Problèmes internationaux et la guerre/2

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LES CONDITIONS ET LES FACTEURS
DE LA VIE INTERNATIONALE




20. Préliminaires sur les sciences sociales.
21. Facteurs historiques : l’évolution de l’humanité.
22. Facteurs géographiques : la terre.
23. Facteurs démographiques et sociaux : les hommes et la société.
24. Facteurs ethniques : les peuples et les nationalités.
25. Facteurs économiques : la vie internationale matérielle.
26. Facteurs culturels : la vie internationale intellectuelle.
27. Facteurs moraux : la morale universelle.
28. Facteurs juridiques : le droit international et supernational.
29. Facteurs politiques : la constitution des États
et la politique mondiale.



La guerre est assimilable à la maladie du corps social. La paix est sa santé, son état normal. Pour comprendre le mécanisme de celle-là il faut saisir le mécanisme de celle-ci. La pathologie suppose la physiologie.

On peut répartir en neuf catégories les facteurs et les conditions de la vie internationale : historiques, géographiques, démographiques et sociaux, ethniques, économiques, culturels, moraux, juridiques et politiques. Ce sont là les catégories fondamentales de la sociologie, basées sur les éléments de la société, ses organes et ses fonctions. Les sciences sociales particulières y correspondent.

Le point de vue international, sous lequel nous avons à envisager les facteurs de chaque ordre, est complexe. Il est fait : 1° du point de vue mondial, c’est-à-dire la considération des faits, des conventions et des structures, qui intéressent tous les territoires, tous les peuples, l’humanité entière, ainsi que la place qu’ils doivent occuper dans une organisation mondiale rationnelle. Lorsqu’une partie seulement des États ou une fraction de l’humanité est intéressée, ce point de vue devient « inter-national » au sens strict du mot (entre deux ou plusieurs nations) ; — 2° du point de vue comparatif, c’est-à-dire la considération de la manière caractéristique dont les éléments nationaux se présentent pour chaque pays ; comment a lieu entre eux la répartition de certains totaux, leur rang ou leur degré dans la série générale, leur influence respective et leur participation à des organisations internationales ; — 3° du point de rue typique c’est-à-dire la considération des types les plus parfaits qui aient été réalisés en quelque point du monde, et qui agissent comme modèles que tous les pays cherchent à imiter ; la considération aussi des étalons unitaires et de tout ce qui entretient ou accroît l’interdépendance et la solidarité entre hommes et entre choses.

Procéder à l’examen des facteurs de la vie internationale, rechercher leur action réciproque, ce sera en réalité étudier les diverses causes du grand conflit actuel et les divers moyens proposés pour y mettre fin ; ce sera aussi classer, analyser quant à leurs conséquences, et rattacher à leurs antécédents les grands faits qui se sont produits depuis l’origine de la guerre.

Opposition du nationalisme et de l’internationalisme, conflits ou tolérance des nationalités, rivalité ou coopération économique, idéologies nationales et culture universelle, droit international et droit supernational, politique de la souveraineté absolue ou politique de l’interdépendance des nations, — ce sont les points qui doivent retenir surtout l’attention.

20.
PRÉLIMINAIRES SUR LES SCIENCES SOCIALES




Pour résoudre les problèmes posés et pour justifier les solutions indiquées, quelles méthodes employer ? En même temps qu’à l’imagination, créatrice du neuf, c’est à la science, énonciatrice de la loi des choses, qu’il faut recourir afin qu’elle éclaire l’action et lui apporte des conclusions susceptibles de se transformer en moyens d’exécution. Il faut recourir à toutes les sciences sociales et apporter un esprit scientifique et objectif à l’examen des questions.

La méthode de l’observation et de l’expérimentation a non seulement fondé les sciences naturelles sur des assises indestructibles, mais elle a produit, en toutes matières, un esprit scientifique ennemi des à peu près, des généralisations hâtives, des solutions déclamatoires — qui suffisaient aux philosophies plus littéraires que scientifiques des temps passés. La politique empirique et au jour le jour, la politique fantaisiste et immorale de l’ignorance et de la force, doivent faire place à l’application raisonnée des lois de la sociologie.

Au seuil de notre examen il est donc utile de retenir un instant notre attention sur les sciences sociales.

201. Notions.


La science de la société, des hommes vivant en société, est la sociologie. Elle comprend une partie générale, sociologie proprement dite, et une partie spéciale divisée en branches ou sciences sociales particulières.

La sociologie générale tend à établir la théorie générale de la société humaine, c’est-à-dire la recherche des traits communs à toutes les phases historiques parcourues par elle. Elle étudie selon des méthodes positives son organisation et son évolution. L’étude de l’organisation ou structure nous montre ce qu’il y a d’essentiel dans les faits sociaux. Elle nous fait connaître les conditions élémentaires sans lesquelles une société quelconque ne pourrait exister, elle nous dévoile la structure fondamentale du corps social (statique, anatomie). L’étude de l’évolution sociale nous montre la vie sociale, produit de l’organisation (dynamique, physiologie) ; elle conduit à la théorie du progrès.

Autant de relations différentes entre les hommes — rapports moraux, juridiques, économiques, politiques, religieux et relations de langage qui servent de véhicule à toutes les autres — autant de sciences sociales distinctes qui s’appellent l’ethnographie, l’économie, la science des religions, la linguistique, la morale, le droit, la politique.

La sociologie, la plus complexe des sciences, fait des emprunts aux sciences philosophiques, mathématiques, physiques, biologiques, psychologiques. Les résultats généraux de ces disciplines, qui lui sont antérieures dans la hiérarchie des sciences lui fournissent les principes premiers auxquels elles rattachent ses propres explications. Il y a ainsi continuité théorique dans l’explication générale de toutes les réalités existantes. Les études de la sociologie et de toutes ses branches, sont conduites pour elles-mêmes, comme sciences pures, mais à côté de chacune d’elles se développent des études d’applications en vue de mieux diriger notre intervention modificatrice sur la société. La méthode des politiciens consiste à écouter les plaintes des intéressés, de certaines catégories d’intéressés. La méthode des hommes de science consiste à s’appuyer sur des faits permanents ou généraux, attestés par des observateurs désintéressés ou relevés dans des documents soumis à un contrôle sévère et concordant, bien qu’ils émanent de sources différentes. La possibilité d’une science positive des faits sociaux, impliquant l’énoncé de lois propres, repose sur cette double constatation : il y a des faits sociaux et ils ne sont autre chose que la somme des faits psychologiques (phénomènes de l’ordre scientifique immédiatement antécédent) ; il existe un déterminisme historique et sociologique (qui n’exclut pas nécessairement l’idée d’une liberté métaphysique à l’œuvre dans la société humaine, notamment par l’intermédiaire des hommes de génie).

Il n’y a eu de sociologie générale que le jour où les esprits ont envisagé l’ensemble de la société. Dans les études qui concernent les êtres vivants on est constamment rappelé à la notion d’ensemble par la cohésion que présentent toutes les parties d’un organisme quelconque d’un ordre un tant soit peu élevé. Le corps social, lui, est formé d’organes qui peuvent concourir ensemble, qui concourent en fait, mais qui jouissent d’une certaine indépendance. La notion de concours est donc moins nette. En outre, il nous faut voir constamment comment tout s’enchaîne et se lie, comment un état social déterminé dérive de ces antécédents et prépare l’état qui doit lui succéder. En vérité tout est germe dans le passé le plus lointain. La continuité, incontestée à l’égard des faits vitaux, ne peut plus l’être maintenant quant aux faits sociaux. Or, s’il est déjà fort difficile de fixer constamment sa pensée sur toutes les parties d’une société quand on envisage simplement un groupe local ou une nation, à combien plus forte raison la difficulté est-elle grande quand il s’agit d’envisager la communauté humaine tout entière. Il y a là dans l’effort que doit faire l’esprit un degré de plus à gravir. Cette ascension caractérise la sociologie internationale.

202. Histoire des sciences sociales.


Platon, Aristote, Hobbes, Machiavel, Spinoza, Locke, Montesquieu, Condorcet ont successivement exprimé des vues d’ensemble sur la société. Mais la constitution des sciences sociales est issue des œuvres caractéristiques du XIXe siècle. Des quantités immenses de faits ont été observés, colligés, coordonnés ; des explications ont été présentées, sous forme de théories d’abord, de lois ensuite. Ce travail s’est accompli avec une patience et une persévérance remarquables. Là où l’on ne voyait encore, à la veille de la grande Révolution française qu’entités abstraites sur lesquelles le raisonnement seul pouvait agir, une sorte de métaphysique de l’État, de l’homme, du corps social, voici que l’analyse et l’expérience ont découvert une infinité de forces agissant dans des complexes variés, désormais incompréhensibles en dehors de l’intelligence de ces forces elles-mêmes.

Comte le premier eut l’idée de concevoir les faits sociaux dans leur ensemble, comme matière d’une étude scientifique et positive, la plus compréhensive de toutes. Il lui donna le nom de sociologie. Il voulut faire de la société humaine une étude statique, sorte d’anatomie et de physiologie sociales, et une étude dynamique par la loi des trois états ou du passage de l’état théologique à l’état métaphysique et à l’état positif, pour la pensée comme pour les institutions humaines. Avec Espinas la sociologie s’est étendue à l’étude des sociétés animales. Spencer l’a rattachée a son système évolutionniste. Durkheim a posé certaines règles de la méthode sociologique concernant les statistiques, la constitution des concepts et l’étude des « réalités sociales », indépendamment de toute considération psychologique ; il a appliqué ces règles à l’étude des faits économiques, religieux, etc. Tarde, au contraire, a vu dans la psychologie sociale une étude préparatoire indispensable et vraiment féconde. Des sociologues ont ensuite spécialisé les études : phénomènes géographiques, politiques, juridiques, religieux, esthétiques, ethniques, etc. Quelques-uns ont esquissé une sociologie mécanique, réduisant à des rapports quantitatifs les lois les plus générales de l’activité collective. L’étude des classes sociales a donné naissance à une sociologie criminelle.

« La République de Platon, la Politique, d’Aristote, la Cité de Dieu de saint Augustin, la Cité du soleil de Campanella, le Léviathan de Hobbes, l’Utopie de Thomas Munis, le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, le Grand Œuvre d’Auguste Comte, l’Hyperorganisme de Herbert Spencer, etc., etc., sont autant de conceptions logiques, mystiques, juridiques, biologiques, proposées aux peuples par les plus grands puissants génies [1] » (Izoulet).

203. Méthode des sciences sociales.


Le trait caractéristique de la science depuis le milieu du XIXe siècle est une recherche attentive de l’enchaînement des faits, de la continuité des phénomènes : il domine dans les sciences morales et sociales comme dans les sciences naturelles.

La recherche scientifique suit généralement trois phases. Elle commence par des généralisations imparfaites et superficielles qui se rapportent aux phénomènes dans le cours de leur évolution. Elle examine ensuite les formes spécifiques que prennent le phénomène dans le cours de leur évolution. Elle s’élève ensuite à la recherche positive des lois synthétiques qui régissent les phénomènes eux-mêmes dans leurs manifestations universelles. Ainsi à une synthèse statique enfantine fait place une analyse dynamique approfondie, de laquelle, et grâce à laquelle seulement, on s’élève ensuite à la synthèse scientifique et positive, statique et dynamique en même temps, qui constitue le couronnement et le sceau de l’investigation. Ainsi les mathématiques, les sciences naturelles ; ainsi la sociologie, ainsi l’économie (Achille Loria).

Parmi les méthodes applicables aux sciences sociales, il en est deux sur lesquelles il convient d’insister : la méthode rationnelle et la méthode statistique.

En partant de l’idée que le déterminisme est le conditionnement d’une chose par une autre, la raison déterminante peut être soit logique ou rationnelle, soit efficiente et causale. On distingue en effet deux sortes de déterminations : l’une logique et de conséquences, l’autre causale ou de production. À ces deux déterminismes correspondent deux sortes de sciences : les sciences rationnelles, qui visent à construire des déterminismes logiques de propositions ; les sciences expérimentales, qui s’efforcent de découvrir les déterminismes des phénomènes naturels. Dans les sciences sociales la méthode rationnelle se justifie à côté de la méthode d’observation. « Les sciences physico-mathématiques, comme les sciences mathématiques proprement dites, sortent de l’expérience à qui elles ont emprunté leurs types. Elles abstraient de ces types réels des types idéaux, qu’elles définissent, et, sur la base de ces définitions, elles bâtissent a priori tout l’échafaudage de leurs théorèmes et de leurs démonstrations. Elles rentrent après cela dans l’expérience, non pour confirmer mais pour appliquer leurs conclusions. Les vérités pures obtenues par raisonnement seront-elles d’une application fréquente ? À la rigueur ce serait le droit du savant de faire de la science pour la science, comme n’est le droit du géomètre (et il en use tous les jours) d’étudier les propriétés les plus singulières de la figure la plus bizarre, si elles sont curieuses [2] ». Mais les cerveaux doués du don d’imagination créatrice pourront combiner ces vérités et construire ainsi des plans sociaux guidant l’action sociale.

Quant à la méthode statistique, elle a fait des progrès considérables en ces dernières années. Elle est devenue une méthode générale, développée et unifiée, grâce notamment aux travaux de l’Institut International de statistique, tandis que parallèlement s’accumulait une quantité immense de données numériques dues à des recensements, des dénombrements, des comptabilités spéciales, des comptages. Omnia in mensura ! La guerre aura fait faire des progrès sinon à la théorie et à la méthode statistiques, du moins à son emploi. Tous les gouvernements ont recouru aux dénombrements pour apprécier leurs ressources de toutes natures, hommes, armements, marchandises, cultures, réserves diverses. Ils ont cherché à s’appuyer aussi sur les chiffres pour mieux connaître leurs adversaires ou même les neutres qui auraient pu les aider. (Fonctionnement des trusts d’importation en Hollande et en Suisse.) L’idée d’un bilan national, familière jusqu’ici à certains économistes seulement s’est vulgarisée en même temps qu’elle se perfectionnait et affirmait son utilité. Celui-là qui aurait plus de ressources devait vaincre, alias, celui dont le bilan s’établit le plus favorable. Après la guerre cette idée du bilan national demeurera certainement et sera développée. Elle se combinera avec les exigences de l’organisation internationale qui aura besoin de donner aux divers pays une représentation mondiale proportionnelle à leur puissance réelle. C’est une véritable « sociométrie » qui devra s’édifier. Ses données comparatives devront se condenser en des « coefficients internationaux » expression de la force réelle des États qu’il s’agit de transformer en puissance de vote [3].

204. Les principes sociaux.


1. Les principes au point de vue de la théorie et de la spéculation sont les propositions élémentaires et fondamentales qui servent de base à un ordre de connaissances ; au point de vue de la pratique ce sont les règles fondamentales de conduite, exprimées souvent sous la forme de maximes. C’est un besoin de la vie collective de condenser les idées sous la forme de principes. Elles agissent ainsi puissamment sur les esprits et ce sont eux qui, consciemment ou inconsciemment, font l’objet de discussions, ici dans les cercles familiers, là dans les assemblées publiques. Toute politique tend à devenir rationnelle, c’est-à-dire basée sur des principes.

Les faits extérieurs apparents ne sont que les conséquences de causes qui influent d’une manière indéniable sur toute la trame des destinées humaines. Partout des principes généraux sont en jeu : les événements en sont l’application à des cas particuliers. Dans la guerre présente, par exemple, les dirigeants des peuples pourraient-ils imposer de si lourds combats s’il ne s’agissait pas d’une guerre de principes. Autre exemple emprunté au moyen âge : la formidable querelle des Universaux qui retentit à travers plusieurs siècles n’offre pas seulement un intérêt philosophique ; elle touchait au drame de l’histoire dans une société fondée alors sur la foi. La conception de l’homme et de la fin humaine, celle du pouvoir et de la société, avaient leurs attaches profondes dans les principes, mis en jeu par cette querelle qui eut une durée et une vivacité extraordinaires.

2. la nature et les fondements des principes sociaux donnent lieu à quelques remarques. Ces principes ne sont que des généralisations de faits particuliers [4]. Leur fondement ne doit avoir rien de métaphysique. Tour être admis de tous, dans nos sociétés à liberté de conscience et d’opinion, ils ne doivent présupposer aucune doctrine, aucune philosophie, aucune théodicée. Ils doivent partir de ce qui est réel, positif, connaissable ; libre à chacun d’ajouter ses conceptions et ses croyances aux motifs d’adhésion unanime, démontrables et vérifiables selon l’expérience de la vie courante ; libre aussi d’y surajouter des motifs puisés dans son sentiment personnel. D’autre part, dans la chaîne des raisonnements, des inductions et des déductions il n’est pas nécessaire que les principes sociaux, d’ordre avant tout pratique, remontent jusqu’aux idées ultimes de la science et de la philosophie. Des postulats généraux, des vérités relativement évidentes pour la grande masse peuvent servir de principes premiers suffisants. Enfin il faut tenir compte qu’il est certaines idées qui existent dans l’intelligence avant de reposer sur les faits. Elles déterminent l’action, laquelle leur donne à son tour un fondement a posteriori. Ce sont les idées-forces, qui ont une Immense valeur sociale [5].

3. Les principes, même expérimentaux ou acceptés comme vérité relative, ont quelque chose d’absolu, de général. Ils ne sauraient suffire à eux seuls. Pour subsister il faut les accommoder aux faits. C’est le grand et continuel conflit de la théorie et de la pratique, des principes et des applications. L’Église catholique romaine montre un grand exemple de société à méditer. Elle distingue ce qu’elle appelle la thèse et l’hypothèse. La thèse c’est son système un pour tous, appuyé sur des dogmes avec lesquels on ne peut intellectuellement transiger. Les Syllabus, par exemple, en condamnant les libertés modernes a déterminé certains principes de gouvernement, notamment la règle qui doit présider aux rapports entre l’Église et l’État. C’est la même que celle qui avait trouvé déjà son expression au temps de la querelle des investitures pour régler les relations entre le Pape et l’Empereur. En face de la thèse surgit immédiatement l’hypothèse, c’est-à-dire les cas particuliers, la nécessité de vivre avec les vivants, d’atermoyer avec des gouvernements, qui se réclament de tout autres principes. C’est ainsi que les catholiques ont pu notamment en Belgique, accepter loyalement une constitution qui proclamait les libertés modernes. En politique cette méthode a nom l’opportunisme [6].

4. La question des principes soulève un autre point intéressant : Les principes sociaux ne sont pas immuables. Contenant des vérités relatives ils changent leur nature avec le cours du temps. Les mêmes mots ne couvrent plus les mêmes choses, ou, indifférents hier encore, ils reprennent soudainement un intérêt capital. Qu’on en juge par cette guerre et le regain de vie populaire des anciennes formules, (droit, civilisation, liberté, etc.) qui en étaient réduites presque à une existence purement académique.

5. Le besoin pour toute société d’un système de principes caractérise la crise actuelle. Il ne suffit pas de quelques postulats séparés et sans lien les uns avec les autres. C’est un système qu’il faut. Du haut de la chaire des universités, de la pure spéculation scientifique, les principes doivent descendre jusque dans les masses qui les réclament. Elles sont mieux éduquées qu’autrefois, elles lisent, elles prennent part aux discussions publiques. Elles ont besoin de voir classer leurs idées et d’obtenir réponse aux interrogations qu’elles posent. De nos jours les principes sont incorporés dans les programmes des partis. Ceux-ci forment des doctrines d’action sociale qui, en s’élargissant, s’étendent à tous les domaines de la vie sociale.

205. Les sciences sociales et les problèmes actuels
de l’organisation internationale.


La sociologie, étant la synthèse des sciences sociales, il lui appartient de trouver la subordination et la synthèse des désidérata de l’heure présente impliqués dans les problèmes de la guerre. Grâce à elle, l’évolution spontanée vers l’organisation internationale peut devenir consciente et systématisée [7].

Le désordre persistera tant qu’il ne sera pas universellement acquis qu’il existe une science sociale et une science morale, tant qu’une connaissance positive de la nature humaine, des moyens de l’améliorer, ne sera pas répandue, non seulement en Europe mais dans le monde entier. Cette science consiste à voir les hommes tels qu’ils sont, c’est-à-dire envisager et satisfaire simultanément leurs besoins intellectuels, leurs besoins moraux et leurs besoins sociaux, inséparables de la satisfaction de leurs besoins matériels (Cora).

Les sciences sociales se sont formées en se tenant tout près des réalités de tous les jours. Fortes déjà de leurs premières conclusions elles ont réussi à s’affirmer dans les applications de la politique intérieure, donnant des bases solides aux lois, suggérant la création d’institutions économiques et sociales utiles aux masses, présidant à l’organisation consciente de tous les grands systèmes sociaux érigés depuis un siècle pour l’éducation des hommes et l’entretien de leur vie matérielle, intellectuelle et morale. Il appartient maintenant à ces mêmes disciplines d’aborder les problèmes des relations internationales et de leur organisation. Ces relations après tout ne sont pas d’une nature spécifiquement différente des relations nationales. Elles n’en diffèrent que par l’importance des unités en présence, car dans tous les agrégats sociaux, Famille, Commune, État ou Société des nations, se posent les mêmes problèmes d’interdépendance des forces, des besoins, des moyens d’y satisfaire, des idéologies qui déterminent les actions collectives.

Trois observations cependant sont à faire pour fixer les limites des sciences sociales et en préciser les difficultés.

Première difficulté : la science sociale n’est pas achevée. Que savons-nous déjà du processus intime des phénomènes sociologiques, sinon de grossières approximations : peut-être ce que l’on savait de la chimie après Lavoisier. Les problèmes à résoudre politiquement ne peuvent cependant attendre, pas plus que n’aurait pu attendre l’homme à qui l’on eût défendu d’absorber une nourriture dont il ignorait encore la composition ; la faim l’eût emporté sur les certitudes exactes, remises à une date indéterminée. Le bon sens, fait de traditions conscientes et d’instincts inconscients, dicte à l’homme, à tout instant de sa vie, une série d’actes que son intelligence ne conçoit pas, ou conçoit mal et qui sont pour lui des actes conservatoires au premier chef. Ainsi en est-il des sociétés. Tous les raisonnements pacifistes et antimilitaristes ont cédé devant l’agression. Avec la certitude de l’instinct de défense, chacun s’en est allé prendre ses armes. Aussi ne faut-il pas demander uniquement à la science (série de raisonnements enchaînés) toutes les solutions politiques. Il en est qui sont à l’entre-croisement de tant de principes divers, que vouloir l’absolu de l’un d’eux, en ignorant la portée des autres, serait une erreur capitale. Du tact, du doigté, de l’expérience, du bon sens sont donc nécessaires en politique. Il ne faut rien outrer, rien pousser à l’extrême. Un principe peut être vrai comme tendance et lorsqu’on envisage les masses et les totaux, mais être parfaitement faux dans le particulier. Ainsi s’explique tout le conflit entre le droit de l’individu et le droit de l’État, entre la liberté d’être ignorant, superstitieux, célibataire, matériel, vicieux, paresseux et l’intérêt général d’une nation d’avoir un peuple instruit, actif, travailleur, composé de pères et de mères à la tête de familles nombreuses et saines, et ayant des vertus réelles, des idéals élevés.

Deuxième difficulté : la science sociale n’est pas absolue. Nous sommes en pleine transformation non seulement des notions essentielles du droit public international, mais aussi de celles du droit, de la sociologie, de la philosophie. La solidarité et la filiation des concepts de ces divers ordres imposent des rectifications corrélatives dans chacun d’eux, que les modifications de pensées interviennent dans l’ordre supérieur de nos connaissances, dans l’ordre subordonné ou l’ordre collatéral. Ainsi le droit international est la branche externe du droit public et tout nouveau concept dans celui-ci, la notion de l’État par exemple, doit réagir forcément sur les notions fondamentales mêmes de l’une et l’autre des deux branches. Mais le droit public n’est lui-même qu’une partie du droit, lequel à son tour n’est qu’une des sciences sociales, et reçoit une partie de ses principes tout élaborés de la sociologie, tributaire elle-même de la philosophie première (sciences naturelles, psychologie, cosmologie). Tout se lie, tout est uni, chaque élément est partie d’un ensemble plus vaste mais fait subir à son tour à cet ensemble les conséquences de ses propres modifications. Le difficile consiste dès lors à pouvoir trouver des points fixes au milieu d’une évolution simultanée et encore inachevée, tant de l’ensemble que des parties, à dégager les constantes de problèmes posés en fonction d’un trop grand nombre de variables.

Troisième difficulté : la science sociale ne crée pas. Ce n’est pas son but. Elle constate ce qui est et explique les conditions de l’existence. Or il n’est pas possible que l’on se borne à dire : « Les institutions internationales naîtront d’elle-mêmes. » Peut-on s’imaginer une Cour internationale de justice, un Parlement international, naissant spontanément un beau matin ? Il faut bien que quelqu’un en ait conçu un premier projet, lequel, examiné, discuté, amendé, remplacé par un autre projet, n’en aura pas moins été le point de départ de l’institution finalement établie. On crée des institutions et de l’organisation comme on crée des machines, en imaginant d’abord un plan qui combine les éléments dont on dispose en vue du but utile à atteindre. « Le vieux procédé d’adaptation après coup, d’ajustement imposé par des faits accomplis est périmé ; il faut prévoir et devancer les faits, créer le réel et non s’y ajuster [8]. » Nous avons besoin d’inventeurs et d’ingénieurs sociaux.

Réserve faite de ces trois difficultés, les sciences sociales reprennent tous leurs droits. On ne saurait trop répéter que cette guerre, par l’ampleur et la multiplicité de ses causes et de ses conséquences, est une immense révolution mondiale et universelle. Pour guider cette révolution dans sa marche et vers son but, il est besoin que toutes les données de la sociologie utilisables par elle en ce moment, soient condensées en une Sociologie internationale, qui limiterait son point de vue à la seule superstructure de l’agrégat social supérieur, la Société des nations, mais qui envisagerait celui-ci sous tous ses aspects. C’est un essai de cette sorte qui est tenté dans le présent ouvrage où l’on n’a pas hésité à remonter aux notions fondamentales, fussent-elles élémentaires, et à passer en revue le cycle entier des questions.







21.
FACTEURS HISTORIQUES : L’ÉVOLUTION DE L’HUMANITÉ




Pour le dessein que nous nous sommes proposé, nous nous bornerons ici à caractériser la conception de l’Histoire Universelle et à rappeler quelques faits et quelques moments d’une telle histoire, répartis en trois séries : énumération, pour mémoire, des grands faits de l’histoire humaine jusqu’au seuil du XIXe siècle ; indication sommaire des grandes périodes de l’histoire internationale 1815 à 1915 et de leur enchaînement : chronologie des faits principaux se rattachant à cette histoire.

211. La Conception de l’Histoire Universelle.


L’espèce humaine poursuit son évolution au cours du temps. Toutes les générations s’enchaînent ; à chaque minute des êtres humains meurent que d’autres, en naissant, viennent remplacer dans le faisceau des survivants. Ils forment ainsi une continuité de vie collective. Les états sociaux s’engendrent les uns les autres ; leur succession fait du présent le résultat du passé et la préparation de l’avenir. L’Histoire les raconte et sa trame aussi est une, pourvu qu’elle sache se placer à un point de vue assez élevé, pour voir le continu à travers la division des événements, révolution de l’espèce entière dans l’évolution particulière de chaque peuple, et au-dessus des destinées de chaque groupe humain celles de l’Humanité,

Pour expliquer les caractères de notre civilisation, comprendre les problèmes fondamentaux qui se posent à elle, saisir entre autres l’antagonisme entre l’internationalité et la nationalité avant la guerre, il faudrait remonter les temps et exposer, dans ses grands traits tout au moins, la succession des événements dont la répercussion est venue jusqu’à nous. C’est l’œuvre, non pas de l’histoire dans tous ses détails, telles que la racontent les fastes de chaque peuple, ni de l’histoire additionnée de tous les pays qui narre une succession d’épisodes, ni même de l’« histoire générale » qui raconte les phases des relations entre certains groupes de peuples, mais c’est l’œuvre de l’Histoire universelle. Celle-ci considère l’ensemble de la race humaine et relate son développement continu ; les faits y sont présentés non pour leur valeur propre ; mais en rapport et en subordination avec un ordre de faits plus élevé, à raison de ce en quoi ils ont influencé le sort commun des hommes. Une telle histoire a été tentée à diverses reprises. Tous les essais cependant restent en dessous de leur tâche, parce qu’ils noient l’idée de l’humanité dans le détail des descriptions particulières, ou qu’ils cherchent à réunir des matériaux historiques pour la sociologie, ou bien encore qu’ils interprètent les événements d’un point de vue à prioristique, métaphysique ou religieux  [9].

D’ailleurs il faut tenir pour toute transformée l’histoire depuis un demi-siècle, Des faits nouveaux ont été connus, la conspiration du silence sur d’autres faits a été levée, les archives ont été publiées, les historiens du monde entier ont établi des connexions entre leurs travaux, les points de vue ont changé, enfin les méthodes de travail ont évolué de plus en plus dans le sens de la coopération internationale.

L’histoire universelle qui nous manque, dont des essais ou les morceaux seulement ont été décrits, c’est celle qui tracerait la vie de l’humanité, l’évolution des « affaires humaines » dans un vaste tableau d’ensemble, embrassant toute l’activité des peuples, la vie sociale, la vie économique, la vie intellectuelle, morale et religieuse, en marquant les étapes successives de son développement. Elle impliquerait l’idée d’un mouvement bien défini et tiendrait compte que les forces qui rendent ce mouvement possible dépendent des institutions qui ont produit une action organisée. Et comme ces institutions elles-mêmes naissent des efforts faits par l’homme pour se rendre maître des circonstances du milieu physique, au moyen de la mise en œuvre de certaines idées, l’histoire universelle aurait donc à envisager à la fois et des circonstances et des idées. Elle aurait aussi à présenter quels sont à chaque moment sur la « scène du monde » les forces et les intérêts qui jouent le rôle principal dans l’action.

En ce qui concerne l’histoire universelle de la période moderne, elle devrait commencer il y a 150 ans. C’est alors que se prépare l’évolution dans les idées qui conduit à la Révolution française et à ses contre-coups, C’est alors que s’annonce la révolution industrielle. Cependant on commence généralement cette histoire au grand fait de politique mondiale que marquent la chute de Napoléon et le traité de Vienne.

212. Les grandes Étapes de l’Histoire, et ce quelles ont apporté à l’Humanité.


Chaque siècle contient un certain nombre de faits généraux qui le caractérisent et en résument la vie complexe, des faits qui contiennent son âme profonde. Ils réagissent les uns sur les autres, ils réunissent à leur manière les consciences et les peuples, et leur action explique seule le mouvement qui emporte l’humanité vers sa destinée. La cité antique (conception de la société), le christianisme (la vie morale), la féodalité au moyen âge (l’Europe constituant ses nationalités), l’humanisme (la liaison de la civilisation chrétienne avec la civilisation antique), la Réforme (la liberté de pensée), la Révolution de 1789 (la liberté politique). Le XIXe siècle a été caractérisé, dans l’ordre social, par la démocratie et le socialisme, dans l’ordre intellectuel par la science expérimentale, dans l’ordre religieux par le christianisme et l’incrédulité, dans l’ordre économique par l’industrialisme. Telles les étapes successives de l’histoire et leur apport à l’Humanité.

Quant à la succession des grands empires qui ont réuni sous une même domination des masses énormes de peuples, il faut rappeler Babylone — Les Médo-Perses (Cyrus) — La Grèce (Alexandre) — Rome (les Césars) — Charlemagne — Les Arabes — Les Mongols — L’empire des Papes — Charles-Quint — Napoléon Ier.

213. Histoire de l’organisation internationale.


On chercherait vainement dans l’antiquité les traces d’une organisation internationale véritable. L’Unité sociale, politique et administrative principale était la Cité. Les cités n’avaient guère entre elles des rapports administratifs étroits, des organisations communes. Les amphyctionies ou confédérations des villes grecques étaient religieuses, de même les premières confédérations des Villes du Latium, La guerre et la religion étaient les seuls moyens par lesquels s’établissaient des rapports entre les peuples voisins. L’empire d’Alexandre fut le pur produit de la Conquête, une sorte d’association politique fondée sur la force des armes avec astreinte a certaines contributions, nullement basé sur la notion de collaboration administrative. Il en fut de même des empires des Assyriens, des Mèdes, des Arabes, des Mongols.

L’Empire romain fut un empire universel, mais il ne réalisa pas l’organisation internationale. Il se borna à une centralisation administrative par le moyen de fonctionnaires, collecteurs d’impôts et chefs militaires, ayant pour souci les intérêts de la métropole et le leur. L’empire romain fut comme empire universel, le rassemblement sous un seul sceptre de presque tous les peuples d’Europe, d’Asie et d’Afrique, la plus grande force de conquête et d’organisation politique que le monde ait jamais vue. Les peuples de l’Italie, les cités et les côtes de la Méditerranée, l’Asie mineure et l’Asie antérieure, la Syrie et la Phénicie, l’Égypte et l’Afrique septentrionale, l’Espagne et les Gaules, la Germanie du Danube au Rhin : Rome a tout vaincu et tout conquis. Partout l’autorité du peuple romain, son droit, sa langue, ses mœurs. Ses empereurs « Imperator » concentrent dans leurs mains toutes leurs forces et tous les pouvoirs, de tribun et de pro-consul, de préfet de mœurs et de grand-prêtre. (R. Didon.) Aussi dans le monde jamais la puissance politique n’avait-elle réalisé une œuvre aussi vaste. Cette unité toute matérielle et administrative, cette fusion de presque tous les peuples de l’Univers connu est un travail de géant. Quel art de vaincre et d’annexer, de coloniser et d’assimiler, de temporiser et d’user, d’organiser la victoire et d’exercer la tolérance pour mieux asservir. Quand Rome ne peut faire d’un état conquis une province, elle lui impose une sorte de vasselage ; à défaut de gouvernements elle se contente de rois indigènes habilement choisis. Elle exige le tribut forcé ou volontaire. Mais le monde antique, à la différence du monde moderne, était plus pauvre, moins instruit, moins peuplé et produisait moins (Ferrero).

Le Christianisme groupa les peuples d’Occident dans une pensée, dans un culte unique ; les Croisades les rapprochèrent dans une action commune contre l’Orient Musulman ; la Papauté exerça souvent entre les souverains une influence pacificatrice en intervenant dans leurs conflits pour leur offrir sa médiation ; les Conciles généraux furent les premiers Congrès Européens, où, à côté des questions religieuses, furent tranchés quelquefois des différends entre États chrétiens. Sous ces diverses influences, se formèrent entre les peuples quelques vagues principes communs qui sont comme les premières lueurs lointaines de notre droit, international moderne.

Au moyen âge les nations de l’occident avaient atteint une unité qu’elles ont perdue et qu’elles n’ont pas encore recouvrée. L’autorité de l’Église fut dominée par la nouvelle vie intellectuelle due à l’influence des croisades et la Renaissance agit aussi dans ce sens. D’autres problèmes politiques, intellectuels et industriels surgissent que ni la culture, ni la dévotion, ni la piété du moyen âge n’étaient capables de résoudre. Puis la Réforme vint. Elle mit fin à l’unité de l’Église. La Réforme commença en Allemagne et sépara ce pays de la vie générale de l’Europe.

La Renaissance apporta au monde civilisé l’invention de l’imprimerie, les grandes découvertes des pays lointains, l’extension du commerce, l’abolition des guerres privées, la constitution du pouvoir central de l’État par la disparition des souverainetés féodales, la protection accordée aux ambassades permanentes ; autant de présages des rapports nouveaux appelés à se multiplier entre les nations.

Dans les temps modernes, les grands États achèvent de se constituer, rejetant la suprématie politique de l’Église. Ils cherchent à placer leur indépendance sous la garantie collective des autres États. De là est sorti le principe de l’équilibre européen qui permet aux nouveaux États d’affirmer leur nationalité. Au principe de la force brutale qui avait jusque-là prévalu dans les rapports entre les peuples, fait place celui de l’indépendance politique, de la souveraineté nationale. Le traité de Westphalie (1648) marque la fin de la vieille unité du christianisme et l’avenir de nouveaux liens : la science, l’art, le commerce, l’industrie, les nouveaux idéals du devoir civique, le gouvernement des nations civilisées et éventuellement l’unité, non plus religieuse, mais économique et scientifique de toute l’humanité.

Au cours du XVIIIe siècle, les nations, qui avaient vécu jusque-là presque dans l’isolement, subirent les premiers effets d’une lente transformation. On vit naître une nouvelle manière de concevoir les choses. Les hommes commencèrent à se considérer comme citoyens du monde et cherchèrent à choisir parmi les caractères propres des nations ce qui leur paraissait le meilleur et à l’imiter. La révolution française porte les mêmes idées politiques dans toute l’Europe.

Les Congrès de Westphalie (1648), d’Utrecht (1713) et de Vienne (1815), opposent le maintien mutuel de l’équilibre aux projets ambitieux de la Maison d’Autriche, à ceux de Louis XIV, à l’Empire universel rêvé par Napoléon et qui se brise devant les aspirations nouvelles des peuples à l’indépendance et à la liberté, éveillées par la Révolution française. Ces trois congrès créent le nouveau droit public européen et affirment deux principes nécessaires : la liberté religieuse, admettant avec les mêmes droits dans le concert des peuples les diverses confessions chrétiennes, et la liberté politique assurant l’indépendance et l’égalité des États. Le Congrès de Vienne proclame aussi l’abolition de la Traite et la libre navigation des fleuves internationaux, deux indices des préoccupations internationales humanitaires et économiques qui commençaient alors à se faire jour.

214. Histoire mondiale contemporaine.


Depuis un siècle le monde a assisté à une série de transformations politiques que l’on peut, approximativement et s’en tenant aux éléments dominants, diviser de la manière suivante :

1° La Révolution de 1789 secoue toute l’Europe. Une idée a surgi qui va pouvoir influencer tous les États. Il y avait jusque-là des rivalités politiques entre les gouvernements. Les monarchies à partir de ce moment se sentent solidaires de la Royauté française : de là les guerres de la République. Napoléon transforme petit à petit le caractère de celle-ci et rêve de l’empire universel, La coalition renverse son œuvre en 1814.

2° Le congrès de Vienne en 1815, et les négociations concomitantes réorganisent l’Europe en s’inspirant de trois idées : a) une répartition de territoires formant équilibre à l’Ouest, au Centre et a l’Est, avec précautions spéciales contre la France ; b) l’engagement ou concert de respecter cette répartition territoriale ; c) une entente des souverains (Sainte Alliance) garantit les monarques contre la révolution intérieure (intervention). Ce système perdure en Europe, pendant la première moitié du siècle, mais avec des fissures. Naissent lentement deux forces nouvelles, le principe des nationalités (Grèce, Belgique, etc.) et surtout, depuis 1848, le principe libéral qui sépare les monarchies en deux groupes : les monarchies de l’Ouest, l’Angleterre et la France, devenues parlementaires, les monarchies de l’Est, Autriche, Russie, Prusse, restées absolues.

3° De 1859 à 1871, le système créé par le congrès de Vienne s’écroule : c’est l’œuvre de la politique de Napoléon III, de Cavour et de Bismarck. La conséquence est la constitution de l’Unité italienne et de l’Unité allemande.

4° Après 1871, c’est la prépondérance de l’Allemagne. Satisfaite d’abord, elle se borne à surveiller ce qu’elle a acquis. Puis avec Guillaume II naît son ambition de « Weltpolitik », et le règne de la paix armée en est la conséquence.

5° À partir de 1892, la formation de l’alliance franco-russe met fin à la prépondérance exclusive de l’Allemagne. Il commence à se rétablir en Europe un système fondé sur l’équilibre des forces. Deux grands groupes avec leurs satellites se forment : Allemagne, Autriche, Italie ; France, Russie, Angleterre ; chaque grand pays s’élève à des conceptions impérialistes et, se sentant fort de ses alliés, cherche à réaliser ses aspirations propres. C*est le conflit latent et permanent. Mais en même temps s’élargit la scène du monde sous l’empire de trois causes : a) agrandissement des puissances extra-européennes, indépendantes, et faisant sentir leur influence (États-Unis, Amérique latine, Japon). b) importance des colonies : dominions anglais, possessions européennes en Afrique, en Asie et en Océanie. c) extension des relations internationales et en particulier expansion économique mondiale.

6° La guerre mondiale se prépare. La tension s’augmente entre les deux groupes de puissances européennes, les incidents se multiplient. La question d’Orient met le feu aux poudres. Les ultimatum sont lancés et presque tous les États prennent position  [10]

215. Un siècle de la Vie Internationale. 1815-1915.


1815. — Congrès de Vienne : liquidation de la faillite de l’Europe de Napoléon ; établissement du concert européen, ou traité mutuel de garantie de nouvel ordre établi. Établissement de la Sainte-Alliance, par laquelle les Puissances, essayant une sorte de règlement de politique intérieure, commune à toute l’Europe, et inspirée d’un esprit conservateur, s’engagent à maintenir par intervention le régime absolu existant. Retour de Napoléon, les Cent Jours ; Napoléon envoyé à Sainte-Hélène. Établissement, de la Confédération germanique, qui dure jusqu’en 1866. — Désastre britannique à la Nouvelle-Orléans ; Paix de Gand entre les États-Unis et l’Angleterre.

1816. — Buenos-Ayres et la République Argentine sont déclarées indépendantes. — L’Empereur Alexandre fait une proposition de désarmement. De Jouffroy fait évoluer sur la Seine le premier bateau à vapeur dont Fulton avait créé le type aux États-Unis (1807).

1818. — Le Congrès d’Aix-la-Chapelle détermine les conditions de l’évacuation de la France par les armées alliées, — Proclamation de l’indépendance du Chili.

1819. — Congrès des Puissances à Carlsbad. — Création de l’Association allemande du Commerce et de l’industrie, origine du Zollverein. Les États-Unis acquièrent la Floride.

1820. — Congrès des Puissances à Vienne et à Troppau. Les armées à Naples imposent aux princes une constitution : la Sainte-Alliance intervient en envoyant une armée autrichienne contre Naples. — Les Grecs se soulèvent contre les Turcs, restés hors de la famille européenne ; leur révolte, suscitée par le sentiment national, est soutenue par l’opinion publique ; Nicolas Ier, absolutiste, mais orthodoxe, secourt les sujets chrétiens contre le souverain « infidèle », pour accomplir la mission de la Russie en Orient ; le sultan doit reconnaître l’indépendance de la Grèce (Première fissure du système de Vienne).

1821. — Congrès des Puissances à Leybach ; il constitue une ligue de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche contre les idées libérales ; l’Angleterre prend une attitude contraire à l’intervention ; mort de Napoléon à Sainte-Hélène. — L’Indépendance du Pérou proclamée. Aux États-Unis, commencement de la querelle entre les États du Nord et du Sud au sujet de l’esclavage ; ligne de démarcation tirée entre les États libres et les États en esclavage.

1822. — Congrès des Puissances de Vérone ; il charge la France d’intervenir en Espagne contre la Révolution des armées qui ont imposé une constitution au Prince. — La France instaure le régime douanier dit de l’« échelle mobile ». — Les États-Unis reconnaissent l’indépendance des colonies espagnoles sud-américaines.

1823. — Énonciation de la doctrine de Monroe. Projet de Bolivar de réunir tous les États américains en une seule Confédération.

1824. — Premier chemin de fer en France entre St-Étienne et Andrézieux.

1825. — Conférence de St-Pétersbourg ; elle prépare l’indépendance de la Grèce,

1826. — L’Angleterre offre à la France de s’associer à la pacification de la Grèce. — Traité d’Ackermann entre la Porte et la Russie ; cette dernière obtient la libre navigation sur la Mer Noire. — Après une lutte de vingt-deux ans la Serbie recouvre son indépendance comme principale vassale de la Turquie. — Congrès de Panama pour réunir les nations sud-américaines en une assemblée permanente. — Le Rocket de George et Robert Stephenson conduit le premier train de Manchester à Liverpool. Fondation des colonies de l’Australie occidentale. Traité de commerce entre la Prusse, la Hesse, Darmstadt, la Bavière, le Wurtemberg, point de départ politique du Zollverein. — Pour obvier à la disette en Angleterre, malgré l’opposition de l’aristocratie, Canning achète des blés étrangers. — Organisation définitive de la Bourse de Paris. — Commencement des voyages de Dumont-Durville qui découvre des terres australes.

1830. — Commencement de la conquête d’Algérie par la France. Révolution libérale en France par suite d’un conflit constitutionnel dont le peuple fait une révolution nationale en chassant la dynastie légitime ; elle a un écho dans toute l’Europe. — Révolution des Belges contre le roi de Hollande. Indépendance de la Belgique. — Révolution nationale des Polonais contre le tsar russe. Destruction du royaume de Pologne.

1831. — Conférence de Londres : Elle fait deux nations indépendantes de la Hollande et de la Belgique. — Une conférence à Paris, à l’invitation de Louis-Philippe, conclut dans un sens favorable au désarmement

1833. Fondation de la « Anti-Slavery Society » (Société américaine contre l’esclavage).

1834. — Quadruple alliance (France, Angleterre, Espagne, Portugal) pour la pacification de la péninsule hispano-portugaise et l’expulsion des prétendants. Don Carlos et Don Miguel.

1837. — Union de la Bolivie avec le Pérou sous l’autorité de Santa Cruz.

1838. — Richard Cobden fonde la ligue de Manchester dans le triple but d’établir la liberté politique, le libre échange commercial et la paix universelle (Anti-corn law league).

1840. — Quadruple alliance (Angleterre, Autriche, Prusse, Russie) pour la pacification du Levant. Règlement de la question d’Égypte contre les intérêts de la France. — Réunion du premier congrès international libre de la paix, première en date d’une série de plus de 2200 réunions internationales relatives à toutes les questions d’intérêt universel  [11].

1841. — La Chine entraînée dans la vie internationale par la guerre de l’opium et par les expéditions anglaises et françaises. L’Angleterre s’installe à Hong-Kong. — Constitution définitive du Zollverein.

1842. — L’Amérique centrale, unie jusqu’alors, se divise en cinq petits États.

1845. — Première ligne télégraphique (Paris-Rouen).

1846. — Guerre entre les États-Unis et le Mexique, terminée en 1848 par la cession aux premiers du nouveau Mexique, de la Californie et du Texas. — Loi de liberté douanière en Angleterre (triomphe de l’Anti-corn law league) ; commencement des grands progrès de la colonisation anglaise.

1847. — Fondation à Londres de la première internationale socialiste ; manifeste communiste de Marx et Engels avec le cri : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

1848. — Exploitation des mines d’or de Californie : Influence considérable sur le développement de l’Amérique et la valeur mondiale de l’or. — Mouvement populaire dans toute l’Europe inspiré par les revendications de la liberté politique et la liberté des nationalités. La Révolution commence en France ; en Italie guerre nationale contre l’Autriche, révolution républicaine contre le pape et le grand duché de Toscane ; en Allemagne guerre civile à Berlin et à Vienne ; guerre nationale dans les duchés contre le Danemark ; soulèvement républicain en Saxe, en Bade, en Hongrie ; guerres nationales des Maggyars contre les Allemands, des Serbes, des Croates et des Roumains contre les Maggyars. — Parlement de Francfort : il offre la couronne impériale à Frédéric-Guillaume IV qui la refuse, voulant la tenir non d’un Parlement, mais de princes allemands, lesquels n’étaient pas disposés à la lui offrir. — Conquête du Penjab par les Anglais,

1849. — La Russie aide l’Autriche à écraser les Maggyars révoltés. — La réaction l’emporte en Europe, et, au point de vue extérieur, restaure exactement l’édifice de 1815. — Voyage de Livingstone en Afrique centrale.

