victoires faisaient beaucoup pour la gloire du prince, mais peu encore pour ses intérêts. Le duc de Cumberland marchait en Écosse ; il arriva à Édimbourg le 10 février. Le prince Édouard fut obligé de lever le siège du château de Stirling. L’hiver était rude ; les subsistances manquaient. Sa plus grande ressource était dans quelques partis qui erraient tantôt vers Inverness, et tantôt vers Aberdeen, pour recueillir le peu de troupes et d’argent qu’on hasardait de lui faire passer de France. La plupart de ces vaisseaux étaient observés et pris par les Anglais. Trois compagnies du régiment de Fitz-James abordèrent heureusement. Lorsque quelque petit vaisseau abordait, il était reçu avec des acclamations de joie ; les femmes couraient au-devant ; elles menaient par la bride les chevaux des officiers. On faisait valoir les moindres secours comme des renforts considérables[7] ; mais l’armée du prince Édouard n’en était pas moins pressée par le duc de Cumberland. Elle était retirée dans Inverness, et tout le pays n’était pas pour lui. Le duc de Cumberland passe enfin la rivière de Spey (23 avril 1746[8]), et marche vers Inverness ; il fallut en venir à une bataille décisive.

Le prince avait à peu près le même nombre de troupes qu’à la journée de Falkirk. Le duc de Cumberland avait quinze bataillons et neuf escadrons, avec un corps de montagnards. L’avantage du nombre était toujours nécessairement du côté des Anglais ; ils avaient de la cavalerie et une artillerie bien servie, ce qui leur donnait encore une très-grande supériorité. Enfin ils étaient accoutumés à la manière de combattre des montagnards, qui ne les étonnait plus. Ils avaient à réparer aux yeux du duc de Cumberland la honte de leurs défaites passées. Les deux armées furent en présence le 27 avril 1746, à deux heures après midi, dans un lieu nommé Culloden. Les montagnards ne firent point leur attaque ordinaire, qui était si redoutable[9]. La bataille fut entièrement perdue ; et le prince, légèrement blessé, fut entraîné dans la fuite la plus précipitée. Les lieux, les temps, font l’importance de l’action. On a vu dans cette guerre, en Allemagne, en Italie, et en Flandre, des batailles de près de cent mille hommes, qui n’ont pas eu de grandes suites ; mais à Culloden, une action entre onze mille homme d’un côté, et sept à huit mille de l’autre, décida du sort de trois royaumes. Il n’y eut pas dans ce combat neuf cents hommes de tués parmi les rebelles, car c’est ainsi que leur malheur les a fait nommer en Écosse même. On ne leur fit que trois cent vingt prisonniers. Tout s’enfuit du côté d’Inverness, et y fut poursuivi par les vainqueurs. Le prince, accompagné d’une centaine d’officiers, fut obligé de se jeter dans une rivière, à trois milles d’Inverness, et de la passer à la nage. Quand il eut gagné l’autre bord, il vit de loin les flammes au milieu desquelles périssaient cinq ou six cents montagnards, dans une grande à laquelle le vainqueur avait mis le feu, et il entendit leurs cris.

Il y avait plusieurs femmes dans son armée : une entre autres, nommée Mme de Seford, qui avait combattu à la tête des troupes de montagnards qu’elle avait amenées ; elle échappa à la poursuite ; quatre autres furent prises. Tous les officiers français furent faits prisonniers de guerre, et celui qui faisait la fonction de ministre de France auprès du prince Édouard se rendit prisonnier dans Inverness. Les Anglais n’eurent que cinquante hommes de tués et deux cent cinquante-neuf de blessés dans cette affaire décisive[10].