1850. — L’Angleterre abolit l’Acte de Navigation de Cromwell, ouvre ses portes à tous les navires du monde et accorde à ses colonies le droit de commercer avec n’importe quel pays.

1851. — L’Australie du Sud appelle les aventuriers de toutes les nations dans ses champs d’or : avec les convicts anglais, ils créent le nouvel État. — Première exposition universelle ouverte à Londres.

1853. — Création du congrès international de statistique.

1854. — La Russie fait la guerre à la Turquie (Guerre de Crimée). L’Angleterre et la France interviennent pour défendre le sultan : pour la première fois depuis 1814 deux des alliés se font la guerre.

1855. — Exposition universelle à Paris.

1856. — Le Congrès de Paris met fin à la guerre de la Crimée, place l’intégrité de l’empire ottoman sous la garantie des puissances et admet le sultan dans la famille européenne, (Le principe du traité de Vienne est consolidé.)

1857. — Une convention internationale arrête un Code commercial de signaux.

1858. — Après la révolte des cipayes, le gouvernement anglais dissout la Compagnie des Indes et fait passer la péninsule sous son administration directe. — La France occupe la Cochinchine.

1859. — Guerre d’Italie conduisant à l’Unité italienne. Napoléon III haïssait le traité de Vienne qui excluait sa famille du trône de France, aimait les Italiens et détestait les Autrichiens. La France étant trop faible pour briser la coalition, il se borna à chercher un regain de gloire napoléonienne et quelques acquisitions de territoires. Il chercha vainement un appui contre l’Autriche en Angleterre, hostile à toute politique de guerre et de remaniements de territoires, et en Russie, qui ne s’intéressait qu’à l’Orient et à la défense de sa dynastie. Napoléon s’entend avec Cavour pour chasser les Autrichiens d’Italie. Il désirait une confédération italienne. Après la conquête de la Lombardie, apprenant que la Prusse arme, il se retire. Les Italiens créent eux-mêmes leur Unité sous la direction de Cavour, expulsent les princes légitimes par des révoltes, expriment par des plébiscites, leur volonté et, par une série d’annexions, créent le Royaume d’Italie.

1860. — Napoléon se fait céder la Savoie et Nice contrairement à ses promesses publiques de 1859 (un plébiscite est organisé parmi les populations annexées) ; il met tous les souverains en défiance contre lui et se trouve isolé et impuissant. — La France conclut un traité libre-échangiste avec l’Angleterre, le premier traité de commerce de ce type.

1861. — Guerre civile aux États-Unis entre le Nord et le Sud (guerre de Sécession). — Abolition du servage en Russie par le tsar Alexandre II.

1862. — Guerre franco-mexicaine.

1863. — Napoléon III fait connaître aux souverains un projet de désarmement — Publication des instructions pour les armées en campagne des États-Unis d’Amérique ; elles formulent pour la première fois des droits de la guerre bien plus humanitaires et plus justes qu’ils ne l’étaient autrefois.

1864. — Guerre de la Prusse et du Danemark (guerre des Duchés). — Établissement d’un Empire du Mexique avec l’aide de la France ; Maximilien empereur. — Guerre du Paraguay qui dure jusqu’en 1870. — Pie IX adresse à tous les évêques l’encyclique Quanta Cura et son annexe le Syllabus, « résumé renfermant les principales erreurs de notre temps ». — Congrès de Genève : établissant la Société internationale de la Croix-Bouge.

1865. — Les démocrates du Pacifique s’unissent de nouveau contre les ambitions de reconquête de l’Espagne. — Formation de l’Union latine (Union monétaire). — Création de l’Union télégraphique internationale.

1866. — Fin de la guerre de Sécession par la proclamation de la paix et de l’ordre aux États-Unis, Résultat : la libération des nègres. — La Prusse ayant conclu alliance avec l’Italie, grâce à l’aide de Napoléon III, se décide à la guerre contre l’Autriche, alliée des États allemands. Un seul coup, Sadowa, par une opération rapide et une attaque en masse sur un ennemi surpris, décide de la guerre. La Prusse s’annexe une forte portion des États allemands du nord, notamment la Hesse et le Hanovre, (Guerre de Bohême.)

1867. — Pourparlers de Napoléon et de Bismark au sujet du partage de la Belgique, puis du Luxembourg ; la Prusse ne veut rien accorder à Napoléon. — Création de la Confédération de l’Allemagne du Nord, qui dura jusqu’en 1870. — Conférence de Londres : elle neutralise le Grand Duché de Luxembourg sous la garantie des Puissances. — Les États-Unis achètent l’Alaska à la Russie. — Exposition universelle à Paris. — 1er Congrès international des sciences médicales. — Sir Robert Hart fonde l’Université de Peking (Tong-Wen-Kouan). — Projet de chemin de fer international Vienne-Salonique par le baron de Hirsch.

1868. — La révolution japonaise ouvre l’ère du Meidji. Modernisation du Japon et son entrée dans la civilisation occidentale. — Congrès de St-Pétersbourg ; il statue sur les restrictions à apporter à l’usage de certains types de balles.

1869. — Des pourparlers d’alliance pour la revanche de Sadowa ont lieu à Paris et à Vienne. Ils vont jusqu’à un échange de lettres entre les trois souverains de France, d’Autriche et d’Italie. — Concile œcuménique du Vatican. — Le premier chemin de fer entre les océans Atlantique et Pacifique est achevé aux États-Unis. — Ouverture du canal de Suez.

1870. — Guerre entre la France et l’Allemagne : conflit, à propos de la candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne ; la France est intransigeante croyant à l’alliance autrichienne. Achèvement de l’Unité allemande sous la forme d’un empire, sous la suprématie du roi de Prusse, devenu empereur. Traité de Frankfort, enlevant à la France l’Alsace-Lorraine et lui imposant, en faveur de l’Allemagne, la clause douanière de la nation la plus favorisée. — Gladstone conclut un accord avec la France et avec la Prusse pour coopérer avec l’une et l’autre des puissances belligérantes si l’une d’elles violait le territoire neutre de la Belgique.

Situation après 1870. Il ne reste plus rien de l’édifice du Congrès de Vienne. 1° L’Autriche est expulsée d’Italie et d’Allemagne ; l’Italie et l’Allemagne sont transformées en grandes puissances ; le royaume de Hongrie est érigé en État rattaché à l’Autriche ; les duchés sont enlevés au roi de Danemark ; l’Alsace-Lorraine est enlevée à la France, refoulée jusque par delà la frontière du XVIIe siècle. 2° Quant au Concert européen, garant des traités de 1815, la tourmente déchaînée par Napoléon III, et les procédés brutaux de Bismark y ont mis fin. 3° Le mouvement constitutionnel et libéral a gagné toute l’Europe.

1871. — Suppression des États pontificaux après l’entrée des troupes italiennes à Rome. L’Italie vote une loi, dite de « Garanties », qui règle les relations avec le pape. — La Conférence de Londres modifie le Traité de Paris en 1856. — Entente des trois empereurs d’Allemagne, d’Autriche et de Russie : visites réciproques, concert sur des mesures contre l’adversaire commun, la révolution sociale, représentée alors par l’Internationale. — Premières mesures au Brésil pour la suppression de l’esclavage. — Ier Congrès international de géographie.

1872. — Arbitrage de l’affaire de l’Alabama. — Dissolution de la première internationale. — Expédition arctique de Nordenskjöld.

1873. — Fondation de l’Institut de droit international et de l’« International Association for the Reform and Codification of the laws of nations » (aujourd’hui « International Law Association »). — Exposition internationale de Vienne.

1874. — Congrès de Bruxelles : il prépare une limitation et une amélioration des lois de guerre. — Ier Congrès postal international, tenu à Berne : il organise l’Union postale universelle.

1875. — « L’Alerte » : la France, à la suite d une habile manœuvre de Gortchakoff, croit que l’Allemagne a voulu l’attaquer et que c’est la Russie qui l’a sauvée. — Conférence internationale télégraphique, à St-Pétersbourg, — Le Pérou propose au gouvernement sud-américain d’unifier le droit international. — La convention internationale du mètre adopte le système métrique et institue un bureau international de poids et mesures. Bismark tente un accord international pour rayer le pape de la liste des souverains. — L’Américain Stanley entreprend une expédition aux grands lacs africains.

1876. — Guerre russo-turque : la Russie reprend sa marche contre l’empire ottoman, affaibli par la banqueroute (1875) et la déposition successive des deux sultans (1876.) — L’Angleterre s’établit à Chypre, un premier pas dans la direction de l’impérialisme. — Exposition internationale de Philadelphie.

1877. — Le traité de San-Stefano met fin à la guerre russo-turque ; il reconnaît une Bulgarie intégrale, y compris la Macédoine. L’Angleterre arrête l’armée russe devant Constantinople et force la Russie à s’en remettre au Congrès. — Conférence de Constantinople pour les intérêts des droits des chrétiens sujets de la Porte.

1878. — Congrès de Berlin : il modifie le traité de San-Stefano et réorganise la carte de l’Europe occidentale. La Russie sort du congrès les mains vides, irritée contre Bismark, le « courtier honnête », qui l’avait jouée, — Conférence internationale monétaire à Paris, invitée par les États-Unis. — Exposition universelle de Paris à l’occasion de laquelle se réunissent de nombreux congrès internationaux.

1879. — Traité d’alliance entre l’Allemagne et l’Autriche. — Le Chili, qui ambitionnait la suprématie sur le Pacifique, soutient victorieusement la guerre du Pacifique contre le Pérou et la Bolivie qui s’est jointe à lui. (Fin de la guerre en 1884, le Pérou doit abandonner ses richesses en nitrate.)

1880. — À partir de cette date les Puissances ne parvenant plus à s’épandre en Europe s’établissent dans toutes les parties du monde encore disponibles. De là naissent des rivalités anglo-russes en Asie et anglo-françaises en Afrique. — Exposition universelle de Melbourne. — Conférence de Madrid : Première convention internationale relative au Maroc.

1881. — Conférence internationale monétaire, invitée par les États-Unis et la France.

1882. — La France occupe la Tunisie. — Victoire anglaise sur Arabi Pacha à Tell-El-Kébir : occupation de l’Égypte par l’Angleterre. — Formation de la Triple Alliance : Allemagne, Autriche, Italie. (Causes du détachement de la Russie : la rivalité personnelle entre Bismark et Gortchakof ; soutien donné par l’Allemagne à la politique de l’Autriche dans les Balkans contre la Russie. Causes du rapprochement de l’Italie : hostilité de l’Italie contre la France où les conservateurs parlaient de restaurer le pouvoir du pape et ou les républicains décidaient l’occupation de la Tunisie.) — La Russie relève son tarif douanier ; l’Autriche et la France font bientôt de même.

1883. — Création de l’Union internationale pour la protection de la propriété industrielle.

1884. — Congrès de Berlin relatif aux questions coloniales en Afrique ; création de l’État indépendant du Congo. À partir de cette date vif mouvement pour la création de colonies en Afrique. Les colonies du Togoland et du Cameroun sont fondées par le docteur Nachtigal, commencement de la politique coloniale allemande. — Traité avec le Nicaragua, concernant le canal transocéanique. — Bismark complète la Triple Alliance par un traité secret de « contre-assurance » avec la Russie, garantissant la neutralité bienveillante de celle-ci. — Formation de l’impérial Federation League.

1885. — Guerre serbo-bulgare. La Bulgarie absorbe la Roumélie orientale. — L’Italie occupe Massouah. — Conférence du premier méridien à Washington. — Création de l’Association internationale des chemins de fer.

1886. — Conflit entre les États-Unis et l’Angleterre concernant les Pêcheries. — Convention internationale de Berne sur la propriété artistique, littéraire et création de l’Union. — Création de l’Association géodésique internationale.

1887. — Premier jubile de la reine Victoria ; conférence des ministres coloniaux à Londres.

1888. — Guerre de tarifs entre la France et l’Italie : elle dure jusqu’en 1899. — Avènement de Guillaume II, suivi bientôt du renvoi de Bismark. — Fin de l’esclavage au Brésil. — Convention internationale relative au canal de Suez. — Seconde exposition universelle à Melbourne.

1889. — L’Espagne cède les îles Carolines à l’Allemagne. — Condominium des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne sur les archipels Samoa et Tonga (1891) situés sur la route de la Nouvelle-Zélande en Amérique (indépendance garantie). — Exposition universelle à Paris ; réunion de nombreux congrès internationaux. — La première conférence panaméricaine à Washington ; elle essaye d’établir l’entente et la coopération entre toutes les républiques américaines et crée le bureau panaméricain. — La république est proclamée au Brésil. — Création de l’Association internationale des académies. — Ier Congrès international de navigation.

1890. — Conférence de Bruxelles pour la répression de la traite des esclaves. — Les États-Unis adoptent le bill-tarif Kinley rouvrant la période du régime protectionniste ; tarif douanier français renforçant la protection douanière. — La république est proclamée aux îles Hawai et reconnue par les États-Unis. — Traité d’arbitrage concernant la mer de Behring. Conférence internationale à Berlin, sur l’invitation de l’empereur Guillaume, dans le but de jeter les bases d’une législation internationale du travail. — Création de l’Union internationale pour la répression de la traite des esclaves. — Création de l’Union internationale pour la publication des tarifs douaniers.

1891. — Premiers pourparlers de l’alliance franco-russe. — Le Portugal perd sa colonie de Zanzibar ; il n’est plus le maître dans ses territoires du Mozambique. — Encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII sur la condition des ouvriers.

1892. — Convention franco-ittienne (d’où sortit plus tard la triple alliance méditerranéenne entre l’Italie, la France et l’Angleterre). — Conférence internationale pour l’hygiène à Venise. — Le comte de Caprivi, renonçant au système protectionniste de Bismark, négocie une série de traités à bas tarifs avec l’Autriche, l’Italie, la Suisse, la Belgique. — Rétablissement du système protectionniste en France (loi Méline), suivi de la guerre de tarifs entre la France et la Suisse (jusqu’en 1895). — Exposition universelle à Chicago.

1893. — Blocus de la Crète par les puissances. — Conférence internationale pour l’hygiène à Dresde. — L’escadre russe se rend à Toulon pour affirmer l’amitié franco-russe. — Guerre intense de tarifs entre la Russie et l’Allemagne (jusqu’en 1894). — 1er Congrès international des sciences historiques. — Création de l’Union internationale pour le transport des marchandises par le chemin de fer.

1894. — Massacres turcs en Arménie, renouvelés en 1896, — Ier Congrès international de chimie appliquée.

1895. — Guerre entre le Japon et la Chine, à laquelle met fin le traité de Shimonosaki. — Conflit entre les États-Unis et le Vénézuéla. — Commencement de l’insurrection de Cuba contre l’Espagne. — L’Italie entreprend de conquérir l’Abyssinie. — Création de l’Institut international de Bibliographie.

1896. — Convention entre Pétershourg et Pékin fortement favorisée par la diplomatie de Berlin, engageant définitivement à la Russie la Mandchourie et Port-Arthur qu’avait conquis le Japon sur la Chine : c’est le conflit latent avec le Japon. — Arbitrage entre les États-Unis et le Vénézuéla. — Désastre des Italiens à Adoua. — Traité de commerce de la Chine avec la France. — Congrès postal universel à Washington.

1897. — L’Allemagne profite de la situation nouvelle créée dans la mer de Chine et alléguant le meurtre de deux missionnaires sujets allemands, elle s’installe de vive force à Kiao-Tchéou (presqu’île de Chantoung). — Guerre entre la Grèce et la Turquie.

1898. — Guerre entre l’Espagne et l’Amérique. — Traité de commerce entre la France et l’Italie : il met fin à la lutte économique entre les deux pays. — Signature à Londres du « Yang-tse Agreement », ayant pour objet l’intégrité de la Chine et instaurant le régime des territoires donnés en bail. — Conflit entre l’Angleterre et la France, à la suite des incidents de Fachoda. — Retentissant voyage de Guillaume II à Jérusalem et Constantinople ; il obtient d’Abdul-Hamid la première concession du chemin de fer de Bagdad, et dans son discours de Damas, il déclare prendre sous sa protection tous les Musulmans. Les massacres de chrétiens continuent en Arménie. — Les États-Unis annexent les îles Hawaï. — La paix de Paris cède aux États-Unis les Philippines et Porto-Rico ; elle rend Cuba indépendante. — Le Canada établit des droits de préférence en faveur de l’Angleterre ; l’Allemagne ayant exercé des représailles, le Canada frappe d’une taxe les marchandises allemandes. — Convention entre l’Angleterre et l’Allemagne relative au démembrement éventuel des colonies portugaises.

1899. — Première conférence de la Paix à la Haye sur l’invitation du Tsar qui propose de limiter les armements ; création de la cour permanente d’arbitrage. L’Allemagne inaugure sa « politique mondiale » (Weltpolitik, Neue Kurs) ; elle substitue des visées d’expansion à la politique de saturation de Bismark. — Guerre des Anglais contre les Boers au Transvaal ; réprobation générale en Europe ; Guillaume II pense d’abord à soutenir les Boers, mais se ravise ensuite, et finit par envoyer à l’Angleterre un plan de guerre contre les républiques africaines préparé par son état-major : l’Angleterre mise en méfiance pare le coup en prenant les devants et en annexant le Trasvaal et l’Orange. — L’Espagne cède à l’Allemagne les îles Carolines et Mariannes, derniers restes de son empire colonial. — Première négociation par la création de la Commonwealth australienne.

1900. — Action concertée des puissances contre la Chine à la suite de la révolte des Boxers. — Exposition universelle à Paris ; à cette occasion réunion de nombreux Congrès internationaux. — Fondation de la deuxième Internationale socialiste.

1901. — Fin du règne de Victoria qui a duré 64 ans ; Edouard VII lui succède. — L’United States Steel Corporation (trust de l’acier) est formé aux États-Unis. — Convention internationale relative au canal de Panama. — Conférence sucrière à Bruxelles : elle établit une convention internationale des sucres qui met fin aux primes d’exportation.

1902. — Mesures navales de coercition prises par l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie contre le Vénézuela ; première expression de la doctrine de Drago. — À cette occasion les Américains remettent aux Cubains l’administration de leur île. — Entente entre le Chili et l’Argentine mettant fin à un long conflit et limitant leurs armements. — En Allemagne le nouveau chancelier de Bulow fait des tarifs le résultat d’une alliance formelle des agrariens et des industriels protectionnistes ; la guerre douanière est instituée en quelque sorte à demeure.

1903. — La Serbie, longtemps docile à la cour de Vienne reprend depuis cette date, sous le roi Pierre, son indépendance politique et économique, et vit en hostilité avec l’Autriche qui opprime les Serbes de Bosnie, et avec les Maggyars qui persécutent les Serbes de Hongrie. — Création de la République de Panama à la suite des menées américaines. — Création de l’Association internationale de sismologie.

1904. — Guerre entre la Russie et le Japon. (La Russie une fois à Port-Arthur est attirée par la Corée. Elle cherche le partage de la Chine et des ports en mer libre. La lutte dure dix-neuf mois. Défaite de la Russie qui sort de la guerre avec son armée désorganisée, ses magasins militaires vides et une révolution intérieure. L’équilibre des forces en Europe est détruit.) — L’incident du Doggerbank entre la Russie et l’Angleterre est tranché par la Cour d’arbitrage. — L’Allemagne impose un traité de commerce draconien à la Russie. — Accords entre la France et l’Angleterre : ils mettent fin à toutes difficultés pendantes entre les deux pays et sont le point de départ d’une action politique commune à l’égard de l’Allemagne. — Entente secrète entre la France et l’Angleterre par laquelle celle-ci demande que la partie méditerranéenne du Maroc revienne éventuellement à l’Espagne ; entente secrète à ce sujet entre la France et l’Espagne. (Ententes divulguées seulement en 1911 par « Le Matin ».) Commencement des affaires marocaines. — Traité de Lhassa mettant fin à la guerre entre l’Angleterre et le Thibet.

1905. — Défaite de Moukden. — Le Kaiser prononce à Tanger un discours menaçant ; c’est le début de l’intervention allemande dans la question du Maroc ; il promet au sultan du Maroc son indépendance. Négociations entre Paris et Berlin. M. Delcassé doit donner sa démission sous la pression de Guillaume II. L’Allemagne poursuit le plan de détacher la Russie de la France en détournant son activité vers l’extrême Orient. Ces événements ébranlent l’équilibre européen et ouvrent des horizons nouveaux. L’attitude de l’Allemagne engendre un ressentiment profond chez les Français. — La France accorde à l’Italie que les ordres religieux orientaux auront la faculté de renoncer à la protection de la France en faveur du protectorat italien. — Deuxième traité anglo-japonais. — Création de l’Institut international permanent d’agriculture.

1906. — Conférence d’Algésiras pour régler les affaires du Maroc. — Établissement d’un Condominium anglo-français sur les Nouvelles-Hébrides. — Création de l’Union radio-télégraphique internationale. — Une conférence de tous les États du Nord et du Sud de l’Amérique demande une convention générale d’arbitrage.

1907. — Deuxième conférence de la Paix à la Haye. — Arrangements identiques conclus simultanément entre la France, l’Angleterre et l’Espagne relatifs au statu quo dans la Méditerranée. — Révolution et Constitution en Perse. — Accord anglo-russe garantissant l’intégrité du territoire de la Perse ; l’Angleterre et la Russie tendent vers un rapprochement. — Incident franco-allemand de Casablanca réglé en 1908 par la Cour d’arbitrage ; bombardement de la ville par les Français, — Guerre douanière entre l’Autriche et la Serbie. — Encyclique Pascendi par laquelle Pie X condamne le modernisme.

1908. — L’Allemagne reproche à la France d’avoir violé le traité d’Algésiras. La Chambre française à trois reprises différentes déclare ses intentions d’observer le traité, — Procès d’Agram et du professeur Friedjung : faux de l’Autriche démontrés. — La révolution éclate en Turquie. Les Jeunes-Turcs placent le sultan sous leur tutelle. Essai de gouvernement avec l’aide des nationalités. — L’Autriche mobilise contre la Serbie et envoie des fusils aux Albanais.

1909. — L’Autriche rend le Sandjak à la Turquie mais transforme son administration en annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine, peuplées de Serbes. Indignation en Serbie et émotion à Pétrograde. Le projet de conférence européenne projeté par l’Angleterre et la Russie échoue. L’Autriche et l’Allemagne usent de pression sur la Russie et isolent la Serbie qui doit laisser faire. La crise de l’annexion aboutit donc à un grand succès allemand. — Déclaration franco-allemande relative au maintien de l’intégrité du Maroc. On critique en Allemagne la trop grande condescendance du gouvernement avec la France dans l’affaire marocaine. — Après une deuxième administration de trois ans, les Américains se retirent de Cuba. — Entrevue de Potsdam entre les empereurs d’Allemagne et de Russie ; détente des relations entre les deux empires : liberté donnée à la Russie dans le nord de la Perse ; adhésion de la Russie au chemin de fer de Bagdad et à sa jonction avec les chemins de fer persans ; le grand obstacle à l’entreprise allemande est ainsi levé.

1910. — Traité de Saint-Pétersbourg ; réconciliation du Japon et de la Russie. — Traité de Séoul annexant la Corée au Japon. — Voyage du kronprinz autour du monde. — Fêtes du centenaire de l’indépendance du Mexique et de l’Argentine. — Grèves générales sur les chemins de fer français ayant des répercussions économiques à l’étranger. Exposition universelle à Bruxelles. — Premier congrès mondial des Associations internationales. Fondation d’une Union entre elles.

1911. — Année de la terreur, crise économique provoquée par l’appréhension de la guerre. — Incidents franco-allemands à propos de la Légion étrangère. Incidents des forts de Flessingue sur l’Escaut. — Le coup d’Agadir, porté par l’Allemagne à la France et à l’Angleterre. (Négociations difficiles entre la France et l’Allemagne. Cession à celle-ci de 275.000 kilomètres carrés du Congo français en échange du désintéressement de l’Allemagne sur le Maroc, convention qui semble clore une période de sept années de querelles américaines. Résultats : la France ressuscitée, « ne voulant pas la guerre mais ne la craignant pas (Poincaré) » ; l’Allemagne déçue ; l’Angleterre rapprochée de la France dans les négociations ; la mort d’Edouard VII, fait perdre aux Ententes leur caractère agressif. — En réponse à l’annexion de la Bosnie, l’Italie déclare la guerre à la Turquie pour s’emparer de la Tripolitaine ; elle occupe les îles de l’Égée (Dodécanèse) ; le traité d’Ouchy-Lausanne met fin à la guerre en 1912. Résultats : la guerre affaiblit la Triple Alliance et décide l’action des Balkaniques ; éveil de l’esprit irrédentiste en Italie qui ne rend pas immédiatement les îles. — Congrès à Caracas des représentants des États affranchis par Bolivar (Vénézuéla, Nouvelle-Grenade, Équateur, Bolivie et Pérou) : dans le but de reconstituer la Grande-Colombie. — Troisième traité entre le Japon et l’Angleterre. — Convulsions inquiétantes de la jeune république chinoise, agonie de la vieille monarchie persane, changement de règne du Japon, campagne présidentielle aux États-Unis, guerre civile au Mexique, essor économique de l’Amérique du Sud, vastes réformes entreprises dans l’Inde anglaise à la suite du Durbar de Delhi. — Premier Congrès universel de races.

1912. — Prétention de la Serbie de s’annexer une bande du littoral adriatique ; opinion autrichienne énervée. Proposition Berchtold pour venir en aide à la Turquie dans une politique de décentralisations progressives en faveur des nationalités macédoniennes. Première guerre balkanique ; alliance entre la Bulgarie, la Serbie, la Grèce et le Monténégro, conclue malgré la Cour du Vienne ; défaite des Turcs : c’est la ruine de la politique autrichienne en Orient ; l’Autriche mobilise, avertissement à l’Italie et à l’Allemagne. — Accords anglo-russo-persans. Accords entre la Russie et la Mongolie. — L’incident franco-italien du Carthage et du Manouba est tranché par la Cour d’Arbitrage. — Entrevue de l’empereur d’Allemagne et du tsar à Port Baltic ; déclarations mutuelles relatives à « la valeur des alliances pour le maintien et l’équilibre de la paix ». — Voyage de Lord Haldane à Berlin (l’Angleterre disposée à ne plus contrecarrer l’Allemagne dans les questions secondaires, mais entendant que la suprématie de la mer ne lui soit plus disputée). — Le Congrès américain vote le Panama Tolls Act, qui crée des droits de péage différents en faveur de la marine américaine ; protestation en Angleterre. — Concentration de la flotte française dans la Méditerranée par suite d’accord avec l’Angleterre. — Grève générale des mineurs anglais ayant ses répercussions à L’étranger. — Congrès Eucharistique international à Vienne, imposante manifestation politico-religieuse. — Négociation de l’emprunt chinois par toutes les Puissances.

1913. — Année des formidables armements : l’Allemagne accroît ses forces militaires et vote (y compris les socialistes) un milliard et demi d’impôts de guerre ; elle annonce vouloir disposer dans la mer du Nord d’une flotte égale à celle de l’Angleterre. La France riposte en décidant le service de trois ans et en nommant Delcassé ambassadeur à Pétersbourg. On parle à Londres d’une alliance avec la France. — Action collective des Puissances contre le Monténégro, démonstration navale à Antivari, occupation de Scutari. Fin de la première guerre balkanique : conférence des ambassadeurs à Londres pour son règlement (Traité de Londres) ; deuxième guerre balkanique : la Roumanie, sur les suggestions de la France et de la Russie rompt son pacte avec l’Autriche et intervient pour arrêter cette guerre qui allait menacer l’Europe. La paix de Bucarest entraîne de cruelles inimitiés de race, et une volonté de vengeance de la Bulgarie, placée sous la dépendance de l’alliance ; elle établit de bonnes relations entre la Roumanie, la Serbie, la Grèce et le Monténégro et donne lieu à un traité défensif entre la Serbie et la Grèce ; elle crée une Albanie artificielle et mal définie. Conséquences des guerres balkaniques : Turquie presque rejetée en Asie par la coalition des petits États slaves des Balkans ; nouvelle déception pour l’alliance, l’Autriche et l’Allemagne ayant le chemin barré vers Salonique, et devant renoncer à la domination dans les Balkans ; Russie arrêtée dans sa marche vers Constantinople et la Méditerranée. — Les incidents de Saverne : l’Allemagne frappe durement l’Alsace-Lorraine, retentissement mondial de cette affaire. La France tombe dans le gâchis radical-socialiste : Élections, affaire Rochette, affaire Cailloux. — Constitution à Bruxelles d’une Union Interparlementaire commerciale. Exposition universelle de Gand.

1914. — Tension entre la Grèce et la Turquie au sujet de l’exécution du traité de Bucarest ; la Grèce annexe Chio et Mitylène, en accord avec le traité de Londres non encore reconnu par la Porte ; l’Italie n’a pas encore rendu les îles du Dodécanèse. — Négociations aimables entre les Puissances relatives aux chemins de fer en Asie Mineure (Bagdag, Syrie et Arménie) ; accord russo-turc, relativement à l’Arménie ; accord franco-allemand réservant une sphère d’action et d’influence à la France en Syrie. Guerre civile au Mexique ; intervention de l’A. B. C. — Campagne violente de la presse allemande contre la Russie, préconisant la guerre préventive ; la Russie redouble ses préparatifs militaires ; les liens de la Triple Entente se resserrent ; révolution en Albanie ; entrevue de Konopicht entre Guillaume II et l’archiduc héritier François-Ferdinand ; attentat de Sarajevo ; la guerre mondiale déchaînée par l’Allemagne et l’Autriche. — Vote aux États-Unis du Panama Tolls Revision, acte rétablissant l’égalité internationale de péage sur le Canal.

1915. — Continuation de la guerre mondiale. — Traité d’arbitrage entre les États-Unis d’une part, l’Argentine, le Brésil et le Chili (A. B. C.) d’autre part ; négociations en vue d’une entente panaméricaine plus étroite. Ouverture du Canal de Panama. Exposition internationale de San-Francisco. — Accords imposés par le Japon à la Chine.

22. FACTEURS GÉOGRAPHIQUES : LA TERRE





Toute l’action de l’homme, tous les événements auxquels il est mêlé se passent en un lieu terrestre et sont influencés par lui. Les facteurs géographiques de la vie internationale doivent donc être dégagés avec soin : superficie et distribution de la terre ; étendue du monde connu et civilisé aux diverses époques ; caractéristiques des diverses parties du monde ; importance variable des caractères de la terre d’après les époques : contribution des différents pays à la civilisation universelle ; utilité de la connaissance mutuelle des peuples ; constitution progressive des sciences géographiques par collaboration internationale.

1. La terre est facteur à la fois de « nationalisation et d’internationalisation ». La surface entière de la terre est partagée aujourd’hui entre les états souverains et constitue soit leur territoire métropolitain, soit leurs colonies, possessions ou protectorats. Les particularités physiques propres à chaque fragment de la superficie terrestre contribuent à accentuer les différences nationales entre les peuples qui les occupent. Mais d’autre part certains caractères généraux de la terre sont communs à tous les lieux ou n’offrent que des variations sans importance pratique. Ainsi certaines circonstances planétaires ou cosmiques sont partout analogues (ex : la pesanteur, l’air) ; certaines configurations sont communes à de grandes étendues de terre (ex : le fait d’avoir des fleuves, des montagnes, d’être situé au bord de la mer). Au contraire, certaines aires de géographie physique ne coïncident pas avec celles de la géographie politique (ex. : les climats, les bassins miniers, les bassins de grands fleuves). La Terre est donc facteur tantôt d’unification, tantôt de différenciation. Pour marquer l’importance du lieu géographique on peut ajouter que les structures sociales évoluent dans une double direction : les unes ont leur base dans le lieu : elles organisent toutes les choses humaines qui se trouvent dans les limites d’une même circonscription territoriale. Les autres ont leur base dans la fonction et s’organisent entre toutes choses similaires, sans égard à leur répartition territoriale.

2. La Terre a une superficie d’environ 52,000 milles carrés ; la population du monde est d’environ un milliard et demi. Le problème fondamental de l’économie et de la politique mondiales consiste à faire vivre, heureuses et pacifiques, ces populations sur ce territoire. La Terre est l’unité ultime qui doit entrer dans tous les plans sociaux.

3. Ce qu’on a appelé le monde aux diverses époques de l’histoire a bien varié ! Combien la terre est vaste en comparaison du petit bassin méditerranéen sur les rives duquel se confina pendant si longtemps la civilisation ! Combien les hommes d’autrefois paraissent faibles et craintifs, même aux plus glorieuses époques du passé, en comparaison de la formidable puissance dont nous disposons aujourd’hui ! (Ferrero.) Sous l’Empire, après la première invasion gothique, ce qu’on appelait alors le monde, était limité aux pays qui s’étendent du golfe Persique à la mer d’Irlande et de la Scandinavie au Sahara, et ces territoires étaient partagés en deux fractions : « le monde nouveau et le monde barbare ». Successivement à leur heure d’importance apparaissent sur la scène du monde les peuples et les races de l’Asie septentrionale et méridionale, de l’extrême Orient, de l’Amérique et de l’Afrique aujourd’hui. Peu à peu cependant la terre se révèle aux hommes grâce à leurs efforts aventureux : la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (1492) ; la découverte de Vasco de Gama qui double le cap de Bonne-Espérance et aborde au sud de l’Inde (1498) ; celle de Magellan qui fait le tour du monde en doublant le sud de l’Amérique (1520) ; celle de Marco Polo qui traverse toute l’Asie, jusqu’à Pékin (1520). Bientôt toutes les nations participent à ces découvertes. En même temps les nouvelles terres deviennent la possession de ceux qui las découvrent : Portugais (côte d’Afrique et Sumatra), Espagnols (Amérique du Sud et du Centre), Hollandais (Australie), Anglais (Australie), Français (Canada, Louisiane). Il y a quarante ans, Élisée Reclus, en tête du monument qu’il élevait à la Géographie Universelle pouvait encore dire que la Terre restait en partie une inconnue à l’homme, que la nature ou les hommes opposaient des barrières. Et il citait les deux pôles, le centre de l’Afrique, une partie du Continent australien, la Nouvelle-Guinée, les plateaux de l’intérieur de l’Asie. Aujourd’hui la terre entière est devenue le territoire où s’exerce l’activité humaine et celle-ci ne se laisse plus enserrer ni comprimer dans les limites arbitraires des frontières de chaque pays. Ce n’est plus seulement un échange de produits ou une circulation d’idées ; c’est une colonisation des uns chez les autres, des uns par les autres. Les hommes se transportent et s’installent eux-mêmes à l’étranger, avec leurs capitaux, ou sous leur direction ; ils s’y créent des établissements. Ils agissent ainsi réciproquement. Les uns suppléent par là aux manquants des autres et ainsi se prolonge, de pays en pays, le phénomène national de la colonisation intérieure, grâce auquel la population peut augmenter encore sur un même territoire, pourvu que les derniers arrivants l’utilisent économiquement à de nouveaux points de vue.

4. Chaque partie de la Terre a ses grandes caractéristiques. L’Europe occupe La première place dans le monde. Sans avoir une population aussi dense que celle de l’Inde et de la Chine centrale, elle contient près du quart des habitants du globe. Elle est depuis vingt-cinq siècles le principal foyer de rayonnement pour les sciences, les arts, les idées nouvelles. Le foyer s’est déplacé du Sud-Est au Nord-Ouest. Avec le temps, hors de doute cependant que l’égalité finira par prévaloir entre l’Amérique et l’Europe et aussi entre toutes les parties du monde. Ce sont les heureuses conditions du sol, du climat, de la forme et de la situation du continent qui ont valu aux Européens d’être arrivés à la tête de l’humanité et non la vertu propre des races qui la composent. L’Europe très dentelée, très entourée de mers a pu de bonne heure donner lieu à des émigrations et à un concours entre les hommes. En Asie, les hauts plateaux centraux ont enlevé toute unité géographique à l’accès des terres intérieures et des péninsules environnantes. L’Afrique présente une masse lourde et massive. L’Australie continentale est pleine de monotonie, privée de toute variété. L’Amérique du Nord, elle, a ressemblance avec l’Europe. L’Amérique du Sud est couverte de forêts et de nappes d’eau. Mais de plus en plus l’intervention de l’homme y crée la mobilité dans ce qui était immobile, et l’unité dans ce qui était séparé.

5. La forme générale des continents, les mers, et tous les traits particuliers de la terre ont dans l’histoire de l’humanité une valeur essentiellement changeante, suivant l’état de culture auquel en sont arrivées les nations suivant les circonstances. Ainsi la présente guerre aura momentanément attiré dans la grande circulation internationale des États que leur position géographique en avait tenus plutôt éloignés : les pays scandinaves notamment, devenus les couloirs entre la Russie et l’occident. Au sud, l’Espagne cesse d’être un bout de continent pour redevenir un couloir entre l’Europe et l’Afrique.

L’homme entreprend de soumettre le milieu qui l’entoure. Il y a une loi d’adaptation de soi au monde, mais aussi du monde à soi. « Les innombrables changements que l’industrie humaine opère sur tous les points du globe constituent une révolution des plus importantes dans les rapports de l’homme avec les continents eux-mêmes. La forme et la hauteur des montagnes, l’épaisseur des plateaux, les dentelures de la côte, la disposition des îles et des archipels, l’étendue des mers perdent, peu à peu de leur importance relative dans l’histoire des nations à mesure que celles-ci gagnent en force et en volonté [12] ».

6. La géographie conclut au rapport constant entre le sol (géologie, climat, ressources naturelles) et l’homme différemment civilisé. Ainsi, la composition et la disposition du sol déterminent la répartition des richesses sur le globe, et, les climats, les flores, les faunes conditionnent l’habitat de l’homme : un lien unit l’individu au sol qu’il habite, l’homme modifie ce lien et devient à son tour une cause originale d’activité. C’est de la combinaison de ces éléments divers et multiples, c’est aussi de leur modification les uns par les autres que résulte la caractéristique d’une contrée. Un sujet d’étude consiste pour chaque région à démêler l’importance relative de ces divers phénomènes. La valeur d’un territoire national, le rôle qu’il joue dans l’économie et dans la politique mondiales est le produit, d’un grand nombre de facteurs qu’il faudra s’efforcer d’évaluer avec plus de précision qu’on ne l’a fait jusqu’ici. Parmi les plus importants il convient de citer son étendue, l’accessibilité de ses diverses parties, la variété et la richesse de ses productions naturelles, son climat favorable à l’habitation et à la culture, sa situation stratégique. Ces facteurs ont à intervenir dans le calcul de la représentation internationale des États.

7. Il faut aussi déterminer en quoi chaque pays a besoin des autres, comment il en est solidaire, quel est son rôle dans le monde, quel a été et quel pourra être à l’avenir son apport à la communauté humaine. Dans l’évolution du passé les peuplés ont développé leur génie propre et fait à l’humanité l’apport de ce en quoi ils étaient privilégiés. L’Orient inspiré est le berceau ardent et ensoleillé des religions. La Grèce, artiste et curieuse a le génie des formes, de l’esthétique et de la philosophie. Rome, éminemment pratique, a la science du droit et du gouvernement, de la politique et de l’action. Ainsi tous les cultes viennent de l’Orient, comme la science du droit sort de Rome et la philosophie de la Grèce.

8. Parmi les causes générales des conflits actuels il faut ranger l’ignorance où se trouvent les peuples à l’égard les uns des autres. Chacun d’eux a bien peu de notions précises sur ses voisins, encore moins sur les peuples d’au delà des mers, qui influent cependant constamment sur sa propre situation. De là des malentendus, des confusions regrettables. La langue sans doute est un obstacle énorme et aussi le coût des transports. Mais ne pourrait-on attendre mieux de l’instruction générale, des prises de contact systématique, de la presse et du voyage organisé. Les peuples comme les individus doivent prendre conscience d’eux-mêmes, du rôle qu’ils sont appelés à jouer au milieu des autres. Ils doivent acquérir la science du milieu terrestre, comme celle du temps où ils vivent. Rien n’y peut contribuer davantage que l’étude comparée des autres peuples. Cette étude est aussi la première condition de toute action dans le domaine international, car l’« international » est fait, avant tout, de l’ensemble du « national ». Les différents pays sont les éléments de la communauté mondiale. Ils ont à la fois des intérêts propres et des intérêts qui leur sont communs avec tous. Il est nécessaire de se rendre compte de chaque individualité nationale, de ses caractéristiques, de ce qui la compose, de ce qui la forme, de ce qui l’influence, de ce qui la dirige à l’égard des autres populations. Quand nous disons : « France, Allemagne, Angleterre », que nous opposons surtout les termes l’un à l’autre, qu’entendons-nous par là ? Question de la première importance, car de ces termes nous faisons des entités que nous personnalisons. Nous disons : « la France veut ceci ; l’Angleterre souffre de cela ; l’Allemagne pense de telle manière ». Il s’agit donc d’avoir une vue d’ensemble, de se figurer quelles idées générales, approximatives sans doute, mais justes doit évoquer aujourd’hui le nom d’un pays. Que dans le Congrès après la guerre, dans un Parlement international, se lève le représentant d’un pays, quelles forces, quels problèmes, quelles possibilités sont représentées par lui ? L’idée à s’en former c’est l’idée que devraient s’en faire chaque jour les Offices des affaires étrangères à la lecture de la correspondance diplomatique.

Un traité de géographie politique, une véritable géographie internationale, reste à écrire, aussi bien que l’histoire universelle que nous demandions dans le chapitre précédent. Les éléments d’un tel ouvrage sont épars dans d’innombrables publications qui ont chacune envisagé une partie ou un aspect de ce que devrait comprendre l’ouvrage d’ensemble. Il faudrait le concevoir comme réunissant pour chaque pays des données générales solidement enchaînées. Sans être détaillé ni même complet dans l’énumération des grandes données, nul facteur important ne devrait en être omis, sous peine d’avoir une idée trop inexacte de leur total. Les points suivants devraient y être envisagés : Les grandes dates de l’histoire générale du pays (Chronologie). — Territoire ; ressources naturelles. — Le peuple et ses nationalités ; sa Démographie ; ce que lui ont apporté les peuples avec qui il a été successivement en contact ; situation économique à l’intérieur et à l’extérieur. — Politique intérieure, institutions, esprit du gouvernement ; partis politiques, classes dirigeantes. — Vie culturelle ; mentalité, idéal national, caractère, âme populaire ; langue, religion, morale, sciences, arts. Vie sociale : classes diverses, mœurs. — Politique extérieure : relations avec les divers pays ; rapport entre la situation à l’intérieur et la politique étrangère ; action ou influence internationale des partis intérieurs sur l’extérieur. — Rôle dans le monde ; apports à la civilisation générale.

9. La Géographie est l’étude systématique de la terre. Elle fait un effort constant pour embrasser les énergies naturelles dans leur connexité, pour observer, classer, expliquer les effets directs des forces agissantes et les effets complexes de ces forces associées. Au sens large elle étudie les conditions géographiques, telluriques et climatériques de la vie sociale. On a divisé la géographie humaine, qui étudie les rapports entre l’homme et le milieu physique en : 1° Géographie sociale ou politique, qui se réfère aux liens existant entre l’État, le sol qui le porte et la mer qui l’entoure ; elle s’attache à l’étude du peuplement, de son habitat, de ses groupements [13]. 2° Géographie économique, qui s’occupe de l’exploitation du sol et de la mer sous leurs différentes formes.

Elle considère le milieu physique, l’action de ce milieu sur l’homme et, inversement, celle de l’homme sur ce milieu.

Hippocrate, Aristote, Hipparque, Ératosthène, Agrippa, Pline, Strabon, commencèrent dans l’antiquité à constituer les Sciences géographiques. Ptolémée les résuma en son grand ouvrage, qui a dominé les études du moyen âge. Mercator renouvela l’art de tracer les cartes à l’époque contemporaine. — Trois monuments ont été élevés à la géographie au XXe siècle, l’un par Alexandre Humboldt (Cosmos), l’autre par Karl Ritter (La géographie dans ses rapports avec la Nature et l’histoire de l’homme. Berlin 1822-1859, 10 vol. en 20 parties), le troisième par Élisée Reclus (Nouvelle géographie universelle, la Terre et les hommes 1875-1891 [14] ).

Les études géographiques se sont internationalisées. Des congrès internationaux de géographie se réunissent périodiquement. On a proposé une Union des Sociétés de géographie du monde entier. — Sous la direction d’une conférence internationale a été commencée, avec l’aide des États, l’élaboration d’une carte du monde au millionième, selon la double base, acceptée transactionnellement, du méridien de Greenwich et de l’échelle métrique.







23.
FACTEURS SOCIAUX : LES HOMMES ET LA SOCIÉTÉ




La société est formée d’un complexe de parties et d’éléments, les uns coordonnés, les autres incoordonnés, agissant tantôt en coopération tantôt en opposition. La vie sociale est le résultat du fonctionnement de l’organisme social. Étendue de groupes nationaux à groupes nationaux et portée au delà des frontières elle devient la vie internationale. Avant d’étudier catégorie par catégorie les manifestations et les structures de cette dernière, il est nécessaire d’envisager la société même et de considérer, en chaque partie de sa constitution et de son mécanisme, la manière dont elle influence la vie internationale et, réciproquement, dont elle est influencée par elle. Cette étude comprend des données générales sur l’homme, les populations et les groupes d’hommes ; la société et les associations ; l’évolution sociale ; les moteurs et les objectifs de la vie sociale ; ses sphères : nationalisme, internationalisme et humanité ; ses modes : coopération ou lutte, organisation ou anarchie.

231. Les hommes.


Envisageons donc successivement l’homme, les grands hommes, les populations, les chefs (souverains et dynasties), les femmes, enfin les classes, castes et dirigeants.


231.1. L’HOMME.. — L’être humain est l’unité qui entre dans toutes les combinaisons sociales. Il en est à la fois la fin et le moyen, l’unique réalité sociologique sensible. Il est la cellule sociale et toute étude doit avoir pour objet de déterminer l’action du milieu social sur l’homme et de l’homme sur le milieu social. À quelle conception correspond le vocable homme, d’un emploi courant dans tous les raisonnements en matière politique, économique et sociale ? La réponse à cette question est indispensable si nous voulons des idées claires.

1. Qu’est-ce que l’homme ? Les catéchismes répondent : « L’homme est un être composé d’un corps mortel et d’une âme immortelle, créé par Dieu à son image et à sa ressemblance. Placé dans un lieu de délices, mais dans un état ou son libre arbitre pouvait s’exercer, il commit la faute originelle, en suite de quoi il fut déchu lui et sa descendance. Tous les hommes sont frères. L’âge d’or était à l’origine dans le paradis terrestre. La destinée de l’homme c’est de racheter son salut par une vie de souffrances et de résignation. »

La science, elle, donne une autre réponse. Elle s’appuie sur toutes les disciplines en lesquelles elle a incorporé et systématisé les faits observés au cours des siècles et les théories qu’elle en a déduites (anatomie, physiologie, zoologie, paléontologie, anthropologie et psychologie). L’homme est, pour la science, le dernier terme d’une longue série d’êtres qui parurent successivement sur la terre et procédèrent les uns des autres par voie d’évolution. Le corps de l’homme est constitué par un nombre prodigieux de cellules agencées et différenciées à la façon des briques d’une maison : environ trente trillions de cellules. Chacune de celles-ci mesure quelques millièmes de millimètres et forme elle-même un microcosme, d’une complexité extrême de structure et de composition, dans lequel on distingue deux parties essentielles : le protoplasma et le noyau. L’ensemble des cellules d’un même type constitue ce qu’on appelle un tissu ; les divers tissus s’associent pour former un organe dont le rôle est bien déterminé. L’union des cellules entre elles dans un organe est assurée par des produits spéciaux qui sont le résultat de leur activité propre. Enfin plusieurs organes contribuent à l’accomplissement d’une même fonction et forment un appareil. Les principaux appareils sont ceux de la digestion, de la circulation, de la respiration, du mouvement ; l’appareil d’excrétion et l’appareil nerveux. La dépendance réciproque de ces différents appareils est complète, et l’activité de l’homme dépend à la fois du travail de chaque organe et du travail de l’ensemble. Les milliards d’individualités distinctes (cellules) forment ainsi des associations multiples et différenciées dans la machine humaine. L’harmonie qui règne entre elles est assurée par le système nerveux, chargé de relier entre eux tous les éléments cellulaires, de même que tous les organes. Il tient sous sa dépendance toutes les multiples activités dont l’ensemble contribue à assurer la productivité humaine. L’activité humaine, quelle qu’en soit la nature, est le résultat de l’activité des cellules. La vie est en réalité une oxydation, le travail de toute cellule s’accompagnant toujours de combinations plus ou moins intenses, qui sont la source de l’énergie dépensée, et se font à l’aide de deux éléments : le charbon (carbone) et l’oxygène. L’âme de l’homme est la fonction consciente (introspective) d’une partie du grand cerveau humain [15].

2. Comment l’évolution humaine se rattache-t-elle à l’évolution générale des êtres ?

Suivant les doctrines (transformisme, création) l’homme est un simple genre de l’ordre des primates, ou, au contraire, il occupe un rang à part dans la nature, de telle sorte que l’on a constitué pour lui un règne homme se surajoutant aux règnes minéral, végétal et animal. Quoi qu’il en soit de la classification, la structure anatomique de l’homme le rapproche des mammifères supérieurs et ses fonctions physiologiques s’accomplissent de la même façon que chez eux. Ses caractères spécifiques sont : la station verticale, les dimensions considérables de son crâne, et par suite le poids de son cerveau ; enfin le langage articulé. Les temps préhistoriques comprennent trois cents à quatre cents siècles, d’après quelques savants. — plus de deux mille d’après quelques autres, et il faudrait ajouter cette longue période d’enfance aux sept mille à huit mille ans de la période historique pour évaluer approximativement la durée de la vie des hommes sur la terre jusqu’à nos jours. L’homme, en effet, dernier terme de l’évolution animale, semble avoir fait son apparition au début de l’époque géologique dite quaternaire.

L’évolution montre les étapes de la mentalité animale et celles de la mentalité humaine avec le développement parallèle de l’intelligence. Elle peut être résumée en ce tableau [16].

a) Les trois étapes de la mentalité animale.
Cellule (protozoaire) 
 Irritabilité.
Association des cellules ou animales (Métazoaire) 
 Instinct.
Association d’animaux ou société (Hyperzoaire) 
 Intelligence.
b) Les trois étapes de la mentalité humaine.
Hommes primitifs (Association presque nulle) 
 Raison obscure.
Hommes sauvages (Association ébauchée) 
 Raison crépusculaire.
Hommes civilisés (Association perfectionnée) 
 Raison lumineuse.

3. L’homme est-il perfectible ? Il faut distinguer la notion de l’hérédité évolutive de celle de la civilisation. L’hérédité ne progresse que très lentement. Il faut des millions ou au moins des centaines de milliers d’années avant de changer l’homme et les animaux supérieurs d’une façon notable. Les progrès de la civilisation, au contraire, proviennent des acquisitions individuelles du cerveau durant chaque vie. Or, ces acquisitions sont dues à nos ancêtres dont les connaissances ont été accumulées depuis longtemps dans l’encyclopédie de la science et de l’art. L’école, les livres, le travail intellectuel et celui de nos sens contribuent sans relâche à remplir ainsi le cerveau de chacun. De là ces conséquences : notre culture intellectuelle et morale est absolument incapable de changer la nature humaine, mais à l’aide d’une éducation appropriée l’homme peut être individuellement adapté aux sentiments sociaux, au travail social, à la discipline, c’est-à-dire à ses travaux sociaux. Les deux termes civilisation et éducation sont donc corrélatifs. Civilisation comprend tout l’acquis et tous les progrès humains, éducation signifie le moyen de se l’approprier et de s’y adapter [17].

4. L’homme a des instincts naturels féroces ; mais il est aussi capable de dévouement, d’héroïsme et d’abnégation. L’antithèse relative de l’égoïsme et de l’altruisme humain varie suivant les individus, bien moins par suite du vernis de leur éducation qu’en vertu de leurs dispositions héréditaires. On voit de grands altruistes, encore plus de grands égoïstes et, entre les deux, toute une échelle de transition. Bien plus : selon ses propensions natives et variables à diverses passions, la même personne sera plus ou moins égoïste ou altruiste, celui-ci dans un sens, celui-là dans un autre [18].

5. L’homme au cours des siècles a dû sa supériorité sur tous les êtres vivants à sa valeur productive, au rendement de son travail. L’homme en dernière analyse constitue une machine plus ou moins perfectionnée, produisant un travail dont le rendement varie avec le perfectionnement même des rouages qui le composent. Les productions résultant du travail de l’homme sont les facteurs essentiels de l’évolution de l’espèce humaine. L’histoire de cette influence réciproque de la machine sur la valeur du produit et de celle-ci sur le perfectionnement de la machine, c’est en somme l’histoire de l’humanité elle-même [19].

6. Peut-on concevoir un type d’homme, un type d’humanité moyenne, pour lequel doit se vérifier la vérité des principes énoncés et cette conception peut-elle ensuite être utilisée dans tous les raisonnements que nous faisons sur la société et les ensembles où l’homme figure comme élément ? L’expression de ce type moyen, nécessaire quand il est traité de questions nationales, est plus nécessaire encore quand il s’agit d’organisation ou de conflits internationaux. Toute généralisation est le produit de notre esprit.

Taine disait : « Je connais des Chinois, des Espagnols, des Indous, des Nègres, je ne connais pas l’Homme ». Et Taine fut un de ceux qui contribuèrent le plus à démontrer ce qu’avait de factice et d’artificiel la conception d’un type d’homme comme l’avait compris surtout le XVIIIe siècle, le type dont Jean-Jacques Rousseau, après Aristote, après les théologiens avait fait l’« homme raisonnable ». Dans le deuxième tiers du XIXe siècle, Quételet, le fondateur de la « Physique sociale » basée notamment sur les données statistiques, imagina « l’homme moyen ». Force nous est aujourd’hui comme alors de nous figurer le type d’homme qui représente la normale, un minimum normal, et dans lequel s’efface toutes les différences individuelles et les différences de groupes. Ce n’est pas que nous devions nier l’existence de ces différences mais parce que toute totalisation sociologique serait impossible, si nous ne procédions ainsi. Cet homme moyen est une abstraction scientifique destinée à faciliter les études et la compréhension des phénomènes des masses. On peut le définir comme ayant un corps matériel et un esprit ; le corps a des sens plus ou moins développés, son esprit comprend des facultés : intelligence, volonté, sentiments. Cet homme a une double nature : individuelle et sociale. Il est en premier lieu l’homo economicus, produisant, échangeant, consommant des produits. Cet homme a des sentiments et des ressentiments, des aspirations et des idéals. Il vise surtout comme but suprême à l’indépendance, qu’il juge préférable même à la richesse, même à la paix, et sans laquelle aucune élévation vraie ne saurait être possible [20].

L’homme isolé et l’homme en masse obéissent en général aux mêmes mobiles. Les mêmes procédés provoquent les mêmes sentiments, les mêmes réactions, qu’il s’agisse de mauvais traitements, de menaces, d’accès de colère, d’actes de domination, de marques de sympathie, le résultat sera le même dans le cercle de la famille ou de l’amitié, dans le cercle de la nation ou dans le cercle des nations. Et les forces réunies tendent à favoriser la création d’un type d’« homme minimum international », produit d’influences éducatives identiques au fond dans les divers pays.

7. Tous les hommes ne rentrent pas dans la définition de l’homme-type. Il y a, au dessous, l’homme anormal (dégénérés, insuffisants, fous, criminels, incapables, etc.), au-dessus les hommes supérieurs, les génies. L’action de ceux-ci s’inspire des motifs originaux. Leur rôle est immense pour influencer les masses et les élever vers des conceptions nouvelles et plus hautes. Les anormaux au contraire ont une action nocive. Ils détruisent l’œuvre sociale, ou bien, impuissants à y coopérer, ils sont un lourd ballast formé de tous les déchets de la civilisation que la société doit entraîner avec elle. L’anthropologie et la sociologie criminelle en précisent de plus en plus les conditions d’existence. Quand sera définitivement acceptée la notion d’une Société de nations, société supernationale englobant les sociétés nationales, de nouveaux crimes, de nouveaux délits seront définis. Corrélativement de nouvelles catégories d’anti-sociaux seront reconnus, les retardataires de l’évolution qui représenteront au sein d’une civilisation pacifique et mondiale les types guerriers, dominateurs et conquérants des âges passés.

8. Nous devons nous efforcer de reconnaître notre place dans l’Univers et dans les événements. Bien que préoccupés par les nécessités urgentes de la civilisation, nous ne devons jamais nous départir, à titre de contrôle de nos propres pensées, du recul que nous permet de prendre la science contemporaine. L’effort séculaire de celle-ci aboutit à nous faire comprendre quelque chose du vaste Univers, à la vie duquel est liée notre propre vie, celle des nôtres, celle de notre nation, celle de l’humanité et celle de la Terre entière. Maintenant nous commençons à saisir notre véritable position au milieu de la continuité indéfinie des phénomènes dans le temps, dans l’espace. La relativité des événements, celle de notre propre vie nous apparaît plus lumineusement. L’astronomie, la géologie, l’histoire naturelle ont contribué à ce résultat. Les temps modernes ont vu s’accomplir une prodigieuse révolution astronomique. La Terre, loin d’être le centre du monde a été reconnue une petite planète d’une petite étoile que nous appelons le soleil. Mais ce soleil a bien d’autres planètes et il y a bien d’autres étoiles ou soleils qui ont sans doute bien des planètes aussi. Et tous les astres de notre ciel, y compris la terre, ont la même identité chimique révélée par l’analyse spectrale, sont soumis aux mêmes lois de la gravitation. L’Univers connu est un, bien que des milliers, des millions, des milliards de degrés supérieurs de vie et d’intelligence sont théoriquement concevables et matériellement possibles dans l’infini du monde [21].

« La civilisation humaine est un chapitre de l’histoire naturelle, laquelle à son tour est un chapitre de l’évolution cosmique ; c’est le dogme qui se dégage de mieux en mieux de l’œuvre immense de la science moderne [22]. »

9. L’étude scientifique de l’homme est poursuivie aujourd’hui en coopération par un grand nombre d’organisations, internationales et autres : Congrès internationaux d’anthropologie et d’archéologie préhistorique. Congrès fédératifs internationaux des anatomistes, Comité central international pour les recherches sur le cerveau, Congrès internationaux de physiologie, Congrès internationaux d’anthropologie criminelle. Ce sont autant d’institutions qui ont travaillé d’une manière systématique et suivie, depuis un quart ou un demi-siècle même, à la solution des mêmes problèmes.


231.2. LES GRANDS HOMMES.. — 1. Dans toutes sociétés on distingue les conducteurs d’hommes et la masse conduite (le troupeau, la foule). Les premiers sont les grands hommes, les héros, les génies, les chefs supérieurs. Leur action sur le développement social est grande. Ils sont considérés par les uns comme les produits du plus pur individualisme, capables de façonner à leur image originale les peuples qu’ils influencent. Les autres y voient au contraire les expressions synthétiques de leur milieu, les formulateurs (vates) de l’idée collective. À s’en tenir aux écrivains on fait cette constatation : il en est qui se bornent à traduire en formules retentissantes les idées qui règnent autour d’eux et à qui le succès vient immédiatement ; il en est d’autres qui conçoivent une idée originale et dont l’influence ne se marque qu’après des années de lente pénétration auprès d’autres écrivains d’abord et par ceux-ci jusqu’à la masse.

Il n’est pas possible de définir les génies et les êtres supérieurs, ni de les enclore dans une formule générale. « Le génie ne peut point être soumis à des lois parce qu’il est la plus haute manifestation de l’humanité ; et parce qu’il s’agit d’une individualité ; or le pouvoir de la science finit où commence l’individualité » (Brunetière). On peut cependant reconnaître trois éléments constituants du génie : 1° Une imagination vive accompagnée d’une ardente sensibilité. Elles se traduisent par une extraordinaire faculté d’inventer, de découvrir et d’innover. Inventions, découvertes, innovations, consistent essentiellement en des rapprochements d’idées susceptibles de se joindre et qui étaient isolées jusqu’alors. C’est la caractéristique de l’homme de génie de trouver ces rapprochements que les vulgaires ne sauraient jamais apercevoir. 2° Une ferme raison qui se marque par un sens critique aiguisé, faculté de révision, d’examen s’exerçant presque simultanément avec la création ou l’association des idées et discernant les idées qui ont une valeur de celles qui n’en ont aucune. 3° Un esprit de suite et la volonté de réaliser ce qui a été combiné dans la pensée. Sans énergie, sans puissance de travail, sans patience, les trouvailles de l’imagination restent vaines, l’inspiration est stérile, il n’y a pas production.

2. Tous les peuples ont honoré leurs grands hommes. Ils ont cultivé leur souvenir, étudié et commenté leurs actes et leurs œuvres ; ils leur ont élevé des statues et des monuments (Panthéons, Walhalla). Certains génies ont su exprimer l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus essentiel, de plus commun à tous les hommes, et par là ils sont devenus universels, chacun ayant reconnu une part de lui-même dans leurs œuvres ou le moyen d’agrandir sa propre âme. Ce sont les Artistes et les Poètes. Les grands Savants, les grands Philosophes, les grands Conducteurs des peuples sont aussi des génies universels par les conséquences mondiales de leurs découvertes, de leurs idées ou de leurs combinaisons politiques. A. Comte a proposé une Religion de l’Humanité fondée sur le Culte des grands hommes.

3. Avec le régime de liberté croissante, d’autonomie et de régime représentatif, le rôle des grands hommes d’État, militaires, politiques, diplomates, s’atténue et les transformations de la société s’opèrent sous l’action des assemblées quasi anonymes. Le processus se rattache à celui des inventions et des découvertes scientifiques, qui, elles aussi, deviennent collectives. Il est frappant de constater comment les immenses événements de l’heure présente paraissent conduits en dehors de l’action personnelle de grands hommes. Les noms que l’on pourrait citer sont rares. Car il faut distinguer avec soin des grands hommes les chefs d’État, grands de par leur fonction et non de par leur personne. Les dynasties héréditaires, les noblesses transmises de père en fils, les « titulatures officielles », clinquantes et protocolaires, ne sont ordinairement que des formes vides de toute grandeur réelle. Ce serait cependant trop généraliser que de déclarer les grands faits internationaux hors de l’action de personnalités éminentes parce qu’ils les dépasseraient de haut. Des hommes de génie pourront surgir qui se rendront maîtres des faits et imposeront à l’organisation mondiale sa forme, son esprit, ses normes [23].


231.3. LES POPULATIONS.. — Le facteur démographique, ou état des populations du globe, demeure fondamental pour l’appréciation des questions internationales dont il fournit les raisons profondes. Il donne lieu à diverses recherches : Quelle quantité d’hommes y a-t-il sur la terre ? Comment se répartissent-ils ? Quel est leur nombre par rapport au territoire occupé ? Quelles populations sont prolifiques et quelles ne le sont pas ? Lesquelles vivent longtemps ? Dans quelles proportions sont-elles instruites [24] ?

1. Les recensements exacts n’existent encore que dans certains pays ; il faut donc se contenter d’approximations [25]. Au commencement du XXme siècle on évaluait à 1,553,000,000 le nombre des hommes de l’univers. Ils se répartissaient ainsi :

Asie 
 811,500,000
Europe 
 391,000,000
Afrique 
 164,000,000
Amérique 
 140,500,000
Océanie 
 46,000,000

En 1887 cette population n’était que de 1,429,000,000 marquant donc un accroissement, en treize années, de 124 millions. En 1810 elle a été évaluée n’être que de 682 millions. Les blancs d’Europe et des autres pays se sont accrus dans la proportion suivante [26] :

(années) 1750 1789 1829 1869
(millions) 169 202 248 349

D’après Marshall, en supposant constant un taux d’accroissement annuel de 8 p. 1000 on arriverait à six milliards d’habitants sur le globe en moins de 200 ans, soit une densité de 80 habitants par kilomètre carré de terres tout à fait fertiles.

2° La densité de la population (nombre d’habitants par unité de superficie) détermine l’usage qui est fait de la terre. Cette densité est fort variable. Si l’on additionne le territoire et la population des métropoles avec ceux des colonies, on constate actuellement les densités suivantes (habitants par mille carré) : Autriche, 196.0 ; Allemagne, 62.3 ; Royaume-Uni, 36.6 ; États-Unis, 26.1 ; Russie, 19.0 ; France, 17.0.

L’Amérique du Sud, pour une superficie de 20,931,000 kilomètres carrés a une population de 75,706,000 habitants. Si on la compare à l’Europe, qui pour 9,730,000 kilomètres carrés compte 400,000,000 d’habitants, on voit les possibilités d’émigration de vieux pays vers les pays neufs et les réserves immenses qui s’ouvrent à l’activité paisible des hommes. Il y a au Mexique 7 habitants par kilomètre carré ; au Brésil, 1.7 ; en Argentine, 1.6 ; alors qu’il y en a 72 en France, 105 en Allemagne, plus de 250 en Belgique.

L’immigration est le problème capital de certains pays, l’Amérique du Sud notamment. Les immigrants y augmentent la richesse nationale et peuplent le désert. Jusqu’en 1882 l’émigration était surtout alimentée par les pays anglo-saxons. Aujourd’hui ce sont les Latins et aussi les Slaves qui prédominent, non seulement dans l’Amérique du Sud mais encore dans l’Amérique du Nord. Cinq nations ont fourni an XIXme siècle un notable contingent à l’émigration : l’Angleterre (17 millions), l’Allemagne (6 à 7 millions), l’Italie (jusqu’à 800,000 en la seule année 1906), la Russie, l’Autriche-Hongrie.

Le manque de terre est une des causes de guerre. Les nations possédant une densité de population plus forte cherchent à envahir par la force les terres à population moins dense, où les lois sur l’immigration, les tarifs douaniers et le commerce sont édictés au détriment des autres nations. Ce qui tend à aggraver certaines situations c’est la prolification de degré différent des diverses nations. Un problème pratique se pose donc à la démographie internationale : déterminer la répartition normale de la population par rapport à la surface du globe. Les immenses pampas de l’Amérique méridionale au sol fertile restent désertes tandis que de l’autre côté du Pacifique les populations hindoue ou chinoise meurent de faim par milliers, grouillant sur une terre nourricière ingrate, dont, le sol épuisé ne peut plus les nourrir [27].

3. Les coefficients comparés de natalité (augmentation annuelle par mille habitants) sont pour quelques pays : Russie, 44.2 ; Autriche, 34.8 ; Allemagne, 23.7 ; États-Unis, 27.2 ; Royaume-Uni, 24.3 ; France, 18.9. Ainsi non seulement la densité de l’Allemagne et de l’Autriche est beaucoup plus grande que celle des autres pays, mais la natalité y est plus forte qu’en Angleterre et qu’en France. La conséquence sera un accroissement de densité plus rapide dans les premiers pays que dans les seconds. La natalité plus forte de la Russie est compensée par sa plus grande mortalité.

Les différences dans la natalité et dans la mortalité apportent des modifications profondes dans la situation relative ds différents peuples à des époques différentes. Actuellement la natalité décroît presque partout. En France, de 1850 à 1912, elle est tombée de 27 à 19 par 1000 habitants. En Angleterre elle est tombée dans le même laps de temps de 33 à 25 ; en Allemagne de 38 à 30 ; mais dans ces pays la baisse est toute récente. Dans les États de l’Australie, le taux, qui était de 40 par 1000 en 1870, est tombé à 27. Et pour les anciens états des États-Unis les taux seraient presque au même niveau qu’en France si la forte natalité des émigrés ne relevait la moyenne.

Si la France avait accru sa population d’un pas égal à ses voisines, elle aurait eu maintenant 66 ou 67 millions d’habitants. L’Allemagne n’aurait pas attaqué un tel pays. Il n’eut pas été nécessaire d’ailleurs de rechercher l’alliance russe pleine de complications et de dangers. Les relations de la natalité et de la guerre sont directes. la France a payé cher ses fausses idées sur la natalité, ne voulant pas en général partager les fortunes entre plusieurs enfants. Il lui a fallu accepter un dur temps de service de trois ans à cause du manque de soldats. Ses villes ne se sont pas renouvelées, ses industries ont végété, offrant un libre champ à la concurrence allemande [28].

Après la guerre il faudra combler les vides de la population. Les gouvernements chercheront à stimuler la natalité par tout un ensemble de mesure dont déjà on s’entretient. On entrevoit la procréation obligatoire pour satisfaire le Moloch État [29].

La science (eugénisme), elle, tend à ces deux conclusions : 1° La fécondité des espèces varie en raison inverse du développement des individus ; 2° Il est absurde de mettre au monde de grandes troupes de pauvres, d’anormaux et de criminels qui pèsent comme un fardeau sur la société civilisée.

4. Les coefficients de longévité (nombres annuels de morts par 1000 habitants) sont les suivants : Royaume-Uni 14 ; États-Unis 15 ; Allemagne 16,7 ; France 17,5 : Autriche 22,5 ; Russie 26,8. On constate que l’Allemagne a un coefficient de longévité (mortalité faible) autrement élevé que la Russie, par exemple, qui laisse périr sa population de besoins et de maladies. Le système d’assurances ouvrières, accidents, maladie, chômage et vieillesse, créent un réseau protecteur autour de la population ouvrière allemande ; sa réglementation sur l’hygiène publique est rigoureusement appliquée. On peut conclure que l’accroissement de la population en Allemagne est due surtout, au moins depuis une vingtaine d’années, à la diminution de la mortalité. La proportion des décès pour 1000 habitants, qui était, dans la période allant de 1871 à 1880, de 28.8, tombe à 16.4 en 1912. En une seule année, de 1911 à 1912, elle a diminué de 2 % [30].

5. L’instruction comparée des populations est figurée par les coefficients suivants. Ils indiquent le % de la population de plus de 12 ans capable de lire et d’écrire.

    %     Population totale
Allemagne 99 060 millions
France 95 040 mil»
Royaume Uni 94 045 mil»
États-Unis 90 090 mil»
Autriche 69 049 mil»
Russie 22 125 mil»

Il y a un siècle encore la masse des peuples se composait de paysans indépendants et ignorants, tenus à l’écart de toute vie publique, dépourvus de toute idée politique, même d’un sentiment national. Le prolétariat ouvrier n’était pas encore né, il n’existait presque point de grandes villes. L’opposition politique et nationale ne pouvait se recruter que dans le peuple des capitales et la bourgeoisie instruite. « Mais les peuples se sont enrichis, instruits, affranchis, tous ont pris conscience de leur nationalité, la plupart ont acquis le droit à la vie politique, et se sont habitués à ce qu’on tînt compte de leur volonté. » (Seignobos).

6. La composition démographique des populations est un facteur social important. La guerre va en rompre pour tout un temps l’équilibre chez les populations belligérantes. Il y aura plus de femmes que d’hommes, plus de vieux que de jeunes. Il est vraisemblable qu’une place plus grande sera faite aux jeunes qui resteront. Quant aux célibataires, en Angleterre déjà on leur a assigné la charge de défendre le pays ; pendant la paix on leur donnera celle de payer certains impôts. Et pourtant beaucoup d’entre eux ne sont que des célibataires légaux ! Les vieux aussi gouverneront (gérontocratie).

7. Après la guerre les problèmes de l’hygiène seront vraisemblablement placés au premier plan. Tout sera fait d’abord pour développer la race, et la mère donnera lieu à une protection spéciale. On s’attaquera aussi au fléau de l’alcool qui, après avoir fait disparaître tant de peuplades sauvages est aujourd’hui un élément de décadence physique et de ruine morale pour la plupart des nations européennes. En France, en Allemagne, en Russie surtout, des mesures ont été prises au cours même de la guerre et l’on sait, à quels excès le poison a provoqué certaines troupes. On aura aussi à développer l’ensemble des conventions internationales d’hygiène qui sont surveillées par l’Office International d’Hygiène.


231.4. LES CHEFS : SOUVERAINS ET DYNASTIES.. — 1. Les sociétés n’ont pas seulement des classes dirigeantes et des grands hommes. Elles ont des chefs, des souverains et des dynasties. Ce sont là des facteurs individuels importants de l’évolution sociale, car si le pouvoir est une force faite de toutes les forces sociales réunies, l’usage du pouvoir est, dans une large mesure, dépendant des individus qui le détiennent, tantôt géniaux, tantôt moyens, médiocres ou détestables [31].

Il faut tenir compte de ce qu’ont été, dans l’histoire des peuples, des souverains vivant trop vieux, ayant besoin de repos et fuyant les décisions énergiques (François-Joseph) ; des longues régences exercées par des femmes (couronne d’Espagne) ; des héritiers présomptifs impatients de régner et désireux de la popularité de leur père (Kronprinz).

2. Le pouvoir est le plus terrible des fardeaux. Les tyrans sont vils ; mais ceux qui les flattent ne le sont-ils pas davantage ? « Enfant, le courtisan le corrompt en lui répétant : Tout ce peuple est à vous ! Aucun roi ne peut être bon ; le vertige du trône est fatal. Les rois ne sont pas pires que les autres hommes, mais ils sont les seuls auxquels la vérité soit absolument cachée [32]. » D’autre part un prince est trop souvent le chef de la noblesse. C’est aussi un officier de cavalerie, élevé dans l’idée que l’armée est l’essence supérieure de la société.

3. Le rôle politique et symbolique des chefs d’État reste considérable. Le Mikado est quasi divinisé par les Japonais, le Tzar est le Père des Russes, le souverain d’Angleterre est le lien le plus réel entre les Dominions anglais, le Kaiser symbolise la plus grande Allemagne, le roi Albert et le roi Pierre symbolisent aujourd’hui la Belgique et la Serbie. En Autriche l’empereur et la famille impériale sont sacrés : l’idée de patrie n’existant pas dans un pays à douze nationalités ennemies les unes des autres, l’amour de la monarchie y a remplacé l’amour de la patrie.

4. Au point de vue international le rôle des chefs est considérable. Les dynasties se sont toujours efforcées de poser différentes couronnes sur la tête de leurs membres. De nos jours le souverain a conservé dans la plupart des pays la direction des affaires diplomatiques et il a le droit de déclarer la guerre ou de faire la paix sans intervention préalable de son peuple. Or, les souverains et les grandes familles ont des intérêts propres et des attaches, des ramifications qui s’en vont, souvent occultement, en lointains pays. On peut s’en rendre compte et constater le caractère international des dynasties régnantes et de la grande noblesse en parcourant l’« Almanach Gotha », généalogie des Maisons modernes d’Europe, des seigneurs médiatisés d’Allemagne, des maisons princières non souveraines de tous les pays. Il existe un véritable internationalisme des rois.

La guerre a montré de quelle importance pouvaient encore être les alliances dynastiques. Les États balkaniques ont presque tous à leur tête des souverains d’origine ou d’alliance allemande (Ferdinand de Bulgarie, Carol de Roumanie, Constantin de Grèce). Ils surent partout se mettre en travers même du courant populaire. L’histoire est trop proche pour que nous puissions déjà en démêler tous les fils [33]. Le conflit de 1870, qui a eu pour occasion la candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne, nous en donne une idée, sans devoir remonter aux autres exemples historiques comme le Pacte de famille, Louis XIV assurant à son petit-fils la couronne espagnole en déclarant : « Il n’y a plus de Pyrénées ! »

5. L’existence du droit dynastique maintenu encore au milieu de l’Europe du XXme siècle doit retenir notre attention.

La forme fédérale de l’empire allemand est le résultat d’une entente raisonnée entre les fractions d’un même peuple, décidé à réaliser son unité ; mais aussi celui d’un compromis entre les dernières dynasties qui empêchèrent pendant plusieurs siècles la création de cette unité. À partir du XIVme siècle se forma en effet le droit dynastique allemand, contenu dans le grand nombre des statuts de maisons princières de l’Empire. Le droit dynastique, d’origine féodale, mais d’esprit monarchique, a pour but d’assurer la transmission perpétuelle et continue du pouvoir souverain dans une même famille. C’est un droit familial basé sur l’hérédité. Il fait de la monarchie un patrimoine qui est la propriété légitime de la dynastie. Si même il arrive que des événements enlèvent à une famille un gouvernement effectif, ses membres ne peuvent déchoir de leur rang princier et continuent à bénéficier à cet égard du statut de leur propre maison. Il y a égalité théorique complète entre les dynasties ; l’empereur n’est toujours que le « primus inter pares ». L’égalité demeure tant qu’il n’y a pas mésalliance (égalité de naissance : Ebenbürtigkeit).

La formation des dynasties elle-même est celle d’un long conflit entre le roi et ses officiers, entre le suzerain royal et ses feudataires directs, entre l’hérédité royale et l’hérédité féodale. L’arme principale dont se servent les destructeurs du pouvoir royal est, en effet, la prétention d’élire le monarque. Lorsqu’ils finissent par la faire triompher, la seule hérédité qui subsiste en Allemagne est celle par laquelle se transmettent dans leur famille et leurs fiefs et le pouvoir quasi-souverain qu’ils ont su y attacher en anéantissant presque complètement le pouvoir royal [34]. À la suite des traités de 1815, il existait en Allemagne 33 dynasties régnantes, réduites à 23 après 1826.

Sans doute les auteurs allemands modernes s’inspirent presque tous de la théorie de l’organisme et, ne reconnaissant plus la légitimité et la patrimonialité dynastique, ils font du monarque un organe de l’État, et, par conséquent, du droit dynastique une dépendance du droit constitutionnel. Toutefois, ils doivent reconnaître que les institutions dynastiques sont antérieures aux institutions constitutionnelles. Le maintien intégral du droit dynastique est reconnu aussi plus ou moins explicitement par la Constitution allemande de 1871, par les traités contemporains conclus entre les États allemands, et expressément par l’art. 57 de la loi d’introduction du Code civil de 1896, mis en vigueur en 1900.

Toute l’ancienne politique, celle qui triompha encore au Congrès de Vienne, était basée sur le Droit légitime des Princes.

6. La démocratie montante menace les dynasties. Les grandis guerres aussi. Celle de 1914 a démontré que le régime républicain n’était pas inférieur aux autres pour la défense (la France comparée à l’Angleterre et surtout à la Russie). Des voix se sont élevées aussi parmi les alliés pour réclamer la disparition des Hohenzollern et des Habsbourg [35]. La solution des problèmes politiques se simplifie de plus en plus d’ailleurs par l’élimination graduelle des familles régnantes. Mais il est encore bien des peuples non préparés à la République et à qui la monarchie évite les luttes anarchiques de leurs aristocrates (ex. Roumanie). Albert Ier a relevé le prestige des Rois.


231.5. LES FEMMES.. — 1. Un fait nouveau s’est produit à la fin du XIXme siècle : le mouvement pour l’émancipation politique de la femme et sa participation aux affaires publiques. Dans l’évolution historique, suivant les temps et les pays, la femme est tantôt « parasite » et tantôt « parasitée ». L’avenir semble vouloir modifier ces principes et, grâce au féminisme montant, établir entre l’homme et la femme, en union sexuelle, le mutualisme, c’est-à-dire les services réciproques et équivalents, ce qui serait l’accomplissement d’une justice sociale (de la Grasserie).

Le temps n’est plus où l’on pouvait définir le rôle de la femme dans la société par ces mots : « À bien tenir sa maison, élever ses enfants et filer la laine, telle est la mission de l’épouse ici-bas. » Les conditions de la vie moderne ont modifié tout cela. Dans la lutte pour l’existence la femme se trouve contrainte de travailler comme son mari. Le phénomène est Universel. La femme envahit l’industrie et les professions libérales en Angleterre comme en France, en Allemagne comme en Italie. En Amérique on ne compte plus les femmes ouvrières. Au Japon elles constituent les trois cinquièmes du personnel des fabriques [36].

2. La femme a, en général, une force cérébrale moins étendue et moins intense, mais souvent plus subtile et plus adroite que l’homme. Elle a, en général, une force musculaire, des mains, qu’à l’occasion elle peut faire fonctionner, moins lourdement que l’homme il est vrai, mais encore parfois assez lourdement. Elle a en général une force économique, c’est-à-dire de l’argent bien ou mal acquis, avec lequel elle sait faire des merveilles. Elle a, en somme, assurément moins de forces que l’homme en général (car dans certains cas elle en a beaucoup plus), mais elle en a. « Il est donc inconcevable qu’elle soit privée du droit de la faire apparaître et valoir par les moyens du gouvernement représentatif, c’est-à-dire par le vote, et soit par conséquent obligée, ou de ne pas la faire valoir du tout, ou de se faire valoir par les moyens bestiaux du gouvernement despotique, c’est-à-dire en résistant et en s’imposant arbitrairement. Et pour bien comprendre que les femmes ont de la force à faire apparaître et valoir dans le gouvernement représentatif, il suffit de se rappeler le rôle qu’elles ont joué dans toutes les révolutions, (notamment dans les révolutions grecques et américaines) et les louanges que firent de leur apport de force tous ces patriotes malicieux ou sots qui ensuite leur refuseront le droit de vote [37]. »

3. Les progrès de la cause féminine ont été rapides en ces dernières années. Dans les pays les plus avancés, l’émancipation de la femme est inscrite dans les lois. Quelques États lui ont conféré des droits électoraux, certains même des droits à l’éligibilité. Tel est le cas du Danemark, de la Finlande, de divers États de l’Union américaine. Comme le disait déjà Gladstone, « si les femmes ne peuvent avoir souci de participer aux affaires de l’État, celui-ci a besoin des femmes pour l’aider à bien administrer la chose publique ».

La guerre est venue accroître subitement l’importance sociale des femmes. C’est dans le plus profond de leurs affections qu’elles sont atteintes, comme mères, épouses, fiancées, amantes. Elles se sont raidies contre la souffrance de leur cœur et ont apporté partout leur aide compatissante. Les Croix-Rouges sont l’œuvre des femmes [38].

Elles ont dû faire autre chose encore. La vie économique les a réclamées. Elles ont dû remplacer les hommes mobilisés ; aux champs, dans les usines, dans les villes, aux transports on les a vues accomplir vaillamment et avec ponctualité des travaux qui jusque-là étaient réservés à leurs maris et à leurs tifs. Ainsi, dans presque toutes les branches de l’industrie allemande, les femmes soin aujourd’hui employées avec succès, mais c’est le rôle qu’elles jouent dans les industries de la guerre qui est de beaucoup, le plus intéressant. Quarante pour cent des ouvriers travaillant à la fabrication des explosifs, des obus et à l’emballage des cartouches, sont des femmes. Et en outre, les femmes forment quinze pour cent de la main-d’œuvre occupée à la fabrication de la sellerie militaire, cinquante pour cent du personnel des manufactures de tentes, havresacs, etc., trente-trois pour cent des ouvriers de l’industrie pharmaceutique, quinze pour cent de l’industrie chirurgicale et vingt pour cent des ouvriers de l’optique. Dans les fabriques de conserves travaillant exclusivement pour l’armée, il y a soixante-quinze pour cent de femmes et dans les fabriques de drap militaire septante pour cent. Dans les autres pays la participation des femmes n’est pas moindre. Résultat parfois imprévu : cette participation aux industries de guerre leur ont valu des droits spéciaux. Ainsi en Russie les femmes ont pris part le 12 novembre 1915 aux élections des délégués ouvriers aux comités des industries de la guerre. On a demandé en Allemagne que les femmes entre 16 et 22 ans accomplissent une année de service volontaire pour les travaux agricoles et domestiques, les frais étant couverts par un impôt sur les célibataires. En Autriche, le gouvernement s’est proposé une sorte de mobilisation générale des femmes pour les faire participer aux travaux de l’arrière.

La Société d’utilité publique des femmes suisses a eu la curieuse idée d’offrir par souscription un don national à la Confédération, comme contribution aux frais de la mobilisation. Elles estiment que beaucoup d’entre elles ne seront pas touchées par l’impôt de guerre ou touchées moins que proportionnellement. Elles se disent heureuses en comparaison de leurs sœurs des autres pays de jouir comme auparavant des bénéfices de la paix. Elles estiment que leur don permettra de réduire moins les dépenses publiques pour l’enseignement professionnel et la prévoyance sociale qui les concernent de très près [39].

Ces innovations ne seront pas éphémères. Un déchet de 10 millions d’hommes de 18 à 45 ans constituera évidemment, un élément de trouble pour l’existence telle qu’elle était organisée avant la guerre ; l’équilibre entre les sexes et les âges sera rompu, déterminant une véritable révolution dans les mœurs. La femme remplira peu à peu une foule de rôles qu’elle ne songeait pas à disputer à l’homme. Rendues sérieuses par le besoin de gagner leur vie, elles constitueront une société moins frivole [40].

5. Cependant parmi les femmes il s’en est levé qui ont fait œuvre de réflexion. Celles qui déjà avant la guerre avaient multiplié dans tous les pays des associations pour encadrer l’action de la femme et la mener à la conquête du suffrage. Elles se sont concertées au cours des événements et, en un Congrès considérable, réuni à la Haye, le 28 avril 1916, elles ont démontré qu’un nouveau facteur des affaires internationales était né [41]. Déjà depuis 1905 le Conseil international des femmes avait créé des sections dans tous les pays, et y avait concentré les associations des femmes. Une association internationale fonctionnait aussi pour le droit de suffrage (Jus suffragii). Les femmes ouvrières socialistes et chrétiennes s’étaient également, les unes séparément des autres, fédérées internationalement [42]. Ce sont ces forces, à l’initiative de la Hollande et des États-Unis, qui ont élevé la voix.

D’abord les femmes protestent. En termes vibrants, émus, cinglants, avec une éloquence tantôt contenue, tantôt débordante, la guerre fut dénoncée à la fois comme la plus folle, la plus odieuse, la plus terrible et aussi comme la plus dégoûtante des actions humaines. « Bella matribus detestata ! » La guerre, dont finalement les femmes ont à supporter les frais, tandis que faussement les hommes la leur présentent comme une protection ! « Les Inquisiteurs au moins, clamait l’une d’elles, ont eu le courage d’achever leurs victimes ; le militarisme moderne après avoir tué, violé, incendié, pillé, asphyxié, pousse la cruauté jusqu’à rendre à la société ceux dont il a estropié les corps et détraqué les esprits. » C’est pourquoi, si la femme subit la guerre, toute conscience en elle se révolte cependant à l’idée qu’il faudrait encore glorifier de tels actes. Un mal nécessaire quelquefois, quand il s’agit de se défendre ; un mal glorieux, jamais. — Ensuite les femmes revendiquent pour elles des responsabilités. La civilisation est l’œuvre commune des hommes et des femmes ; et pourtant les destinées de la civilisation, que la guerre vient si gravement compromettre, ont été jusqu’ici abandonnées aux hommes seuls. Ce sont eux, exclusivement eux, qui ont imaginé et conduit la funeste politique internationale, qui y ont donné toute place à l’ambition, à l’oppression, à la violence, et, si peu que rien, à la coopération et à la bonne entente. Les femmes peuvent-elles assister inconscientes à tant de folie ? Ou bien elles, dont l’intérêt à la chose sociale est plus que la moitié (puisque outre elles-mêmes il y a les enfants qu’elles ont créés et l’avenir de la race, dont elles sont les gardiennes), les femmes doivent-elles chercher à exercer leur propre influence ? Et cette influence sera-t-elle jamais possible si elle n’est organisée sous la forme de droits politiques égaux à ceux de l’homme [43] ? — Enfin les femmes affirment que des moyens existent d’éviter la guerre et ont été indiqués. Jusqu’ici ils se sont heurtés au mauvais vouloir, il faut aujourd’hui les réaffirmer et les imposer.

Le Congrès des femmes a décidé d’agir pour obtenir semblable paix. Refusant de demeurer plus longtemps passives, c’est à dire souffrantes ou spectatrices, les femmes ont levé l’étendard de l’action. Puisque, dans tous les pays, leurs intérêts sont solidaires, elles cherchent à concentrer les forces féminines éparses et à former une vaste « Internationale des Femmes ».

5. L’importance du rôle de la femme pour la Paix et le Progrès du monde ne saurait être exagérée. La femme qui crée la vie et la conserve est naturellement portée à éloigner les solutions meurtrières de la guerre. C’est pourquoi on pourrait tenir comme une garantie précieuse de paix l’obligation de les associer à la formation des représentations nationales d’où devrait être issu un parlement international. « La politique, a écrit Treitschke, ne va pas sans dureté ; c’est pour cela que les femmes n’y peuvent rien entendre. » Nous avons vu où conduit la politique entendue au sens du théoricien allemand de la guerre. N’est-il pas tout indiqué de lui enlever sa dureté en appelant les femmes à y participer ?

6. À côté de ce mouvement féministe, qui tend au suffrage féminin et à l’intervention de la femme dans les affaires internationales, un mouvement féminin, basé sur la compassion et la pitié de la femme pour la souffrance universelle, cherche à combattre la haine et à réformer en ce sens l’éducation de la jeunesse (Union mondiale des femmes et l’Armée blanche [44] ).


231.6. LES CLASSES, LES CASTES, LES DIRIGEANTS.. — On entend par classe chacune des catégories entre lesquelles se partagent les citoyens considérés au point de vue du rang social occupé par chacun d’eux : classes laborieuses, classes moyennes, classes privilégiées. Aujourd’hui, dans les sociétés évoluées au point de vue des institutions politiques, il n’y a plus de classes fixes. Aucun titre, aucune qualité ne s’attache à la naissance. Les hommes passent d’une classe à une autre d’après les circonstances qui influent sur leur éducation et sur leur situation économique. Autrefois les classes servaient de base à la constitution politique et sociale des nations. C’étaient les Castes, que l’on retrouve à l’origine de presque tous les peuples avec des caractères différents : tantôt politiques, tantôt politiques et ethniques, tantôt politiques et religieuses, simplement religieuses et professionnelles. L’Égypte ancienne est divisée en prêtres, guerriers, marchands et artisans. Il existe une tribu sacerdotale des Lévites chez les Hébreux ; une caste sacerdotale médicale des Asclepiades, descendants d’Esculape, chez les Grecs. Il existe des patriciens et plébéiens à Rome. Le régime des quatre castes dans les Indes, institué à l’origine comme démarcation et barrière entre les conquérants aryas et les populations aborigènes. Parti des Brahmanes primitifs il se développe en Castras, Soutras et Pouranas. Aujourd’hui ces castes existent encore, subdivisées suivant les occupations ou les métiers de leurs membres en nombreuses sous-castes aussi fermées, aussi intolérantes, aussi entichées de leurs privilèges que la caste elle-même.

Les tribus à l’origine avaient leur fondement dans la famille (Fratres en Grèce, Gentes à Rome, les clans en Écosse). Une idée religieuse s’y mêlait. Dans les sociétés primitives le totem est l’animal considéré comme l’ancêtre d’une tribu et honoré de ce titre. Le totem donne son nom à la tribu. Il est distinct du fétiche, ordinairement objet inanimé et des divinités conçues ultérieurement. L’idée du totem est intimement liée à celle de génération (coutume du sang de l’animal issu du totem transfusé aux jeunes gens à la puberté) ; de plus l’ancêtre commun est le protecteur ; il représente enfin la force sociale perpétuellement renouvelée [45].

2. À côté des clauses sociales et des castes, parmi elles, il faut distinguer les classes dirigeantes, c’est-à-dire celles qui directement dominent, influencent les autres, conduisent les affaires de la communauté, font les lois comme elles l’entendent et souvent à leur profit. Ainsi, en Allemagne, les généraux, les colonels de cavalerie et les anti-négociants sont tout-puissants. En Angleterre les dirigeants sont issus des classes commerçantes ou, tout au moins, pénétrés sans exception de l’esprit commercial du monde moderne. Pour comprendre l’évolution d’un peuplé, il importe de connaître la composition de sa classe dirigeante. Une classe dirigeante devient une caste (un groupe d’hommes liés entre eux par une solidarité de fonctions dans la société. Exemple : Brahmanes de l’Inde, noblesse féodale) quand elle se forme, se crée un droit particulier, s’arroge dès privilèges, se réserve certains honneurs et certains postes de l’armée et de l’administration, enfin se superpose au reste du peuple, comme si elle avait une existence indépendante dans l’ensemble de la nation. Elle peut ne pas être une caste, se composer d’une caste et d’un autre élément encore ou quelques autres [46].

3. Le rôle des individualités dirigeantes doit aussi être bien reconnu. Ainsi, en Espagne, dans chaque province, dans chaque ville on trouve une personnalité centrale, qui incarne la justice et la force, que la tourbe admire, à laquelle l’opinion obéit et qui impose mœurs et idées. Ce sont les « caciques », fondement de la politique espagnole. Dans l’Amérique latine ce sont les « caudillos », fauteurs des révolutions.