Le duc de Cumberland fit distribuer cinq mille livres sterling (environ cent quinze mille livres de France) aux soldats : c’était un argent qu’il avait reçu du maire de Londres ; il avait été fourni par quelques citoyens, qui ne l’avaient donné qu’à cette condition. Cette singularité prouvait encore que le parti le plus riche devait être victorieux. On ne donna pas un moment de relâche aux vaincus ; on les poursuivit partout. Les simples soldats se retiraient aisément dans leurs montagnes et dans leurs déserts. Les officiers se sauvaient avec plus de peine : les uns étaient trahis et livrés ; les autres se rendaient eux-mêmes, dans l’espérance du pardon. Le prince Édouard, Sullivan, Sheridan, et quelques-uns de ses adhérents, se retirèrent d’abord dans les ruines du fort Auguste, dont il fallut bientôt sortir[11]. À mesure qu’il s’éloignait, il voyait diminuer le nombre de ses amis. La division se mettait parmi eux, et ils se reprochaient l’un à l’autre leurs malheurs ; ils s’aigrissaient dans leurs contestations sur les partis qu’il fallait prendre ; plusieurs se retirèrent : il ne lui resta que Sheridan et Sullivan, qui l’avaient suivi quand il partit de France.

Il marcha avec eux cinq jours et cinq nuits, sans presque prendre un moment de repos, et manquant souvent de nourriture. Ses ennemis le suivaient à la piste. Tous les environs étaient remplis de soldats qui le cherchaient, et le prix mis à sa tête redoublait leur diligence[12]. Les horreurs du sort qu’il éprouvait étaient en tout semblables à celles où fut réduit son grand-oncle Charles II, après la bataille de Worcester[13], aussi funeste que celle de Culloden. Il n’y a pas d’exemple sur la terre d’une suite de calamités aussi singulières et aussi horribles que celles qui avaient affligé toute sa maison. Il était né dans l’exil, et il n’en était sorti que pour traîner après des victoires ses partisans sur l’échafaud, et pour errer dans des montagnes. Son père, chassé au berceau du palais des rois et de sa patrie, dont il avait été reconnu l’héritier légitime, avait fait comme lui des tentatives qui n’avaient abouti qu’au supplice de ses partisans. Tout ce long amas d’infortunes uniques se présentait sans cesse au cœur du prince, et il ne perdait pas l’espérance. Il marchait à pied, sans appareil à sa blessure, sans aucun secours, à travers ses ennemis ; il arriva enfin dans un petit port nommé Arizaig, à l’occident septentrional de l’Écosse.

La fortune sembla vouloir alors le consoler. Deux armateurs de Nantes faisaient voile vers cet endroit, et lui apportaient de l’argent, des hommes et des vivres ; mais, avant qu’ils abordassent, les recherches continuelles qu’on faisait de sa personne l’obligèrent de partir du seul endroit où il pouvait alors trouver sa sûreté ; et à peine furent-ils à quelques milles de ce port qu’il apprit que ces deux vaisseaux avaient abordé, et qu’ils s’en étaient retournés. Ce contre-temps aggravait encore son infortune. Il fallait toujours fuir et se cacher. Onel[14], un de ses partisans irlandais au service d’Espagne, qui le joignit dans ces cruelles conjonctures, lui dit qu’il pouvait trouver une retraite assurée dans une petite île voisine, nommée Stornay, la dernière qui est au nord-ouest de l’Écosse. Ils s’embarquèrent dans un bateau de pêcheur : ils arrivent dans cet asile ; mais à peine sont-ils sur le rivage qu’ils apprennent qu’un détachement de l’armée du duc de Cumberland est dans l’île[15]. Le prince et ses amis furent obligés de passer la nuit dans un marais pour se dérober à une poursuite si opiniâtre. Ils hasardèrent au point du jour de rentrer dans leur petite barque, et de se remettre en mer sans provisions et sans savoir quelle route tenir. À peine eurent-ils vogué deux milles qu’ils furent entourés de vaisseaux ennemis.