4. Ces observations sont pleines d’intérêt au point de vue international. En effet ; a) La permanence dans certains pays de véritables castes, soit anciennes, soit fondées sur des privilèges nouveaux, fausse le mécanisme des institutions politiques. S’opposant à la réalisation des aspirations des peuples, elles cherchent dans la guerre et la conquête des dérivatifs, des occupations suprêmes. — b) Les classes sociales de tous les pays se sentent des affinités communes entre elles à raison de l’identité de plus en plus grande de leur situation (les ouvriers, les capitalistes, les nobles, les intellectuels). — c) Les luttes de classes tendent à se substituer aux luttes de races. Elles peuvent s’organiser sur des bases qui ne tiennent plus compte des frontières. Dans la présente guerre, cependant l’entente internationale des travailleurs n’a pas prévalu, mais on sait les discussions qui ont eu lieu à ce sujet (voir n° 293.54). Ainsi les socialistes estimaient que l’esprit des masses du prolétariat et celui des classes possédantes sont absolument opposés : d’où le mot d’ordre « la lutte des classes », formule de Karl Marx, exprimant que les ouvriers ne pouvaient améliorer leur situation que dans une lutte avec les autres classes. Logiquement on en vint à se dire qu’il faudrait grouper les travailleurs de tous les pays en vertu de ces mêmes formules. La question se pose aujourd’hui : si l’organisation ouvrière dans chaque pays voudra et pourra encore placer la solidarité de classes avant la solidarité nationale. Un théoricien du socialisme, Bernstein, a constaté avant la guerre déjà la vie mouvante des classes et leur pénétration réciproque. — d) Pendant la guerre toutes les classes sociales sentent mieux que jamais combien elles sont solidaires les unes des autres et il en résulte une entente qui permet de surmonter bien des difficultés. — e) Mais, d’autre part, cependant, une nation ne présente pas une masse homogène. Il faut distinguer chez elle et les éléments et les courants, qui sont étroitement en relations avec les classes sociales. La politique internationale aura de plus en plus à tenir compte de ces différenciations si elle ne veut pas se tromper dans ses calculs. Ainsi pendant la présente guerre, dans un même pays, la Roumanie, les intellectuels ont pu réserver leurs sympathies aux Alliés (manifeste des professeurs) tandis que les commerçants, tout aux affaires, préféraient les empires centraux.

232. La Société, L’Association.


L’homme vit en société. Comme on ne connaît pas d’hommes vivant avec continuité hors de la société, celle-ci est donc la condition normale de l’homme.

Qu’est-ce que la société ? Quelle est sa nature ? Sur quoi se repose-t-elle ? Quelles sont les conditions générales de l’existence et de l’évolution des sociétés ? La réponse à ces questions doit embrasser les associations de tous degrés et fournir les éléments d’une théorie générale de la société sur laquelle puisse s’appuyer à son tour l’édification d’une Société des Nations. Il ne faut pas perdre de vue en effet que les mots de : gouvernement, individu, droit, devoir, arbitraire, loi, justice, liberté, indépendance, coercition, force, etc., sont susceptibles de plusieurs définitions. Ces termes au surplus sont corrélatifs et, pris en fonction l’un de l’autre, ils constituent un système. Toute modification dans la conception de l’un d’eux entraîne des modifications corrélatives dans la notion des autres. Il faut être donc précis et systématique au risque de ne point s’entendre sur les fondements mêmes de ce qu’on veut édifier.


232.1. NOTION DE L’ASSOCIATION.. — L’association est un phénomène universel dans la nature et non seulement parmi les hommes. Elle se retrouve dans l’univers à tous les degrés de l’échelle, depuis les atomes de la vie inorganique jusqu’aux sociétés beaucoup plus complexes des animaux (familles, troupeaux, bandes [47] ). On ne peut fixer aucune limite à l’association.

Tout ce qui existe vraiment existe en tant que synthèse plus ou moins imparfaite, association plus ou moins discordante. Nous ne connaissons rien de la société à l’atome qui puisse s’affirmer absolument simple. Et ce qui fait l’unité, et par conséquent l’existence de l’atome, de l’individu biologique, de l’âme de la société, c’est l’association [48].

Association implique action réciproque d’un corps sur un autre. Son fait capital c’est qu’elle constitue non seulement une addition à la puissance vitale mais une multiplication de cette puissance. Un homme isolé soulève 30 kilos ; cent individus soulèvent non 3000 mais 300,000 kilos et plus. Trente ouvriers se partageant la besogne peuvent fabriquer par jour 15,000 cartes à jouer, soit 500 par tête ; travaillant séparément chaque ouvrier pourrait fournir au plus 2 cartes par jour. L’association donne donc dans ce cas une puissance de 250 fois supérieure à la simple addition de forces. (Exemples cités par J.-B. Say.) On peut s’imaginer les immenses forces latentes que peut mettre en œuvre l’association érigée au degré international.

L’association s’effectue par un échange de services, autrement dit par une circulation vitale. L’association est un moyen ; la fin est l’intensité vitale de l’individu ; car, il ne faudrait jamais le perdre de vue, l’association comme telle n’est qu’une entité métaphysique sans réalité concrète. Le but vers lequel tendent tous les organismes c’est le maximum d’intensité vitale, en d’autres termes le maximum de conscience. Depuis l’apparition des animaux les plus inférieurs jusqu’à la formation des sociétés humaines les plus parfaites, la direction vers ce but s’accuse de plus en plus. Le progrès se marque par la transformation de l’inconscient vers le conscient. Tout ce qui favorise le mouvement dans cette direction s’appelle le bien ; tout ce qui le contrarie est le mal.


232.2. HISTOIRE DES DOCTRINES CONCERNANT LA SOCIÉTÉ.. — Les Anciens, après eux les Chrétiens, envisagent la Société comme d’institution divine. Lucrèce cependant esquisse déjà une théorie d’après laquelle la société serait d’invention humaine. Hobbes fait de la société un produit de la raison par opposition à l’état de nature qui est l’état de guerre : par un contrat social d’universel renoncement à tout droit est constitué, en vue de la paix, un monstre, le « Leviathan », despote sans règle ni frein, organisateur du droit civil et de la religion. Locke admet, de même que Hobbes, un état de nature antérieur à la vie en société,

Pour Spinosa, la société est un produit de la raison qui doit faire que « l’homme devienne un Dieu pour l’homme ». Jean-Jacques Rousseau suppose un droit naturel auquel succède le droit civil par un contrat social librement consenti. L’École historique fonde la vie politique sur le fait et la tradition. Hegel voit dans la société l’effet d’un processus dialectique et naturel, qui a pour fin la création d’une personnalité morale, l’État. Renouvier et Fouillée modifient la conception du contrat social dans lequel ils voient le fondement idéal de la vie collective. Selon Durkheim, les sociétés humaines prennent naissance au sein de l’État grégaire, dans la « solidarité mécanique » qui peu à peu se transforme en « solidarité organique », grâce au progrès de la division du travail social. Elles ont une vie propre, qui est autre chose que la somme des existences individuelles. Cette existence s’affirme dès le début de l’évolution sociale par le dévouement spontané aux intérêts collectifs et par le culte du « totem », qui est une partie de la société primitive divinisée. Pour Comte, Spencer, Lilienfeld, Novicow, Schaeffle, Worms, la société est un organisme ou hyperorganisme vivant, ayant des fonctions analogues à celles des individus. Pour Tarde elle est le produit de l’invention et de l’imitation. Pour Karl Marx et Loria toute l’évolution sociale est subordonnée à l’évolution économique (matérialisme économique). Pour de nombreux sociologues allemands (Guimplovitz, etc.) les sociétés humaines sont dominées par la « lutte des classes ».


232.3. NATURE ET FONDEMENT DES SOCIÉTÉS HUMAINES.. — Quelle est la nature de la société, le fondement du lien social, ce par quoi les sociétés sont produites et se soutiennent ? On peut dire que les sociétés sont à la fois des organismes, des mécanismes, des unions d’intelligence. Assurément, ce ne sont là que des comparaisons, des analogies, mais elles ont toutes leur valeur. Moins pour ce qu’il faut expliquer peut-être que pour ce qu’il faut créer. En effet, plus nous possédons de types de structure, — par exemple l’organisation animale, la machine, une société savante, une entreprise industrielle, qui met en relation des milliers de travailleurs et des millions de capitaux, — plus notre imagination constructive a de modèles auxquels elle peut emprunter pour ses propres créations. Ceci est d’un intérêt majeur pour le problème qui nous occupe : la structure de la vie internationale.

A. Les sociétés sont des organismes. Un organisme c’est un ensemble de cellules vivantes groupées d’une certaine façon particulière, remplissant des fonctions déterminées mais travaillant toutes au profit du corps entier. Une société est un ensemble de familles groupées d’une certaine façon, remplissant des fonctions déterminées mais travaillant toutes au profit du corps social tout en recherchant leurs propres avantages [49]. Toute individualité vivante résulte d’un complexe inouï d’éléments chimiques, physiques et psychiques [50]. De même les sociétés réalisent une complexité infinie d’éléments de toute nature. Comme les formes les plus hautes de la vie organique individuelle, la vie sociale a deux caractères essentiels : elle est une somme de vies partielles, une combinaison d’organismes. Elle reflète une idée directrice, une tendance à l’exécution d’un plan où tout converge vers l’équilibre.

B. En un certain sens les sociétés sont des machines. Leurs institutions sont comme ces dernières formées d’organes, qui, agencés d’une certaine manière, plutôt que d’une autre, obtiennent un rendement différent. Mais les organisations sociales ne sont pas que des machines. On ne peut arbitrairement les construire d’une pièce. C’est du développement des formes antérieures qu’elles doivent naître. Toute société nouvelle est en germe dans la société antérieure. La méthode de construction sociale peut donc s’inspirer des méthodes de construction technique mais elle en diffère profondément et par cela reste une méthode propre. D’après l’âge des sociétés les réformes peuvent être plus ou moins profondes. Un homme par un acte volontaire peut donner à sa vie une autre organisation. Ainsi les révolutions qui aboutissent donnent aux sociétés une autre structure.

C. Les sociétés sont aussi des unions d’intelligence. L’intelligence consciente est la caractéristique de l’homme. Tout ce qu’il éprouve, tout ce qu’il pense, tout ce qu’il veut tend à se traduire en idées de plus en plus claires, exprimées en un langage de plus en plus adéquat et partant de plus en plus aisément communicable. À mesure que progressent les sociétés il est davantage possible de faire des idées le fondement du lien social, de les asseoir par conséquence sur le libre contrat, sur la coopération volontaire des fins élevées.


232.4. PERSONNALITÉ MORALE DES ASSOCIATIONS.. — Les sociétés générales et les sociétés particulières sont des personnes morales. Les moralistes, les politiques, les juristes ont créé la conception de la personne morale. Dans l’association, voire même dans la simple volonté douée d’une manière permanente des moyens de se réaliser (fondation ou but doté d’un patrimoine) ils ont vu une entité distincte des personnes qui la composent et possédant son existence propre. Est-ce là une fiction doctrinale, et purement légale, ou bien est-ce une réalité objective ? Des discussions sans fin ont agité ce problème, qui au moyen âge déjà avait trouvé son expression fondamentale dans la querelle des universalistes et des nominalistes. (Les noms généraux correspondent-ils à des réalités ? L’universel est-il une vue de l’esprit, ou existe-t-il réellement ? Quelle est l’ontologie de la personne morale ?) Mais il en est de ces entités, morales, juridiques, politiques, comme des entités qu’avaient créées autrefois la physique, la chimie, la physiologie et jusqu’à la médecine ; toutes les forces étaient matérialisées : l’électricité était un fluide et la chaleur aussi ; la vie était distincte des êtres vivants (vitalisme) ; chaque maladie était d’une essence distincte. Les fictions légales et morales sont nécessaires, in dispensables, pour traduire à l’esprit certaines réalités, certains complexes de forces qui autrement resteraient vagues et fuyants ; mais leur caractère de fiction ne doit jamais être perdu de vue. La conscience collective n’a pas la même réalité que la conscience individuelle. Quand on emploie l’expression « âme collective », on n’entend pas « hypostasier » la conscience collective. Il ne faut pas plus admettre d’âme substantive dans une société que dans l’individu (Durkheim). La volonté de l’État n’est pas autre chose que la volonté des individus désignés pour parler au nom de l’État. En raisonnant autrement, on risquerait fort de tomber dans une métaphysique, juridique et politique, voire dans une mythologie ou théologie qui conduirait directement à de monstrueuses exagérations, celles qui caractérisent aujourd’hui les notions courantes de certains pays sur l’État érigé en personnalité distincte des individus qui le composent et immolant ceux-ci au néant de sa destinée et de sa gloire [51].


232.5. ÉLÉMENTS GÉNÉRAUX DES SOCIÉTÉS.. — Toute société arrivée à un certain degré de civilisation et continuant à se développer repose sur : a) une autorité ; b) des croyances : conscience des vrais besoins sociaux et doctrines des principes de l’organisation sociale ; c) un programme : buts à réaliser en commun, idéal national ; d) une organisation : agencement des institutions en système de lois ; e) une activité optimiste et impliquant une joie dans l’activité, une confiance dans l’avenir, une atmosphère incitant à l’action.


232.6. VARIÉTÉS ET IMPORTANCE DE RÔLE DES ASSOCIATIONS.. — Il faut distinguer la société et les associations. La société, ou corps social, est l’ensemble des hommes en tant que vivant sous des lois communes ; elle a son expression dans l’État. Les associations sont des groupements qui ne comprennent qu’une partie des hommes, dans lesquelles ils ne mettent en commun qu’une partie de leur activité. La multiplication des associations, confédérations de toutes espèces, capitalistes, ouvrières, politiques, charitables, scientifiques, artistiques, sportives, etc., est un dos phénomènes les plus caractéristiques des temps modernes. Le moyen âge aussi fut une époque prodigieuse d’associations. Il créa tout par l’association. À cette époque s’épanouit, la plus puissante association que l’occident ait produite depuis l’antiquité, l’Église appuyée de ses associations monastiques [52]. De nos jours, il n’est plus guère d’institutions, d’idées ou d’œuvres dont les « amis » ne jugent à propos de se grouper. Le mouvement est spontané, naturel. Tout citoyen fait partie de plusieurs de ces associations. Et les individualistes, les isolés par tendance ou caractère doivent, bon gré, mal gré, en faire partie, s’ils ne veulent pas laisser aux agités ou aux intrigants la direction de ces innombrables groupements, qui en réalité forment l’opinion publique et contribuent à assurer à l’État son unité nationale. Citons un chiffre. En 1900, c’est-à-dire à une époque antérieure à la loi du 1er juillet 1901, et où par conséquent toute association non autorisée était illégale (!) on comptait officiellement en France 45,148 associations sans but lucratif [53]. Les faits se jouent de toutes les théories et la prolifération des associations continue.

Le droit public moderne a dû forcément s’adapter à l’existence de ces puissants groupements, déterminer les règles de leur coordination et leurs rapports avec les gouvernements. Les anciennes théories civilistes de la Révolution, opposées à l’association, ont été impuissantes à s’opposer au mouvement. Quant aux théories collectivistes, elles concluent à l’absorption de tous ces groupements par l’État.

Il ne faut pas s’y tromper : entre les associations d’aujourd’hui et d’autrefois il y a des différences radicales. Au moyen âge l’homme appartenait tout entier à sa corporation. Celle-ci était obligatoire ; elle défendait les intérêts inhérents à son métier ; placée sous le patronage d’un saint, elle était aussi une confrérie dont les membres se réunissaient le dimanche dans la chapelle qui était la leur dans la cathédrale. Et c’était à l’intermédiaire de sa corporation que l’homme avait une influence sur les destinées de la cité, car les assemblées communales étaient composées notamment de représentants des corporations. L’évolution lentement s’est faite. À l’association polyforme du moyen âge, qui suffisait à elle seule à tous les besoins économiques, religieux et politiques de ses membres, se sont substituées plusieurs espèces d’associations différentes. Les ouvriers de nos jours ont leurs syndicats professionnels, mais ceux-ci en général ne s’occupent que de leurs intérêts économiques. Ils ont leurs grandes associations politiques, représentant des idéals opposés et contradictoires : celles-ci socialistes, celles-là libérales ou conservatrices. Ils ont leurs organisations religieuses ou philosophiques, leurs paroisses, leurs sodalités ou leurs loges maçonniques. C’est la division des fonctions. C’est la liberté d’association. Un même syndicat professionnel peut comprendre des catholiques, des protestants et des juifs ; un même parti politique enrégimente des ouvriers de toutes les professions et, avec eux, des patrons, des hommes de science et des hommes d’église ; une même paroisse unit des âmes réparties très diversement dans l’action politique ou l’exercice des professions. C’est la liberté, qui favorise toutes les indépendances et facilite tous les groupements, la liberté conciliable avec l’organisation, et l’organisation tenant compte de la liberté, de toutes les libertés, de toutes les nuances dans la liberté. Nous sommes d’un siècle où rien ne s’oppose à ce qu’un esprit soit classique en architecture, wagnérien en musique, impressionniste, pointilliste ou cubiste en peinture.

L’association est donc devenue la manifestation d’un mouvement, qui s’étend dans toutes les directions et qui réagit sur la structure même de l’État. Elle nous conduit à une variété d’organismes aussi contraire à l’uniformité collectiviste qu’à l’émiettement individualiste. Elle réalise non l’égalité absolue, impossible, de tous dans l’État, mais l’égalité relative de chacun dans son groupe. L’association moderne est libre et ouverte. Elle se recrute dans toutes les classes, dans toutes les parties, dans toutes les professions. Chacun peut à son gré y entrer ou en sortir ; on passe d’un groupe à un autre, on figure simultanément dans plusieurs groupes. Toute association contient un ferment d’unité, la conscience d’un intérêt collectif. Importante au point de vue social et économique, au point de vue politique, elle devient pour le mécanisme gouvernemental de la démocratie contemporaine ce que la corporation fermée était au moyen âge. Elle entreprend de plus en plus ce que faisait l’État ; elle rend des services publics et décharge l’autorité centrale d’une mission qui doit être remplie dans tous les cas ; c’est une forme nouvelle de l’idée d’administration. Pour remplir sa mission l’association a ses statuts organiques, ses assemblées générales, ses comités administratifs et ses agents exécutifs, un patrimoine, un budget, des finances, parfois un conseil disciplinaire. Une compagnie de transport qui fait des règlements obligatoires pour ses voyageurs dans les limites de ses attributions est-elle autre chose qu’une collaboratrice de l’État, un corps législatif d’un ordre subordonné ? En Angleterre depuis longtemps, en Allemagne depuis le code civil de 1900, en France depuis l’œuvre de Waldeck-Rousseau (1884) les textes législatifs reconnaissent des séries de « trustees », de corporations, d’associations, d’unions. Ils proclament officiellement leur unité publique ; ils leur procurent plus de force pour le bien en leur fournissant l’armature de la personnification civile [54].

Mais aucune limite ne peut être assignée à la puissance de l’association. Il n’existe ni un moment, ni une ligne de démarcation où l’association cesse de multiplier l’intensité vitale de l’individu, c’est-à-dire cesse d’être bienfaisante. Il s’en suit que « Fédération universelle » et « maximum d’intensité vitale de l’individu » sont des termes identiques (Novicow).


232.7. LES ASSOCIATIONS INTERNATIONALES.. — 1. Ce qui s’est produit, à l’intérieur des États, où les besoins les plus divers, les intérêts les plus variés, les aspirations les plus hautes de la pensée comme les nécessités les plus matérielles de l’existence journalière ont provoqué la fondation de sociétés et de ligues, s’est produit également dans le Monde, mais amplifié aux proportions grandioses et vastes du globe terrestre. Cette floraison inattendue est née vers la fin du siècle dernier et constitue une caractéristique des débuts du XXme siècle. Les hommes, en dehors de toute préoccupation étroite de nationalité, de secte, de classe, ont éprouvé le besoin de délibérer périodiquement, en commun et d’entreprendre des œuvres d’utilité générale. Offices, bureaux, instituts, congrès et conférences se sont multipliés et les individus se sont groupés en de vastes associations internationales. Celles-ci sont devenues, chacune dans un domaine particulier, la plus haute représentation des intérêts universels et humains et les organes centralisateurs du mouvement vers l’organisation internationale.

2. Dans tous les domaines de la science et de l’action, des organismes internationaux ont été créés. Il en a été relevé plus de cinq cents jusqu’à ce jour. Les nationalités les plus diverses sont représentées dans ces associations qui, en principe, sont ouvertes à tous les pays. Depuis 1840, date du premier congrès international jusqu’à nos jours, il s’est tenu plus de 2100 réunions internationales. Un siège permanent a été fixé en Belgique pour 52 associations, en France pour 36, en Angleterre pour 72, en Hollande pour 7. Les associations internationales ont été amenées à constituer entre elles une Union qui a été fondée en 1910. Cette Union comprend actuellement 220 organisations internationales affiliées ; 24 gouvernements ont été représentés à ses congrès ; elle a organisé à Bruxelles, avec la coopération des associations adhérentes, un Centre international. (Congrès mondial, office central, collections internationales : musée, bibliographie, bibliothèque, archives ; publications : Revue et Annuaire de la Vie internationale [55].)

3. On a défini l’association internationale celle qui a un but d’intérêt public, mondial, universel, ou susceptible de le devenir ; qui est ouverte aux éléments semblables, particuliers ou collectivités de tous les pays ayant le désir d’y entrer ; qui n’a pas de but lucratif au sens usuel et juridique du mot ; enfin, qui possède une institution permanente, pouvoir exécutif qui vit et fonctionne avec continuité (conseil, comité, commission, bureau, office, institut, secrétariat, etc.) Les congrès internationaux qui ont une commission permanente et un ordre de succession réglé sont de véritables associations internationales.

Les associations internationales sont de deux sortes : les unes libres et constituées par l’union d’individus ou de groupes nationaux également libres, les autres officielles et formées par l’association des États eux-mêmes, unis pour réaliser des objets d’intérêt commun [56]

4. Parmi les réformes à introduire dans les associations internationales il y a lieu de signaler celles-ci : 1° Nécessité d’établir une législation mondiale qui accorde aux associations internationales la reconnaissance, la liberté d’action et la personnification juridique avec droit d’avoir un patrimoine. C’est là un desideratum des associations [57]. 2° Le mouvement d’organisation internationale des associations internationales commencé avant la guerre, n’avait pu encore donner que quelques fruits. Il y a trop d’associations ; elles auraient dû concentrer leur action, se fortifier, se fusionner, mieux répartir les tâches entre elles, mieux coopérer. La coopération et la coordination entre les associations internationales peuvent porter soit sur l’objet de leur action (objet commun à plusieurs) soir sur les méthodes (unification des instruments, des systèmes d’unité, des éléments unitaires des travaux), soit sur les conditions d’exécution du travail (coopération de travail avec répartition des tâches à accomplir, ou coopération d’argent pour assurer les moyens de faire faire en une fois et au profit de tous ce qui dépasserait les forces isolées ou bien coûterait plus cher.) 3° L’association internationale est la structure sociale qui répond au besoin d’organisation de la communauté internationale. Toute fonction collective permanente (travail ou service) s’incarne nécessairement dans un organe permanent. Dès lors les associations officielles doivent devenir les rouages de la vie internationale publique, les moyens pratiques de décentraliser l’administration internationale en exerçant des droits souverains d’organisation dans leur domaine. Les associations privées doivent agir comme instrument des études, du contrôle, de la propagande des intérêts internationaux et être tenus éventuellement comme institution consultative de pouvoirs internationaux [58]


232.8. L’ASSOCIATION, PRINCIPE DE STRUCTURE DE L’ÉTAT ET DE LA SOCIÉTÉ DES NATIONS.. — Les associations ne sont pas seulement des adjuvants de la vie de l’État. Aujourd’hui leur rôle s’étend et voici qu’une conception gagne du terrain en vertu de laquelle elles auraient, dans tous les domaines, à devenir une quasi-structure de l’État ; une conception où l’État devrait lui-même être conçu comme la « confédération des fédérations d’associations ». L’école associationniste affirme la supériorité du mutualisme, du fédéralisme, de la coopération volontaire fondée sur le contrat toujours révisable, et substitué dans presque tous les domaines à la coopération forcée de l’État, fondée sur le statut [59]. C’est dans l’association que la démocratie doit chercher son ordre vivant. Le droit de s’associer est le droit primordial. L’association doit posséder la personnalité morale et civile. Seules les fédérations économiques empêcheront l’État de décréter le monopole universel. Cette floraison sans cesse renouvelée d’associations de toutes formes, de toutes tendances, de toute autorité, groupe de la façon la plus variée et la plus souple les énergies comme en un faisceau et prépare la société de demain. L’avantage des associations c’est de limiter l’État, mais non jusqu’à le dissoudre ; le bienfait de l’État c’est de tenir la bride des associations dans l’intérêt public. La destruction de l’association forcée et la substitution à celle-ci de l’association libre du travail, c’est ce qui constitue le but suprême vers lequel aujourd’hui doivent converger tous les efforts de rénovation sociale, une métamorphose radicale du processus de la production (Loria). Le problème social doit être envisagé dans son ensemble. Les sociétés contemporaines sont livrées d’une part aux conflits entre les masses misérables et les élites possédantes, d’autre part entre les États faibles et les États puissants. Ces conflits qui les entraînent vers des catastrophes pourront être largement évités grâce à cette force si nouvelle : l’association, c’est-à-dire le groupement volontaire et libre. Grâce à elle la pensée de l’intérêt général, de l’intérêt de l’espèce se crée son propre organisme, se divisant et se subdivisant sans se briser, s’adaptant aux mille circonstances, en profitant, les faisant naître favorables et ayant pour base la responsabilité et la solidarité personnelle [60].

L’association ainsi comprise n’est pas seulement en voie de rénover la structure de l’État. Dans le domaine international son action est comparable à celle des coraux et des madrépores qui ont lentement édifié sous l’eau les assises du continent océanien. L’association internationale y a été le support spontané de l’activité dans chaque domaine. Pour organiser aujourd’hui la vie mondiale, nous le verrons, il suffit presque de généraliser et de coordonner ce qu’elle a fait. De toute manière il faut en faire une pierre fondamentale de la société universelle, de la Société des Nations.

233. L’Évolution sociale.


Tout se meut, tout change et tout est en évolution incessante dans la société. Cette évolution se manifeste dans l’histoire par une série de transformations sociales dont les principales étapes sont la tribu, la cité, la nation, l’état, et, aujourd’hui, la Société des États.


233.1. LA THÉORIE DE L’ÉVOLUTION.. — La théorie de l’évolution est la grande pensée du XIXe siècle. En biologie elle admet la transformation progressive des espèces et considère celles qui vivent aujourd’hui comme issues d’espèces différentes dont on retrouve quelquefois les restes à l’état fossile. Les facteurs primaires de l’évolution sont toutes les causes qui déterminent directement la variation des espèces (influence de la lumière, de la chaleur, de la nourriture, etc.) ; les facteurs secondaires sont ceux qui interviennent ensuite pour perfectionner l’adaptation et détruire les êtres les moins bien doués (sélection naturelle, sélection sexuelle, ségrégation). L’évolution sociale est partie de l’évolution générale. Sa conception a ruiné le rationalisme du XVIIIe siècle dans le domaine social [61], comme dans le domaine de la nature l’évolution a ruiné le système du créationisme, des êtres créés suivant des prototypes invariables. En philosophie générale, le rationalisme (opposé à l’empirisme) est un système d’après lequel la raison serait une faculté qui nous donnerait des idées premières et des principes premiers différents de l’expérience et permettrait de dépasser la connaissance sensible pour atteindre la réalité même. En philosophie politique le rationalisme est le système qui déduit de purs principes à priori l’explication des phénomènes sociaux et l’édification des constitutions sociales, sans s’aider de l’histoire, de l’observation et de l’expérimentation.


233.2. LA DIFFÉRENCIATION SOCIALE.. — L’évolution sociale est caractérisée par le passage graduel de l’homogénéité à l’hétérogénéité du semblable au dissemblable, du simple au complexe, de la confusion à la division des organes, des fonctions, des compétences à la distinction des classes, à l’inégalité des conditions, des situations, des individus, à la spécialisation de plus en plus accentuée de tous les éléments de vie sociale contenus dans la communauté naissante qui s’en détachent et se développent à travers les siècles. Tous les rouages confondus dans la cellule sociale primitive apparaissent chacun avec son caractère particulier ; gouvernement et administration, état et commune, cultes, législation, justice, hygiène, enseignement, transport, agriculture, commerce, sciences, arts, corporations publiques, entreprises privées, associations, associations privées, services publics, etc. La cité antique est plus différenciée que la tribu nomade, la cité moderne est plus différenciée que la commune du moyen âge. Mais la démocratie industrielle du XXe siècle est bien plus différenciée encore. De toutes parts jaillissent des sources d’émancipation matérielle, intellectuelle et morale ; de toutes parts s’accentue la mobilité des classes, des groupes, des individus ; partant, avec les formes de la richesse et du travail, se multiplient les débouchés, les moyens de communication, d’échange des produits, d’expansion. Avec la vie internationale, venant prolonger tous les genres de vie nationale, la différenciation trouve de nouvelles occasions d’intervenir, malgré la tendance corrélative à l’unification [62].


233.3. L’ADAPTATION SOCIALE.. — Les états différents des sociétés sortent les uns des autres tantôt lentement et graduellement, tantôt par oppositions brusques et révolutions. Dans les sociétés les plus évoluées, où les idées ont une influence croissante, l’évolution sociale présente beaucoup d’analogie avec celle de la science. Périodiquement de vastes systèmes doivent y être formés pour coordonner, dans une idée d’unité supérieure, tous les faits reconnus exacts. À peine la synthèse existe-t-elle que de nouvelles découvertes sont réalisées qui ne cadrent plus avec le système arrêté et bientôt une synthèse nouvelle, plus large, plus compréhensive est rendue nécessaire. Ainsi en est-il des structures sociales. Elles doivent périodiquement être construites sur la base de nouveaux faits et de nouvelles idées et s’étendre à de nouvelles sphères. L’évolution c’est donc l’adaptation continuelle. La société, ou, d’une manière plus concrète, les hommes qui composent une société, font un effort constant pour adapter leur vie et leur constitution sociale aux changements apportés au milieu. Adapter c’est appliquer une chose à une autre ; s’il s’agit d’un organe, c’est le rendre plus apte à sa fonction. Un organe est adapté lorsque, entre diverses manières d’être possible, il réalise celle qui lui assure le maximum d’efficacité. Un être tout entier est adapté quand ses divers organes le sont. Et une société est bien adaptée quand les services collectifs (qui sont les analogues des fonctions) et les institutions (qui sont les analogues des organes) sont agencés de manière à réaliser les conditions optima. Les immenses modifications qui étaient survenues dans le milieu mondial au commencement du XXme siècle ont conduit à ce résultat que les sociétés ne sont plus adaptées aux conditions nouvelles. Au XIXme siècle nous avons assisté à une crise des idées et des croyances pour les adapter aux acquis de la science ; à une crise constitutionnelle d’où sont sortis les gouvernements démocratiques ; à une crise sociale d’où est sortie la législation sociale. Nous assistons à la crise des relations internationales, qui n’est, elle aussi, qu’une crise d’adaptation. Et ce n’est pas en cherchant à rétablir le statu quo ante bellum, ni en préconisant des solutions basées sur l’immuabilité des anciens droits acquis, aujourd’hui en opposition avec l’évolution accomplie, que l’on peut arriver à des solutions viables.


233.4. LES FORCES SOCIALES.. — 1. Dans l’évolution sociale, dont nous venons de dire comment tous les stades sont marqués par l’adaptation aux circonstances, des forces considérables entrent en action, forces antécédentes qui déclanchent ou mettent en liberté des forces conséquentes. Les agents des grandes transformations sociales sont multiples : les guerres et les religions (Fustel de Coulanges) ; les intérêts matériels (Karl Marx) ; les inventeurs en art militaire, en politique, en religion et en industrie ; les grands hommes et héros (Carlyle) ; les élites connues ou anonymes (Tarde). La solution des problèmes sociaux exige une connaissance aussi parfaite que possible du jeu de toutes ces forces qui traversent en divers sens la masse sociale. Nombreuses sont les forces déjà faciles à discerner, nombreuses celles dont on ne peut encore distinguer les traits. À chaque moment c’est le parallélogramme de toutes les forces existantes qui détermine la direction de la masse. Pratiquement c’est le sens de cette direction qui nous importe surtout et sollicite nos prévisions scientifiques. Nous restons d’abord déroutés quand nous nous demandons comment un conflit entre les terroristes nationalistes serbes et la dynastie des Habsbourg a pu se transformer en une lutte à mort entre douze nations. Et pourtant quand nous démontons une à une les pièces de l’immense mécanisme des sociétés la lumière se fait dans nos esprits et nous comprenons le grand « problème de la guerre ».

2. Le spectacle des événements actuels apporte certainement du neuf à la sociologie. La guerre agit à l’égard du corps social à l’instar d’un réactif puissant dans un laboratoire. Elle décèle, comme lui, les propriétés de la masse sociale et « met en liberté » les forces qu’elle incorpore. Par cela elle nous permet de mieux comprendre le mécanisme de bien des phénomènes collectifs. La guerre aussi nous révèle la possibilité pratique, insoupçonnée jusqu’ici, de grouper en faisceaux toutes les forces sociales particulières et d’en faire une force totale. On a vu se constituer une volonté collective, majoritaire, voire unanime sous l’empire de la pensée et du sentiment d’une minorité. Quelques-uns ont su ce qu’ils voulaient et l’ont fait vouloir à des millions d’hommes. Le 1er juillet 1914 il n’y avait pas 10,000 hommes dans le monde qui voulaient la guerre ; ils l’ont imposée à 400 millions. Partout le même phénomène de fusion patriotique des partis et de discipline nationale, la disparition instantanée de toutes les divergences, chaque pays tout entier se trouvant debout et uni pour affronter la tâche suprême, partout l’Union sacrée. Ces immenses consciences collectives ont pu être formées grâce à un ensemble d’institutions appropriées. Les gouvernements en effet possèdent, pour maintenir leur peuple dans la persuasion et dans l’obéissance, des moyens encore autrement puissants que ceux d’il y a cent ans. Ils en ont aussi pour atteindre leurs fins militaires : quasi-suspension de l’action parlementaire après vote en bloc et sans discussion, pleins pouvoirs donnés aux gouvernements qui agissent par décrets ; main mise sur tous les hommes, tous les moyens de communication, tous les approvisionnements ; étatisation d’usines ; réglementation de la vente des marchandises essentielles ; toute l’importation et l’exportation centralisée aux mains de l’État ; union militaire, diplomatique et économique rendue entre les alliés ; millions de soldats obéissant aux mesures concertées. Chaque nation belligérante a montré ainsi ce que peut pendant la guerre tout un peuple dont les énergies s’unissent dans une même tâche, qui subordonne à une ferme direction non seulement ses forces mais son génie et sa pensée.

3. Lorsque nous étudions les institutions elles nous paraissent agir à la façon des machines à l’égard des grandes forces naturelles. Ces forces (chaleur, lumière, électricité, attraction moléculaire, etc.) sont diffuses dans nos milieux. Elles ont besoin d’être captées, condensées Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/139 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/140 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/141 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/142 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/143 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/144 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/145 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/146 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/147 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/148 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/149 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/150 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/151 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/152 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/153 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/154 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/155 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/156 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/157 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/158 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/159 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/160 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/161 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/162 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/163 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/164 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/165 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/166 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/167 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/168 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/169 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/170 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/171 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/172 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/173 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/174 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/175 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/176 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/177 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/178 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/179 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/180 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/181 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/182 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/183 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/184 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/185 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/186 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/187 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/188 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/189 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/190

24.
FACTEURS ETHNIQUES : LES PEUPLES ET LES NATIONALITÉS




Les hommes forment de grands groupes : les nationalités. Ces groupes ont pour base la filiation et par conséquent, dans une certaine mesure, la race. Les nationalités sont des formations spontanées naturelles, tandis que les États sont des formations volontaires et conscientes. Avec des vicissitudes variées et des fluctuations de puissance, les nationalités ont chacune leur longue histoire. Elles ont vécu tantôt indépendantes, ayant leur État à elles, tantôt absorbées par d’autres États à qui elles sont liées par des liens de dépendance plus ou moins étroits. Toute organisation internationale, pour être normale et stable, doit tenir compte des facteurs ethniques. De là un ensemble de questions de haut intérêt qui doivent être exprimées objectivement et dans leurs corrélations avec les questions économiques, culturelles et politiques. Quelle conception faut-il se faire des nationalités et des races ? Peut-on donner une détermination scientifique de leurs caractères ? Y a-t-il avantage à leur maintien ou l’unification, l’absorption et la dénationalisation sont-elles préférables ? Quelle est la situation actuelle des nationalités et quels mouvements ont-elles provoqués avant et pendant la guerre en faveur de leur liberté ? De quelles solutions sont susceptibles les problèmes des nationalités, en distinguant d’une part les divers types de population, d’autre part les divers régimes politiques et juridiques auxquels elles pourraient être soumises ? Sans entrer dans le développement que comporte l’étude de ces vastes questions, nous nous bornerons à indiquer ici quelques conclusions [63].

241. Nationalités opprimées ou mutilées.


C’est l’espoir des peuples que cette guerre aboutira à un accroissement de liberté dans le monde. Les peuples déjà constitués en États indépendants ont été victimes d’agressions qui les ont placés sous une domination étrangère (les Belges, les Serbes, les Monténégrins). — D’autres, qui n’ont pu réaliser encore leurs aspirations nationales, se sont trouvés impliqués dans les opérations militaires dès les premières heures de la guerre ; ils ont été obligés de livrer leurs enfants aux deux groupes d’armées en présence et de s’entre-tuer par ordre (Alsaciens-Lorrains, Juifs, Lithuaniens, Polonais, Ukrainiens) ; ils ont dû s’imposer les sacrifices de leurs biens et de la transportation pour la défense loyale de l’État dont ils font partie, alors que cet État leur refuse le s franchises intérieures les plus essentielles (Lettons, Lithuaniens) ; certains ont subi, sans résistance possible, les plus épouvantables mesures d’extermination (Arméniens). — De nombreuses nationalités subissent des conditions de vie nationale restrictives de liberté, mais conformes à la politique d’impérialisme et de domination des États dont, intégralement ou principalement, ils font partie ; leurs oppresseurs poursuivent systématiquement leur dénationalisation pour mieux réaliser un faux idéal d’unité, opposé à l’idéal vrai de fédération et d’autonomie (nationalités de l’Autriche-Hongrie, de l’Allemagne, de la Russie). — Enfin des nationalités constituées en États indépendants voient une partie de leurs co-nationaux rattachés par la force à d’autres États, où ils ne jouissent pas d’ailleurs d’un traitement égal (nationalités balkaniques).

À cette heure de commotion européenne, tous ces peuples souffrent intensément ; ils frémissent d’indignation, de crainte, d’espérance. Continueront-ils à être les victimes sanglantes d’une exécrable politique nationale et internationale, ou seront-ils enfin assurés de la liberté, de la sécurité des vies et des biens et, avec elles, des moyens d’atteindre leur développement, précieux pour la civilisation universelle non moins que pour eux-mêmes ? La réponse dépendra avant tout des efforts dont ces peuples seront capables.

242. Données du problème des nationalités.


1. Les nationalités sont des faits naturels, dus à des facteurs biologiques, géographiques et historiques, qu’il est au-dessus de l’arbitraire des hommes de pouvoir méconnaître ou modifier souverainement.

2. Le droit des nationalités, si grandes ou si petites soient-elles, à vivre, à se développer et à disposer d’elles-mêmes est un droit primordial qui repose sur les mêmes principes que les droits fondamentaux de l’homme lui-même, attendu que la nationalité libre peut seule créer à l’homme le milieu nécessaire à l’exercice complet de ses facultés.

3. La diversité des nationalités est un facteur précieux du progrès. Chacune d’elles peut faire, apport à la communauté humaine de ses qualités et caractéristiques propres et enrichir ainsi la civilisation d’éléments variés et complémentaires. L’existence des nationalités forme une base naturelle et rationnelle à la répartition de la population du globe en unités gouvernementales, oppose des barrières à l’arbitraire des ambitions territoriales des États. Les petits États basés sur des nationalités bien distinctes ont, ainsi que leur histoire le démontre, une fonction utile à remplir à côté des grands États.

4. Le droit de chaque nationalité, comme le droit de l’homme lui-même, doit être limité par le droit égal des autres nationalités, si bien que la coexistence des diverses nationalités dans la société des nations ne peut se concevoir en dehors de leur respect mutuel et de l’adhésion volontaire à certains principes pour régler et harmoniser leur activité concurrente et antagoniste.

5. Ces principes ont besoin d’être précisés, afin de donner des bases positives et concrètes, à la fois objectives et impersonnelles, à l’idée et au sentiment de Justice supérieure, dont se réclament indistinctement toutes les revendications des nationalités.

6. Les droits inhérents aux nationalités comportent des modalités et des degrés, à savoir : les droits dérivant de sa propre nationalité, à garantir à tout homme, quel qu’il soit et, en quelque lieu qu’il se trouve (droits universels, droits de l’homme) ; le droit à l’autonomie, à garantir aux nationalités ou groupes différents composant un même État (administration autonome, régionale et locale, self-government, autonomie municipale, scolaire, religieuse, etc.) ; l’indépendance et la souveraineté nationales, à garantir aux nationalités homogènes, érigées en États distincts ou aux nationalités différentes, librement associées à d’autres, pour former des États fédératifs ou unitaires.

Aux questions de nationalités, entendues au sens large, se rattachent les questions de races (relations des races blanche, jaune et noire) ; celles des nationalités inconscientes, ne pouvant encore ni comprendre leurs destinées, ni les affirmer ; celles des populations indigènes primitives ou en décadence, incapables de s’élever par elles-mêmes au rang des nations civilisées et ayant besoin d’être éduquées et protégées : celles des colonies dont le stade d’évolution justifie l’émancipation à l’égard des mères-patries.

7. Au premier rang des conditions de la bonne entente internationale, seule base d’une paix durable, est la satisfaction donnée aux légitimes aspirations des nationalités. Cette manière de voir, au cours de la guerre actuelle, a été mise en lumière par de multiples déclarations parmi lesquelles il y a lien de noter spécialement pour leur précision, celles des dirigeants de l’Angleterre : « Nous voulons, a dit sir Edward Grey, que les nations de l’Europe, quelles qu’elles soient, grandes ou petites, puissent mener une existence indépendante, établir elles-mêmes leur forme de gouvernement et travailler eu pleine liberté à leur développement. » « Nous voulons, a dit, après lui, lord Winston Churchill, que cette guerre remanie la carte de l’Europe selon le principe des nationalités, selon le vrai bien des peuples habitant ces territoires tant disputés. Après tout le sang versé nous voulons une paix durable, qui rétablisse l’harmonie, libère les races, restaure l’intégrité des nations. »

243. Droits des nationalités.


En tenant compte des bases qui viennent d’être exposées, on peut formuler ainsi, d’une manière concrète et en termes juridiques, les droits qu’il y aurait lieu de reconnaître et d’organiser internationalement pour résoudre, par voie de dispositions générales, les problèmes dérivant des nationalités.

1. Droits des individus. — Nul ne peut être inquiété pour ses origines, sa langue ou sa religion, ni subir de ce chef un traitement intolérant, discourtois ou irrespectueux. Tout homme, en quelque lieu qu’il soit a droit à l’égalité civile, à la liberté religieuse et au libre usage des langues. La bonne entente et le respect des droits s’étendent indifféremment aux Européens (Aryens, Caucasiens, Occidentaux blancs et peuples de descendance européenne établis actuellement dans les autres parties du monde) et aux Orientaux (toutes les races autres que les races européennes).

2. Droits des nationalités. — Les nationalités, qu’elles soient fondées sur une communauté d’origine, de langue, de tradition, ou qu’elles résultent d’une association librement consentie entre groupes ethniques différents, ont droit à la libre disposition d’elles-mêmes. Il n’y aura ni annexion, ni transfert de territoires contraire aux intérêts et aux vœux de la population. Ni la conquête, ni le sang versé pour l’occupation, ni la possession antérieure dans l’histoire, ni les frontières naturelles, ne constituent des droits sur des populations ou leur territoire.

Pour la reconnaissance des droits des nationalités il sera instauré une procédure tendant à faire établir leur statut international par la Cour internationale d’arbitrage de la Haye (ou toute autre institution internationale qui serait créée : Congrès, Parlement international, Conseil international permanent de conciliation). Les autorités naturelles de la nationalité (corps organisés ou élites intellectuelles représentant véritablement les nationalités) introduiront l’instance devant la Cour, laquelle statuera sur le point de savoir si ces autorités peuvent être tenues pour les représentants réels de la nationalité. La Cour déterminera aussi les frontières ethnographiques de la nationalité, selon les bases scientifiques reconnues. Le cas échéant elle pourra ordonner sous son contrôle un plébiscite pour connaître la volonté de la nationalité. À tous ces degrés, la procédure sera contradictoire et publique. Les nationalités qui ont joui de la liberté et de l’indépendance politique dans le passé auront droit, ipso facto, et nonobstant toute opposition contraire, d’être replacées dans ce même état.

3. Autonomie. — À l’intérieur des États, les groupements nationaux ont droit à la même autonomie que les individus eux-mêmes. Ce droit est exercé par voie de plébiscite. Dans les régions à populations mixtes, qui présentent de grandes différences de caractère et de mœurs, sera établi le régime de statut personnel complété par des institutions collectives appropriées.

4. Droits complémentaires de la nationalité. — Les nationalités indépendantes, outre le territoire, ont droit aux conditions essentielles de la vie et du développement des nations civilisées, notamment le droit de commercer avec leurs voisins, les communications par chemins de fer et voies terrestres assurant le libre accès à la mer, la liberté d’expansion dans les colonies (émigration, établissement et commerce).

5. Populations indigènes. — Les États veillent à la conservation des populations indigènes ainsi qu’à l’amélioration de leur condition morale et matérielle dans toute l’étendue des territoires soumis à leur souveraineté ou dans la zone de leur influence. Ils reconnaissent le droit des souverains indigènes et l’autorité des chefs indigènes.

6. Internationalisation. — Les mers, détroits et canaux maritimes sont libres et neutres. Ils sont soumis, quant à la police, l’aménagement et l’entretien, au régime de l’internationalisation. Ce régime s’applique aussi à certaines parties de territoire nécessaires pour leur assurer la liberté effective ainsi qu’aux ports internationaux de fait, qu’il serait dangereux de livrer à la domination d’un État unique.




25.
FACTEURS ÉCONOMIQUES : LA VIE INTERNATIONALE MATÉRIELLE




L’économique est la base de la vie des peuples comme des individus « Primum vivere, deinde philosophari ». La chute des empires, les changements de dynastie, à plus forte raison la politique de telle ou telle monarchie ont eu sur l’état social de leur temps une répercussion cent fois moindre que telle évolution rurale, industrielle ou financière. Causes, conséquences, objectifs économiques de la guerre, c’est ce qu’il nous faut maintenant examiner en passant sommairement en revue le domaine de la production, du travail, du commerce, de la finance, des transports, des colonies et de la consommation. Mais notre examen doit se faire au point de vue international qui est celui de tout cet ouvrage. Il doit chercher à répondre à ces questions : Jusqu’à quel point existe-t-il une économie mondiale ? Quels en ont été les avantages pour les peuples ? Par quelles structures solides, c’est-à-dire par quelles institutions internationalement garanties est-il nécessaire désormais de la protéger et de la développer ?

Nous constaterons que la vie internationale apparaît partout comme un prolongement de la vie nationale, comme un résultat de l’expansion et du perfectionnement de celle-ci. Elle est un fait naturel, spontané, non systématique, avant d’être voulue et coordonnée. En envisageant chaque élément de la vie économique dans son évolution et dans la forme la plus développée d’aujourd’hui, nous arriverons à cette conclusion : loin de pouvoir décider arbitrairement que cette vie ne sera plus, il faut s’attendre au contraire à son extension dans l’avenir.