Il n’y avait plus de salut qu’en échouant entre des rochers sur le rivage d’une petite île déserte et presque inabordable. Ce qui, en d’autres temps, eût été regardé comme une des plus cruelles infortunes, fut pour eux leur unique ressource. Ils cachèrent leur barque derrière un rocher, et attendirent dans ce désert que les vaisseaux anglais lussent éloignés, ou que la mort vînt finir tant de désastres. Il ne restait au prince, à ses amis, et aux matelots, qu’un peu d’eau-de-vie pour soutenir leur vie malheureuse. On trouva par hasard quelques poissons secs, que des pêcheurs, poussés par la tempête, avaient laissés sur le rivage. On rama d’île en île, quand les vaisseaux ennemis ne parurent plus. Le prince aborde dans cette même île de West[16] où il était venu prendre terre lorsqu’il arriva de France. Il y trouve un peu de secours et de repos ; mais cette légère consolation ne dura guère. Des milices du duc de Cumherland arrivèrent au bout de trois jours dans ce nouvel asile. La mort ou la captivité paraissait inévitable.

Le prince, avec ses deux compagnons, se cacha trois jours et trois nuits dans une caverne. Il fut encore trop heureux de se rembarquer et de fuir dans une autre île déserte, où il resta huit jours avec quelques provisions d’eau-de-vie, de pain d’orge, et de poisson salé. On ne pouvait sortir de ce désert et regagner l’Écosse qu’en risquant de tomber entre les mains des Anglais, qui bordaient le rivage ; mais il fallait ou périr par la faim ou prendre ce parti.

Ils se remettent donc en mer, et ils abordent pendant la nuit. Ils erraient sur le rivage, n’ayant pour habits que des lambeaux déchirés de vêtements à l’usage des montagnards. Ils rencontrèrent au point du jour une demoiselle à cheval, suivie d’un jeune domestique. Ils hasardèrent de lui parler[17]. Cette demoiselle était de la maison de Macdonald, attachée aux Stuarts. Le prince, qui l’avait vue dans le temps de ses succès, la reconnut et s’en fit reconnaître. Elle se jeta à ses pieds : le prince, ses amis, et elle, fondaient en larmes, et les pleurs que Mlle de Macdonald versait dans cette entrevue, si singulière et si touchante, redoublaient par le danger où elle voyait le prince. On ne pouvait faire un pas sans risquer d’être pris. Elle conseilla au prince de se cacher dans une caverne qu’elle lui indiqua, au pied d’une montagne, près de la cabane d’un montagnard connu d’elle et affidé, et elle promit de venir le prendre dans cette retraite, ou de lui envoyer quelque personne sûre qui se chargerait de le conduire.

Le prince s’enfonça donc encore dans une caverne avec ses fidèles compagnons. Le paysan montagnard leur fournit un peu de farine d’orge détrempée dans de l’eau ; mais ils perdirent toute espérance lorsque, ayant passé deux jours dans ce lieu affreux, personne ne vint à leur secours. Tous les environs étaient garnis de milices. Il ne restait plus de vivres à ces fugitifs. Une maladie cruelle affaiblissait le prince : son corps était couvert de boutons ulcérés. Cet état, ce qu’il avait souffert, et tout ce qu’il avait à craindre, mettaient le comble à cet excès des plus horribles misères que la nature humaine puisse éprouver ; mais il n’était pas au bout.

Mlle de Macdonald envoie enfin un exprès dans la caverne, et cet exprès leur apprend que la retraite dans le continent est impossible ; qu’il faut fuir encore dans une petite île nommée Benbecula, et s’y réfugier dans la maison d’un pauvre gentilhomme qu’on leur indique ; que Mlle de Macdonald s’y trouvera, et que là on verra les arrangements qu’on pourra prendre pour leur sûreté. La même barque qui les avait portés au continent les transporte donc dans cette île. Ils marchent vers la maison de ce gentilhomme, Mlle de Macdonald s’embarque à quelques milles de là pour les aller trouver ; mais ils sont à peine arrivés dans l’île qu’ils apprennent que le gentilhomme chez lequel ils comptaient trouver un asile avait été enlevé la nuit avec toute sa famille. Le prince et ses amis se cachent encore dans des marais. Onel enfin va à la découverte. Il rencontra Mlle de Macdonald dans une chaumière : elle lui dit qu’elle pouvait sauver le prince en lui donnant des habits de servante qu’elle avait apportés avec elle ; mais qu’elle ne pouvait sauver que lui, qu’une seule personne de plus serait suspecte. Ces deux hommes n’hésitèrent pas à préférer son salut au leur. Ils se séparèrent en pleurant. Charles-Édouard prit des habits de servante, et suivit, sous le nom de Betty, Mlle de Macdonald. Les dangers ne cessèrent pas malgré ce déguisement. Cette demoiselle et le prince, déguisé, se réfugièrent d’abord dans l’île de Skye, à l’occident de l’Ecosse.