251. Généralités.



251.1. FORMES HISTORIQUES DE L’ÉCONOMIE. — L’Économie au cours de l’histoire a présenté une succession de formes. Elles n’ont de commun entre elles, et encore, que les conditions techniques très générales de la production ; les lois de l’échange et de la distribution sont radicalement différentes d’une forme historique à l’autre (Stuart Mill). On part de l’économie familiale, de l’économie domestique fermée, où le propriétaire se suffit à lui-même, produit sur son domaine tout ce dont il a besoin pour lui et les siens. On passe ensuite par l’économie urbaine, où la ville est le centre d’un territoire restreint, mais suffisant à la faire vivre. On arrive après cela à l’ économie nationale, où l’État, avec des dimensions plus vastes et une administration plus complexe, essaie aussi de s’enfermer chez soi. On aboutit enfin à l’économie mondiale qui embrassa peu à peu toute la terre habitée et habitable [64]. L’activité de la partie centrale du monde, hautement sensible aux influences de l’économie, étend ses limites et s’annexe les zones successives de ta région environnante. En se poursuivant ce phénomène doit transformer du plus en plus le monde tout entier en un seul organisme économique [65].

Déjà de nos jours il n’y a, peut-on dire, guère d’acte de commerce international qui n’ait son contre-coup, infinitésimal peut-être, mais inévitable, sur la vie des États. Il en est comme dans les réactions chimiques. Là pas un atome, si imperceptible soit-il, dont le déplacement et la combinaison avec un autre atome ne contribue à la modification des corps et à la formation de produits nouveaux.


251.2. CARACTÉRISTIQUES DE L’ÉCONOMIE ACTUELLE. — L’économie du XXe siècle, à la veille de la guerre, présente un certain nombre de caractères qui la distinguent nettement de celle des siècles antérieurs ; la force productive de la société est affectée par des éléments nouveaux ou des éléments anciens dont l’importance relative a changé. — a) La population a considérablement augmenté, impliquant augmentation de l’offre de travail et de la demande de produire. — b) Les besoins des consommateurs ont augmenté. — c) Le marché est devenu mondial. Les produits sont devenus internationaux. Par les moyens de communications et l’incorporation de tous les territoires de l’univers à la vie économique générale il n’y a plus qu’un seul marché, englobant, dominant tous les marchés particuliers. On ne produit plus pour satisfaire les besoins connus et forcément limités du marché ; on cherche partout des marchés et on en crée, on s’empare par la ruse et par la force de ceux qui existent, afin d’écouler une production débordante. Cette internationalisation est vraiment extraordinaire. Elle porte sur les matières premières, les machines, les produits, les Styles. Que l’homme examine son vêtement, sa nourriture, son logement, il ne rencontrera que de l’« étranger ». Son vêtement : la laine du drap vient d’Argentine, le coton des cotonnades vient d’Égypte ou des États-Unis, les toiles viennent d’Écosse ou de Flandre. Sa table : le blé vient d’Australie, d’Amérique ou des Balkans, les légumes viennent en primeurs d’Italie, les poissons d’Islande ou des côtes du Maroc. Parmi les viandes, il en est de congelées en Argentine ; les fruits sont du midi ou des îles, et les bananes d’Afrique et de Cuba ; de Cuba aussi le sucre et de toutes les colonies les épices ; les boissons, vins et liqueurs, de toutes les latitudes. La maison : la pierre vient de France ou d’Écosse (granit) ou du Rhin ou d’Italie (marbre) ; le bois provient de Norvège, le verre à vitre de Belgique, le cuivre des lustreries d’Espagne ou d’Amérique, le caoutchouc des Indes, du Brésil ou du Congo ; le mobilier est de style français, anglais ou viennois. — d) La production s’est immensément développée et avec elle le stock de la richesse productive. Elle s’est organisée pour produire en grand, en série, ce qui la force à la conquête incessante de nouveaux débouchés. — e) La science, c’est-à-dire l’expérience réfléchie, généralisée, théorisée, s’est substituée à l’empirisme du commerce, de l’industrie, de l’agriculture. Les méthodes se sont perfectionnées. — f) Les unités économiques, banques, usines, maisons de commerce, sont devenues de plus en plus grandes, par croissance propre ou amalgamation. Si bien que l’individu est absorbé dans des collectivités, et que ce sont celles-ci, leurs entités agrandies, qui constituent réellement la structure économique des sociétés. Ce sont ces combinaisons entre elles qui déterminent le cours des choses. — g) Les Pouvoirs publics, États, provinces, communes, sont devenus, dans une mesure croissante, des organismes économiques et, comme tels, participent aux combinaisons des entités privées dont il vient d’être question. — h) Le capital et le travail sont aux prises. Ils s’organisent de plus en plus. Le capital détenu par chaque homme prend des formes nouvelles qui le rendent partie du capital total. Celui-ci se concentre de plus en plus et trouve son expression ultime dans les grands trusts, internationaux de fait ou de tendance. Le travail que peut fournir chaque homme, fourni dans des formes et des conditions également nouvelles, n’est plus, lui aussi, qu’une partie du travail total. Celui-ci s’organise, se collectivise, et trouve son expression dans les syndicats ouvriers, lesquels aussi s’internationalisent et se dressent en face des trusts. — i) L’organisation, — c’est-à-dire les liens de dépendance permanente établis entre les hommes, les choses, les opérations, suivant un ordre préconçu et voulu, a prévalu dans toutes les sphères de l’activité économique. L’organisation s’oppose au hasard, à l’incoordonné de l’effort individuel. Elle crée les cadres à l’action, afin d’intensifier son rendement. Et l’unité d’organisation prend comme centre des sphères d’influence, de contrôle, de subordination de plus en plus larges, et quant à leur aire géographique (locale, régionale, nationale, internationale), et quant à la corrélation de leurs dépendances (union de la production, de la banque, du transport, etc.).


251.3. ÉCONOMIE NATIONALE. — 1. À côté de l’Économie mondiale, et souvent en opposition avec elle, se dresse l’Économie nationale. Elle considère que l’autonomie économique est, dans le monde moderne, la seule forme d’indépendance caractéristique de l’autonomie politique. Un État comme un individu doit être économiquement à l’abri des impositions d’autrui. En conséquence les gouvernements ont charge d’âmes. Leur première mission est d’assurer la vie nationale, d’éviter à tout prix la gêne qui résulte finalement de la stagnation des affaires dans un pays, surtout quand elles deviennent plus actives dans les autres. Les gouvernements ont entre autre à créer un outillage national, c’est-à-dire l’ensemble des moyens mis par un État à la disposition de ses industriels et de ses commerçants pour écouler leurs marchandises soit à l’intérieur, soit au dehors [66]. Les gouvernements ont eu aussi à faciliter le commerce extérieur. La pénétration des marchés ne s’opère pas seulement par l’action des producteurs. Celle de l’État a paru indispensable pour encourager leurs efforts par des organismes spéciaux, par ses consuls, par une législation qui facilite les transports et permette de lever chez lui, en temps opportun, certaines barrières douanières, afin que d’autres se lèvent aussi aux frontières que ses nationaux voudraient franchir. L’État aussi donne plus de force et d’élasticité au crédit, le grand ressort des transactions internationales [67].

L’économie nationale considère chaque État comme un tout complet ou devant tendre à le devenir. Elle double l’État politique d’un État économique. C’est en son nom qu’ont été prises la plupart des mesures protectrices et c’est notamment pour la réaliser que certains pays se sont armés, entraînant tous les autres à leur suite. Chaque peuple, loin de tendre à une division du travail de plus en plus marquée, a cherché le plus possible son autonomie économique. On peut distinguer trois périodes dans l’évolution des nations vers cette autonomie : pendant la première la dépendance est absolue, tant pour les idées que pour les capitaux et les hommes : telle est la situation présente de la majorité des démocraties d’outre-mer. Durant la seconde l’agriculture suffit aux nécessités nationales et l’industrie naît : l’Argentine, le Brésil, le Mexique ont déjà conquis cette liberté partielle. Finalement la période d’exportation agricole et industrielle commence et l’influence intellectuelle se fait sentir au delà des frontières. Après la France et l’Angleterre, l’Allemagne et les États-Unis sont parvenus à cette période [68].

Les gouvernements n’avaient autrefois que des fonctions à l’intérieur ; ils se bornaient quant à l’extérieur à la défense du territoire ; puis ils furent entraînés à devenir, d’abord les protecteurs de leurs nationaux, trafiquant ou établissant des entreprises à l’étranger, ensuite des organes collectifs d’initiative commerciale, industrielle et financière, en territoires étrangers. Les rivalités économiques dès lors, au lieu de s’élever d’individus à individus surgissent de nation à nation. Les occasions involontaires de conflits se multiplient tandis que prévaut d’autre part l’opinion qu’il faut vouloir des guerres économiques : guerres d’agression ou de défense préventive.

Les forces en action tendent à détruire l’économie nationale. Mais l’expansion de la civilisation, la multiplication et l’amélioration des moyens de transport ont deux conséquences principales : concentrer de plus en plus la production dans les zones que réalisent les conditions géographiques les plus favorables, créer un afflux permanent croissant des produits du dehors. Par là elles ont modifié et modifieront toujours davantage dans l’avenir la vie économique nationale. Deux exemples sont fournis par la Suisse et la Hollande. Rien ne met mieux eu lumière le degré de dépendance économique où en sont arrivées les nations que la situation de ces pays pendant la guerre. Pour continuer à vivre, sans continuer à exporter, condition première de leur vie telle qu’elle était organisée, il a fallu à ces pays négocier leurs approvisionnements avec les deux groupes des belligérants. De là sont sorties les ingénieuses organisations du trust néerlandais et du trust suisse, lesquels se sont même tendu les mains par-dessus l’Allemagne.

3. À la vérité un rôle échoit à l’économie nationale à côté de l’économie internationale. Il serait faux notamment de vouloir pousser à l’extrême le principe de la division du travail d’après les spécialités des régions, comme le demande la fameuse théorie des produits naturels. Une industrie serait naturelle quand elle trouve ses matières premières dans le pays même et celle-là seulement serait digne de l’intérêt des pouvoirs publics. Le mot « naturel » n’a plus de sens aujourd’hui dans l’économie, alors qu’à côté des richesses naturelles d’autres facteurs prennent chaque jour plus d’importance et tendent à égaliser les territoires dans la concurrence économique ; le bon marché des transports, la force motrice et le combustible, le travail, (intelligence et énergie des habitants). Il est « naturel » de faire coexister plusieurs structures économiques. Ce peut être une force pour certains intérêts d’être groupés localement, pour d’autres de l’être par région, par pays ou mondialement. Il faut de la souplesse dans l’organisation et admettre qu’une structure n’exclut pas l’autre, admettre aussi la pluralité des processus. Dans chaque ordre d’activité ce n’est pas nécessairement à l’intermédiaire de la structure de l’ordre immédiatement supérieur que doit forcément s’établir le lien d’organisation. Les activités individuelles peuvent être directement rattachées aux organismes généraux sans connaître des organismes spéciaux. Une usine doit pouvoir entrer directement dans un trust mondial sans faire nécessairement partie d’un cartel national ; un ouvrier peut entrer dans un syndicat international sans devoir faire partie d’un syndicat national. La hiérarchie fédérative sans doute tend à prévaloir, mais elle n’est pas la seule qui se conçoive ni qui se réalise.

4. Il y a deux questions distinctes à rencontrer ici, susceptibles de deux réponses différentes et qu’il ne faut pas confondre. La première est celle de la liberté commerciale, que l’on pourra qualifier d’individuelle. C’est le laisser-faire et le laisser-passer économique auquel s’oppose l’intervention des pouvoirs publics. Les uns estiment que les meilleurs résultats sont obtenus si on laisse aux individus le droit de régler eux-mêmes leurs affaires. Les autres pensent que cette liberté dégénère en désordre, en oppression des faibles, en abus de la concurrence et qu’il faut la réglementer officiellement. — La deuxième question est celle de savoir quelles doivent être les bases unitaires de cette organisation. Tout doit-il être ordonné en vue d’un ordre national, avec un sous-ordre municipal ; ou dans certains cas, y a-t-il lieu aussi à ordre international ?


251.4. PUISSANCE ÉCONOMIQUE COMPARÉE DES NATIONS. — La puissance économique des nations est fort inégale, qu’on les compare les unes aux autres, ou que l’on compare une même nation a elle-même à deux moments différents. Il y a mouvement constant. La puissance d’un pays peut être sommairement exprimée par les éléments suivants : A. Chiffre de la population. Ils indiquent à la fois les facultés de travail du pays considéré et l’ampleur de son marché de consommation. B. Chemins de fer en exploitation. Ils sont toujours en rapport avec le développement industriel, agricole et commercial du pays. C. Marine marchande à vapeur. Elle sert généralement de trait-d’union entre la production nationale, les besoins du marché intérieurs et les demandes des marchés d’outre mer. D. Commerce extérieur (importation et exportation). Il donne la mesure de valeur des échanges entre les marchés intérieurs et les marchés étrangers.

Vinci les résultats globaux de l’application de cette formule à la situation avant la guerre a) des alliés (avec leurs colonies), b) des austro-allemands-turcs, c) du reste du monde, c’est-à-dire des neutres [69] :

  Alliés Austro-Allemands Reste du monde
Populations (millions h.) 780 00141 00704
Chemins de fer (1000 kl.) 379 00118 00588
Marine a vapeur (millions tonnes)xxx 016.100 00003.7 00006.5
Commerce ext. (milliards de fr.) 100 00034 00071

L’Allemagne, l’Angleterre, les États-Unis, la France, et ensuite l’Autriche, la Russie et l’Italie sont de grandes puissances économiques internationales. Il n’en a pas toujours été ainsi. La Flandre, la Hollande, l’Espagne ont dans le passé occupé ce rang et se sont laissées devancer. De nos Jours une nouvelle puissance industrielle est née, l’Allemagne. Ses procédés techniques, commerciaux, financiers ont, avec ceux de l’Amérique du Nord, renouvelé la vie économique. La France, l’Angleterre, les pays latins se sont crûs économiquement dépassés, menacés. Que sortira-t-il de la présente guerre ? L’Allemagne sera-t-elle économiquement réduite ou l’apathie économique des autres peuples sera-t-elle excitée ?

Deux conclusions générales se dégagent de l’examen comparé de la Puissance économique des États : 1° Chaque peuple doit faire effort pour tenir son rang dans la concurrence des nations. La continuité dans la volonté d’aboutir, l’amour du travail, la connaissance parfaite des faits économiques auxquels certains peuples ont dû leur prospérité ou la ruine, celle des milieux où l’on opère et des méthodes à employer, voilà les conditions essentielles du succès. Si un peuple répugne aux entreprises, s’il n’a de goût que pour la bureaucratie et les placements en valeurs à faible revenu, il devra se résoudre à demeurer un petit peuple économique et renoncer à jouer un rôle prépondérant. 2° Aucun peuple ne doit exercer une suprématie économique. Il n’y a pour les peuples de paix possible, et dans la paix de bonheur durable, que dans l’équilibre des forces économiques aussi bien que dans celui des forces militaires de chacun. Dès qu’il s’en trouve un pour tenter d’asservir les autres en accaparant tous les marchés le danger apparaît et grandit rapidement [70].


251.5. L’ÉCONOMIE, LA POLITIQUE ET LES GUERRES. — 1. Avant la guerre deux théories pacifistes commençaient à faire leur chemin dans le monde des affaires et de la politique. a) Que l’évolution économique des temps modernes avait rendu désormais impossible d’obtenir aucun avantage social ou économique par la conquête : la ruine était le résultat de la guerre même pour le vainqueur [71]. b) Que le développement du commerce et de l’industrie aura pour effet de clore l’ère belliqueuse et d’ouvrir celle des luttes pacifiques grâce à la solidarisation universelle des intérêts économiques. Que faut-il conclure depuis la guerre au sujet de ces deux théories ?

En ce qui concerne la première, il faudrait attendre la fin des hostilités pour conclure avec certitude. Il est à croire cependant que tous les avantages économiques et sociaux à résulter d’une guerre seront chèrement payés, quel que soit le vainqueur ; ils lui auront fait courir le risque capital d’une défaite possible et ces mêmes avantages auraient pu être obtenus autrement et sans la guerre. La sottise qu’a faite l’Allemagne au point de vue économique en faisant la guerre paraît énorme. Elle a arrêté net sa conquête pacifique. Elle s’est fait chasser du territoire des alliés et a mis en garde tous les neutres contre ses procédés d’accaparement dévoilés. Elle à aussi créé chez les neutres une recrudescence de nationalisme économique. Or les importations allemandes chez les alliés étaient de 2.933 millions de francs en 1903 et de 5.741 millions eu 1913, soit en dix ans un doublement. Dans un régime universel de libre contrat, l’amélioration économique d’un pays a plus à gagner de bonnes relations avec les autres peuples que de la mise en œuvre d’une politique impérialiste (exemples de la prospérité économique des petits peuples tels que les Belges, les Hollandais, les Suisses).

Quant à la deuxième théorie, celle de la solidarité économique obstacle à la guerre, elle s’est trouvée en défaut, mais elle demeure vraie en partie : cette solidarité a longtemps retardé la guerre universelle. Les hostilités auraient pu éclater en 1911 lors des affaires du Maroc. On a généralement attribué alors au monde des affaires une influence anti-guerrière décisive. Au demeurant la solidarité économique, rendue sensible par les événements, est le fondement le plus sérieux d’une construction de la paix pour l’avenir.

2. Le principe de l’économie moderne se dresse en opposition directe avec le principe de la guerre. Celui-ci réside en une destruction de richesses, à la fois pendant qu’elle se prépare et pendant qu’elle se fait, et en une appropriation du bien d’autrui sans compensation. Le principe du commerce est, au contraire, basé sur l’épargne du capital, sur la conservation des richesses en quelques mains qu’elles se trouvent et sur le principe de l’échange, c’est-à-dire de la substitution d’une utilité et d’une valeur à une autre.

3. De tous temps le commerce a joué un rôle considérable dans l’histoire de la politique. Dès les débuts de la société policée le souci des intérêts du négoce a dicté pour nombre de gouvernements la ligne de conduite qu’ils adopteraient au milieu des complications et des luttes. Les questions purement commerciales et industrielles sont devenues politiques dès cette époque lointaine. Il y a donc eu de nombreuses guerres économiques. Citons pour mémoire les milieux sociaux ou la guerre existe à l’état endémique, parce que le pillage forme un de leurs moyens d’existence. Ainsi les razzias des Arabes qui veulent compléter leurs ressources insuffisantes du désert, les incursions des populations habitant des steppes pauvres qui confinent à des régions cultivées, comme ce fut le cas des peuplades pour se protéger desquelles les Chinois ont construit leurs fameuses grandes murailles. Sont aussi des guerres économiques celles qui ont pour but la possession du sol. Les colons agricoles qui ont besoin de terre pour s’installer entrent nécessairement en conflit avec les premiers occupants du sol. Ça a été le cas dans l’Amérique du Nord, en Australie et ailleurs. Mais les véritables guerres économiques sont les guerres dites commerciales. Lorsqu’un État veut mettre des barrières artificielles à la liberté du commerce, il crée une source de conflits. Citons, au moyen âge, les guerres entre Gênes et Venise pour accaparer le commerce avec l’Orient. Les guerres italiennes du XVme et du XVIme siècle. Citons encore l’exemple de l’Espagne et du Portugal à l’époque des grandes découvertes géographiques : ces deux pays voulurent réserver à leurs nationaux le monopole du commerce maritime avec l’Amérique et les Indes, et c’est à la suite d’une série de guerres soutenues contre ces deux nations par la Hollande et l’Angleterre que la liberté des mers put être définitivement assurée : — la guerre de Sept ans (1756-1763). La seule guerre qui ait été faite par l’Angleterre sous Walpole, la guerre contre l’Espagne, est provoquée par l’opposition que celle-ci manifeste à la contrebande des navires anglais dans l’Amérique espagnole et par le désir d’enlever à l’Espagne son commerce avec ses colonies.

La guerre de l’indépendance hollandaise contre l’Espagne est une guerre de course contre la flotte espagnole et le commerce colonial hispano-américain. La guerre de l’Angleterre contre Napoléon est une réaction contre les conquêtes napoléoniennes qui menaçaient le commerce anglais. L’invasion de l’Algérie est l’effet de causes économiques. La guerre de Crimée est provoquée par la volonté de l’Angleterre de défendre la route de l’Inde, si précieuse à son commerce. Le Mexique et l’Égypte sont occupés par des armées européennes pour liquider les créances de la haute finance. La richesse du bassin minier de la Lorraine provoque l’annexion de celle-ci à l’Allemagne en 1870 et place la France sous un régime douanier qui la force à traiter l’Allemagne comme la nation la plus favorisée. La guerre que les nations occidentales firent à plusieurs reprises à la Chine, furent pour la forcer à laisser s’établir un courant d’échanges avec l’extérieur et aussi pour faire obstacle à l’Union américaine. La guerre de Cuba n’est qu’un produit du déclin de revenu des fabricants de sucre américains. La guerre du Transvaal est l’œuvre des financiers et des spéculateurs de mines d’or. L’Angleterre n’a arboré le nouvel impérialisme de Chamberlain que le jour ou elle a senti menacée par l’Allemagne sa supériorité dans les industries textiles et métallurgiques. La politique mondiale de Guillaume II enfin, montre que l’unique but de l’action germanique a été l’abaissement de la puissance commerciale anglaise.

4. Au fond des guerres commerciales on trouve généralement une lutte contre des monopoles commerciaux artificiels. On peut donc dire que la disparition de ceux-ci fait cesser une source de conflits armés et que la liberté des échanges est une condition de paix [72]. Une remarque cependant. L’école du matérialisme économique donne aux causes économiques des guerres une place trop exclusive. Il y a d’autres guerres que des guerres économiques ; il y a d’autres mobiles encore que les affaires aux guerres proprement économiques. La guerre est un phénomène synthétique, c’est une direction donnée à un moment donné au courant de toutes les forces sociales. On y retrouve associés et entremêlés tous les facteurs. Il faut donc s’entendre lorsqu’on qualifie d’économiques certaines guerres. La vérité paraît pouvoir s’établir ainsi : les intérêts économiques sont parvenus à produire certaines guerres ; ils ont été des adjuvants de cause de certaines autres ; des objectifs économiques ont surgi souvent au cours des guerres ; enfin presque toutes ont eu des conséquences économiques, volontaires ou naturelles, directes ou indirectes, immédiates ou lointaines.


251.6. UN TYPE DE RIVALITÉ ÉCONOMIQUE INTERNATIONALE : ANGLETERRE ET ALLEMAGNE. — La guerre, prétendent les Allemands, est une guerre déclarée par les Anglais au « commerce allemand ». Au XVIIme siècle, les luttes anglo-hollandaises naquirent de la jalousie ressentie par l’Angleterre au spectacle du contrôle exercé par la Hollande sur les transports maritimes. Au XVIIIme siècle la révolution américaine naquit du Navigation Act, que des marchands anglais avaient provoqué afin de restreindre le commerce des colonies. Au XXme siècle la guerre anglo-allemande serait née de la jalousie envers l’Allemagne. Que vaut une telle allégation ?

1. L’industrie moderne a commencé à se constituer en Angleterre à la fin du XVIIIme siècle et au commencement du XIXme. Ce n’est que plus tard que le continent suivit l’exemple de l’Angleterre. Celle-ci jouissait donc depuis cette époque d’un monopole de fait sur un grand nombre de marchés. L’Allemagne s’est efforcée de le lui ravir. Dès 1885, la commission anglaise nommée pour étudier les causes de la dépression du commerce concluait que les industriels anglais ne faisaient pas une opposition suffisamment efficace à la rivalité allemande. Plus tard, le mouvement en faveur du « Tariff Reform », associé à la personne de Chamberlain, était une véritable défende contre la vigueur des attaques allemandes. La guerre sud-africaine avait provoqué dans le commerce anglais un état stationnaire qui se maintint plusieurs années. Le supplément d’impôt nécessité par cette entreprise réagit naturellement sur le monde des affaires. Il y a une douzaine d’années une misère profonde régnait dans les classes inférieures anglaises. « Douze millions d’individus souffrent de la faim et sont en proie à une pauvreté perpétuelle. » (Discours de Sir Henry Campbell-Bannermann à Perth, 3 juin 1903.) De nombreuses industries étaient en décadence. Le chômage révélé par les statistiques atteignait des proportions inconnues sur le continent. La crise industrielle succédait à un dépeuplement des campagnes et à une décadence de l’agriculture. « Durant les quarante dernières années, constatait Chamberlain, l’exportation anglaise est demeurée à peu près stationnaire… le coton ne va plus, la laine est atteinte, le commerce des métaux baisse. » La statistique commerciale montre en effet que le commerce allemand s’est accru beaucoup plus rapidement que le commerce anglais. En quarante ans les importations ont monté en Angleterre de 130 % et de 170 % en Allemagne : les exportations respectivement de 115 % et 294 %. Voici quelques chiffres détaillés (en millions de tonnes) [73] :

  Charbon. 1880 1900 1910
Royaume-Uni ...... 146 225 264
Allemagne  .   ...... 046 070 152
  Minerais.
Royaume-Uni ...... 018 014 015
Allemagne  .   ...... 007 018 028
  Fer en gueuse.
Royaume-Uni ...... 007,7 008,9 010
Allemagne  .   ...... 002,7 008,5 014
  Acier brut.
Royaume-Uni ...... 00 004,9 006,5
Allemagne  .   ...... 00 006,3 012,2

2. Le Royaume-Uni a dominé le marché mondial si longtemps qu’il lui paraissait impossible d’assister à l’entrée en scène d’un rival sérieux. Avec un entêtement tout insulaire, les manufacturiers britanniques ont persisté à envoyer aux clients étrangers les mêmes produits que demandait l’Anglais. Ils se sont imaginé que des nations parlant une langue complètement différente de la leur se serviraient de catalogues en anglais. Ils ont ignoré la direction prise par la navigation, et se montraient indifférents à l’apparence de leurs produits. On supposait que les produits devaient résister au bénéfice de leur réputation et que s’ils n’étaient pas acceptables tels quels ce n’était pas la faute des producteurs. Et ainsi de suite. Le défaut de soin, l’absence d’initiative des industriels, la qualité inférieure de leurs agents à l’étranger, l’absence complète d’assistance de la part du gouvernement, le conservatisme des placeurs de capitaux, le tout, joint à une véritable ignorance des pays étrangers contribua à maintenir l’industrie anglaise dans une sorte de stagnation.

3. La concurrence allemande finit par provoquer une réaction. H.-G. Wells dans ses « Social forces in England and America » s’exprime de la sorte : « En Angleterre nous sommes extrêmement jaloux de l’Allemagne. Nous le sommes non seulement parce que cette nation nous dépasse en population, qu’elle occupe un territoire beaucoup plus vaste et plus varié que le nôtre, qu’elle est située au centre même de l’Europe, mais parce que durant le siècle écoulé, tandis que nous reposions dans la paresse et la vanité, l’Allemagne a eu l’énergie et l’audace de créer un magnifique appareil d’éducation nationale, de dépenser ses efforts dans le domaine de la science, de l’art et de la littérature, de développer son organisation sociale, de s’approprier et d’améliorer nos méthodes en affaires et dans l’industrie, de monter en un mot plus haut que nous sur l’échelle de la civilisation. Cette ascension nous a irrités plutôt que châtiés et, notre humiliation a été augmentée par une attitude fanfaronne, la célèbre « main de fer », la menace « du sang et du feu », la « Weltpolitik » inaugurée par la « nouvelle ère allemande ».

4. Mais il importe de ne rien exagérer ; c’est une absurdité de parler de la décadence industrielle et commerciale anglaise. Nous allons le montrer en passant en revue les principaux domaines de l’activité économique.

A. Commerce. Depuis 1909 il y avait une reprise générale des affaires dans laquelle l’Angleterre s’est comportée aussi bien que l’Allemagne. Depuis deux ans elle avait même connu une période ascendante qui annonçait un retour aux conditions normales.

xxxxxxxxxxxx Importations. 1908 1913
Angleterre.......... 593 769
Allemagne.......... 404 534
Exportations.
Angleterre.......... 377 525
Allemagne.......... 324 495

En tenant compte de l’accroissement de population respectif dans les deux pays, à dix ans de distance (1900-1910), on constate une augmentation des exportations par tête d’habitants, en Angleterre de 3 L. 18 sh. 10 d. et en Allemagne seulement de 2 L. 18 sh. 9 d. — Si l’on compare maintenant le commerce des deux nations rivales au point de vue de la répartition géographique on trouve :

xxxxxxxxxxxx Europe.  
Angleterre.......... 175
Allemagne.......... 337
xxxxxxxxxxxx Hors d’Europe.
Pays divers Angleterre 128 xxx Allemagne 91
Possessions britanniquesxxx xxx»xxx 188 xxx»xxx 19

Il faut conclure de ces chiffres que : a) le commerce allemand se fait surtout avec les territoires européens où il est mieux placé et où il a devancé de beaucoup le commerce anglais dans l’ordre du temps. — b) L’Angleterre, bien qu’elle ait refusé d’adopter un tarif protecteur au profit de ses colonies, augmente de plus en plus le chiffre de ses affaires avec son immense empire où la part de l’Allemagne, sans être nulle, est minime. — c) Le véritable champ de la compétition anglo-allemande est dans les territoires non anglais hors d’Europe. Or, il n’est pas une région du monde dont le commerce anglais ait été chassé ou même sérieusement menacé. — d) L’Allemagne est le meilleur client de l’Angleterre et d’autre part l’Allemagne vend à l’Angleterre plus de produits qu’à n’importe quel pays, à l’exception des États-Unis. Le commerce réciproque des deux pays dépasse 621 millions de livres et le montant du commerce de l’Angleterre avec l’Allemagne représente le dixième du commerce anglais total. — Au point, de vue commercial on doit conclure que les îles britanniques restent le véritable cœur du monde commercial, par l’importance des docks, des marchés, des transports.

B. Marine. Voici la comparaison entre l’Angleterre et l’Allemagne :

  Tonnage net (millions de tonnes). 1870 1890 1912
Angleterre ...... 05,60 07,9 11,8
Allemagne  .   ...... 00,9 01,4 03
  Tonnage à vapeur.
Angleterre ...... 01,1 05, 10,9
Allemagne  .   ...... 000,08 00,7 02,5
  Tonnage nouveau
(Construction de nouveaux navires).
1881-1885   1906-1910
Angleterre ...... 003,3 xxxxx 04,11
Allemagne  .   ...... 000,248 xxxxx 00,6

En 1912 un total de 1,738,000 tonnes métriques de navires neufs furent construits sur les chantiers anglais. Le reste du monde n’en construisit que 1,163,000 dont l’Allemagne 480,000. L’Angleterre conserve donc bien sa suprématie dans le domaine de la navigation et il m y a aucun signe qu’elle aille ici en périclitant.

C. Finances. La fortune globale de l’empire anglais est évaluée à 665 milliards de francs et son revenu annuel à 100 milliards. Pendant cette guerre sans précédent, seule de tous les pays l’Angleterre a imposé de nouveaux impôts énormes à son peuple, lui assurant des recettes de 9.250 millions. L’Angleterre avait placé au dehors (placements publics et privés à fin 1914) environ 4 milliards de livres, dont environ la moitié dans ses propres possessions d’outre-mer. Elle en retirait environ 200 millions de livres, soit un dixième de ses revenus nationaux. — On peut estimer à un milliard de livres les placements allemands à l’étranger. Ce chiffre probablement au-dessus de la vérité a tendance à diminuer à raison de la demande de capitaux faite à l’intérieur de l’empire eu vue d’œuvres industrielles et publiques. — La proportion entre les placements étrangers des deux pays est donc de moins de 4 à 1.

De 1909 à 1914 les revenus anglais sont montés de 151 millions de livres a 188 millions. Il n’y a pas eu d’impôts nouveaux, tandis que l’Allemagne avait recours à un lourd emprunt. Le marché de Londres influence tous les marchés financiers de la terre, ceux du continent, celui de New-York, celui de Pékin. L’Angleterre depuis des générations et maintenant encore, est le grand bailleur de fonds des autres nations et sa finance prélève son péage sur toutes les entreprises créées avec son capital. Peut-être a-t-elle envoyé au dehors trop d’argent, trop d’hommes, et s’est-elle ainsi saignée.

5. Certes, dans d’autres domaines que le domaine économique on a senti aussi un affaiblissement de l’Angleterre. C’est ainsi que le système national d’éducation était cahotique, inefficace, complètement arriéré (Balfour). De vastes questions sociales n’avaient pas été examinées. Le problème irlandais demeurait en suspens. Hésitant devant les changements radicaux, l’Angleterre, un des pays les plus conservateurs de l’Europe, se berçait dans sa politique traditionnelle des compromis. La recherche du plaisir et l’amour du sport, le luxe des riches et l’influence des classes moyennes sapaient petit à petit le pouvoir créateur de la nation.

6. Mais depuis dix ans une nouvelle Angleterre est en voie de formation. Depuis 1905, date de son avènement, le gouvernement libéral a fait aboutir d’importantes réformes sociales et économiques, il a à peu près résolu la question irlandaise, il s’est préparé à reviser sa Constitution. Le pays a supporté avec calme et facilité les nombreuses crises des dernières années, occasionnées par un manque de proportion entre la part revenant aux travailleurs dans la fortune croissante du pays et l’augmentation du prix de la vie. D’autre part, les Anglais se sentant plus résistants ont admis ce point de vue qu’il n’était pas nécessaire de détruire artificiellement le commerce allemand. À trois reprises différentes (janvier 1906, janvier 1910 et décembre 1910) ils ont, aux élections générales, refusé d’accepter le programme du « Tarif Reform ». D’ailleurs M. Chamberlain s’était déclaré partisan d’un accord avec l’Allemagne, et à la veille de la guerre les Anglais paraissaient admettre la nécessité d’un régime de libre échange. L’Angleterre avait aussi abandonné son opposition contre le chemin de fer de Bagdad, entrepris dans une région réservée depuis longtemps aux œuvres anglaises.

7. En résumé l’Angleterre offre le spectacle d’un très ancien organisme, qui depuis quelques décades s’est laissé allé, n’a pas effectué les adaptations nécessaires, n’a pas « réalisé » les conditions nouvelles du monde, concurrence d’une part, possibilités d’autre part. Mais c’est un organisme robuste et sain susceptible de fournir une longue course, d’effectuer quand il le voudra les rajeunissements nécessaires, qui a commencé à les opérer. Ce serait une erreur croire que ce pays a voulu la guerre. La possibilité d’une guerre avait disparu de l’esprit du peuple. C’est dans d’autres voies qu’il cherchait les solutions internationales. Le commerce était redevenu florissant, le chômage rare, la prospérité était générale. L’explication d’une guerre dictée par la cupidité ou la jalousie est impossible, car comment admettre que la Grande-Bretagne eût voulu risquer sa propre existence dans une lutte qui lui aurait coûté plus que le montant total du commerce extérieur de l’Allemagne pendant de nombreuses années [74] !

252. La production.


252.1. ÉVOLUTION DE LA PRODUCTION INDUSTRIELLE. — Jusqu’à la Révolution française, l’industrie apparaissait discrètement au second plan, comme une annexe de l’agriculture ; au cours du XIXme siècle, elle a pris un essor sans précédent, et sans cesse est devenue plus nombreuse la population vivant du travail industriel. L’origine de l’industrie moderne remonte à cent cinquante ans. Si l’on se reporte jusqu’à ses causes on reconnaît que le développement du commerce l’a précédée et provoquée. En effet, depuis la fin du XVme siècle, depuis la découverte de l’Amérique et de la route des Indes, tandis que la technique restait à peu près stationnaire, il y avait eu un agrandissement perpétuel du monde connu. Des groupes d’hommes essaimaient partout et leurs colonies provoquaient un mouvement commercial en Espagne, au Portugal, en France, en Angleterre, en Hollande. En même temps, à l’intérieur de ces pays le marché s’élargissait entre les diverses parties de chaque État ; le réseau des routes se créait ; grâce aux banques l’argent acquérait de la mobilité. Pour le marché ainsi triplé, quadruplé, décuple, même dans son étendue et dans ses facultés d’absorption, bien qu’il demeurât toujours encore national, il fallait produire davantage, et pour produire davantage il fallait produire autrement. Ne pouvant accroître le nombre des ouvriers, on songea tout naturellement à la production mécanique.

Dans le dernier tiers du XVIIIme siècle, grâce aux recherches des professionnels et des savants dans les industries des mines, du coton, du fer, de la papeterie, des transports, de l’éclairage, des produits chimiques, une profonde transformation de l’outillage et de la production s’est ébauchée. Elle est visible surtout en Angleterre, en France, aux États-Unis. La grande industrie, maîtresse de la vapeur (Watt), et désormais liée à la science, s’y est organisée sur un modèle nouveau qui va se propager à travers le monde [75]. D’Angleterre et de France, pays où la grande industrie eut son origine, les courants d’imitation se sont dirigés de l’Ouest à l’Est, traversant le Luxembourg, la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, bifurquant de là sur la Russie d’une part, sur les pays balkaniques d’autre part. Ils se sont propagés aussi du Centre au Nord par la Belgique, les Pays-Bas, les Pays Scandinaves, et du Centre au Sud, poussant à travers les Alpes jusqu’en Italie et en Grèce, à travers les Pyrénées jusqu’en Espagne et en Portugal. En Amérique, le courant a commencé à venir du vieux monde. Il a marché de l’Est à l’Ouest, du Sud au Nord, vers le Canada, et, dans la direction contraire, vers le Mexique et l’Amérique du Sud. L’Asie a été entamée par terre et par mer ; deux ondulations marquées par les chemins de fer transcontinentaux vont d’Occident en Orient ; puis venant de toutes les colonies européennes, des Indes en particulier et de l’Australie, l’ébranlement a gagné le Japon et est en train de se faire sentir à la Chine. En Afrique, c’est de toutes les côtes vers le centre que convergent les lignes de pénétration.


252.2. CARACTÉRISTIQUES DE L’INDUSTRIE MODERNE. — L’industrie moderne ne ressemble plus à ce qu’était celle de nos pères. Esquissons-en les traits essentiels, en ne perdant jamais de vue que, dans l’état actuel de solidarité du monde, la réalisation de tout type industriel supérieur exerce immédiatement une influence internationale, tant comme modèle imité que comme abaisseur de concurrence.

1. L’industrie est devenue chose formidable que la science, transformée en technique, domine tout entière. On se refuse à laisser encore quelques domaines à l’empirisme. Les pratiques traditionnelles n’ont pas été abandonnées sans doute, mais on les a analysées et soumises à une étude théorique approfondie pour déterminer les causes des phénomènes. La conviction que tout se transforme avec la plus grande rapidité, qu’il faut être à même d’accueillir et d’appliquer tout progrès faits ailleurs, afin de maintenir et d’améliorer son rang dans la concurrence générale, amène les chefs d’industries à se tenir au courant de toutes les nouveautés. De là le rôle immense de la littérature technique, grands traités, manuels, annuaires, revues et journaux. Des bureaux d’étude mettent au point toutes les commandes. Dans les grandes usines des laboratoires sont consacrés exclusivement aux recherches : le neuf pour demain (surtout en matière chimique et principalement en Allemagne).

2. À l’organisation du travail président les principes du rendement maximum, « productivisme » et « efficience » des efforts (efficiency). Des ingénieurs sociaux prennent soin de l’agencement intérieur des usines dans ses rapports avec le travail humain (Taylor, taylorisme).

3. Les machines, se développant extraordinairement en force, nombre et spécialité, sont des engins plus ou moins complexes qui comportent toujours une épargne de travail humain remplacé par une force animale ou inanimée. Des métiers perfectionnés obtiennent, en Angleterre par exemple, d’un demi million d’hommes des résultats équivalents à celui de cent millions de tisserands travaillant isolément. De 1870 à 1880 la quantité des chevaux-vapeur utilisée s’accrut par an dans le monde de 1000 chevaux-vapeur par jour, soit, à raison d’un cheval équivalent à 21 hommes de peine, 21,000 unités humaines par jour et 7,665,000 par an. Aux États-Unis, en 1900, on employait deux fois plus de chevaux-vapeur qu’en 1890, quatre fois plus qu’en 1870. Et la puissance des machines grandit. Le marteau-pilon du Creusot pèse 150 tonnes et aplatit un lingot d’acier de 50 tonnes ; l’aciérie de Bethléhem (États-Unis) a une presse de blindage de 5000 tonnes. Des usines géantes sont édifiées, comme celles de Krupp ou de Corkerill, du Creusot ou de Pittsbourg.

4. La division du travail devient extrême : 18 opérations distinctes avec 18 catégories d’ouvriers pour la confection des épingles ; 70 opérations distinctes pour la confection des cartes à jouer ; 1662 opérations successives pour la fabrication de la montre « Oméga » [76]. Chaque industrie se subdivise en spécialités nombreuses : l’horlogerie en 102 métiers, la métallurgie en plus de 1000 métiers. La plus extrême variété des industries coexiste. Ainsi 667 industries et métiers différents recensés en Belgique en 1901. L’industrie à domicile continue à exister à côté de l’usine.

5. L’industrie combine le travail de l’ouvrier, de la machine et de la direction. Le travail de l’ouvrier, c’est de la force physique et intellectuelle ; c’est de la discipline, de la tempérance, l’esprit de famille, d’épargne, de prévoyance, l’éducation professionnelle, l’habileté d’où s’élève un Skilled labour, une aristocratie ouvrière qui progresse et s’émancipe. Le travail de direction, c’est aussi un ensemble d’actes physiques et mentaux, de force motrice, d’énergie morale. C’est de la décision, du jugement de la clairvoyance ; c’est surtout une suite constante d’études, d’inventions, de combinaisons scientifiques, de plans concertés d’avance, de recherches pour obtenir des débouchés, une activité incessante sans laquelle l’entreprise périclite. L’industrie ainsi est devenue une fusion d’efforts mécaniques, physiologiques et intellectuels inégaux. Sans que l’on puisse bien démêler où les uns commencent, où les autres finissent, il semble que de tous les rouages et de tous les éléments convergeant vers le but final, le plus précieux et le plus efficace c’est l’élément mental.

6. En dernier ressort l’idée est la source de la prospérité du travail et du capital et de l’accroissement des richesses [77]. L’idée, elle, ne peut être emprisonnée. Elle est diffuse dans toute l’atmosphère, elle flotte, elle circule, elle vole au loin. Les nouveautés industrielles font l’objet d’inventions internationalement protégées, avec, dans certains pays, un examen préalable leur assurant une présomption d’originalité (Allemagne, États-Unis, Angleterre). Les offices qui président à ces travaux sont devenus des organisations formidables, établies elles aussi sur la base de la division du travail. Chaque spécialité a des experts auxquels, grâce à la documentation dont ils s’entourent, rien ne doit échapper de ce qui concerne leur domaine, (exemple, le Patent office américain ; le Patentamt de Berlin avec ses quatre cents experts). Car il s’agit dans toute invention présentée de démêler la part originale de la part connue. En réalité, la plupart des inventions sont des œuvres humaines collectives. À qui, par exemple, faire honneur d’avoir mis à la portée de tous l’éclairage à gaz, quand on sait que de 1870 à 1871 il n’a pas été pris moins de quatre mille brevets à ce sujet ? Rien de plus fréquent que deux inventeurs arrivant au même résultat à quelques jours, voire à quelques heures d’intervalle ; c’est ce qui est advenu pour le puddage et pour le téléphone. Cette involontaire collaboration a lieu maintes fois de nations à nations, par-dessus les frontières ; en 1867 la découverte de la machine dynamo-électrique est simultanément annoncée à la Société royale de Londres par un Berlinois, Siemens, et par un Anglais, Wheatstone. Elle est faite à la même époque aux États-Unis et l’on s’apercevait bientôt qu’elle avait été déjà l’objet inaperçu d’un mémoire publié en 1854 par un Danois. Les Belges la revendiquent aussi pour Gramme. Les vivants ne collaborant pas seulement entre eux, ils collaborent aussi avec les morts. Un principe, gros de conséquences, peut rester inerte pendant des générations et des siècles ; la poudre à canon ne servit longtemps qu’à d’innocents feux d’artifices ; la vapeur fut entre les mains des anciens un simple jouet et réduite d’abord chez les modernes au modeste emploi de tourne-broche. La propriété qu’a l’ambre, quand on le frotte, d’attirer des choses légères, demeura plus de mille ans à l’état de curiosité de laboratoire, tandis qu’en devait sortir un jour toute notre électricité [78].

7. C’est la nécessité et le bénéfice de concentrer les industries de manière à mettre à leur disposition des moyens financiers puissants pour organiser méthodiquement la distribution du travail et supprimer l’effort non rémunérateur. Pour régulariser la production, pour rétablir un équilibre entre elle et la vente, des syndicats de producteurs sont formés (limitation de la production et distribution conventionnelle des territoires de vente entre concurrents ; cartels, comptoirs de vente, pools, trusts). En Allemagne on en comptait plus de quatre cents en 1905. En Amérique presque tous les produits susceptibles d’un grand commerce sont objets de trusts (voir n° 255. 4).

8. La création de nouvelles industries est singulièrement facilitée par les nouvelles méthodes des établissements de construction mécanique. Ceux-ci fournissent toutes montées les nouvelles usines, dans des délais convenus, suivant plans et prix approuvés, longues garanties stipulées, et souvent acceptent des participations financières dans l’entreprise et aident techniquement les industriels débutants. Les Allemands en ceci sont passés maîtres. Par là, rien de plus aisé que d’aller implanter une industrie nouvelle à l’étranger. Les Belges ont eu souvent recours à eux à cet effet, sorte d’internationalisme au deuxième degré. D’autre part, les organismes d’études (syndicats, banques industrielles, etc.) préparent et proposent les affaires nouvelles, éveillant l’esprit du gain chez des capitalistes qui se seraient endormis.

9. Des spécifications ou cahiers des charges, dressés par les autorités et les corporations tendent à unifier, à « standardiser » les types de fabricats, produits et travaux ; des laboratoires d’essai, bancs d’épreuves, s’érigent pour leur contrôle. Nationale au premier degré, leurs comparaisons constantes tendent à les uniformiser et des tentatives de spécification internationale commencent à être faites. Elles sont nécessitées par l’internationalité du commerce et des travaux publics. Ce sont les travaux de l’Association internationale pour l’essai des matériaux auxquels les Américains, notamment, avec leur admirable « Office of Standards » de Washington apportent leur précieuse collaboration.

10. L’industrie est aidée au dehors par des représentants commerciaux (consuls, attachés commerciaux envoyés en mission spéciale) qui observent et colligent constamment les faits relatifs à la situation commerciale et industrielle de tous les pays. Des centres d’information (musées commerciaux, offices du commerce extérieur, intelligence board) réunissent toutes ces observations, les échantillons et documents à l’appui : ils les tiennent à la disposition des intéressés, les leur font connaître de cent manières. Des publications émanant d’administrations publiques ou de corporations, contenant sur chaque industrie les données les plus récentes, révisées par des spécialistes pratiques, sont aussi envoyées régulièrement aux intéressés, constituant ainsi un guide permanent et un conseil technique. On estime que l’étude des industries et des marchés doit faire de la part des gouvernements l’objet d’études communiquées aux industriels. Le secret de fabrication devient peu à peu un mythe. Tout est décrit, tout est connu. Le secret des sources de production ou des débouchés en devient un autre ; dans la masse des publications de tous pays dont aucune n’est inaccessible à quiconque, tout, sinon presque tout a été signalé et écrit. La situation commerciale et industrielle des États est connue, décrite, publiée. Aussi, en est-on arrivé à se demander si quelque organisation d’ensemble, internationale et rationnelle, ne pourrait intervenir pour les publications, et, envisageant leur ensemble grâce à la simplification, la coordination et l’intégration de tous les renseignements, rendre aisée pour tout humain l’entrée en relation d’affaire avec tout humain [79].

253. Le travail.


253.1. CARACTÉRISTIQUES DU TRAVAIL MODERNE.

Avec des crises passagères de recul, il y a eu ascension continue et effective de la classe ouvrière. L’esclavage antique, le servage féodal, le travail corporatif, le trade unionisme et le syndicat contemporain en constituent les étapes. L’organisation du travail varie infiniment suivant les époques et les lieux. Dans les sociétés anciennes, le travail est réglementé par voie d’autorité, qu’il soit imposé aux esclaves ou réparti d’après le système des castes ou des corporations. La Révolution française proclama le droit de chacun à choisir ses occupations, la liberté du travail (loi du 17 mars 1791), et ce principe est maintenant admis dans tous les États civilisés. Contraint ou libre, le travail revêt dans toutes les sociétés une forme collective, fondée sur l’association et la division des tâches.

L’activité économique a été longtemps méprisée. Les philosophes grecs jugeaient l’artisan indigne d’être citoyen. Malgré les préjugés persistants (supériorité des carrières libérales, infériorité du travail manuel), le travail tend, à être de plus en plus honoré. Au XIXme siècle, le capitalisme naissant a connu et toléré d’effroyables souffrances. Mais au début du XXme siècle, alors que le capital est accumulé à l’extrême, nous voyons la misère s’atténuer, nous assistons au relèvement du « standard of life » des prolétaires et à une incontestable amélioration dans la condition des classes laborieuses [80].

La vieille conception du « fonds des salaire », d’après laquelle on ne pouvait réduire la journée de travail ou augmenter le taux des salaires sans atteindre le profit du capital, est démentie par les faits. Depuis 1848 la journée de travail subit des réductions successives ; les salaires suivent une marche ascendante en même temps que le capital augmente et que la richesse grandit. Courte journée de travail, haut salaire, intensité de la production sont, désormais des termes qui s’enchaînent. Dans les pays où, comme en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux États-Unis, les profits du capital et la puissance du machinisme sont énormes, on arrive à une moyenne journalière de huit heures de travail et de 8 shillings de salaire.

Nous assistons à une profonde transformation du travail. Il est devenu plus productif qu’autrefois. Il est devenu aussi plus cérébral que musculaire, et par là-même la production mécanique, chimique, scientifique, comme on voudra l’appeler, nous apparaît comme une future émancipation de L’humanité [81]. Que de gaspillage de forces encore ! Un bon ouvrier fournit dans la journée de huit a dix heures, de 250,000 à 270,000 kilogrammètres, sur lesquels 25 à 65 % seulement sont utilisables suivant la nature de l’ouvrage fait et la machine mise en œuvre. On a démontré la possibilité d’accroître la production humaine par des méthodes perfectionnées : la sélection des aptitudes des individus, leur choix d’après ce pourquoi ils sont le plus aptes, l’emploi des meilleurs outils et procédés, le temps de travail, d’exercice et de repos bien partagé. C’est toute une révolution dans l’industrie, au même titre que l’introduction des machines. Ainsi un homme est parvenu à placer par jour 2700 briques au lieu de 1000, à charger 47 ½ tonnes de fonte au lieu de 12 ½, etc. Sans doute des abus sont nés, mais l’association ouvrière et l’État veillent. L’État, en effet, dans l’intérêt de la communauté, doit maximaliser la productivité du système industriel, quitte à veiller à ce qu’il y ait distribution équitable de résultats [82].

253.2. LÉGISLATION DU TRAVAIL. — Sous l’empire des transformations économiques qui ont caractérisé le dernier siècle, l’existence des nations a reposé de plus en plus sur le travail et ceux qui l’exercent. Comme conséquence de cet état de choses, une législation protectrice du travail a été édictée dans tous les pays devenus industriels. Tout un système d’institutions publiques, ayant pour objet l’hygiène, la sécurité, la prévoyance, l’épargne, l’assurance, la défense des intérêts des travailleurs, a été érigé à l’abri de cette législation. Il a pour but d’encadrer la vie du travailleur et de venir en aide à ses efforts personnels pour l’amélioration de son sort [83]. « Le droit de jadis ne considérait, dans une société humaine, qu’une fraction de l’ensemble, les classes supérieures, noblesse, clergé, bourgeoisie, le groupe des possidentes. L’immense masse des ouvriers, travailleurs du muscle, voire du cerveau, ne ramassait que les miettes de la table juridique. Désormais ces derniers, la Plèbe oubliée et dédaignée d’autrefois, est considérée à l’égal des autres dans l’œuvre législative : celle-ci vise la société entière, elle s’est socialisée ; le mot n’existait pas plus que la chose ; l’un et l’autre maintenant triomphent. Égalité politique, bien-être matériel et moral. C’est la législation ouvrière après la législation bourgeoise. » (Ed. Picard.)

Cependant, les forces internationalisatrices qui agissent sur la société ont affecté profondément aussi le monde du travail. La prohibition ou le coût élevé qu’entraîne toute mesure protectrice nationale retentit directement sur le prix de revient des produits ; elle les surcharge vis-à-vis de la concurrence mondiale jusqu’à constituer une véritable prime en faveur des pays qui sacrifient les intérêts des travailleurs aux avantages des industriels. D’autre part, les ouvriers ne sont plus les sédentaires d’autrefois. Ils se déplacent avec les industries, ils émigrent, ils vont au delà des frontières accomplir des travaux saisonniers. Pour ces deux ordres de motifs, ni la législation du travail, ni les institutions qui la complètent, ne peuvent être fondées sur une base purement nationale ; des mesures qui en internationalisent les effets sont indispensables. Déjà, en 1818, Robert Owen avait demandé aux gouvernements d’Europe, d’Amérique et aux souverains alliés, réunis eu congrès à Aix-la-Chapelle, de saisir « l’opportunité la plus grande qui soit survenue dans l’Histoire » pour établir une législation internationale du travail. En 1890, une conférence internationale se réunit à Berlin, sur l’invitation de l’empereur Guillaume, pour essayer d’établir semblable législation. Depuis, diverses conventions internationales intéressant les travailleurs ont été conclues entre les gouvernements. Il existe une Association internationale pour la protection des travailleurs qui a produit un travail considérable et le socialisme international a agi dans le même sens.

Les questions internationales concernant les travailleurs sont de deux sortes : a) La protection des travailleurs nationaux à l’étranger et corrélativement celle des travailleurs étrangers dans le pays. b) Les ententes pour uniformiser les conditions du travail dans tous les pays, conclues soit en vue du bien-être du travailleur, soit en vue de l’amélioration des conditions de concurrence de l’industrie.

Les mêmes raisons économiques qui demandent l’intervention éventuelle de l’État pour refréner la concurrence à l’intérieur des frontières exigent aussi des conventions internationales, car la concurrence existe entre mêmes industries dans tous les pays du monde. La création et la dilatation progressive du marché mondial imposent avec urgence l’internationalité des lois sur le travail afin d’empêcher la concurrence victorieuse des pays sans protection aux pays protégés. Déjà le ministre Posadowski disait au Reichstag, le 10 janvier 1915 que l’Allemagne avait intérêt à conclure des conventions internationales sur la législation du travail, afin d’éviter la concurrence désastreuse des pays non protégés, par exemple l’interdiction du travail nocturne à toutes les femmes, l’interdiction de la fabrication des allumettes contenant du phosphore blanc. De telles interdictions visent l’intérêt des industriels. Mais l’intérêt ouvrier lui-même demande cette internationalisation. Pendant longtemps les lois protectrices du travail ont eu un caractère exclusivement national. C’est de cette idée que s’inspirent encore certains projets français qui limitent aux ouvriers français le bénéfice des lois votées. Mais en dernier lieu on tendait à s’éloigner de vues aussi étroites. L’on ne faisait pas de distinction entre les ouvriers nationaux et étrangers, ou bien l’on subordonnait l’égalité de traitement à la réciprocité [84]. On sera donc amené à internationaliser toutes les lois dites sociales et en même temps celles relatives aux assurances accidents, maladie, chômage, vieillesse. On devra trouver pour cela aussi des moyens de contrôle international. Ainsi on reconnaîtra cette loi absolue que toute question sociale est une question internationale, et que c’est par des traités industriels analogues aux traités de commerce que la question ouvrière pourra être, non pas résolue, mais améliorée [85].

253.3. ÉMIGRANTS. — L’appel et l’utilisation des ouvriers étrangers remonte à très haut dans l’histoire. Ce sont les ouvriers flamands appelés en Angleterre qui aident à y établir les premières industries textiles. Colbert, sous Louis XIV, appelle en France des ouvriers étrangers, des Vénitiens, des Anglais, des Suédois, des Allemands et leur demande d’enseigner aux Français les meilleures procédés de fabrication des glaces, de l’acier, du goudron, du fer-blanc, etc.

L’émigration transmarine des États de l’Europe, de 1880 à 1910, a été de 6,430,000 pour l’Italie, 4,639,000 Angleterre, 3,522,000 Autriche-Hongrie, 2,384,000 Irlande, 2,172,000 Allemagne, 984,000 Écosse, 846,000 Suède, 767,000 Portugal, 485,000 Norvège, 263,000 France, 211,000 Danemark, 201,000 Pays-Bas, 190,000 Suisse.

Aujourd’hui il y a 230,000 ouvriers italiens émigrés en France ; 250,000 ouvriers polonais s’en vont chaque année cultiver les terres des agrariens allemands et rentrent chez eux pour y passer l’hiver. Les Italiens font en grand nombre la double traversée de l’Atlantique jusqu’en Argentine. Des Espagnols font de même et l’on s’efforce de donner aux ouvriers agricoles la possibilité de préparer et de faire la moisson chez eux avant leur départ. Le nombre des émigrants pour les trois premiers mois de l’année a été le suivant dans les quatre grands ports d’Europe :

    01913 01914  
Brême 
46,219 40,469
Hambourg 
35,531 26,652
Anvers 
17,551 12,759
Rotterdam 
14,780 08,667

Parmi les mesures relatives à l’émigration, il faut citer celles prises au États-Unis et en Australie contre les immigrants, principalement contre les Italiens, les Chinois et les Japonais et aussi la loi française du 8 août 1891 concernant le séjour des étrangers et la protection du travail national. L’Institut de droit international a établi en 1907 un projet d’accord international en matière d’émigration (tome XVI, p. 262) [86].

253.4. ORGANISATION OUVRIÈRE INTERNATIONALE. — Le travailleur moderne est syndiqué, fédéré, confédéré. D’affiliation en affiliation, les syndicats constituent de puissantes forces qui unissent, ou bien tous les ouvriers d’une même profession, localement, régionalement, nationalement, internationalement ; ou bien les ouvriers de toutes professions à tous les degrés d’extension des aires géographiques, (Ex. : Fédération internationale des métallurgistes ; Confédération générale du Travail, en France.)

La politique syndicaliste est dominée : — ici par le syndicalisme révolutionnaire, qui proclame la fécondité de la lutte des classes et qui répudie toute intrusion de l’État dans les rapports du Capital et du Travail ; là par le socialisme réformiste, qui oppose, lui aussi, capitalistes et salariés, mais qui charge l’État de rétablir la balance des forces, ou même de préparer l’émancipation ouvrière ; — là encore par le christianisme social, qui préconise l’entente des travailleurs, catholiques, protestants, et la libre et courtoise discussion avec le patronat en même temps que la répudiation de tour socialisme ; — là enfin par le libéralisme, qui recommande le bon accord des entrepreneurs et des salariés, — ou par le catholicisme ultramontain, qui subordonne directement, strictement (c’est le cas pour une partie de l’Allemagne), les groupements à l’épiscopat et à la tutelle de Rome [87].

L’Organisation ouvrière est symbolisée par son drapeau et son chant, les mêmes partout. Elle fait entendre dans tous les pays des revendications identiques. Sous son influence, les grèves se multiplient, gagnent en importance, étant devenues d’une part la « Grève Générale », c’est-à-dire la cessation totale du travail, donc de l’organisation productrice tout entière ; d’autre part la « grève perlée », c’est-à-dire la désorganisation systématique de l’usine par le « sabotage » méthodique des produits fabriqués, voire même des instruments de production, — l’introduction dans les batailles syndicalistes d’une lutte sournoise, où l’influence d’une force collective se double de l’action anonyme des attentats isolés. Et ces grèves témoignent de la solidarité ouvrière au delà des frontières.

253.5. LE COLLECTIVISME. — Une théorie est née qui a rapidement gagné des adeptes dans tous les pays et tend à une refonte économique de la société. Le collectivisme veut socialiser et, après défalcation du quantum nécessaire aux besoins généraux, répartir la plus-value sociale. Les moyens de production et d’échange, terres, mines, établissements industriels, instruments de crédit, de circulation, de transport rentreront dans la collectivité ; seuls les objets de consommation resteront personnels. L’État se passera du commerce des intermédiaires, du numéraire, des bourses. Il gérera le travail national, réglera la production et la distribution. Une distinction interviendra entre l’État industriel et l’État gouvernemental. La forme du premier sera celle de corporations publiques indépendantes auxquelles l’autorité distribuera le capital collectif. L’industrie sera décentralisée sous le contrôle d’un gouvernement centralisateur [88]. Les collectivistes marxistes (sozial-demokraten) tiennent que l’avènement d’un tel régime dépend du jeu même des forces naturelles. Dans cette société économique la production des biens aura lieu sans capital, ni propriété privée, sans concurrence, ni échange, ni intermédiaire. La répartition se fera conformément à l’équité. Il n’y aura plus de classes sociales. Les producteurs, les consommateurs, les travailleurs manuels et les intellectuels, les riches et les pauvres disparaîtront au sein d’une communauté primitive, agrandie et concentrée sous la main de l’État.

La théorie collectiviste, sans aucun doute, fera l’objet de nouvelles discussions et de nouveaux développements après la guerre. Elle puisera aussi un renouveau dans la constatation que le fonctionnement de la société à base de capitalisme individuel, avec son régime de concurrence économique qui porte au maximum le colonialisme et l’impérialisme, conduit à des antagonismes tels qu’ils ont largement contribué au cataclysme total. D’autre part, le collectivisme passant à l’action implique la lutte des classes. Déjà les collectivistes ont entendu qu’il ne soit fait aucune confusion au sujet de ces termes : « Nous n’avons jamais créé, ni inventé, disent-ils, un principe baptisé lutte des classes : nous avons seulement constaté que dans la société capitaliste, en dépit des droits de l’homme et des forces chez des démocrates bourgeois, il y avait des classes, et que ces classes ayant des intérêts antagoniques luttaient fatalement entre elles. » Le point de vue collectiviste est celui-ci : la bourgeoisie jouit d’un certain nombre de privilèges capitalistes auxquels elle doit renoncer, comme les nobles durent renoncer aux leurs [89].

254. Le Commerce.


254.1. CARACTÉRISTIQUES DU COMMERCE ACTUEL. — L’outillage, les méthodes, les procédés du commerce réalisent une organisation de plus en plus parfaite, dont est chassé le vieil empirisme. Multiplication des cmptoirs, des magasins, des boutiques ; immenses bazars, flanqués de gigantesques entrepôts ; accroissement du nombre des personnes s’occupant du commerce. En Allemagne, par exemple, les salariés du commerce ont passé en vingt-cinq ans de 1,340,000 à 3,340,000. La vente, obtention de travaux et de commandes, a suivi les progrès de la technique. Dans d’immenses bureaux sont répartis les services de comptabilité, de correspondance, d’études des commandes. Les affaires peuvent se traiter à distance, grâce à la documentation qui précise toutes les questions : catalogues, photographies, échantillons, références, contrats-types, devis, présentés en la monnaie de l’acheteur, avec prix calculés rendus franco-station de sa ville. Armée de voyageurs spécialistes en chaque matière, parcourant le monde à la recherche des commandes. Publicité, prenant des proportions colossales, basée, comme d’ailleurs toutes les opérations inhérentes à la vente, sur la psychologie de l’acheteur {études systématiques poursuivies dans les laboratoires américains sur le mécanismes mental de la réclame). Des livres d’adresses, des services publics d’adresses, recueillant et classant par spécialités les noms des principaux fabricants importateurs et exportateurs du monde (exemple, le Kelly’s Directory).

Deux grandes institutions coordonnent de plus en plus le commerce : en haut de l’échelle les bourses de commerce, en bas de l’échelle, en contact direct avec les consommateurs, les grands magasins. Ceux-ci offrent, à l’acheteur vingt, cent magasins, cinq cents boutiques réunies en une seule, divisée en autant de rayons que de catégories de marchandises et tendant à réaliser de plus en plus la conception du bazar universel, s’approvisionnant aux marchés de partout, et allant chercher l’acheteur partout. C’est par centaines de milliers que se comptent par exemple les provinciaux et les étrangers faisant au Louvre, au Bon-Marché, au Printemps leur commande sur le simple vu des catalogues échantillonnés.

Quant aux Bourses du commerce, elles se sont à ce point détachées de la présence de toute marchandise que certaines d’entre elles ne sont plus que des réunions de contractants, spéculant à terme sur la hausse ou la baisse des principaux produits. Toutes les variétés d’une même espèce de marchandise ont été ramenées à quelques types fondamentaux, auxquels par un barême de coefficients peuvent être rapportés tous les produits particuliers. Ainsi le prix des unes entraîne nécessairement celui des autres, et la cotation des grands marchés régulateurs domine celle des marchés secondaires (exemple, pour le coton Liverpool, pour le blé Londres et Budapest). Comme des liquides dans des vases communiquants, les prix s’uniformisent sur tous les marchés du monde. On a développé aussi les grandes foires. Celle de Leipzig a lieu tous les ans pendant une dizaine de jours. Elle réunit les grands producteurs d’Allemagne, et aussi des autres pays. Elle fait uniquement le gros ; il n’y est fait aucune vente au détail. Il y a eu jusqu’à 4500 maisons de gros se répartissant en cinq cents catégories et réunissant un personnel de vendeurs et patrons d’environ 13,000 personnes, des acheteurs évalués à une trentaine de mille ; chiffres d’affaires : 250 à 300 millions, Lyon a commencé pendant la guerre à organiser une foire similaire, en concurrence avec celle de Leipzig, et en excluant les pays qui ont combattu la France en 1914 et 1915.

Les pays dépendent plus que jamais les uns des autres, car en général il y a partout diminution de réserves. C’est la conséquence logique et inévitable du développement des moyens de communication, de la régularité du trafic qui permet à un commerçant de compter, à huit jours près, sur l’arrivage des marchandises commandées au delà de l’Océan, alors qu’autrefois il était obligé d’accumuler des stocks importants pour être certain de suffire en tout temps aux besoins de sa clientèle.

Les études pratiques relatives à l’organisation internationale du commerce sont poursuivies par diverses organisations. Les plus importantes sont le Congrès international des Chambres de commerce, qui se réunissait encore à Paris à la veille de la guerre (juin 1914) et le Congrès interparlementaire commercial fondé en 1914 à Bruxelles, (session, limitée aux Alliés, à Paris mars 1916).

254.2. LE COMMERCE INTERNATIONAL. — L’importation et l’exportation totales annuelles pour les cinq parties du monde, en 1910, était de 90 milliards pour l’importation et 82 milliards pour l’exportation, soit un commerce mondial de 172 milliards. Il n’était que de 4 milliards il y a un siècle. L’Europe compte dans ces chiffres respectivement pour 65 et 59 %. L’Amérique 17 et 21 %, l’Asie 9,8 et 11,4 %, l’Australie 3,8 et 3,1 %. Par tête d’habitant, le commerce atteint, respectivement à l’importation et à l’exportation, jusqu’à 315 et 217 francs pour la Grande-Bretagne. 451 et 296 pour la Suisse, 604 et 482 pour la Belgique [90]. Ces chiffres disent l’intensité et la continuité des échanges entre toutes les parties de la terre. S’ils ont pu être atteints, si tous les efforts tendent à les élever encore, c’est assurément que le commerce d’importation est un bien.

Les avantages du commerce d’importation peuvent être résumés ainsi [91] : a) Accroissement de bien-être dans le cas où il s’agit de denrées que le pays ne saurait produire à raison de son sol ou de son climat. b) Supplément de nourriture là où le territoire est trop limité pour nourrir la population. c) Économie de travail dans le cas où il s’agit de richesses que le pays importateur pourrait produire s’il le fallait, mais qu’il ne pourrait produire qu’avec plus de frais que le pays d’origine, parce que celui-ci se trouve dans des conditions de supériorité naturelle ou acquise. Quant à l’exportation ses avantages sont les suivants : a) Utiliser certaines richesses naturelles ou forcées, productives, qui resteraient sans emploi si elles ne trouvaient un débouché au dehors. b) Servir à acheter les produits, les matières premières et les denrées alimentaires qui font défaut dans le pays, ou ne s’y trouvent qu’en quantité insuffisante pour ses besoins. c) Abaisser les prix de revient des produits industriels, et par là même développer l’industrie nationale, car la division du travail et les progrès de la grande production sont en raison de l’étendue des débouchés.

D’une manière générale, la richesse de chaque individu dépend de la somme des produits apportés sur le marché. Quand les marchés se mondialisent, concentrant la totalité des produits existants, la richesse de chacun s’en accroît d’autant. Il n’est pas de marchandises situées en quelque partie du globe qu’en y mettant le prix il ne soit possible aujourd’hui à un Parisien de faire venir à Paris. N’est-ce pas là une expression de puissance réelle ?

254.3. LA LIBERTÉ COMMERCIALE ET LE RÉGIME DES DOUANES. — I. Conflits internationaux. La liberté douanière internationale, le régime de la « porte ouverte », sont fondés sur deux motifs. Le premier est la nécessité de donner aux membres de chaque nation le monde entier comme champ d’activité économique, eu supprimant ainsi toute raison d’être à de nouvelles conquêtes territoriales et coloniales. Le second est d’enlever leur acuité extrême aux luttes économiques qui poussent les nations à imposer par la force des traités de commerce avantageux pour elles. Le libre-échange mettra fin, grâce au régime de la réciprocité, aux colonies économiques que certaines nations ont pu constituer chez d’autres à l’exclusivité des tierces nations. « Les intérêts économiques sont partout, à notre époque, la cause et le but de la politique internationale. Partout où il sévit, le protectionnisme sépare les intérêts, les irrite et les oppose. Le libre-échange tend à les réunir, à les apaiser, à les développer en les solidarisant. L’enchevêtrement et la solidarité des intérêts économiques internationaux qui résulteront du libre-échange seront seuls susceptibles de former les mailles étroites de l’indestructible fil dont les hommes envelopperont graduellement et par lequel ils réussiront, un jour, à enserrer et contenir définitivement l’hydre de la guerre » (Henri Lambert).

Travailleurs, produits, capitaux, au lieu de pouvoir librement s’employer par toute la terre sont entravés par tous les obstacles qu’y mettent les douanes et leurs mesures complémentaires. Les peuples les plus actifs, mais les moins bien partagés en territoires métropolitains et coloniaux ont surtout, à en pâtir. La liberté du commerce, en ouvrant tous les marchés à toutes les concurrences et en les y plaçant sur un pied d’égalité, ouvrirait des soupapes de sûreté aux énergies dangereusement comprimées et tentées de faire servir les forces de l’État pour obtenir des avantages entrevus. Elle réaliserait en conséquence une sorte de « dénationalisation » officielle des intérêts économiques, préliminaire de leur internationalisation organique.

Exemples des dangers que font courir à la paix les guerres de tarifs : les premières années de l’Indépendance américaine, les initiatives de l’Allemagne en 1893, les guerres de tarifs entre la France et la Suisse (1892-1895), entre la France et l’Italie (1888 a 1899). Il y a une étroite connexité entre les guerres de tarifs et l’accroissement des armements.

À la suite de l’expiration du traité de commerce de 1881, les exportations de la Belgique vers la France ont subi une brusque et notable dépression. En 1910, après vingt ans d’efforts, elles atteignaient à peine les chiffres constatés en 1881, dernière application du dit traité. On a bien mis en lumière jusqu’à quel point, dans la guerre actuelle, pèsent du côté allemand le protectionnisme français, né en partie de l’inacceptation du traité de Francfort [92] ; l’exclusion des marchés coloniaux français : l’éventualité de la fédération douanière et de la fermeture des marchés anglais, préconisés par Chamberlain ; la fermeture du marché russe. Les Allemands disent qu’ils sont dépourvus de colonies, qu’ils n’ont pas eu comme les autres peuples l’occasion de prendre par la force leur part des territoires et des pays nouveaux, qu’ils sont en possession d’une industrie se développant comme celle de tous les autres pays, trop puissamment pour leurs besoins intérieurs.

Trois pays, en particulier, ont instauré le protectionnisme : la France, l’Allemagne, les États-Unis. Loin d’être un argument, on a fait observer que la France, malgré sa richesse, est pauvre en industrie capable de la faire valoir ; l’Allemagne a développé sa richesse grâce à un Zollverein de 29 États jadis séparés par des barrières douanières et comptant 70 millions de grands producteurs et consommateurs libres-échangistes ; les États-Unis forment aussi un vaste système économique d’une centaine de millions d’habitants, dont les richesses naturelles sont immenses, les climats variés, et qui constituent un véritable libre-échange entre tous les États de l’Union.

Les droits de douane totalisés de l’Europe étaient d’une moyenne annuelle de trois milliards et demi pour les années 1901-1905. Ce chiffre représentait 7,6 % de la valeur des importations totales soit 8 fr. 63 par habitant. La proportion varie depuis 0,4 % pour la Hollande et 2,1 % pour la Belgique, jusqu’à 8,9 et 30 % pour la France, l’Allemagne et l’Angleterre. Les droits de douane ne représentent que le dixième des recettes des États européens.

Déjà le régime de la liberté commerciale a été appliqué à maints pays, au Congo, à la Chine, au Maroc. La Grande-Bretagne applique à ses colonies le système de la porte ouverte ou de l’autonomie (open door). Les dernières élections anglaises ont écarté l’avènement du protectionnisme en Angleterre. Les États-Unis viennent de réaliser une réforme douanière qu’ils ont annoncé être une étape dans la voie de la liberté. En France, un président du Conseil a pu affirmer, sans soulever de protestations ni même de contradictions, que le règne de la porte ouverte devrait être appliqué à toutes les colonies françaises parce qu’il est vraisemblablement la condition même de leur prospérité. Telle était la situation avant la guerre.

2. Unions douanières. — L’Union économique allemande (Zollverein) est un antécédent plein d’enseignements au sujet des avantages de la liberté économique. Il existait en Allemagne quarante États souverains (il en avait existé jusqu’à trois cents avant la Révolution française). Encore ces États n’étaient pas régulièrement découpés dans le territoire de manière à former autant d’unités arrondies et distinctes. Mais ils avaient été, comme par un caprice bizarre, construits par des morceaux de territoires enclavés, enchevêtrés les uns dans les autres. Ainsi le duché de Saxe-Cobourg-Gotha comptait dix portions de territoire, la Prusse orientale vingt-sept fragmenta de principauté. Or, chacun de ces territoires autonomes était entouré à sa frontière d’un réseau douanier et tels d’entre eux combinaient même des douanes provinciales, communales et de particuliers avec les douanes extérieures et du gouvernement. Le Zollverein, ou Union économique, est venu apporter de l’unité et de l’ordre dans ce chaos. Il a son point de départ dans une loi de la Prusse du 26 mai 1818 qui abattit toutes les douanes intérieures et engloba les provinces orientales et occidentales de la monarchie des Hohenzollern dans un même système douanier. Le Zollverein fut couronné en 1870 par la constitution de l’Empire allemand. Il en a été le précurseur et l’élément préparateur par excellence. C’est que non seulement il arriva à accroître considérablement l’activité commerciale des associés, mais les ; conséquence morales furent plus grandes encore. À mesure que les relations devenaient plus actives entre les provinces allemandes, les préjugés tombaient, une opinion publique se créait, les mêmes courants de désir et de passion soulevaient les âmes des Alpes à la Baltique et de Carlsruhe à Königsberg (Denys et Sayous) [93].

L’idée du Zollverein s’est encore développée en Allemagne après 1870. L’Allemagne a projeté un Zollverein de l’Europe centrale qui devait s’étendre sur la Hollande et sur la Belgique. Bismarck avait même songé à y comprendre la France. Le projet prévoyait diverses combinaisons variées et très simples. Un parlement douanier et un Conseil fédéral douanier pour délibérer des affaires douanières de toute la confédération, ou bien concevoir une confédération étroite, à laquelle seraient attachés, par de simples traités de commerce permanents, les États non encore réduits à la vassalité économique totale. L’union douanière pouvait être commune, libre échangiste ou à protection échelonnée au dedans, mais fortement protégée au dehors [94].

Un fait peu connu, c’est que, menacée par le voisinage du Zollverein, la Belgique songea à négocier un arrangement de même nature avec la France. On était en 1842. Les industriels des départements du Nord et du Pas-de-Calais repoussèrent avec force l’éventualité de la concurrence des produits flamands, et d’ailleurs Robert Peel rappela à Guizot que la Belgique, étant neutre, n’avait pas le droit d’aliéner son indépendance, même volontairement. Les affaires en restèrent là : il n’y eut point de Zollverein français.

3. Groupements économiques après la guerre. — À défaut de la liberté économique universelle, les grands hinterlands sont une nécessité économique, comme la concentration capitaliste est une nécessité financière. Aussi, pendant la guerre même, a-t-on vu s’esquisser les deux futurs groupements commerciaux appelés à se partager le monde, si une entente générale n’intervient.

A) Une Union économique des alliés est proposée, étudiée, appuyée. Elle comprendrait les États de la Quadruple-Entente, leurs alliés et les États neutres qui seront admis à en faire partie. Elle aurait pour but de faciliter le développement commercial des membres de l’Union et d’entraver le développement austro-allemand de façon à l’empêcher pendant longtemps de troubler la paix mondiale. Ce serait surtout l’exportation allemande dans les pays neutres que l’on tendrait à paralyser. À cet effet, il est proposé d’adopter un triple tarif : a) Tarif de « défense » à taux très élevé, presque prohibitif, destiné au groupe austro-allemand et aux pays neutres qui, au point de vue commercial, feraient cause commune avec lui. b) Tarif d’« amitié », à base beaucoup plus modérée, que les nations alliées accorderaient à titre de réciprocité aux pays neutres qui appliqueraient eux-mêmes les dispositions du tarif de défense aux produits allemands. c) Tarif d’« alliance », encore plus modéré que le précédent, mais exclusivement réservé aux nations alliées ayant contribué « par les armes » à la victoire finale.

À ces projets se rattachent la réunion franco-italienne de Cernobio, la mission française envoyée dans l’Amérique du Sud, les pourparlers parlementaires engagés entre Français et Russes, les délibérations de la Chambre de commerce de Londres, la Conférence internationale commerciale et l’accord entre les alliés de ne signer avec l’Allemagne et l’Autriche aucun traité de commerce sans entente réciproque et mutuel consentement.

B) Une Union économique de l’Europe centrale se négocie en ce moment, non sans difficultés (Mittel-Europäische Wirtschaftsverein). Il est question d’y comprendre le règlement uniforme des questions relatives aux syndicats d’employés et d’ouvriers.

Entre ces deux « mondes économiques », que deviendront les neutres ? Ils n’auront d’autre sort que de se laisser écraser ou absorber ou, si l’échange universel est inéluctable, de servir d’intermédiaires.

La rapidité avec laquelle se constituent les deux groupes économiques adverses laisse entrevoir une guerre commerciale après la guerre militaire, à moins que la violence même des oppositions n’amène forcément les parties à traiter de ces questions au moment de la paix.

Un fait certain : c’est qu’il est désormais impossible de concilier la paix politique et l’antagonisme économique.

L’introduction libre échange d’un nouveau régime économique visant tous les pays du monde va être singulièrement facilitée. Entre les belligérants il n’y a plus de traités. Quant aux autres États, les conventions commerciales qui les lient entre eux ou avec les belligérants ne se composent pas de dispositions arbitraires, mais constituent un système où tout se tient, de manière à obtenir des avantages fiscaux ou des protections industrielles basées sur la clause de la « nation la plus favorisée ». Toute modification à un traité entre belligérants doit forcément entraîner aussi des modifications corrélatives dans les traités entre nations non belligérantes. On peut donc conclure qu’après la guerre toutes les relations économiques internationales seront à reconstruire. Or, pour une réorganisation économique aussi profonde que l’implique la liberté commerciale, le moment sera particulièrement propice après la guerre. D’une part les budgets des États sont en déroute, les peuples s’attendent aux charges nouvelles, et nulle question de politique intérieure ne pèsera sur une réforme fiscale, quelle qu’elle soit. D’autre part le marché des affaires est aussi en déroute, et toutes les industries devront faire un énorme effort d’adaptation à de nouvelles circonstances ; l’idée de droits acquis perd de son importance ; on est prêt à abandonner vieilles idées et vieille politique, et l’on aspire à un rajeunissement. Enfin, internationalement les conventions de commerce sont déchirées, si bien que le statu quo est impossible, et qu’un régime nouveau s’impose.

Le libre échange est une condition de paix durable, car il diffuse et résorbe dans le vaste marché mondial les forces trop concentrées de quelques-uns ; il crée de nouveaux groupements, de nouveaux intérêts sur une base non politique ; il enlève leur fondement économique aux antagonismes nationaux.

255. La Finance.


La finance domine toute l’économie et domine autre chose encore. Née avec le capital et l’argent, par l’intermédiaire de la banque et de la bourse, elle commande à la production et à la consommation, car elle est l’intermédiaire obligée de leurs payements et de leurs crédits.

255.1. LE CAPITAL. — 1. Notions du capital. — Le capital peut être défini, d’une manière approximative, le fruit de l’accumulation. C’est l’ensemble des valeurs antérieures soustraites à la consommation improductive et que le passé a léguées au présent. Il est l’expression ultime de la force économique. — La Rome ancienne et la féodalité n’ont guère connu le capital. Il s’est formé à l’époque moderne et depuis n’a cessé de grandir [95]. — La conception du capital est fondamentale dans toutes les doctrines économiques. Il faut distinguer deux questions différentes : la formation et le rôle du capital ; le régime de son appropriation. Le capital est la source de tout progrès social, car c’est lui qui augmente les moyens de production, permet la création des machines. Qu’il soit approprié par des particuliers ou qu’il soit la propriété de la collectivité, son rôle et son fonctionnement demeurent essentiellement les mêmes. — Les Allemands prétendent qu’il y a lutte maintenant entre le « capitalisme organisé de la nouvelle Allemagne et le capitalisme de la vieille Angleterre ». — Il y a actuellement plus de 850 milliards de titres au porteur dans le monde et les transactions quotidiennes à la Bourse de New-York dépassent 175 millions de francs.

2. L’internationalisation du capital. — L’échange des capitaux marque la dernière étape de l’évolution de l’échange international. C’est seulement à une époque rapprochée de nous, le milieu du XIXme siècle, qu’il a pris un grand développement et que l’on doit compter par milliards et dizaines de milliards les capitaux exportés par certains pays étrangers. Aujourd’hui presque tous les pays sont réciproquement créanciers et débiteurs les uns des autres. L’Angleterre, la France, la Belgique, l’Allemagne sont des pays créanciers ; L’Espagne, la Turquie, la Russie, l’Autriche, le Brésil, la République Argentine, sont des pays débiteurs.

Le capital s’affirme essentiellement mobile. Il s’offre à qui le rémunère davantage. Il a pris la forme des grandes sociétés anonymes, dont les titres, actions et obligations le représentent. La nationalité de ces sociétés n’est qu’une pure fiction, puisque les titres étant au porteur circulent dans tous les pays et sont cotés dans toutes les grandes bourses. Un ordre télégraphique, en opérant un simple transfert de valeurs mobilières, suffit pour dénationaliser une entreprise, sans qu’en apparence rien ne soit changé, ni se trouve révélé à personne.

Le placement des capitaux à l’étranger prend des formes multiples : achats de valeurs mobilières à l’étranger, inscriptions dans les bourses nationales des valeurs étrangères ; entreprises industrielles nées à l’étranger souvent des filiales ; dépôt dans des banques étrangères ; prêts directs à l’étranger, États et particuliers. Les valeurs cotées à la Bourse de Paris au 1er janvier 1911 représentaient une valeur de 141 milliards de francs, dont 65 milliards de titres étrangers ; les deux tiers appartiennent à des français. En 1880 les dépôts dans les banques suisses s’élèvent à 472 millions : en 1909 à 1655 millions, la plus grosse part de cette augmentation venant certainement des dépôts étrangers.

Londres, Paris, New-York, Berlin sont des réservoirs mondiaux du capital. Leur influence est universelle comme grands marchés financiers régulateurs.

Depuis longtemps les États sont intervenus dans cette internationalisation des capitaux. Certains d’entre eux, poursuivant des vues intéressées, ont voulu contraindre les étrangers à leur emprunter de l’argent. Le cas des emprunts chinois est typique.  Il s’est renouvelé pendant la guerre avec certains neutres, mais dans un intérêt militaire évident. Les États ont aussi entouré d’une protection spéciale les capitaux nationaux à l’étranger. Les démêlés que l’Europe a eus à ce sujet avec les Républiques centrales et sud américaines sont nombreux : elle a cherché à contraindre les États étrangers à s’acquitter soit de leurs propres dettes, soit de celles de leurs nationaux. La thèse a été soutenue par Drago, ministre de l’Argentine dans les congrès internationaux, notamment à La Haye, qu’il doit être défendu d’envoyer des cuirassés pour recouvrer les créances. Les États-Unis ne tolèrent plus guère ces contraintes contre les autres États de l’Amérique. Il s’est constitué en France, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne et ailleurs des associations de détenteurs de fonds étrangers poursuivant collectivement la défense de leurs droits. Ces associations souvent agissent de concert.

Tous ces faits font entrevoir le moment où une législation financière internationale, avec un organe de contrôle adéquat, sera rendue nécessaire pour déterminer d’une manière générale et organique le régime des prêts à l’extérieur et des impôts à l’étranger (Conférence financière panaméricaine à Washington en 1915).

D’autre part on constate (en Amérique du Sud par exemple) qu’il n’y a pas d’économie vraiment nationale sans la formation d’un capital national, et sans la protection de celui-ci, quand il est une fois constitué.

3. La lutte contre l’internationalisation des capitaux. — Avant la guerre déjà, la tendance s’est accentuée dans certains pays à ne pas faciliter les opérations de prêts et de placements à l’étranger, ou tout au moins à en faire l’objet de certaines compensations économiques générales et même politiques. Ainsi la France a écarté en 1909 la demande d’emprunt de l’Argentine, en 1910 celles de la Hongrie et de la Turquie. Elle a refusé d’admettre à la Bourse de Paris les actions du chemin de fer allemand de Bagdad. En 1913 le Ministre des Finances en France a publié une circulaire rappelant aux établissements de crédit français qu’ils devaient demander l’assentiment préalable du gouvernement avant de conclure des emprunts et, d’une façon générale, toutes opérations trésorières dont le résultat serait de procurer des ressources à un État étranger, en faisant appel à l’épargne française. Ainsi a été posée et traitée de la façon la plus absolue la question de l’intervention de l’État dans les emprunts étrangers. À Berlin le gouvernement allemand adoptait contemporainement la même politique. Il faisait savoir aux maisons d’émission qu’elles avaient à observer la plus extrême réserve en ce qui concerne les emprunts étrangers, dont la conclusion ne présente, au point de vue allemand, aucun intérêt d’ordre politique ou général.

De telles mesures sont inspirées de deux ordres de mobiles : a) l’intérêt national de voir les capitaux demeurer dans le pays et s’y employer au lieu d’aider à enrichir les voisins, causant par leur absence tous les effets de l’« absentéisme » ; b) l’intérêt budgétaire d’empêcher une invasion fiscale des fortunes qui tarirait les ressources de l’impôt sur le revenu.

Beaucoup de nationaux émigrent et même voyagent constamment pour échapper à toutes espèces d’impôts. L’entente internationale devient nécessaire pour régler le sort de ces « indésirables ». La France déjà a obtenu des ententes avec l’Angleterre et la Belgique en ce qui concerne les déclarations de succession. D’autre part les doubles et multiples taxations frappant une même personne, un même élément de patrimoine, justifient la même entente. Enfin les privilèges d’impôts Sont souvent des restes injustifiés d’autres âges. Au cours de la guerre la Turquie a brusquement retiré aux ressortissants des États chrétiens tous les privilèges d’exonération d’impôt dont ils jouissaient depuis des siècles et qui avaient créé une situation peu équitable à l’égard des nationaux. On en arrivera peut-être à la conception d’un impôt international uniformisé sur les étrangers et d’un contrôle sur les fortunes où qu’elles soient assises.

Une nouvelle politique a vu le jour en matière d’emprunts d’État. Les nationalistes préconisent la subordination de l’admission des valeurs à la cote à cette condition que les commandes seront faites aux industriels du pays ou que telles faveurs douanières, telles concessions d’utilité publique, tels travaux seront accordés aux nationaux du pays préteur. Cette politique a été qualifiée par les Allemands de concurrence déloyale et de pression financière insupportable. Elle est pleine de dangers. Les émissions doivent se suffire à elles-mêmes. Les économistes font valoir qu’un titre est bon ou médiocre ou mauvais. Si l’on introduit dans la question cette autre, à savoir que tel pays doit prendre des vins, tel autre des canons, tel autre des produits métallurgiques, on fausse le problème. Ce système d’ailleurs engendre la suspicion et donne lieu à des mécomptes. Il importe à la prospérité d’un marché financier que le public trouve à la Bourse dans la plus large mesure tout ce dont il a besoin. La liberté d’action du public exige qu’on le débarrasse des impédimenta qui l’appauvrissent et le gênent. Un résultat non voulu de la politique de nationalisation du papier et révélé par le Ministre des Finances a été, en France, au cours de la guerre, de faire manquer de valeurs étrangères d’une négociation facile sur les marchés amis pour compenser le change défavorable. — Les Allemands ont proposé en décembre 1915 une socialisation de tous les titres étrangers possédés par le pays et une organisation des émissions par contingents, chaque groupe d’industrie étant assuré d’y avoir une part proportionnelle.

255.2. LA MONNAIE. — Par leurs divers aspects les questions monétaires touchent aux questions internationales. La monnaie est l’instrument des paiements, et il y a paiement chaque fois qu’il y a achat ou vente à l’étranger.

1. Évolution de la monnaie. — Depuis longtemps on a fait usage, chez les peuples civilisés, de métaux plus ou moins précieux et malléables, pouvant recevoir et garder une empreinte, facilement divisibles, résistants à l’usage (pièces en fer de dix pfennigs pendant la guerre). Avec le progrès et le développement du crédit on a étendu le pouvoir libératoire de la monnaie à de simples coupures de papier, aux billets de banque, aux mandats-poste, aux bons de virement, aux virements comptables. À cause des monnaies différentes usitées en tous pays, les banques se servirent de bonne heure d’une monnaie idéale (Standard), simple unité de compte, en laquelle on convertissait toutes les transactions. Elle n’est pas représentée par des pièces métalliques en circulation. Plus tard, la monnaie elle-même a été en se « spiritualisant ». La matérialité des métaux a fait place à la moindre matérialité du papier, puis à l’immatérialité plus grande encore d’un simple « droit » à une somme de monnaie s’écrivant dans un compte de banque après virement ordonné par lettre, câble ou téléphone. Le système des virements, grâce aux services postaux, a acquis un rapide développement et a même déjà été partiellement internationalisé.

2. Étalon monétaire. — On entend par monnaie métallique un certain poids de métal monnayé, servant de commune mesure dans les échanges, et étant par sa valeur intrinsèque un équivalent. Les monnaies se font en métaux précieux, combinés avec un autre métal qui leur donne de la dureté (titre, frai-tolérance).

Dans tous les pays ou l’on monnaye deux métaux précieux, l’or et l’argent, comme étalons, il a fallu établir un rapport de valeur fixe, ou proportion monétaire, entre ces métaux, c’est-à-dire déterminer combien il faut de pièces d’argent pour équivaloir à une pièce d’or du même poids. Ce régime diffère de pays à pays. Dans les pays de l’Union latine et aux États-Unis ce rapport est 15 ½ bien que la valeur marchande de l’argent ait sensiblement diminué. En Russie, pays à double étalon, le rapport est 23 ¼. Dans les pays monométallistes, la seule monnaie qui ait pouvoir libératoire illimité est la monnaie d’or ; les pièces d’argent ne sont considérées que comme marchandise ordinaire ou monnaie d’appoint. L’or est devenu, en fait, l’étalon monétaire universel, le métal international par excellence. C’est-à-dire qu’il y a consentement universel, à défaut même de loi internationale, pour faire de lui l’instrument libératoire entre tous pays. La plupart, des pays sont légalement monométallistes-or : Angleterre (1816), Portugal (1854), Allemagne (1873), États Scandinaves (1875), Finlande (1878), Roumanie (1890), Autriche (1892), Russie (1897), Japon (1897), Pérou (1901). Il ne reste plus guère comme pays bimétallistes que le groupe dit de l’Union latine (France, Italie, Belgique, Suisse et Grèce), la Hollande, l’Espagne, les États-Unis, le Mexique et les Indes. Les États de l’Amérique du Sud sont presque tous au régime du papier-monnaie. Les pays d’Asie sont généralement monométallistes-argent, sauf l’Inde (1893). La Chine a adopté pour étalon la pièce d’argent de cinq francs [96].

3. Stocks monétaires comparés. — On évalue à 126 milliards l’or et l’argent sortis du sol terrestre (de 1493 à 1907, dont 17 milliards produits de 1900 à 1907). Actuellement il existerait sur le globe pour environ quarante-cinq milliards de monnaie, dont moitié en or et moitié en argent.

La situation des réserves d’or et d’argent de quelques pays au début de la guerre (août à novembre) était la suivante (en millions de livres sterlings) : Autriche-Hongrie 64,10 ; Allemagne 99,38 ; Belgique 13,22 ; France 163,53 ; Russie 180,51 ; Angleterre 71,61 ; Italie 49,32 ; Hollande 14,74 ; Danemark 4,15 ; Espagne 50,56 ; Suède 5,78. Pendant la guerre l’encaisse-or des États-Unis a atteint les plus fortes réserves de tous les pays ; plus de 500 millions de livres sterlings.