Ils étaient dans la maison d’un gentilhomme, lorsque cette maison est tout à coup investie par les milices ennemies. Le prince ouvre lui-même la porte aux soldats. Il eut le bonheur de n’être pas reconnu ; mais bientôt après on sut dans l’île qu’il était dans ce château. Alors il fallut se séparer de Mlle de Macdonald, et s’abandonner seul à sa destinée. Il marcha dix milles suivi d’un simple batelier. Enfin, de la faim et prêt à succomber, il se hasarda d’entrer dans une maison dont il savait bien que le maître n’était pas de son parti. « Le fils de votre roi, lui dit-il, vient vous demander du pain et un habit. Je sais que vous êtes mon ennemi ; mais je vous crois assez de vertu pour ne pas abuser de ma confiance et de mon malheur. Prenez les misérables vêtements qui me couvrent, gardez-les ; vous pourrez me les apporter un jour dans le palais des rois de la Grande-Bretagne. » Le gentilhomme auquel il s’adressait fut touché comme il devait l’être. Il s’empressa de le secourir, autant que la pauvreté de ce pays peut le permettre, et lui garda le secret.

De cette île il regagna encore l’Écosse, et se rendit dans la tribu de Morar, qui lui était affectionnée ; il erra ensuite dans le Lochaber, dans le Badenoch. Ce fut là qu’il apprit qu’on avait arrêté Mlle de Macdonald, sa bienfaitrice, et presque tous ceux qui l’avaient reçu. Il vit la liste de tous ses partisans condamnés par contumace. C’est ce qu’on appelle en Angleterre un acte d’attainder. Il était toujours en danger lui-même, et les seules nouvelles qui lui venaient étaient celles de la prison de ses serviteurs dont on préparait la mort.

Le bruit se répandit alors en France que ce prince était au pouvoir de ses ennemis. Ses agents de Versailles, effrayés, supplièrent le roi de permettre qu’au moins on fît écrire en sa faveur. Il y avait en France plusieurs prisonniers de guerre anglais, et les partisans du prétendant s’imaginèrent que cette considération pourrait retenir la vengeance de la cour d’Angleterre, et prévenir l’effusion du sang qu’on s’attendait à voir verser sur les échafauds. Le marquis d’Argenson, alors ministre des affaires étrangères et frère du secrétaire de la guerre, s’adressa à l’ambassadeur des Provinces-Unies, M. Van Hoey, comme à un médiateur. Ces deux ministres se ressemblaient en un point qui les rendait différents de presque tous les hommes d’État : c’est qu’ils mettaient toujours de la franchise et de l’humanité où les autres n’emploient guère que la politique.

L’ambassadeur Van Hoey écrivit donc une longue lettre au duc de Newcastle, secrétaire d’État d’Angleterre. « Puissiez-vous, lui disait-il, bannir cet art pernicieux que la discorde a enfanté pour exciter les hommes à se détruire mutuellement ! Misérables politiques qui substituent la vengeance, la haine, la méfiance, l’avidité, aux préceptes divins de la gloire des rois et du salut des peuples ! »

Cette exhortation semblait être, pour la substance et pour les expressions, d’un autre temps que le nôtre : on la qualifia d’homélie ; elle choqua le roi d’Angleterre au lieu de l’adoucir. Il fit porter ses plaintes aux États-Généraux de ce que leur ambassadeur avait osé lui envoyer des remontrances d’un roi ennemi sur la conduite qu’il avait à tenir envers des sujets rebelles. Le duc de Newcastle écrivit que c’était un procédé inouï. Les États-Généraux réprimandèrent vivement leur ambassadeur, et lui ordonnèrent de faire excuse au duc de Newcastle, et de réparer sa faute. L’ambassadeur, convaincu qu’il n’en avait point fait, obéit, et écrivit que « s’il avait manqué, c’était un malheur inséparable de la condition humaine ». Il pouvait avoir manqué aux lois de la politique, mais non à celles de l’humanité. Le ministère anglais et les États-Généraux devaient savoir combien le roi de France était en droit d’intercéder pour les Écossais : ils devaient savoir que quand Louis XIII eut pris la Rochelle, secourue en vain par les armées navales du roi d’Angleterre Jacques Ier[18], ce roi envoya le chevalier Montaigu au roi de France pour le prier de faire grâce aux Rochellois rebelles, et Louis XIII eut égard à cette prière. Le ministère anglais n’eut pas la même clémence.

Il commença par tâcher de rendre le prince Charles-Édouard méprisable aux yeux du peuple, parce qu’il avait été terrible. On fit porter publiquement dans Édimbourg les drapeaux pris à la journée de Culloden ; le bourreau portait celui du prince ; les autres étaient entre les mains des ramoneurs de cheminée, et le bourreau les brûla tous dans la place publique. Cette farce était le prélude des tragédies sanglantes qui suivirent.

On commença, le 10 auguste 1746, par exécuter dix-sept officiers. Le plus considérable était le colonel du régiment de Manchester, nommé Townley : il fut traîné avec huit officiers sur la claie au lieu du supplice dans la plaine du Kennington près de Londres, et, après qu’on les eut pendus, on leur arracha le cœur dont on leur battit les joues, et on mit leurs membres en quartiers. Ce supplice est un reste d’une ancienne barbarie. On arrachait le cœur autrefois aux criminels condamnés, quand ils respiraient encore. On ne fait aujourd’hui cette exécution que quand ils sont étranglés. Leur mort est moins cruelle, et l’appareil sanguinaire qu’on y ajoute sert à effrayer la multitude. Il n’y eut aucun d’eux qui ne protestât, avant de mourir, qu’il périssait pour une juste cause, et qui n’excitât le peuple à combattre pour elle. Deux jours après, trois pairs écossais furent condamnés à perdre la tête.

On sait qu’en Angleterre les lois ne considèrent comme nobles que les lords, c’est-à-dire les pairs. Ils sont jugés, pour crime de haute trahison, d’une autre manière que le reste de la nation. On choisit, pour présider à leur jugement, un pair à qui on donne le titre de grand steward du royaume. Ce nom répond à peu près à celui de grand sénéchal. Les pairs de la Grande-Bretagne reçoivent alors ses ordres. Il les convoque dans la grande salle de Westminster par des lettres scellées de son sceau, et écrites en latin. Il faut qu’il ait au moins douze pairs avec lui pour prononcer l’arrêt. Les séances se tiennent avec le plus grand appareil : il s’assied sous un dais ; le clerc de la couronne délivre sa commission à un roi d’armes, qui la lui présente à genoux ; six massiers l’accompagnent toujours, et sont aux portières de son carrosse quand il se rend à la salle et quand il en sort, et il a cent guinées par jour pendant l’instruction du procès. Quand les pairs accusés sont amenés devant lui et devant les pairs, leurs juges, un sergent d’armes crie trois fois : Oyez, en ancienne langue française. Un huissier porte devant l’accusé une hache dont le tranchant est tourné vers le grand steward, et quand l’arrêt de mort est prononcé on tourne alors la hache vers le coupable.

(12 auguste 1746) Ce fut avec ces cérémonies lugubres qu’on amena à Westminster les trois lords Balmerino, Kilmarnock, Cromarty. Le chancelier faisait les fonctions de steward : ils furent tous trois convaincus d’avoir porté les armes pour le prétendant, et condamnés à être pendus et écartelés selon la loi. Le grand steward, qui leur prononça l’arrêt, leur annonça en même temps que le roi, en vertu de la prérogative de sa couronne, changeait ce supplice en celui de perdre la tête. L’épouse du lord Cromarty, qui avait huit enfants et qui était enceinte du neuvième, alla avec sa famille se jeter aux pieds du roi, et obtint la grâce de son mari.