4. Luttes monétaires internationales. — Un fait acquis, c’est l’intérêt primordial pour les États de conserver toujours une monnaie saine et abondante. De là l’élimination des fraudes monétaires publiques si préjudiciables aux siècles antérieurs (rois faux-monnayeurs), l’établissement d’ententes monétaires entre États, assurant une sphère de circulation plus étendue pour une même monnaie, la tendance de fait de tous les États au monométallisme or, alors même qu’ils ont reconnu légalement le double étalon. De là aussi la lutte pour l’accaparement de la monnaie d’or entre banques nationales des divers pays et la conquête des mines d’or (se rappeler ce que l’existence de ces mines en Californie, au Transvaal et en Rhodesie a été dans les guerres du Mexique et des Boers). La guerre a plongé l’Europe dans une crise monétaire intense, révélant la fragilité et l’insuffisance de l’appareil de circulation à base monétaire qui existe chez les différentes nations européennes.

5. Conventions monétaires internationales. — Au XIXme siècle certaines conventions sont intervenues entre plusieurs États européens pour établir entre eux une circulation monétaire commune. Une Union monétaire latine fondée en 1865 entre la France, la Belgique, l’Italie, la Suisse, a reçu l’adhésion de la Grèce. Elle est basée sur le système du franc (système métrique) : elle est bimétalliste avec rapport 15 ½. La baisse de l’argent a donné lieu à des difficultés très grandes qui ont amené les États contractants à régler entre eux le régime de la liquidation éventuelle de cette Union et l’obligation pour chacun d’eux de reprise au pair des pièces d’argent qu’ils ont frappées (Traités de 1878, 1885 et conventions ultérieures). Une Union monétaire Scandinave a été conclue le 27 mai 1873 et le 16 octobre 1875 entre le Danemark, la Suède et la Norvège. — On a présenté divers projets de monnaie universelle, le billet de banque international ou la pièce d’or, avec avers uniforme pour tous pays et côté opposé où se montreraient les figurines nationales [97].

255.3. LA BANQUE. — La banque, devenue organe principal de la vie économique, soulève bien des questions intéressantes au point de vue mondial. Nous nous bornerons à en indiquer quelques-unes.

1. Rôle actuel. — Les progrès de la technique bancaire ont été considérables dans les dernières années. La Banque multiplie les services qu’elle rend aux particuliers, aux commerçants, aux industriels, voire aux administrations publiques et aux États. Il est de son essence d’étendre sans cesse ses ramifications, succursales et syndicats, de manière à pouvoir toucher un plus grand nombre de personnes, de pouvoir porter plus loin les canalisations par lesquelles circulé le capital, et par là elle est un instrument d’internationalisation. La Banque aide l’industriel à créer son industrie ; elle lui avance l’argent nécessaire pour constituer son fonds de roulement ; elle escompte les traites à longue échéance et permet par des renouvellements de promesse que le vendeur fasse de longs crédits (les Allemands font en Amérique du Sud de longs crédits, parfois de deux ou trois ans, en Orient souvent de plus d’un an). Le capital des banques s’est accru sans cesse. L’Allemagne, par exemple, a neuf banques de plus de 100 millions de marks (Dresdener Bank 200 millions, Disconto 227 millions, avec dividende de 8 à 10 % ; Deutsche Bank 300 millions, avec chiffre d’affaires annuel de 130 milliards et dividende de 11 à 12 ½ %). En France existent cinq grands établissements financiers à un capital de plus de 200 millions. Le système des banques du Royaume-Uni est consolidé en entité financière disciplinée sous l’autorité d’un Conseil de banquiers siégeant à la Banque d’Angleterre. L’escompte fait aux affaires dépassait annuellement 28 milliards en Allemagne (venant de 5 milliards il y a 25 ans). Le montant total du règlement, effectué par l’intermédiaire des Chambres de compensation s’y élevait à 37 milliards, — en France à 26 milliards. La Banque est le pivot du mécanisme économique moderne.

2. Crédit et crises internationales. — C’est la confiance publique qui détermine les capitalistes à céder au travail, à des conditions déterminées, l’usage de leurs capitaux. Elle est l’âme du commerce (J. Say). Or la confiance publique est faite de la considération d’éléments de plus en plus nombreux, de plus en plus généraux, de plus en plus solidaires. Tous les facteurs de la vie économique agissent sur elle, toutes les économies nationales et même locales. C’est pour le crédit surtout qu’est vraie l’image des vases communiquants. Les événements actuels ont montré une fois de plus combien la crainte même de la guerre doit influencer légitimement les prévisions sur l’avenir économique. La politique internationale a influencé les affaires et les crédits toutes ces dernières années au point de créer une crise que nul effort ne parvenait à dénouer. Elle le fera de plus en plus à l’avenir.

Les crises sont des arrêts de circulation. Elles se déclarent lorsque ceux qui ont à vendre ne trouvent plus d’acheteurs et que ceux qui voudraient acheter ne le peuvent pas. Elles ont des causes complexes dans le développement desquelles on a pu distinguer plusieurs périodes successives : l’étude des crises a montré un singulier parallélisme entre les phénomènes qui les accompagnent et une influence mondiale concomitante ou consécutive des mêmes causes [98]. Il est à croire que les efforts qui seront faits après la guerre pour relever le crédit des nations belligérantes, quelles qu’elles soient, mettra à nu cette solidarité mondiale du crédit sous toutes les formes et sur toutes les places.

3. Les changes. — Le change dépend du mouvement des affaires entre les diverses places commerciales, c’est-à-dire de l’offre et de la demande du papier. Ses variations ont pour limite le prix du transport des espèces de la ville où la traite est payable à celle où elle a été tirée. Les variations des cours du change entre les diverses places donnent naissance à l’arbitrage. Il consiste à acheter des effets de commerce ou d’autres valeurs sur certaines places pour les revendre où ils sont recherchés à plus haut prix. L’arbitrage résulte aussi des spéculations faites directement sur le cours des changes par des banquiers qui établissent entre eux, à volonté et en un instant, des lettres de change sur tel pays et telle monnaie dont ils ont besoin. Les grands arbitrages sur les valeurs internationales et les fonds des différents États sont une des opérations principales des banques les plus puissantes.

Le rôle des changes est considérable dans l’économie mondiale. Les changes dépréciés ont été longtemps le propre des Républiques américaines, de la Grèce, de l’Espagne, de l’Italie, pays qui étaient « à finances avariées ». Au cours de la guerre la cote du change a été tenue pour le baromètre des possibilités économiques des belligérants dans leurs relations avec l’extérieur, c’est-à-dire en dehors de la sphère d’action soumise à la toute-puissance de leur volonté nationale imposant le cours forcé.

Le ministre des finances de Russie, M. Bark, a exprimé le souhait de voir le commerce international établir une convention pour régulariser la situation en fixant un change commun, comme on le fit entre les alliés pour les finances de l’État [99]. On a vu les alliés : France, Angleterre, Russie, Italie, prendre des mesures concertées aux ÉtatsUnis pour améliorer leur change et le stabiliser. Les Français et les Anglais ont fait à New-York une opération commune, consistant à emprunter un demi-milliard de dollars sur les bons du gouvernement britannique et du gouvernement français, sans garantie subsidiaire.

4. Chambres de compensation. — Nombre croissant de payements se font par compensation. Un service international de Clearing-house (chambre de compensation) est indiqué. Il porterait sur les compensations des dettes de pays à pays ; les clearing-house nationaux en seraient les membres. Il aurait pour but notamment d’éliminer les pertes et les gaspillages occasionnés par les déplacements de l’or de nation a nation. Ce serait en partie la régularisation des pratiques déjà existantes entre banques des pays différents, mais sans systématisation, ce qui occasionne une surcharge inutile de frais pour le commerce (frais d’envois, d’écritures, d’assurances, d’intérêts, dont profitent seules les banques entre le jour d’expédition et celui de remise, etc.). En outre la chambre internationale de compensation fixerait officiellement le cours du change avec ou sans le concours du marché des valeurs. Ce cours servirait de base a tous les calculs d’envois d’argent à l’étranger, aujourd’hui presque incontrôlable dans la pratique. Les comptes courants seraient simplifiés comme est simplifié le calcul du taux d’intérêt fixé par les comptoirs d’escompte des banques nationales. Un plan a été proposé pour la création d’une chambre de compensation clearing house internationale [100]. Un tel service devrait être rattaché à la Banque internationale et devenir la base d’un département international des finances.

5. Banque internationale des États. — Une telle banque est dans la logique du développement des opérations bancaires. Déjà les relations à établir entre les grandes banques d’émission ont fait l’objet d’études diverses. Elles ont été examinées notamment par le Congrès international des unions économiques (1912). On entrevoit plusieurs utilités à une banque internationale dont le capital de plusieurs milliards devrait être souscrit par tous les gouvernements. a) Billets de banque internationaux garantis par une encaisse d’or et constituant l’équivalent du certificat de dépôt d’or. Une meilleure étude des changes et surtout les modifications que subirait celui-ci dans une organisation économique vraiment mondiale permettrait d’en faire ultérieurement un billet basé sur le crédit, comme les billets des banques nationales. b) Réescompte des effets de commerce avalisés par les banques nationales au prorata de la participation de chaque État dans le capital de la banque internationale. c) Contrôle du clearing house international décrit ci-dessus et centralisation des opérations de virement international. d) Opérations de trésorerie des services internationaux (postes, chemins de fer, etc.). e) Prêts aux États pour leurs besoins économiques reconnus, en les soustrayant à la tutelle financière d’un État unique (cas de l’emprunt chinois et des prêts à l’Amérique du Sud), et participation sous forme de prêt, de souscription d’actions ou d’obligations, à la constitution d’entreprises d’utilité internationale : la communauté internationale tout entière peut avoir intérêt à ce que tel ou tel État soit mis à même de s’outiller pour la production et l’éducation de son peuple et cela dans des conditions raisonnables. — D’influentes personnalités ont déjà proposé une consolidation cosmopolite des affaires de banque par laquelle les banques de la Grande Bretagne, de la France, de la Russie, de l’Italie et des États-Unis deviendraient membres d’une sorte de corporation internationale soumise à des principes communs et à une autorité centrale. On peut rappeler à titre de précédent que l’acte d’Algésiras du 7 avril 1906 a formé la banque d’État du Maroc sur une base internationale. L’article 56 de l’acte de concession de la Banque porte ce qui suit : « Le capital national de la Banque sera divisé en autant de parts égales qu’il y aura de parties prenantes parmi les puissances représentées à la conférence. À cet effet, chaque puissance désignera une banque qui exercera, soit pour elle-même, soit pour un groupe de banques, le droit de souscription ci-dessus spécifié, ainsi que le droit de désignation des administrateurs, prévu à l’article 50. Toute banque qui est choisie comme chef de groupe pourra avec l’autorisation de son gouvernement être remplacée par une autre banque du même pays [101]. »

255.4. TRUSTS, CARTELS, MONOPOLES PUBLICS ET PRIVÉS. — 1. Notions. — Pour pourvoir à des besoins pressants et pour approvisionner un marché dont la circonférence s’élargit sans cesse, la production tend à évoluer depuis les modes les plus humbles de la production individuelle ou familiale jusqu’à ceux de la grande entreprise, groupant des milliers de travailleurs et des millions de capitaux. Cette tendance à grouper, à concentrer sur un point le maximum de forces productives est dite loi de la concentration, ou plus simplement de la grande production. Le Cartel (Charte, Contrat) c’est-à-dire en français le syndicat de producteurs ou l’entente commerciale, est la forme la plus simple de l’association entre producteurs. Il est né d’un sentiment de réaction contre la concurrence immense que les producteurs se faisaient entre eux. Il laisse à chaque entreprise son individualité, son autonomie intérieure, et se borne à grouper les entreprises en vue de la vente de leurs produits dans les meilleures conditions possibles. Pour cela il a recours à diverses méthodes, qui toutes ont le même but ; la suppression, ou du moins la régularisation de la concurrence, la délimitation des zones réservées à chacun des associés, la fixation du maximum de production, la fixation d’un prix de vente, le comptoir commun de vente obligatoire qui fait du cartel une sorte d’association coopérative de production. Le cartel n’est pas le trust à la façon américaine. Il est plus souple ; les maisons ne fusionnent pas. C’est souvent l’entente non formelle, indénonciable, improuvable, basée sur la solidarité réelle, indestructible en conséquence. Le cartel est de formes variées. Ainsi le système du contrat exclusif « Exklusive Vertrag » qui oblige les acheteurs et les fournisseurs à n’acheter et à ne vendre qu’aux membres du cartel. Ainsi encore le système des primes d’exportation (Ausfuhrvergütungen) institué par le cartel pour ceux de ses membres qui exportent. En Allemagne, on peut dire que le cartel fut la création économique moderne. Il entraîna des modifications profondes dans les procédés du commerce d’exportation ; grâce à lui la Banque d’exportation fut fondée, les tarifs liés pour les destinations les plus lointaines furent établis, les Compagnies de navigation fortement aidées se plièrent à toutes les exigences du négoce. Plus de 500 cartels fonctionnent dans l’Empire. — Avec le trust, l’entente devient une fusion, soit par voie de consolidation, toutes les entreprises associées abandonnant leur autonomie pour se fondre en une seule, soit par les moyens du « Holding Trust » ou d’une société nouvelle, devenant propriétaire de la majorité des actions des autres sociétés. Mention doit être faite de deux trusts : le trust du pétrole (Standard Oil Company), fondé par Rockfeller en 1872 par la fusion de 29 sociétés, et qui a distribué jusqu’ici un total de 350 à 400 millions de dollars ; le trust de l’acier (Steel trust), créé en 1901, fusionnant 15 sociétés et représentant 10 milliards de capital. Une enquête officielle faite aux États-Unis a révélé que deux hommes (Rockfeller et Morgan) ont gouverné un ensemble d’entreprises (chemins de fer, mines, pétrole, banques, forges), représentant 125 milliards de francs, soit directement, soit par des directeurs interposés, au nombre d’environ 320, qui figuraient en leurs noms dans les conseils d’administration [102].

2. Avantages et inconvénients des trusts. — Les trusts et syndicats ont du bon et du mauvais. — a) Du bon, car ils permettent des améliorations techniques, grâce à la concentration et à l’importance plus grande donnée aux unités industrielles ou de transports ; ils font tomber conséquemment les prix de revient ; on diminuant les frais généraux, ils stabilisent les prix, leurs prix, et, par effet indirect les prix des industries qui en dépendent ; ils assurent la régularité dans le travail, par élimination de la surproduction, adaptation de l’offre à la demande et diminuent ainsi les fluctuations du chômage comme celles des salaires. Ils assurent aussi la régularité d’une rémunération du capital. Bien des trusts ont réalisé l’idée fédérative dans le domaine économique ; une unité suprême y garantit l’existence simultanée à des éléments de forces très différentes. — b) Mais les trusts ont l’inconvénient de pouvoir abuser et souvent, en fait d’abuser d’une superfétation de prix. Comme ils ont, ou absorbé ou tué toute concurrence, le consommateur est livré à eux sans défense. C’est surtout par le « dumping » qu’ils ont nui. Le dumping est une méthode consistant à vendre à l’étranger à des prix inférieurs à ceux faits aux nationaux. C’est une des possibilités des trusts et cartels qui sont maîtres des prix à l’intérieur. Ainsi, en ce qui concerne l’Allemagne, le syndicat des charbons rhénan-westphalien vendait, en 1902, la tonne de charbon 10 marks 50 aux Allemands et 9,90 aux étrangers. Le cartel du coke vendait respectivement la même année 15 et 13,1 ; le syndicat ries rails 4 l. 10 fob Anvers et 6 l. pour l’administration des chemins de fer prussiens. Cette politique du prix variable suivant destination exige beaucoup de discipline, une connaissance approfondie des conditions économiques de chaque contrée et l’organisation de représentations à pouvoirs bien définis et bien limités. Elle a pour avantage d’augmenter le chiffre d’affaires et par conséquent même si les ventes à l’étranger se font avec un bénéfice net très réduit, sinon nul ou négatif, de diminuer l’importance relative des frais généraux. Mais le dumping a donné lieu à la création d’industries utilisant à l’étranger, comme matières premières les produits allemands qui s’y sont vendus à bas prix, et revendant ensuite en Allemagne même les produits ainsi fabriqués (exemple : des Hollandais ont construit avec des tôles allemandes des bateaux qu’ils ont ensuite revendus à bas prix en Allemagne). Ceci explique que la campagne contre le dumping allemand, engagée vigoureusement en Angleterre au temps de Chamberlain, ait cessé bientôt dans l’indifférence générale.

3. Internationalisation des trusts. — Les trusts sont devenus internationaux. Tous les grands trusts ont une tendance à le devenir. S’il faut organiser rationnellement, la production et la vente d’un produit, ce n’est qu’en embrassant tout dans son marché qu’on peut y parvenir ; or ce marché est mondial. Voici quelques exemples de trusts internationaux. L’Europäïscher Petroleum Union de Brême a réuni eu 1906 la Brittish Petroleum Company et la Société Allemande de vente du pétrole pour lutter contre le trust américain, le Standard Oil Company. Chacune de ces deux sociétés comprend diverses sociétés de vente et des sociétés de gestions financières en divers pays. La « Wiener Bank » et la « Deutscher Banks » étaient, derrière l’organisation. Au lieu d’entrer en lutte contre le trust américain, les banques nouèrent une entente ; on fit des contrats avec les sociétés de vente, qu’il avait en Europe. — Une convention internationale de glacerie existe. Elle règle les prix et la capacité de production en imposant trimestriellement un certain nombre de jours de chômage aux industries (pourcentage obligé d’inutilisation des tables de polissage. Exemple : ier trimestre de 1913, 33 jours de chômage, soit donc 42 jours de travail sur 75 jours ouvrables). — Actuellement tous les marchés miniers tendent vers le même but, un but unique qui consiste à arriver à réunir, dans les mêmes mains, le marché du monde entier pour chaque métal de manière à concentrer le marché. On forme généralement un syndicat international unique. Certains de ces marchés sont arrivés déjà au but définitif et s’y sont solidement affermis. D’autres y arrivent maintenant ou y tendent. Le résultat est la hausse des prix. Exemples : l’iode a son marché concentré à Londres et se vend 11 fois le prix de revient (20 fr. le kilo). Le bismuth est concentré aux mains des Allemands. Pour le platine la concentration s’est faite notamment entre les maisons Chouvaloff, Demidoff, la société allemande Platina, une société française et d’autres ; le prix est monté de 3200 fr. à 7500 francs. Le nickel est aux mains de la maison de Rotschild. Le marché du plomb est trusté aux mains des Allemands, qui l’ont fait monter de 325 à 475 francs la tonne. L’Allemagne détient aussi le marché du zinc et ses efforts tendent à chercher dans le monde les lieux où existent des gisements de ce métal, car les gisements actuellement connus commencent à s’épuiser. Depuis 1908, le marché du zinc a été réglé jusqu’à fin avril 1916 par le Syndicat international du zinc. Lorsque les stocks dépassent 50,000 tonnes et que la cote moyenne de Londres pour le métal Ordinary Brands est inférieur à 22 £, la production est réduite. Une réduction de 18 % a été imposée pour la première fois en 1913. Quant au cuivre il n’a pas encore été monopolisé ; trois groupements égaux en puissance se partagent le marché : Ryan, l’Amalgamated et Gugenbeim ; la menace existe d’un trust universel [103].

4. Étatisation, monopole officiel. — L’étatisation est, en un certain sens, l’analogue du trust puisqu’elle crée le monopole. Les postes sont services d’État dans tous les pays ; les télégraphes dans presque tous pays pour les lignes de terre (sauf aux États-Unis) ; les câbles sous-marins appartiennent à des compagnies ; les téléphones sont services publics seulement dans quelques pays. Les chemins de fer appartiennent à l’État en Allemagne, Russie, Danemark, Belgique, Suisse, Italie et, pour une fraction du réseau, en France et en Hollande. En Prusse, l’État possède usines, fonderies, vignobles, fabriques de porcelaines, le tout donnant des revenus considérables et employant plus de 100,000 ouvriers. En Italie, l’État a repris récemment le monopole des assurances sur la vie. La Nouvelle-Zélande préfère exploiter l’assurance-accidant et l’assurance-incendie. La Russie et la Suisse exercent les monopoles de l’alcool. La France a organisé les grands monopoles financiers du tabac, des allumettes, de la poudre ; l’État y possède aussi d’ancienne date quelques industries sans grande importance : porcelaines de Sèvres, tapis des Gobelins, gravures du Louvre (calcographie), Imprimerie nationale, haras, établissements thermaux dans des villes d’eaux, etc. Il faut prévoir que les monopoles vont s’accroître en nombre sons la double influence du mouvement socialiste d’une part et des nécessités budgétaires devant lesquelles la guerre aura placé tous les pays. Un gros problème économique surgit a l’horizon. Qu’adviendra-t-il des relations économiques de l’État, détenteur de monopoles publics, avec les trusts libres ? Les États ne devront-ils pas entrer dans certains trusts mondiaux pour les industries qu’ils auraient monopolisées chez eux, ou dont ils posséderaient d’importants établissements ? Ne peut-on même entrevoir que les États devront, en certains cas, agir entre eux pour leurs monopoles, comme le font les trusts nationaux ? Qu’adviendrait-il par exemple, si les monopoles des assurances par l’État s’établissaient dans tous les pays ? Les États ne pourraient se défendre ici « en fermant simplement la frontière » aux contrats d’assurances étrangers. Ils devraient donc ou bien défendre absolument ces sortes de contrats conclus avec un État étranger, ou bien faire entre eux des ententes pour les primes, afin d’éviter de se concurrencer les uns les autres. Il resterait en tout cas à déterminer le sort des assurances relatives aux étrangers résidant dans le pays.

Les faits suivants sont symptomatiques. En Prusse l’État, consommateur de charbon pour ses chemins de fer, a essayé de se défendre contre l’omnipotence du Syndicat rhénan westphalien en cherchant, mais vainement, à acheter en 1906 les actions de la mine Hiberia. Il contrôle seulement 25 % des houillères de Haute-Silésie et domine les mines de Saarbrücken, mais la production totale de ses mines, en 1908, n’était que de 1 million et celle du syndicat plus de 64 millions. À propos de la potasse des difficultés diplomatiques sont nées entre l’Amérique et l’Allemagne. Les Américains avaient découvert des mines de potasse en Alsace. La Prusse institua un syndicat légal obligatoire de potasse où durent entrer les Américains. Les capitalistes américains résistèrent avant d’y consentir. Le gouvernement russe a annoncé l’intention de prendre le monopole de raffinage du platine et d’interdire d’une manière absolue l’exportation du minerai. Ainsi il deviendrait à son tour maître du marché d’un produit que les circonstances ont réuni sur son sol natal. Le gouvernement suédois, en établissant de forts droits d’exportation sur le minerai a réalisé une forme de nationalisation des mines de fer. — La convention internationale des sucres est une intéressante tentative d’entente à la fois fiscale et industrielle.

5. Trusts et protectionnisme. — L’organisation des syndicats, des cartels et des trusts est une des conséquences du protectionnisme, ou plus exactement elle trouve en lui des conditions favorables à son développement. Le libre-échange international enlèverait naturellement aux trusts une partie de leurs inconvénients. Sous la pression des trusts et des coalitions, presque aussi puissants que les États eux-mêmes ou leurs gouvernements, s’élaborent les lois douanières. Mais pour un trust véritablement international la barrière douanière, au contraire, est un obstacle. Aussi voit-on les trusts engager une véritable lutte contre les États. Ceux-ci ont eu l’ambition de maintenir à l’abri des concurrences étrangères l’autonomie de leur production agricole et industrielle malgré les progrès des transports. Ils ont mis obstacle aux transformations normales d’entreprises, qui, spécialisées selon les régions naturelles sans tenir compte des frontières, eussent donné un rendement économique supérieur. Les trusts au contraire tendent à porter l’effort productif au point le plus fécond ; ils représentent un mieux économique : ils hâteront l’avenir de l’économie mondiale.

6. Mesures diverses de défense contre les trusts. — Ces mesures sont de deux sortes : groupement de consommateurs et réglementation officielle. Les consommateurs ont commencé à se grouper et à se défendre. En agriculture ce sont les innombrables syndicats d’achats de semences, d’outils et d’engrais. Dans les grandes industries ce sont les comptoirs d’achats en commun ; exemple : l’Association allemande des usines d’électricité a fondé en 1905 a Munich un bureau central pour l’achat de matériel (lampes, etc.). Les coopératives de consommation sont nombreuses, fédérées et même internationalisées. Les ligues sociales d’acheteurs tendent à contrôler la nature du travail incorporé dans les produits. Les ligues hygiéniques traquent des produits nocifs. De toutes parts la défense s’organise, mais elle demeure inefficace car elle est encore presque uniquement nationale. Cependant la multiplication et l’importance constante de ces organisations préoccupent les gouvernements eux-mêmes dans beaucoup de pays. Avec la puissance qu’ont atteinte les trusts, ils forment an point de vue économique de véritables petits États dans les États. Aboutissement naturel de révolution de la technique et des finances, ils sont pour le capital ce que les syndicats ouvriers sont pour le travail. Il faut voir en eux des formes supérieures, utiles à développer, mais qu’il y a lieu de réglementer pour le bien général, en faisant obstacle à ce que, livrés à eux-mêmes, ils peuvent avoir de mauvais ou de trop « égoïste ». La réglementation officielle peut prendre des formes multiples : fixation de prix maximum, mesures de publicité obligatoires au moyen des rapports publiés en détail sur les opérations syndicales ; versement dans les caisses officielles de la moitié d’un super bénéfice au-delà d’un certain pourcentage (on a proposé 10 % pour cette mesure inspirée de la limitation des bénéfices provenant de la hausse de l’escompte des banques nationales à charte privée). Mais une telle réglementation limitée aux frontières des États est impuissante, car l’action des trusts s’affirme de plus en plus internationale. Elle se développe à la faveur de certaines différences de législation combinée avec des conditions économiques dissemblables. Il est facile aux trusts d’échapper aux mesures purement nationales et par suite d’imposer aux populations les lourdes charges de leurs accaparements et de leur exploitation sans contrepoids. Un de leurs modes d’agir consiste à vendre cher à l’intérieur à l’abri des hauts tarifs protecteurs et d’autre part à vendre le surplus à vil prix au dehors (dumping). La réglementation doit donc être elle-même internationale et, par analogie, s’étendre éventuellement à certains monopoles d’États. Le trust, élargi, réglementé et contrôlé par des unions internationales pourra devenir un des organes essentiels du régime économique mondial de demain.

255.5. QUESTIONS FINANCIÈRES DIVERSES. — Il est d’autres questions financières encore pour lesquelles se posent des problèmes internationaux. Les assurances : leurs grandes compagnies, surtout les américaines et les allemandes, sont des compagnies mondiales. Elles ont rencontré l’opposition nationaliste, qui les a contraintes à placer leurs réserves en fonds des pays où elles opéraient ; elles se sont aussi débattues contre les projets de monopole d’État des assurances, notamment en Italie. — Les sociétés anonymes : elles sont l’instrument économico-juridique du groupement des capitaux. Multipliées dans d’extraordinaires proportions, elles ont mobilisé la propriété et les droits, et fourni les moyens d’investir des capitaux dans les entreprises à l’étranger. Des conventions internationales ont facilité leur fonctionnement d’un pays à un autre, mais le besoin existe d’un type spécial : la société anonyme mondiale [104]

256. Les transports et les communications.


Ce sont tes transports et communications qui ont transformé le monde moderne, mais à tous moments l’histoire de la route se confond avec l’histoire de l’humanité. C’est notamment par la route que Rome jadis avait imposé partout sa loi centralisatrice et l’unanimité de sa paix. Les ravages des barbares n’effacèrent jamais du sol l’ouvrage des Romains [105]. Aujourd’hui la terre s’est rapetissée au point que le tour du monde s’effectue en 33 jours. En un siècle les distances terrestres se sont raccourcies en moyenne selon le rapport de 8 à 1. 

256.1. GÉNÉRALITÉS.. — Chemins de fer, navigation maritime, navigation intérieure (fleuves, rivières, canaux, lacs), postes, télégraphes, téléphone, aviation, sans parler de la route proprement dite avec ses transports par chars, automobiles, bicyclettes, et du sentier africain où se pratique encore le portage : ce sont là les modes divers de transports et communications mis en usage actuellement. Leur développement s’opère simultanément dans quatre sens : multiplication, accélération, fréquence et bon marché [106].

2. Des unions universelles entre États ont été créées pour les chemins de fer, postes, télégraphes, téléphones. Déjà leur action d’unification a été considérable. Une étape de plus devrait être franchie et un lien permanent établi entre ces unions. Ensemble, et complétées, elles devraient se préoccuper du problème intégral des communications, solidariser davantage leurs efforts, les étendre désormais à la navigation et à tous les modes de transport. Leur haute fonction devrait être définie ainsi : pourvoir à la rapide et facile circulation des hommes, des produits, de la pensée écrite ou parlée.

3. Le droit à la route, garanti internationalement, semble devoir être proclamé. Il est des États enclavés qui n’ont pas accès à la mer libre. Ils devraient pouvoir user d’un droit de passage à travers les autres pays aux seules fins économiques. Ce droit devrait impliquer la faculté d’établir, à leurs frais, des chemins de fer directs, des canaux et des installations maritimes au cas où ceux-ci ne seraient pas construits et exploités par les États traversés ; les États devraient aussi pouvoir faire circuler leurs produits par ces voies en libre transit.

La question a un grand intérêt pratique. Puisque la mer a été proclamée libre, cette liberté en principe devrait pouvoir profiter à tous. Aussi l’enclave forcée, contre nature, a-t-elle donné lieu à de graves difficultés que certains traités internationaux ont cherché à résoudre. L’article 29 du Traité de Berlin 1878 a dû stipuler ce qui suit : « Le Monténégro devra s’entendre avec l’Autriche-Hongrie pour construire et entretenir à travers le nouveau territoire monténégrin une route et un chemin de fer. Une entière liberté de communication sera assurée sur ces voies ». — Dans les Balkans, la Serbie a été tenue éloignée de l’Adriatique par les volontés associées de l’Autriche et de l’Italie. — Après les guerres balkaniques, le chemin de fer d’Andrinopie-Demotika-Dedeagatch, laissé en partie aux mains des Turcs, plaçait les Bulgares sans communication directe avec leur grand port en Égée. Au cours de la guerre c’est l’abandon de ce tronçon de ligne qui a notamment fait l’objet de l’entente turque-bulgare et a eu les grandes conséquences que l’on sait. — La Suisse est enclavée de toutes parts. La guerre lui a fait un sort économique très dur. Des revendications s’y sont élevées en faveur d’une liberté de transit en tous temps sur le Rhin et le Rhône, deux fleuves qui prennent naissance chez elle.

256.2. CHEMINS DE FER. — 1. État comparé des réseaux. — Les lignes de chemins de fer du monde ont actuellement une étendue totale de plus d’un million de kilomètres, dont 329,000 pour l’Europe et 513,000 pour l’Amérique. En voici les caractéristiques comparées pour quatre grands pays ;

    Allemagne Angleterre France États-Unis
Milliers de kilomètres exploités 1895 0045 0034 0036 0290
1910 0049 0037 0040 0386
Milliers de voyageurs par kilomètre 1895 0315 00 0294 0068
1910 0607 00 0417 0138
Milliers de tonnes par kilomètre 1895 0560 00 0355 0479
1910 0868 00 0552 1081
Locomotives (par 100 kilomètres) 1895 0035 0055 0028 0012
1910 0046 0061 0032 0015
Wagons de voyageurs (par 100 kilomètres) 1895 0069 0124 0071 0012
1910 0097 0140 0075 0012
Wagons de marchan-dises (par 100 kil.) 1895 0727 1862 0743 0418
1910 0981 2091 0861 0516

2. Progrès réalisés. — Les chemins de fer ont réalisé un haut degré de perfectionnement et leurs réseaux ont grandi comme un merveilleux organisme dont toutes les parties sont visiblement solidaires. Voyages de plusieurs jours à la vitesse moyenne de 60 à 80 kilomètres à l’heure, sans avoir à changer de voiture ; possibilité de charger un wagon à Hambourg pour Gênes, à Ostende pour Braïla. Solidité, multiplicité et pratique agencement de voies doublées, triplées et quadruples (lignes à quatre voies : New-York à Albany, Anvers à Bruxelles ; dédoublement sur chaque rive du Rhin) ; vaste, ample et commode agencement des stations, de leurs dégagements et de leurs abords, colossales et fastueuses constructions de gares, de ponts, de halls et de quais (gare du New-York-Central et du Pensylvannia-Railroad ayant conté 50 et 100 millions de francs ; après les gares de Cologne, Munich, Francfort et Hambourg, celle de Leipzig à 26 voies bordées par quatorze quais de 12 mètres, ayant coûté 120 millions de marks) ; multitude de wagons et de locomotives (en Allemagne, 25,000 locomotives et 500,000 wagons) ; sécurité des voyageurs ; sûreté des marchandises ; discipline et honnêteté du personnel ; ponctualité et régularité du service ; aises, confort et propreté de tout le matériel ; progrès constants dans la vitesse, l’éclairage, le chauffage et l’hygiène ; soin du détail et compréhension de l’ensemble ; tel est bien le haut degré de perfectionnement auquel étaient arrivés en 1914 les chemins de fer du monde. — Les techniciens n’ont plus connu l’obstacle ; aux barrières naturelles ils ont opposé leurs moyens de construction. Ponts, viaducs (le pont du Forth mesure trois kilomètres), tunnels et lacis (le Gothard mesure 15 kilomètres, le Simplon 19), voies à câbles ou à crémaillères, passages sous les rivières (à New-York, à Hambourg). — Aujourd’hui, c’est la traction électrique qui concentre l’attention des ingénieurs. L’avenir des chemins de fer, en effet est en grande partie dans l’électrification. La première application industrielle du transport de la force par l’électricité sur deux kilomètres de longueur date de l’exposition de Vienne, en 1873 (Gramme et Fontaine). En 1882-1886 eurent lieu les expériences à Munich, à Grenoble, et sur la ligne du Nord, de Creil à La Chapelle (Marcel Deprez) : 152 chevaux transmis à 56 kilomètres avec un rendement de 45 %. Depuis le progrès a été continu. La découverte des courants alternatifs polyphasés a permis de diminuer le poids, et par conséquent le prix des lignes de transmission, tout en élevant considérablement leur rendement. Les forces hydro-électriques sont devenues un facteur nouveau favorable aux solutions (chutes du Niagara, chute de 900 mètres près de Saint-Maurice en Suisse, projet de nationalisation des chutes d’eau en Bavière en vue de l’électrification des chemins de fer de l’État). Après ces forces hydrauliques, il y a celles entrevues des marées de l’Océan et la chaleur solaire captée sous les tropiques. — L’intensité du trafic possible des chemins de fer est démontré par l’exemple allemand ; En trente ans le trafic voyageurs passe de 1 à 7, et le trafic marchandises de 1 à 4. Sur route le transport d’une tonne de houille à 1 kilomètre de distance coûtait environ 40 pfennigs ; au début de l’existence du chemin de fer, le coût était encore de 13 à 14 pfennigs ; il est actuellement en moyenne de 2 pfennigs. En Allemagne les chemins de fer avaient absorbé en 1910 un capital de 16 milliards et 1,25 % de la population totale de l’empire ; 774,000 personnes y étaient employées.

3. Internationalisation des chemins de fer. — Le développement des chemins de fer a conduit à de nombreux problèmes d’internationalisation, sans la solution desquels tous grands progrès, deviendraient impossibles dans ce domaine.
xxxx
a) Il faut que les chemins de fer soient mis bout à bout en un réseau continu et homogène à travers tout un continent ; il faut pour cela réaliser l’unité technique de la voie et du matériel : même écartement, même gabarit, même système de simplification d’éclairage et de chauffage des voitures. Des accords internationaux peuvent seuls obtenir ces résultats. Ils ont été réalisés en Europe par les Conférences internationales d’unité technique des chemins de fer.
xxxxb) L’unité d’exploitation exige l’unité du contrat de transport, le billet direct, la lettre de voiture internationale, les tarifs combinés, l’identité de clause de responsabilité pour avaries et retards. La convention internationale des transports l’a réalisée avec l’Union créée pour sa mise en couvre (Union internationale des transports), qui a sa première origine dans le « Verein Deutscher Eisenbahnverwaltungen », fondé en Allemagne en 1846. Des services communs, tant pour le décompte des sommes dues successivement aux diverses administrations que pour le règlement de ces sommes, sont nécessaires ; ils se font sous le contrôle de l’Union internationale.
xxxxc) Les chemins de fer constituent un des principaux placements de capitaux nationaux privés à l’étranger. C’est avec l’argent de toutes les épargnes du monde qu’ont été construits les chemins de fer du monde. Ce sont des capitaux français qui ont créé les chemins de fer russes, italiens, espagnols ; les capitaux anglais ont aidé à créer les lignes de l’Amérique du Nord et du Sud. On évalue à cent milliards les capitaux européens engagés dans les chemins de fer de l’Union.
xxxxd) Beaucoup de chemins de fer ne pourraient l’enter le capital qui y est investi, mais leur existence peut améliorer à ce point des réseaux nationaux limitrophes que les administrations de ceux-ci sont amenées à contribuer à leurs frais d’établissement. C’est ainsi que le capital de la ligne du Gothard et du Simplon a été fait par l’Italie et l’Allemagne, conjointement avec la Suisse. C’est ainsi qu’un Transsaharien, une ligue allant de Tanger à Dakkar, ne pourraient jamais être construites sans la coopération de tous les pays dont les territoires ou colonies sont intéressés.
xxxxe) Bien des grands chemins de fer, existants ou projetés, ont une histoire internationale très fertile en incidents. Elle aboutit tantôt à la collaboration des États, tantôt à une lutte fort préjudiciable à l’ensemble de la communauté humaine : le Transsibérien (lutte avec la Chine et le Japon), le Canadian Pacifique (lutte avec les intérêts des Américains du Nord), le Cairo-Cap (lutte des Anglais contre les Allemands et les Belges).
xxxxf) Certains chemins de fer ont un caractère de conquête internationale et interviennent dans les calculs politiques comme moyens de haute stratégie, à un degré plus éminent encore que les forteresses et les frontières naturelles. Des prohibitions sont même intervenues à ce sujet ; ainsi l’article 7 du traité russo-japonais de 1905 a stipulé : « que le Japon et la Russie s’engagent à exploiter leurs voies ferrées respectives en Mandchourie, exclusivement dans un but commercial et industriel, et en aucune façon dans un but stratégique ». — Au cours de la guerre actuelle, le chemin de fer de Bagdad a retenu toute l’attention par son importance internationale et stratégique, par sa conception et son histoire pleine d’enseignements. La ligne a été concédée le 5 mars 1903 a la Deutsche Bank et à la Compagnie allemande des chemins de fer d’Anatolie, avec une garantie actuelle d’intérêts de 175,000 francs. L’Allemagne proposa un syndicat à la France et a l’Angleterre. La France allait y consentir quand l’opposition de l’Angleterre et de la Russie fit échouer les tractations. La compagnie allemande fut d’abord hors d’état de pousser les travaux. En même temps, l’Angleterre s’établit fortement dans le Golfe Persique, au point terminus de la ligne projetée. En 1907, l’Angleterre et la Russie firent entre elles un partage de zones d’influence en Perse et entreprirent d’établir un chemin de fer transpersan relié à l’Europe centrale par Batoum et aux Indes par Charbar, ligne parallèle au Bagdad-Bassorah. Dans la dernière phase, des négociations anglo-allemandes ont tenté d’établir une cote mal taillée. L’Allemagne renonçait à déboucher sur le golfe Persique. Mais rien n’a été conclu définitivement. Au cours de la guerre on a continué certains travaux au Bagdad. Une certaine ligne de 80 kilomètres à voie étroite a, en outre, été construite dans le désert pour les transports de troupes turques contre le canal de Suez. Dans les plans stratégiques des Allemands pour venir en aide aux Turcs et « prendre les Anglais à la gorge au canal de Suez », on a indiqué qu’une ligne de Damas au Caire, une autre d’Angora à Erzeroum et Tiflis « forceraient l’Angleterre et la Russie d’avoir de la considération pour l’Allemagne » [107].
xxxxg) Les chemins de fer sont aussi des armes formidables dans la lutte économique des nations et celle-ci a pris, va prendre surtout l’ampleur de vastes coalitions, d’alliances commerciales doublant les alliances politiques et militaires (internationalisation partielle). Le trafic international est un vaste fleuve, un Nil fécondant. C’est une réalité dont les pays se préoccupent d’attirer sur eux les bienfaits. Dans une récente réunion franco-italienne (Cernobio, septembre 1915) il a été question d’organiser le transit entre l’Angleterre, la France et l’Italie, de façon que si l’Alsace-Lorraine ne redevient pas française ce transit n’emprunterait pins le territoire suisse. Le trafic international serait ainsi dérivé vers d’autres chemins de fer, faisant subir des pertes incalculables aux chemins de fer helvétiques et aux immenses capitaux investis dans leurs grands tunnels. Ce serait un moyen imaginé pour amener à composition les Suisses (les Romands, disent les Bernois) qui auraient fait preuve d’ingratitude après avoir accepté les capitaux français pour la construction du Lœtschberg. La Confédération a passé avec les Allemands la fameuse convention du Gothard leur accordant lors du rachat de la ligne un droit préférentiel sur tous les chemins de fer fédéraux.
xxxxh) Les chemins de fer sont en train d’enserrer le globe de leurs lacets de fer. Leur extension se poursuit par une force interne qui ne connaît pas d’obstacles. Déjà ils courent de Paris à Pékin, de New-York à San-Francisco. Ils vont courir de Londres à Bombay (tunnels de la Manche et du Bosphore), du Cap au Caire, de Saïgon à Vladivostock, de Tanger à Dakar et à Zanzibar, de Québec à Buenos-Ayres. Au premier stade on a vu se constituer les réseaux nationaux, coordonnant en un seul système et complétant les lignes qui avaient été construites au début isolément, sans plan d’ensemble, au hasard des circonstances, et dans l’ordre de la plus grande utilité. Ces réseaux nationaux ensuite ont été soudés. Par utilisation des lignes existantes ou par lignes nouvelles on a vu s’établir de grands trains continentaux. Aujourd’hui les ingénieurs et les trailwaymen, en combinant les lignes existantes avec des lignes nouvelles préparent le « Transmondial ».

256.3. NAVIGATION. — 1. La marine marchande du globe se compose d’environ 30,000 navires d’un total de 48 millions de tonnes. Plus de 22,000 de ces navires sont à vapeur. Les grands ports d’Europe avaient, en 1911, le mouvement suivant (milliers de tonnes nettes) : Londres 19,662 ; Liverpool 14,612 ; Anvers 13,349 ; Hambourg 13,176 ; Rotterdam 11,052 ; Marseille 9807 ; Brême 4516 ; le Havre 3350. Le mouvement de la navigation est essentiellement international et plus des trois quarts du commerce extérieur se fait par mer.

2. La loi de la concentration exerce son action sur les ports et crée aussi des monopoles de fait qui deviennent, des monopoles internationaux. En effet, avec l’accroissement du tirant d’eau des navires, seuls les points d’eau profonde peuvent répondre aux desiderata actuels de la navigation. La technique de la construction des navires a démontré que l’on a intérêt à augmenter le plus possible le tonnage des navires, bien que la recherche de la vitesse soit surtout coûteuse. D’autre part, la dépense qu’impose l’outillage des grands ports devient énorme. De 1880 à 1900 Hambourg a dépensé 350 millions de francs ; de 1830 à 1905 Anvers en a dépensé 260 ; de 1872 à 1904, le Havre 150. L’entretien exige des sommes énormes. Les Anglais dépensent annuellement 1,200,000 francs à draguer l’Estuaire de la Mersey (Liverpool) et les Allemands de 2 à 3 millions pour maintenir la passe du Weser (Bremerhaven). De telles dépenses ne peuvent se reproduire sur de trop nombreux points de la côte. Mais les grands ports à eux seuls ne suffisent pas. Ils doivent avoir derrière eux le plus grand arrière-pays possible, devenir le point ou afflue un grand courant commercial, être en même temps un nœud de voies ferrées. Pour prospérer il est nécessaire qu’ils soient le point d’arrivée d’un réseau de voies navigables, l’embouchure réelle, effective d’une série de rivières et de canaux, drainant littéralement tout un hinterland et le mettant en valeur. C’est le cas de la Tamise de Londres, de l’Hudson de New-York, de la Mersey de Livcrpool, de la Garonne de Bordeaux, de la Loire de Nantes, de l’Hoogly de Calcutta, de la Meuse et de l’Escaut de Rotterdam et d’Anvers communiquant avec le Rhin. L’importance de ces cités ne suffit pas à leur port ; elles ne pourraient poursuivre une existence solitaire. Le Havre est relié à Paris par rail et par la Seine ; Dunkerque est un nœud de canaux ; Marseille, débouché naturel de Lyon, la seule route d’Orient pour Paris et le centre de la France a demandé la mise en état du Rhône et le canal de Marseille au Rhône.

Une solidarité du rail, du fleuve et de la mer s’est établie par la création de tarifs combinés qui font de chaque station du chemin de fer à l’intérieur une agence maritime recruteuse de frets et permettant au port maritime de projeter au loin des « racines » profondes. Ainsi depuis 1890 fonctionne à Hambourg les tarifs de la Deutsche Levante Linie et de la Ost Afrika Linie. Un seul chiffre, porté sur une lettre de voiture spéciale, indique le prix total de transport, et par terre et par mer, de presque toutes les stations des chemins de fer allemands vers les ports du Levant et de l’Afrique orientale. Il n’y a ainsi plus d’intermédiaires entre le chemin de fer et l’armement. Et le tarif est à ce point réduit que l’influence d’une grande distance par chemin de fer est quasi annulée. Ainsi le prix Kiel-Hambourg était de 3,28 marks par 100 kilos, et Essen-Hambourg 3,79 pour une distance dépassant la première de plus de 300 kilomètres, soit moins de 1.7 pf. de supplément par tonne kilométrique. Conséquences : Stuttgart, qui géographiquement se trouve dans la sphère d’influence de Trieste passe dans la sphère de Hambourg ; la Deutsche Levante Linie qui n’avait que quatre vapeurs en 1890 en avait trente quatorze ans après.

On conçoit combien est artificielle la politique qui sans se préoccuper des conditions naturelles et économiques de certains ports ne tient compte, pour leur incorporation politique à tel ou tel État, que de la nationalité des habitants de la ville, de l’argument stratégique ou de l’argument ambition territoriale tout court (exemple : Trieste, Salonique, Tanger). Un régime d’internationalisation s’impose pour beaucoup de ports : municipalités internationales et ports francs.

3. Les armements comprenaient en Allemagne en 1914 plus de deux cents compagnies de navigation. Les douze plus grandes, avec les  de la flotte germanique, investissaient 396 millions de marks produisant un intérêt moyen de 11 %. L’Allemagne avait 5000 navires, dont plus de 2000 à vapeur. La flotte maritime anglaise, fin 1912, comprenait 20,878 navires.

Dans le tonnage mondial de la marine marchande, le pavillon britannique représente 43 %, le pavillon allemand 10, le français 4,6 %. Mais en 20 ans l’augmentation allemande a été de 103 %, tandis qu’elle n’était que de 68 pour la France et 37 pour le Royaume-Uni. En 1912, un tonnage de 2.800,000 tonnes de navires nouveaux était construit, dont 1,738 pour l’Angleterre seule [108].