(29 auguste) Les deux autres furent exécutés. Kilmarnock, monté sur l’échafaud, sembla témoigner du repentir. Balmerino y porta une intrépidité inébranlable. Il voulut mourir dans le même habit uniforme sous lequel il avait combattu. Le gouverneur de la tour ayant crié selon l’usage : Vive le roi George ! Balmerino répondit hautement : Vive le roi Jacques et son digne fils ! Il brava la mort comme il avait bravé ses juges.

On voyait presque tous les jours des exécutions ; on remplissait les prisons d’accusés. Un secrétaire du prince Édouard, nommé Murray, racheta sa vie en découvrant au gouvernement des secrets qui firent connaître au roi le danger qu’il avait couru[19]. Il fit voir qu’il y avait en effet dans Londres et dans les provinces un parti caché, et que ce parti avait fourni d’assez grandes sommes d’argent. Mais, soit que ces aveux ne fussent pas assez circonstanciés, soit plutôt que le gouvernement craignît d’irriter la nation par des recherches odieuses, on se contenta de poursuivre ceux qui avaient une part évidente à la rébellion. Dix furent exécutés à York, dix à Carlisle, quarante-sept à Londres : au mois de novembre on fit tirer au sort des soldats et des bas officiers, dont le vingtième subit la mort et le reste fut transporté dans les colonies. On fit mourir encore au même mois soixante et dix personnes à Penrith, à Brumpton, et à York, dix à Carlisle, neuf à Londres. Un prêtre anglican, qui avait eu l’imprudence de demander au prince Édouard l’évêché de Carlisle tandis que ce prince était en possession de cette ville, y fut mené à la potence en habits pontificaux ; il harangua fortement le peuple en faveur de la famille du roi Jacques, et il pria Dieu pour tous ceux qui périssaient comme lui dans cette querelle.

Celui dont le sort parut le plus à plaindre fut le lord Derwentwater. Son frère aîné avait eu la tête tranchée à Londres, en 1715, pour avoir combattu dans la même cause ; ce fut lui qui voulut que son fils, encore enfant, montât sur l’échafaud, et qui lui dit : « Soyez couvert de mon sang, et apprenez à mourir pour vos rois. » Son frère puîné, qui, s’étant échappé alors, alla servir en France, avait été enveloppé dans la condamnation de son frère aîné. Il repassa en Angleterre dès qu’il sut qu’il pouvait être utile au prince Édouard ; mais le vaisseau sur lequel il s’était embarqué avec son fils et plusieurs officiers, des armes et de l’argent, fut pris par les Anglais. Il subit la même mort que son frère, et avec la même fermeté, en disant que le roi de France aurait soin de son fils. Ce jeune gentilhomme, qui n’était point né sujet du roi d’Angleterre, fut relâché et revint en France, où le roi exécuta en effet ce que son père s’était promis, en lui donnant une pension, à lui et à sa sœur.

Le dernier pair qui mourut par la main du bourreau fut le lord Lovat, âgé de quatre-vingts ans[20] ; c’était lui qui avait été le premier moteur de l’entreprise. Il en avait jeté les fondements dès l’année 1740 ; les principaux mécontents s’étaient assemblés secrètement chez lui ; il devait faire soulever les clans en 1743, lorsque le prince Charles-Édouard s’embarqua. Il employa, autant qu’il le put, les subterfuges des lois à défendre un reste de vie qu’il perdit enfin sur l’échafaud ; mais il mourut avec autant de grandeur d’âme qu’il avait mis dans sa conduite de finesse et d’art[21] : il prononça tout haut ce vers d’Horace avant de recevoir le coup :

Dulce et decorum est pro patria mori.
Od. ii, lib. III.

Ce qu’il y eut de plus étrange, et ce qu’on ne peut guère voir qu’en Angleterre, c’est qu’un jeune étudiant d’Oxford, nommé Painter, dévoué au parti jacobite et enivré de ce fanatisme qui produit tant de choses extraordinaires dans les imaginations ardentes, demanda à mourir à la place du vieillard condamné. Il fit les plus pressantes instances, qu’on n’eut garde d’écouter. Ce jeune homme ne connaissait point Lovat ; mais il savait qu’il avait été le chef de la conspiration, et le regardait comme un homme respectable et nécessaire.

Le gouvernement joignit aux vengeances du passé des précautions pour l’avenir ; il établit un corps de milices toujours subsistant vers les frontières d’Écosse. On dépouilla tous les seigneurs écossais de leurs droits de juridiction qui leur attachaient leurs tribus, et les chefs qui étaient demeurés fidèles furent indemnisés par des pensions et par d’autres avantages.

Dans les inquiétudes où l’on était en France sur la destinée du prince Édouard, on avait fait partir dès le mois de juin deux petites frégates qui abordèrent heureusement sur la côte occidentale d’Écosse, où ce prince était descendu quand il commença cette entreprise malheureuse. On le chercha inutilement dans ce pays et dans plusieurs îles voisines de la côte du Lochaber. Enfin, le 29 septembre, le prince arriva par des chemins détournés, et au travers de mille périls nouveaux, au lieu où il était attendu. Ce qui est étrange, et ce qui prouve bien que tous les cœurs étaient à lui, c’est que les Anglais ne furent avertis ni du débarquement, ni du séjour, ni du départ de ces deux vaisseaux. Ils ramenèrent le prince jusqu’à la vue de Brest ; mais ils trouvèrent vis-à-vis le port une escadre anglaise. On retourna alors en haute mer, et on revint ensuite vers les côtes de Bretagne, du côté de Morlaix. Une autre flotte anglaise s’y trouve encore ; on hasarda de passer à travers les vaisseaux ennemis ; et enfin le prince, après tant de malheurs et de dangers, arriva, le 10 octobre 1746, au port de Saint-Pol-de-Léon, avec quelques-uns de ses partisans échappés comme lui à la recherche des vainqueurs. Voilà où aboutit une aventure qui eût réussi dans les temps de la chevalerie, mais qui ne pouvait avoir de succès dans un temps où la discipline militaire, l’artillerie, et surtout l’argent, décident de tout à la longue.

Pendant que le prince Édouard avait erré dans les montagnes et dans les îles d’Écosse, et que les échafauds étaient dressés de tous côtés pour ses partisans, son vainqueur, le duc de Cumberland, avait été reçu à Londres en triomphe ; le parlement lui assigna vingt-cinq mille pièces de rente, c’est-à-dire environ cinq cent cinquante mille livres, monnaie de France, outre ce qu’il avait déjà. La nation anglaise fait elle-même ce que font ailleurs les souverains.

Le prince Édouard ne fut pas alors au terme de ses calamités, car, étant réfugié en France et se voyant obligé à la fin d’en sortir pour satisfaire les Anglais, qui l’exigèrent dans le traité de paix, son courage, aigri par tant de secousses, ne voulut pas plier sous la nécessité. Il résista aux remontrances, aux prières, aux ordres, prétendant qu’on devait lui tenir la parole de ne le pas abandonner. On se crut obligé de se saisir de sa personne[22]. Il fut arrêté, garrotté, mis en prison, conduit hors de France ; ce fut là le dernier coup dont la destinée accabla une génération de rois pendant trois cents années.

Charles-Édouard, depuis ce temps, se cacha au reste de la terre. Que les hommes privés, qui se plaignent de leurs petites infortunes, jettent les yeux sur ce prince et sur ses ancêtres[23] !



  1. Voyez page 244.
  2. Voyez ci-après, chapitre xxxiv.
  3. Voyez ce manifeste, rédigé par Voltaire, dans les Mélanges, à la date de 1743.
  4. Voyez page 290.
  5. Le prince commença sa retraite avant d’avoir eu nouvelle de la prise d’Édimbourg. (G. A.)
  6. Ou plutôt, 17 janvier.
  7. Mais les Français étaient saisis d’effroi à la vue du sinistre pays où ils arrivaient. On vit un détachement se rembarquer.
  8. Ou plutôt, le 12 avril.
  9. Ils s’étaient mis en marche pour la commencer, quand on leur donna ordre de s’arrêter. (G. A.)
  10. Voltaire passe sous silence le massacre que les Anglais firent des prisonniers et des blesses. (G. A.)
  11. Le prince ne se retira pas au fort d’Auguste, mais à Invergary.
  12. Trente mille livres sterling.
  13. Gagnée par Cromwell le 13 septembre 1659. Voyez tome XIII, page 77.
  14. Ou plutôt, O’Neil. Ce ne fut pas lui, mais Donald Mac-Leod, qui engagea le prince à prendre refuge à Stornoway. Du reste, Voltaire abrège ici. (G. A.)
  15. Il n’y avait pas de détachement. Ce fut la population qui se souleva pour repousser le prétendant.
  16. Ou mieux, South-Vist.
  17. Les détails que Voltaire donne ici ne sont pas tout à fait exacts. (G. A.)
  18. Charles Ier. C’était en 1628, et Jacques Ier, son père, était mort en mars 1625. (Cl.)
  19. Ce John Murray, de Broughton, surnommé le Judas des Jacobites, vendit son parti moyennant deux cents livres sterling et quatre-vingt mille livres de rente sur les biens confisqués. Dans la phrase suivante Voltaire veut parler d’une liste livrée par lui de quatre mille quatre cents souscripteurs jacobites. (G. A.)
  20. Voici l’inscription que lord Lovat fit mettre sur son cercueil : Simon dominus Lovat decollatus 20 aprilis an. 1747, ætatis suæ 80. (Cl.)
  21. Voltaire laisse entendre que sa conduite à l’égard de Charles-Édouard avait toujours été ambiguë, ce qui est vrai. Lovat fut condamné sur une lettre que livra John Murray. (G. A.)
  22. Voltaire, étant à Lunéville, en 1748, s’y occupait de l’Histoire de la guerre de 1741 (voyez l’Avertissement de Beuchot). « Le chapitre concernant les malheurs de la maison de Stuart venait d’être achevé, dit Longchamp (dans ses Mémoires, article xx). Ce morceau était extrêmement pathétique et touchant. M. de Voltaire le lut avec une profonde sensibilité ; et quand il en vint aux détails relatifs à l’infortune du prétendant, il arracha des larmes à toute l’assemblée. Cette lecture était à peine finie qu’on apporta au roi des lettres arrivant de Paris. On lui annonçait que le prétendant avait été arrêté en sortant de l’Opéra par M. de Vaudreuil, sur l’ordre du roi, et d’après la demande des Anglais, qui avaient mis dans les conditions de la paix que ce prince devrait sortir de France. Le malheureux Stuart n’ayant point voulu renoncer à ses droits, ni quitter l’asile qui lui avait été accordé par le roi de France, le ministère avait été chargé de le faire arrêter et conduire hors des limites du royaume. C’est ainsi qu’il s’en vit expulser, malgré toutes les promesses qui lui avaient été faites. Stanislas ayant fait part de cette nouvelle aux personnes qui étaient près de lui : Ô ciel, s’écria aussitôt M. de Voltaire, est-il possible que le roi souffre cet affront, et que sa gloire subisse une tache que toute l’eau de la Seine ne saurait laver ! La compagnie entière parut affectée d’une profonde douleur. M. de Voltaire, en rentrant chez lui, jeta de dépit ses cahiers dans un coin, renonçant à continuer cette histoire. Je l’ai vu rarement affecté d’une impression aussi forte qu’en ce moment. Il oublia ce travail pendant plusieurs années, et ne le reprit qu’à Berlin, à la demande du roi de Prusse ; et ce fut plus tard encore, quand il se fut établi à Ferney, qu’il en fit entrer une partie dans le Précis du Siècle de Louis XV. »
  23. Toutes ces particularités furent écrites en 1748, sous la dictée d’un homme qui avait accompagné longtemps le prince Édouard dans ses prospérités et dans ses infortunes. L’histoire de ce prince entrait dans les Mémoires de la guerre de 1741. Elle a échappé entièrement aux recherches de ceux qui ont volé, défiguré, et vendu une partie du manuscrit. (Note de Voltaire.) — Cette note est de 1763. (B.)