4. L’internationalité des transports maritimes est démontrée par les chiffres suivants relatifs au pourcentage du trafic réservé dans quelques pays au pavillon national (1910) :
xxxxGrande-Bretagne 59,6 ; Russie d’Europe 9,2 ; Allemagne 50,4 ; France 23,6 ; Espagne 37,2 ; Belgique 13,4 ; Italie 25,2 ; États-Unis 13,7 ; Argentine 42 ; Japon 46,5

5. Les trusts internationaux commencent à jouer un grand rôle en matière de navigation. Le « Trust de l’Océan » est un syndicat de grands armements qui s’est entendu notamment pour se répartir le transport des émigrants et unifier, à un taux élevé, le coût de transport des voyageurs de toutes classes. À l’Institut international d’Agriculture de Rome, le délégué américain (M. Lubin) a proposé l’étude, en vue d’une réglementation internationale, des mesures prises par ce trust et d’autres qui peuvent lui succéder. « Nous réglementons le transport chez nous, disait-il, jusqu’au port d’embarquement, et nous assurons ainsi la liberté de nos agriculteurs à l’égard des monopoles des chemins de fer. Faut-il que nous allions perdre toutes nos possibilités d’exportations en laissant le fret livré à la domination arbitraire des compagnies de navigation ? » Des syndicats maritimes ou « Conférences » accordent à leurs clients des ristournes différées, c’est-à-dire des ristournes qui ne sont payées que si le client reste fidèle à la ligue un temps donné. Les abus sont grands ; la Conférence coloniale britannique a eu à s’en occuper, et des mesures concertées par les différents gouvernements de l’Empire ont été proposées pour s’opposer à ces agissements. Déjà le parlement de l’Union Sud-africaine avait voté une motion interdisant à son gouvernement de traiter pour ses propres transports et pour la poste avec un armement faisant partie d’une « conférence » ou accordant des ristournes différées.

6. Pendant la guerre on a pu constater l’importance pour chaque pays de la navigation maritime. Les frets, par suite des réquisitions de navires, de leur destruction, du danger de naviguer, de la spéculation, ont atteint jusqu’à dix fois leur taux. On a proposé en Angleterre la nationalisation de la marine marchande et la taxation des frets (Incident des charbons anglais destinés à l’Italie).

7. À la navigation maritime se rattache la question du régime des mers. Elle est examinée plus loin (numéro 374. I). Quant à la navigation intérieure, elle a pris d’immenses développements, surtout en Allemagne. Elle soulève plusieurs questions internationales : celle du régime des grands fleuves et des canaux interocéaniques, celle de la mise en communication les uns avec les autres des bassins de tous les grands fleuves.

256.4. POSTES, TÉLÉGRAPHES, TÉLÉPHONES. — 1. Grâce à la poste une lettre affranchie d’un timbre de 25 centimes peut être transmise d’un point quelconque à un autre point du vaste territoire de l’Union postale universelle. Cette Union créée en 1874 comprend aujourd’hui 46 pays, cent millions de kilomètres carrés, un milliard de population. La poste est une des institutions internationales les plus fondamentales. Elle agit puissamment entre les hommes pour unir, rapprocher et développer les coopérations.

Les envois postaux s’élèvent annuellement en Amérique à 14 Milliards, en Europe à 27 ½ milliards, en Asie à 3 milliards, en Australie à 745 millions, en Afrique à 442 millions. Les envois postaux par an-habitant s’élèvent jusqu’à 137 aux États-Unis et 144 en Allemagne.

  Allemagne Angleterre France États-Unis
Bureaux de postes (en milliers) 
0.050 0.024 0.014 0.093
Lettres et cartes (en millions) 
6.983 5.644 3.984 0.664
Paquets (en millions) 
0.306 0.077 0.009 0.974

En Europe il y a environ 154.000 bureaux de poste et hors d’Europe 152.000, soit un réseau postal mondial de 206.000 bureaux.

2. Les opérations de la poste doivent être étendues et facilitées [109]. L’Union postale universelle, dont la Conférence devait se tenir à Madrid en 1914, a été saisie de l’introduction de la taxe postale internationale à 10 centimes. Des gouvernements, des administrations et des associations ont demandé que le port actuel de 25 centimes, pour les lettres dont le poids n’excède pas 20 grammes, soit réduits à ce taux minimum. Si cette réforme était introduite, elle aurait évidemment une influence considérable sur la vie internationale. Elle est dans la logique historique. La taxe actuelle remonte à 1875, date de la constitution de l’Union postale universelle. Il n’y a été apporté de modification qu’en 1906 (Convention de Rome). Le poids de la lettre a été augmenté de 15 à 20 grammes. C’est bien suffisant en présence des énormes changements qui se sont produits depuis quarante ans. Les relations entre les peuples ont plus que décuplé depuis cette date.

3. Le télégraphe, disposant d’assez de fils reliés bout à bout pour en enlacer vingt-cinq fois la terre, à travers plaines, montagnes et océans, transmet pour quelques francs, en quelques minutes, des messages d’un bout à l’autre bout du monde. Un effet les lignes télégraphiques atteignent actuellement dans le monde près de deux millions de kilomètres. Voici les principales données de la statistique télégraphique des divers pays à la fin de 1911.

  Allemagne Angleterre France
Lignes télégraphiques (en milliers de km.) 
279 099 161
Télégrammes annuels (en millions) 
061 094 065
Télégrammes internationaux (en millions) 
194 016 011
Câbles sous-marins (milliers de km.) 
044 290 080

Il existe une Union télégraphique internationale entre tous les États. De grands codes internationaux de télégraphie chiffrée ont été formés, pour l’établissement desquels le bureau de Berne a publié des listes de plus de 25.000 mots autorisés [110].

4. Les progrès de la radiotélégraphie ont été rapides. L’invention, mise au point par Marconi, possède des postes dans tous les pays. (Compagnie internationale de Télégraphie Sans Fil.) Elle en possède aussi à bord des navires. D’après la dernière statistique publiée (1911) il y avait 2752 stations de bord et 509 stations côtières de radiotélégraphie [111]. De grands centres d’émission ont été établis, qui étendent leurs ondes au-delà des océans et délivrent les pays de tout isolement intellectuel où les placerait le blocus de leurs frontières. (Incidents pendant la guerre de la station allemande de télégraphie sans fil de Carthagène, en Colombie).

5. Le téléphone dans le monde compte environ 10 millions d’abonnés avec 20 millions de kilomètres de fil. Des conventions téléphoniques internationales ont été conclues permettant des communications de pays à pays qui s’étendent sans cesse (Paris-Londres, Paris-Amsterdam, Berlin-Vienne, etc.). Pendant la guerre les Américains ont poursuivi des expériences de téléphone sans fil. On a pu parler à 4000 kilomètres à travers toute l’Amérique. L’emploi combiné des téléphones haut parleurs, des communications sans fil et du phonographe enregistreur laisse entrevoir de nouvelles possibilités. On a créé à Budapest un journal téléphone, prélude de l’émission constante de nouvelles qu’irradierait à l’avenir un Centre téléphonique mondial !

6. Pendant la guerre les services postaux, télégraphiques et téléphoniques ont été mis à dure épreuve. Les lenteurs et les interruptions des services ont été ressentis comme une des plus lourdes conséquences des hostilités, montrant aux yeux de tous quelle est l’importance de la fonction qu’elle est parvenue à réaliser. La correspondance entre belligérants ne s’est plus faite. La correspondance des neutres en transit à travers les pays belligérants et même sur mer, a subi des vexations de toutes espèces, retards, séquestrations, visites en violation du secret postal. Comme nous l’avons dit ailleurs, les Unions universelles de la poste et du télégraphe ont cependant continué à fonctionner comme institutions internationales.

257. Les colonies.


On ne peut envisager les colonies sans soulever une multitude de questions. La plupart ont des conséquences internationales et la guerre européenne elle-même a posé à nouveau tout le problème colonial. Nous nous bornerons à quelques points [112].

257.1. NOTIONS.. — Les colonies sont les possessions des nations européennes dans une autre partie du monde. — Au cours de l’histoire le nom de colonies a été donné aux établissements fondés par une nation dans un pays étranger (exemple : l’Égypte, qui envoyait des colonies par toute la terre) ou à des réunions d’individus qui quittaient leur pays pour en fonder un autre (exemple ; Cadmus, transportant en Grèce une colonie de Phéniciens). — On distingue très souvent les colonies de peuplement et les colonies d’exploitation. Les colonies de peuplement comprennent celles dont les conditions de climat et nature permettent l’établissement à demeure des immigrants, leur acclimatement et la fondation d’une famille ; les colonies d’exploitation au contraire sont celles où le climat interdit de se fixer, sans esprit de retour, aux émigrants, qui doivent se borner à exploiter par le commerce, et encore temporairement, les produits du pays. Mais cette distinction disparaît souvent devant la réalité. La plupart des colonies (Canada, Australie, etc.) ont été des colonies d’exploitation avant d’être des colonies de peuplement.

— Les sphères d’influence, avidement recherchées par les États modernes, impliquent un engagement entre deux États d’après lequel l’un des États s’abstient d’intervenir ou d’exercer influence à l’intérieur de certains territoires qui,
Book important2.svg Les corrections sont expliquées en page de discussion

en ce qui concerne les parties contractantes, sont réservées à l’action de l’autre État. — On a défini la colonisation, l’action civilisatrice et bienfaisante d’un peuple supérieur sur un autre encore en état d’infériorité.

257.2. RÉPARTITION DES COLONIES. — Le tableau suivant donne pour les pays colonisateurs la comparaison de superficie entre les territoires métropolitains et les territoires coloniaux.

    Colonies Métropole  
Angleterre 
31,200,000 k2 0,315,000 k2
Russie 
17,000,000 5,390,000
France 
09,310,000 0,536,000
Allemagne 
02,660,000 0,541,000
Belgique 
02,250,000 0,029,500
Pays-Bas 
02,050.000 0,032,500
Portugal 
01,930,000 0,089,000
Italie 
  0,287,000

On constate qu il n’y a aucune proportion entre l’étendue des territoires métropolitains et coloniaux. Les possessions d’outre-mer n’ont été distribuées ni en rapport avec l’importance de la population, ni avec celles de la puissance économique. C’est le hasard des terres libres et des initiatives nationales, c’est le privilège des découvertes qui ont présidé à la distribution des colonies.

L’Autriche, la Suède, la Norvège, les États des Balkans, la Suisse n’ont pas de colonies et ne s’en plaignent pas ; l’Allemagne se plaint de n’en point avoir assez. Des possessions coloniales d’un seul tenant ont plus de valeur que des possessions dispersées car elles amènent une économie d’efforts et une administration plus parfaite. Elles sont un des desiderata coloniaux auxquels ont obéi les Français en créant leur empire africain, et les Anglais et les Allemands en voulant chacun réunir leurs possessions en Afrique. On a proposé une organisation coloniale rationnelle, dont on a indiqué quelques principes. Celui de la concentration : Les échanges y pourvoiraient ; ainsi la France échangerait les villes de l’Inde, l’Indo Chine et ses possessions d’Océanie à l’Angleterre contre les colonies de celle-ci en Afrique occidentale : Nigeria, Gambie, Sierra-Léone et Côte d’or. Le principe de la restitution des colonies aux pays autochtones auxquels elles ont été enlevées : ainsi restitution faite à la Chine par tous les États ; abandon aux États Américains des possessions européennes dans le Nord et le Sud de l’Amérique [113].

257.3. LA POLITIQUE COLONIALE. — L’attitude de divers États à l’égard des colonies doit retenir toute l’attention. La politique coloniale fait partie intégrante de la politique internationale. L’Angleterre possède de grandes colonies, la France aussi. La Russie a colonisé en Sibérie et en extrême ouest. L’Italie a Tripoli, après un faux départ en Abyssinie. L’Autriche a colonisé en Bosnie-Herzégovine. L’Allemagne a d’immenses ambitions coloniales.

1. Angleterre. L’Angleterre est une vieille puissance coloniale. Elle détient les Indes depuis deux siècles, le Canada depuis un siècle et demi, le Cap depuis 1815. De 1846 à 1870, 4,600,000 personnes quittèrent les îles Britanniques pour aller s’établir au Canada, aux États-Unis et eu Australie. Dans les terres de la couronne la vente de lots aux émigrants ou à des compagnies fermières d’après le système de Wakefield donna d’excellents résultats. « Les colonies sont une pierre fondamentale de l’Angleterre », disait, vers 1860, Disraëli (Lord Beaconsfield), et dès 1876 il faisait le premier pas dans la direction de l’impérialisme par l’occupation de Chypre. En 1880, l’Angleterre occupa l’Égypte, préludant ainsi à d’autres prises de possession en Afrique. Des hommes d’État anglais déclarèrent ensuite que, sauf çà et là, l’Angleterre avait maintenant assez de colonies. Le « çà et là » visait la Delagoa Bay, le Katanga, la Perse méridionale !

L’Angleterre a organisé son empire colonial en quatre dominions indépendants. Les Anglais ont asservi les républiques sud-africaines, mais immédiatement après leur soumission, ils leur ont donné dans les limites de la grande Union sud-africaine, un self-government ; ils ont placé à la tête de l’Union, Botha, leur meilleur général. Ils ont agi de même avec leurs autres colonies, dès qu’elles ont été capables de s’administrer elles-mêmes. Le Canada et l’Australie sont, sous la domination de l’Angleterre, des États indépendants. Ils ne jouissent que des avantages d’une union avec l’empire, sans en avoir les inconvénients. C’est ce qui explique l’attachement à la métropole de ces colonies. Dans les colonies autonomes le gouvernement anglais n’a absolument aucun contrôle sur la politique fiscale. Le Canada, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et l’Afrique du sud ont garanti un traitement préférentiel aux produits britanniques, tout d’abord pour des raisons économiques, puis pour des raisons politiques.

2. Allemagne. L’Allemagne est la dernière venue parmi les puissances colonisatrices et son domaine colonial est de fondation relativement récente. C’est sous le prétexte d’accorder sa protection à des comptoirs commerciaux fondés par des nationaux, que l’Allemagne s’établit en 1884 et 1887 a Luderitzbuch et sur toute la côte du Sud-ouest africain, au Congo, au Cameroun, sur la côte orientale d’Afrique, en face de Zanzibar, en Nouvelle-Guinée et aux îles Marschall, en Océanie. Les années suivantes furent marquées dans la métropole par une propagande coloniale assez intense, pour laquelle s’était constituée une puissante société, la Deutsche Kolonial Gesellschaft et dans l’intérieur de l’Afrique par de nombreuses tentatives de pénétration, notamment vers les grands lacs, à la suite desquelles des traités lurent signés avec des autres puissances coloniales pour la délimitation des quatre colonies africaines. En avril 1890 seulement est créé l’Office colonial au ministère des Affaires étrangères. D’alors date le changement dans la politique coloniale allemande. Après un long intervalle, le 6 mars 1890, l’Allemagne obtint de la Chine, sous forme de cession à bail, le territoire adjacent à la baie de Kiao-Tchéou. Enfin, en 1899, elle acquérait de l’Espagne les îles Mariannes et Carolines, et obtenait de l’Angleterre et des États-Unis la reconnaissance de sa domination sur la plus grande partie des îles Samoa [114]. Le jour où l’Allemagne achetait à l’Espagne ses colonies, le ministre von Bülow les qualifiait de « débris d’un édifice écroulé qui seraient les piliers et les contreforts d’un nouvel édifice majestueux ».

La population totale des colonies allemandes était de 12 millions en 1913. La population blanche s’y élevait alors à 27,000. Les importations de ces colonies en Allemagne étaient d’environ 72 millions et les exportations allemandes dans ces colonies d’environ 76 millions. En regard de ce commerce total de 148 millions (11 millions en 1898) il faut placer les chiffres de l’ensemble du commerce extérieur allemand qui s’élèvent à 25 milliards et retenir le fait que le commerce de l’Allemagne avec l’empire britannique n’était pas moindre de 4.250 millions, et avec la seule Inde britannique de 800 millions. L’exportation des produits allemands dans les colonies étrangères est quatre fois plus faible que l’importation en Allemagne des matières brutes de ces régions tropicales. L’Allemagne en effet a un besoin grandissant pour ses industries de matières brutes des régions tropicales ; elle en importe pour 1.342 ½ millions de francs ; elle en exporte pour 332 ½. De là une théorie nouvelle, celle des approvisionnements, corollaire de celle des débouchés.

Au moment de la guerre le principe de la politique coloniale allemande se résumait en ceci : une grande puissance doit disposer dans différentes parties du monde de territoires d’une étendue proportionnelle au nombre de ses habitants et à sa force d’expansion ; c’est là à la vérité une théorie commode pour les Allemands, mais pleine de dangers pour le voisin [115]. La guerre jusqu’ici a fait perdre toutes ses colonies à l’Allemagne.

257.4. INTERNATIONALISATION DES COLONIES. — La question de l’internationalisation des colonies a été posée depuis longtemps [116]. On peut la concevoir de trois manières : 1° conditions fondamentales en faveur de tous les pays, imposées ou consenties par l’État colonisateur, en vertu d’une convention internationale. Le Maroc a réalisé cette hypothèse ; les conventions internationales, notamment celles du 4 novembre 1911, en ont internationalisé le statut ; 2° condominium de deux ou plusieurs puissances sur un même territoire ; 3° internationalisation absolue de territoires au profit de tous les États, avec administration confiée à un organe international [117].

257.5. CESSIONS CONVENTIONNELLES DES COLONIES. — Les territoires coloniaux ont ceci de particulier qu’ils ne constituent pas des terres patriales comme ceux des métropoles. Les colonies sont considérées comme domaine à exportation. Il est donc reconnu possible, presque normal même dans une certaine mesure, d’en faire l’objet de dispositions : cession, location, servitude, concession à l’amiable.

Comme type de location on peut citer l’enclave du Lado, au Soudan, qui avait été concédée à bail par l’Angleterre à l’État indépendant du Congo. Comme type d’échange, celui conclu entre l’Allemagne et l’Angleterre de la côte de Zanzibar contre l’île d’Héligoland.

Les cas de cessions sont nombreux. La France céda la Louisiane aux États-Unis en 1803 pour 80 millions ; les États-Unis cédèrent l’Alaska ou Amérique russe à la Russie ; la France céda une partie du Congo français a l’Allemagne, en échange de son désintéressement au Maroc. Une proposition se fit jour en Belgique en 1914 consistant à céder à l’Allemagne une partie du Congo contre 4 milliards (proposition Gernaert). Lors de la cession par l’Espagne à l’Allemagne des Carolines, des Palaos et des Mariannes (cession faite pour 25 millions de pesetas en 1889), une convention complexe est intervenue. L’Allemagne a accordé aux Espagnols les mêmes avantages qu’à ses natio- naux an point de vue commercial et religieux, et la faculté d’établir un dépôt de charbon dans chacun des trois archipels ; dépôt qu’ils pourraient conserver même en temps de guerre. On a parlé souvent de la cession des colonies portugaises. La cession des colonies françaises lointaines (Tonkin, Annam et Cambodge) a été mise en avant. Les Allemands ont envisagé les possibilités de cessions semblables. « Si la population de la France diminue, disaient-ils, comme elle l’a fait dans ces derniers temps, on peut calculer le moment où elle sera obligée de s’adresser à ses voisins pour avoir des hommes. Auparavant elle s’estimera heureuse de céder ses colonies à la nation la plus forte [118]. »

Le statu quo ad vitam æternam du territoire colonial ne se justifierait pas. D’autre part, il faut éviter que ce statu quo ne soit modifié par la méthode violente. Entre États inégaux le problème se pose, plein d’analogies avec le problème social (trop de riches en présence de trop de pauvres ; latifundia perdidere italiani ; la thèse chrétienne de la fortune, simple usufruit entre les mains de ses détenteurs, avec obligation de mettre les biens en valeur ; la thèse socialiste d’Henry Georges de la nationalisation des terres, de la répartition nouvelle des terres, etc., etc.). Sur 135 millions de kilomètres carrés de superficie d’espace habitable île notre planète, l’Angleterre en possède 32,8 % ; la Russie 19,7 % ; la France 11 % ; les États-Unis 9,6 % ; les autres pays 26,9 %. L’Angleterre n’a pas toujours possédé ses colonies et par conséquent le statu quo n’est pas à son égard une vérité évidente. L’Allemagne se plaint de ce que l’Angleterre s’est accaparée de ses colonies par des procédés militaires et revendique aujourd’hui pour elle le même droit. À la vérité elle ne remarque pas toute la différence des circonstances historiques.

On pourrait arriver à organiser un droit et une procédure d’expropriation des colonies pour cause d’utilité internationale, moyennant juste et préalable indemnité. L’utilité internationale ainsi que les conditions seraient déterminées par les Parlements internationaux ou les Congrès des nations. Une loi générale établirait le régime de ces conditions, c’est-à-dire la définition de ce qu’il faut entendre par colonie cessible (par exemple des territoires dont la population comprendrait moins de x % d’éléments nationaux de l’État cédant), les cas dans lesquels il y aurait lieu à revendication du droit d’expropriation (par exemple lorsque l’État acquéreur pourrait montrer une vitalité économique évidente, population et production, tandis que l’État cédant aurait fait preuve aussi manifeste de stagnation ? Si vraiment, l’attribution par des procédés légaux des colonies, laissées quasi en friche par les Portugais, aux Allemands, prolifiques, laborieux et organisateurs, avait pu empêcher ou retarder la guerre, le monde entier, y compris les Portugais, n’y aurait-il pas consenti ?

258. Les Transformations Économiques.


258.1. L’ÉCONOMIE PENDANT ET APRÈS LA GUERRE. — 1. La guerre actuelle est liée à l’économique, non seulement par ses causes et par ses conséquences, mais encore par le fait que les moyens de la guerre ont été économiques. Il s’agit pour les belligérants de résister « économiquement » le plus longtemps. Si les événements ont dérouté tous les stratèges qui prédisaient une prochaine guerre de très courte durée, et décidée après le choc des armées ; les événements ont dérouté aussi les économistes, qui prédisaient que la résistance des belligérants aux effets économiques de la guerre ne pourrait pas dépasser quelques semaines. Lorsqu’on relit ces opinions exprimées avant la guerre on reste confondu. Les statistiques n’ont pas toutes été exactes ; on a perdu de vue les réserves cachées de toute nature qui existent dans les vieilles sociétés, l’adaptation rapide de l’activité économique aux situations nouvelles, enfin les possibilités extraordinaires de réduire les besoins et la consommation. Succi a fait des jeûner de quarante jours : nos sociétés pendant la guerre ont été des « Succi collectifs ».

2. Les faits économiques généraux réalisés au commencement de 1916 étaient les suivants : a) Augmentation du coût de la vie par la hausse des prix de toutes les marchandises. b) Émissions énormes d’emprunts d’État. c) Hausse du loyer des capitaux résultant du lancement répété de ces emprunts, et, comme corollaire, accentuation de la baisse de tous les fonds publics. d) Drainage de l’or, dans les grandes banques, vers les pays neutres, principalement vers les États-Unis. e) Inflation de la monnaie de papier, des bons du Trésor, des valeurs à court terme, provoquant les mouvements déréglés des changes internationaux. f) Accroissement ininterrompu de la moyenne quotidienne des dépenses de guerre chez les belligérants.

3. Ce sont les principes socialistes, en matière d’économie, qui ont été appliqués un cours de la guerre avec une facilité et une résignation qui révèlent tout le chemin parcouru par les idées. L’intérêt particulier fait place à l’intérêt général ; l’action en grand et concentrée à la dispersion des efforts ; les vues d’ensemble aux vues individuelles. Toute l’économie de la guerre a abouti ainsi à créer une sorte de vaste système communiste embrassant tous les individus d’un même pays. a) Les frais de la guerre sont supportés par la collectivité. b) Les dommages particuliers de la guerre sont indemnisés par la collectivité (réquisitions, destructions). c) Les bénéfices anormaux des uns, pendant la guerre, tandis que s’appauvrissent les autres, doivent faire retour à la collectivité (impôts sur les bénéfices de guerre en Hollande, en Allemagne). Nul ne peut faire bénéfice en exigeant son droit sur l’heure : il y a moratorium (effets de commerce, prêts et dépôts, opérations de Bourse, loyers). d) Chacun doit intervenir dans les charges globales de la guerre au prorata de nos ressources (sur la base de l’impôt en Angleterre). e) La guerre ôtant une calamité, chacun y intervient, en outre, sur la base de la charité, de la solidarité et selon sa générosité, acte purement volontaire et moral (œuvres de guerre). f) Les emprunts de guerre, à souscription volontaire, alors même que ce serait l’État qui procurerait les moyens de souscrire (prêts sur titres, rentes, pensions, etc,), ont au moins l’effet de répartir la charge normale de l’emprunt et de faire reposer sur les patrimoines particuliers la responsabilité des dépréciations éventuelles de la rente d’État. g) La guerre étant une opération collective, l’indemnité de guerre est au bénéfice de tous. L’État ne considère toutes les dépenses et toutes les indemnités que comme des pertes et des débours temporaires, qui, à la fin de la guerre, seront remboursés par l’indemnité de guerre que lui procurera sa victoire. h) On envisage de toute manière un grand emprunt final de liquidation pour apurer toute la situation créée par la guerre. i) En outre la collectivité doit procurer les moyens d’une reprise normale des affaires, c’est-à-dire organiser le crédit de la reconstruction et celui nécessaire à réaliser le nouveau plan d’orientation collective du pays. j) Les moyens de production ont virtuellement appartenu à toute la communauté, qui en a disposé au mieux de l’intérêt général (en Angleterre, Allemagne, France et Russie, les usines privées étatisées pour la fabrication du matériel de guerre). En France, un projet de loi gouvernemental autorise les communes à se mettre en possession des terres en jachère et à les faire ensemencer et cultiver à leurs propres frais, risques et périls, sauf à se payer sur la récolte. k) Le commerce est de plus en plus collectivisé. L’État monopolise l’importation et l’exportation des denrées et matières essentielles, les prix maxima sont imposés pour les marchandises les plus importantes, les mercuriales largement publiées pour les autres ; l’accaparement sévèrement prohibé. l) Les transports principaux passent aux mains de l’État (chemins de fer, bateaux, automobiles, voitures, chevaux, etc.). m) La consommation tend à reposer sur le principe « à chacun selon ses besoins et non selon ses moyens ». Le système du rationnement réglementé minutieusement (en Allemagne, cartes personnelles pour le pain, pour la graisse, etc.). n) Les organes rendus nécessaires pour cette action collective ont été constitués partout d’après les principes de la théorie la plus avancée et offrent des types tout nouveaux de structure collectiviste. En France, l’office de vente et de distribution du charbon et la péréquation des prix ; en Hollande, en Suisse, au Danemark, les trusts d’exportation sur la base du syndicat industriel et commercial obligatoire ; en Belgique, l’organisation intercommunale de l’alimentation ; en Allemagne, les offices de céréales, composés d’une section administrative exerçant le droit de réglementation, et d’une section commerciale érigée en sociétés à responsabilité limitée et exécutant les opérations : avantages combinés de la décentralisation administrative, de l’autonomie économique et financière, de l’emploi des procédés industriels rapides.

Dans tous les pays ces mesurés ont été prises en grande partie sous l’action directe des socialistes, notamment en France, où, à diverses reprises, l’on s’est inspiré des idées de la Convention [119]. Mais ce sont des hommes imbus des méthodes actuelles du capitalisme, financiers, industriels, commerçants qui les ont mises au point des possibilités pratiques.

4. Les organisations de guerre suscitent dans les esprits des modèles qui sont souvent invoquées dans la vie civile. Ainsi, par exemple, se plaignant de l’insuccès de l’administration à obtenir un approvisionnement adéquat de denrées alimentaires, les journaux allemands demandaient « la nomination d’un dictateur économique, revêtu de l’uniforme militaire ».

5. L’extraordinaire enrichissement de certains neutres pendant la guerre apportera des modifications profondes dans l’équilibre économique mondial. En 1915, les exportations des États-Unis ont dépassé de 916 % celles de 1914 et à la Bourse de New-York les transactions ont augmenté de 244 %. Les marchés sud-américains ont été enlevés par les États du Nord. Après la guerre ceux-ci viendront concurrencer l’Europe chez elle, étant handicapés par les 4 milliards minimum de charge annuelle que l’Angleterre et l’Allemagne devront faire supporter en impôts à leur production.

6. Sur l’avenir économique immédiatement après la guerre, deux opinions sont en présence.  Certains pensent que très vite après la conclusion de la paix, le monde verra s’ouvrir une nouvelle période de prospérité économique intense et de relations internationales. Ils fournissent des arguments. La France et l’Allemagne se sont très rapidement relevées après la guerre de 1870-1871. Le commerce mondial était une nécessité absolue pour un grand nombre de peuples avant la guerre et il était alors une source abondante enrichissement individuel et national ; peut-on croire que les particuliers et les États y renonceront pour éviter que le système ne fléchisse et pour subordonner strictement l’intérêt privé a l’intérêt général ? Il faudrait au moins la prolongation des lois draconiennes édictées en temps de guerre pour prohiber le commerce avec l’ennemi, il faudrait aussi les cours martiales pour les appliquer et la tension actuelle de l’opinion publique.

Sans doute après la guerre les relations personnelles entre l’Allemagne et les négociants de tous pays seront difficiles ; tout représentant allemand sera chez les peuples alliés entouré d’ « une atmosphère de répulsion et de suspicion », mais alors interviendra « un des facteurs de l’évolution économique : la séparation de l’homme et de la chose ; le marchand de blé de Paris ne connaît ni le producteur de blé du Dakota, ni le courtier de Chicago et de Liverpool. La personnalité du producteur et des acheteurs est ignorée ; c’est d’un côté la qualité, la quantité et le prix de la marchandise, d’autre côté les besoins et le pouvoir d’achat qui constituent les coefficients des échanges [120] ».

7. D’autres s’attendent à un état de marasme après la guerre. Dans les pays neutres eu particulier, certains pensent qu’il faut réagir énergiquement contre l’optimisme excessif qui règne à ce sujet dans trop de milieux [121]. Ils estiment que dans les États belligérants l’optimisme est de commande afin de maintenir le moral des combattants, de ceux qui sont à l’arrière du front, aussi bien que de ceux qui sont sur le front. On y voit, disent-ils, la plupart des économistes, dans un but patriotique, soutenir des idées diamétralement opposées à celles qu’ils professaient jadis au sujet de la guerre.

La crise actuelle à la vérité ne peut se comparer aux guerres précédentes. 1° Les frais de la guerre n’ont aucun rapport avec ceux de la campagne 1870-1871 par exemple. La dépense totale de cette campagne équivaut à peine aux charges mensuelles du conflit mondial. 2° La perte en hommes est effrayante et constitue un déficit formidable pour l’économie nationale. 3° Les conséquences indirectes de la guerre sont, du point de vue économique, plus graves encore que les conséquences directes. 4° Ces conséquences s’étendent à tous les États, aux non belligérants comme aux belligérants. — Les prévisions s’établiraient donc comme suit : a) les industries de tous les pays vont avoir à accomplir un travail considérable d’adaptation, de transformation de leurs méthodes. On maudira l’organisation allemande, on médira d’elle, mais chacun, réveillé à la réalité d’une supériorité dans les méthodes, cherchera à les faire siennes. b) Certaines transformations économiques peuvent être entrevues ; les industries de luxe vont surtout à avoir à souffrir une fois que se détendra la tension artificielle qui règne actuellement, qui est soutenue par tous les États et alimentée en grande partie par les industries de guerre, et qu’il s’agira pour le monde économique et financier de retrouver son équilibre. c) Un boycottage systématique des marchandises sera probablement organisé ; on prévoit surtout le boycottage des marchandises allemandes [122]. Sera-t-il possible, sera-t-il durable ? Aucun sentiment, même le patriotisme, ne pourra décider l’acheteur à payer deux sous ce qu’il peut obtenir pour un sou. Le vrai boycottage c’est de s’arranger pour fabriquer mieux et vendre meilleur marché. D’ailleurs, après le progrès des idées et des faits, concernant le rôle économique des États, il se pourrait que le vainqueur se prémunît contre tout « boycott » en contraignant l’État vaincu à lui garantir la vente annuelle d’un certain montant, ou en lui achetant directement une partie de ce montant, pour le répartir entre ses ressortissants. Les monopoles de guerre pour l’importation et l’exportation de certains produits auront acheminé les esprits vers de telles solutions.

8. Tous les pays après la guerre vont chercher à combler les lacunes constatées dans leur économie nationale. Ils vont s’efforcer d’acquérir une indépendance économique, de pouvoir en tous temps se suffire le plus possible à eux-mêmes. Par désir de boycott et préparation à de nouvelles guerres on ira peut-être jusqu’à des « cultures d’oranges sous serres en Sibérie ! »  Le danger de la réaction est grand. Le laisser-faire, laisser-passer, ne connaissant, lui, que la loi du moindre effort et du moindre prix, la loi de l’offre et de la demande universelles, ne peut de lui-même conduire à une telle indépendance. Les États ne pourront la réaliser que par une réglementation minutieuse et des monopoles nationaux. C’est le collectivisme économique qui nous attend. La fiction d’aujourd’hui que le commerce de la France ou de l’Angleterre lutte contre le commerce de l’Allemagne ou de l’Autriche deviendrait une réalité. Tous les citoyens d’un État seraient incorporés dans son armée économique, toutes les usines travailleraient pour lui, tous les magasins vendraient pour lui.

9. Peut-être, au contraire de tout cela, par un de ces imprévus auxquels prépare la guerre, par quoique coup de baguette magique, allons-nous voir disparaître tous les obstacles et voir proclamer la liberté commerciale universelle. La guerre a produit une secousse économique si profonde que le monde entier est préparé à recevoir une orientation nouvelle. Les réserves exprimées au Parlement anglais en mars 1916 sont peut-être des symptômes. Ils indiqueraient que nous entrons dans la troisième des phases du mouvement : liberté commerciale avant la guerre ; réactions contre elle aux premiers temps de la guerre, sous forme de boycott et protectionnisme ; contre réaction enfin dans le sens de la liberté généralisée.

258.2. POLITIQUE & ADMINISTRATION ÉCONOMIQUE MONDIALES. — L’analyse des conditions et des objectifs de la vie économique moderne, celle des premières tentatives d’internationalisation organique, établit la nécessité de voir la communauté des États prendre vigoureusement en mains la conduite des affaires communes. Ce qui a fait défaut jusqu’ici c’est l’organisation, c’est-à-dire des programmes, des moyens, des organes établis en vue d’atteindre les objectifs proposés. En d’autres tenues il faut jeter les bases d’une véritable politique économique mondiale et tenir vigoureusement la main à son application. En dehors de la liberté commerciale, dont nous avons examiné longuement les conditions, cette politique doit comprendre le développement d’une administration économique internationale et des mesures systématiques de mise en valeur et de protection des ressources du globe [123].

1. Administration économique internationale, services publics universels. — Les complications de la vie collective ont amené dans tous les pays les pouvoirs publics à étendre leurs fonctions. Ils sont devenus les agents constituant, concédant, contrôlant les services publics et, dans certains cas, les administrant eux-mêmes, faisant ce qu’on a appelé de la régie directe [124]. La vie économique internationale place les États devant les mêmes devoirs : organiser une administration économique mondiale pour assumer ceux des services économiques qui ont un intérêt universel et pour mieux coordonner entre eux les services publics nationaux. Certaines unions remplissent de telles fonctions et elles ne sont en quelque sorte que le prolongement d’administrations nationales (postes, télégraphes, chemins de fer, etc.). Mais ce qui existe est peu, comparé à ce qui devrait ou pourrait être. Nous employons intentionnellement ces deux mots pour distinguer entre la nécessité et l’utilité. C’est l’utilité et non la conformité à de soi-disant principes métaphysiques, économiques ou politiques relatifs aux attributions des pouvoirs qui décide maintenant partout de l’étatisation et de la municipalisation des services. De même, dans la sphère internationale, il doit suffire qu’un travail collectif soit jugé bon et utile pour que le devoir existe de l’entreprendre ; il doit suffire que l’exploitation collective de telles richesses du globe paraisse pouvoir se faire mieux que si on les livre à l’anarchie privée dévastatrice, pour que les organes de la vie internationale s’en chargent. Les modalités ici peuvent être les mêmes que dans l’administration nationale, concession ou régie directe. Parmi les services internationaux désirables, outre ceux déjà indiqués précédemment, on peut signaler les suivants : exploitation des mines d’or, afin de régulariser l’étalon monétaire, — exploitation du radium, la grande force de demain, qui est extrait de roches fort rares et concentrée dans quelques pays, — les champs de pétrole, matière de première nécessité aujourd’hui aux mains des trusts mondiaux tout-puissants, — les usines hydroélectriques dans des régions dont la puissance de production dépasse l’utilisation nationale, tandis que des pays limitrophes en sont dépourvus (chutes des Alpes, etc,) — l’irrigation rationnelle de grandes régions utilisant les eaux des rivières internationales, lesquelles doivent être aménagées de manière à satisfaire aux besoins de plusieurs pays, etc.

2. Mise en valeur et protection des ressources du globe. — La richesse sociale est l’ensemble des choses matérielles et immatérielles qui sont rares, c’est-à-dire qui d’une part nous sont utiles et qui d’autre part n’existent à notre disposition qu’en quantité limitée ; les forces productives se divisent en richesses acquises et richesses naturelles. Les ressources du globe ne sont pas en quantité illimitée. Leur gaspillage doit être évité et c’est gaspiller que de les livrer à une exploitation sans règle et sans autre fin que la satisfaction d’intérêts particuliers. Les États chacun chez eux prennent des mesures de cette espèce, mais des mesures concertées sont indispensables. Les grandes ressources naturelles du globe constituent en réalité un patrimoine collectif de l’humanité. Citons quelques applications : a) D’abord, l’étude générale. Déjà une conférence internationale s’est réunie aux États-Unis avec cet objet ; son œuvre doit être reprise et élargie. b) Ensuite l’inventaire systématique des richesses du globe, sol et sons-sol. Il devrait être fait par entente des États et des associations de tous les pays. Le congrès international de géologie a commencé un tel inventaire en ce qui concerne le fer, le charbon et le pétrole [125]. c) Un tel inventaire nécessitera des explorations et des sondages. Peu de particuliers peuvent faire l’effort nécessaire pour des reconnaissances géologiques dans des régions inexplorées ; d’autre part dans l’état actuel de la science, des découvertes de cet ordre bénéficient aux propriétaires dans un large rayon autour des puits. C’est pourquoi il a été préconisé que l’État fasse opérer les sondages. L’État l’a fait en Allemagne et c’est ainsi que furent découverts les gisements de Strassfurt et d’Anhalt et plus récemment les bancs de sel gemme de Sperenberg au sud de Berlin. d) L’entente pour l’exploitation des bassins miniers qui s’étendent sous plusieurs pays. La constitution des gisements est en relation avec la tectonique et non avec la politique : les mesures collectives ou concertées sont donc nécessaires. Exemple : les frontières ont tenu séparés jusqu’ici d’une part le bassin houiller de la Sarre (Lorraine annexée, Palatinat bavarois, Prusse rhénane), produisant annuellement 17 millions de tonnes et dont les gisements sont évalués à 12 milliards de tonnes, et Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/268 adopté un type technique unique ; les unes sont du type monophasé, les autres du type triphasé. Elles ne peuvent donc pas se suppléer, s’entr’aider. Et c’est d’autant plus regrettable que les eaux des Alpes et celles du Jura se font compensation, car les étiages y sont différents. Dans la Suisse, toutes les usines auraient dû former réseau, et ce qui est vrai d’un pays, est vrai de l’ensemble des pays et surtout d’un groupe de pays limitrophes. L’on devrait songer aux possibilités internationales d’utilisation de chutes d’eau des Alpes. L’Europe ne possède qu’un grand massif montagneux. L’économie du globe et de l’humanité est-elle conciliable avec son utilisation au seul profit d’une population de quatre millions de Suisses. k) Il est nécessaire enfin d’envisager ces autres forces naturelles que sont les hommes. On gaspille leurs existences et leurs énergies. Quand les nations civilisées n’auront plus à se défendre les unes des attaques des autres, elles pourront exercer sur une large échelle la charité internationale, dont cette guerre a vu de si nobles exemples (tout un peuple, la Belgique, nourri par un autre peuple, les États-Unis !} Elles pourraient aussi développer l’éducation humaine dans des proportions infiniment plus vastes qu’aujourd’hui. Sur 1500 millions d’êtres humains qui peuplent maintenant le globe terrestre, 800 millions seulement vivent sous le régime de sociétés civilisées. Il s’agit de tirer le plus vite possible les autres 700 millions de la misère et de l’abjection où ils croupissent encore. Cela revient à conduire désormais la colonisation et le protectorat selon des vues moins égoïstes et moins indifférentes eu égard aux populations indigènes.

259. Conclusions.


Après l’analyse des divers éléments qui composent la vie économique et l’examen au point de vue international de ses divers domaines, une vue d’ensemble et des conclusions sont nécessaires. Nous les grouperons sous trois idées : Conditions et facteurs de la vie économique internationale, ses desiderata, l’organisation qu’elle devrait recevoir [126].

259.1. CONDITIONS ET FACTEURS. — a) L’économique s’affirme à la base de la vie des nations, comme elle l’est à celle des individus. b) Le monde entier est devenu le territoire où agissent les hommes, qui ne se laissent pas arrêter par les frontières pour leurs affaires et leurs intérêts. Hommes, idées et produits circulent. Il y a Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/270 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/271 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/272 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/273 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/274 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/275

26. FACTEURS CULTURELS : LA VIE INTELLECTUELLE




La vie intellectuelle s’étend et s’amplifie chez tous les peuples civilisés. Elle conquiert sa place à côté de la vie économique. Comme chez celle-ci nous allons y constater les tendances générales vers le progrès, l’organisation et l’internationalisation.

Les éléments de la vie intellectuelle comprennent les langues, les religions, les sciences pures et appliquées, les lettres et les arts, l’instruction et l’éducation, la presse. Tour désigner tout à la fois les intérêts intellectuels et les branches de connaissance et d’organisation qui y répondent, il faut un mot unique et caractéristique, comme le mot « économique » désigne, lui, l’ensemble des intérêts matériels. Le mot « Culture » et l’adjectif dérivé « culturel » peuvent s’employer à cet effet.

La mise en œuvre de tous les éléments de la Culture agit sur les peuples, façonne leur mentalités et produit leurs idéals. Inversement, la psychologie foncière propre à chaque peuple se retrouve largement dans toutes les manifestations de leur esprit. Un assiste ainsi au spectacle d’une lutte entre deux tendances opposées : les cultures nationales, ethniques, particulières, aux prises avec une culture mondiale, formée du meilleur d’elles toutes ; la lutte entre les forces intellectuelles qui unissent et celles qui séparent les hommes. Dans cette guerre universelle, ce ne sont pas seulement des intérêts économiques et politiques qui sont en présence. Ce sont aussi des idées, des principes, des civilisations, des humanités contraires : la culture classique contre la culture allemande, la première se considérant comme la culture traditionnelle qui depuis trente siècles est l’éducatrice du genre humain, l’autre faite d’un bloc national de doctrines politiques, morales, scientifiques et esthétiques, qui proclament sa supériorité sur la première et même sa volonté d’en faire table rase [127].

261. Les langues.


La langue donne au peuple le caractère final d’une individualité nationale et intellectuelle. Que l’on songe à l’ignorance profonde des masses et à l’inaccessibilité pour elles de presque toutes les notions scientifiques qui sont courantes chez les élites. La langue pour elles est le grand instrument de la culture, comme pour l’enfant. Avec les mots de la langue usuelle se transmet tout le savoir traditionnel. Il en est surtout ainsi pour les civilisations orientales dont les littératures, les philosophes et les religions sont le seul acquis, en l’absence de toute éducation basée sur des connaissances instructives.

Mais si la langue joue ce rôle chez chaque peuple, entre peuples elle est la forme la plus importante et la plus apparente des différences. La diversité des langues n’est pas seulement une cause de non-compréhension, elle est aussi une cause de malentendus. Chaque langue a des propriétés particulières ; il ne suffit pas d’en traduire les mots littéralement, il faut une constante mise au point  [128].

Cependant, entre les peuples, l’obstacle du langage, immense et millénaire, commence à être détourné : la connaissance des langues se répand parmi îles élites de plus en plus nombreuses, leur emploi simultané s’organise, elles s’interpénètrent les unes les autres et s’enrichissent d’expressions communes pour tout nouvel acquis ; une langue auxiliaire, intermédiaire de toutes les autres s’offre pour résoudre radicalement les difficultés.

À la question des langues se rattache la question des alphabets, base des écritures. L’alphabet latin tend à devenir universel, mérite qu’il doit à sa clarté, mais les alphabets nationaux lui résistent : en Allemagne le gothique, chez les Russes et certains slaves l’alphabet russe. Exemple de luttes : les premiers chefs albanais voulurent avoir un alphabet national uniforme et connu de tous les Albanais du nord, du sud et du centre. Ils choisirent l’alphabet latin. Mais ils eurent à lutter contre les Jeunes-Turcs qui voulaient imposer l’alphabet turc qu’ils avaient créé de toutes pièces.

261.1. LANGUES PARLÉES DANS LE MONDE. — On compte actuellement de 900 à 1500 langues vivantes selon que l’on fait ou non entrer en ligne de compte les variétés dialectales. On peut classer les langues d’une façon rationnelle en ne tenant compte que de leur structure (par exemple : type isolant ou monosyllabique, type agglutinant et type flexionnel ; ou d’une façon naturelle en se fondant sur les liens de parenté qui les unissent). La linguistique a débuté par les travaux préparatoires de grammaire comparée, des recherches rigoureuses et précises sur le côté matériel des langues. Elle a cherché ensuite à découvrir dans les changements du langage l’effort de l’esprit humain pour s’exprimer d’une manière de plus en plus claire et de plus en plus aisée et à reconnaître dans le vocabulaire, et même dans la grammaire, l’action de la civilisation. La langue, au lieu d’être une sorte d’être vivant autonome, conception par trop mystique, est envisagée maintenant comme un produit de l’activité et en quelque mesure de la volonté humaine, et aussi de la vie en société. La linguistique, ainsi, est apparue comme l’une des sciences sociales aussi bien que comme une science philologique [129].

Pendant longtemps on s’est préoccupé de découvrir la langue primitive, la langue-mère dont toutes les langues actuelles ne seraient que des modifications. La science moderne a renoncé à cette prétention. D’abord il est possible que le langage se soit développé dans plusieurs centres indépendants ; ensuite les monuments que nous possédons sont de date relativement trop récente pour fournir une base solide à l’induction préhistorique. À peine pouvons-nous restituer les traits généraux de la langue-mère indo-européenne. Quelques linguistes admettent une parenté entre la famille indo-européenne et la famille sémitique par l’intermédiaire de l’égyptien. D’autres essayent même de rattacher le groupe ouralo-altaïque à l’indo-européen. Ce sont là des hypothèses hasardeuses.

261.2. LIBERTÉ DES LANGUES, LANGUE OFFICIELLE. — Les conflits des langues déchirent presque tous les États formés de plusieurs nationalités, c’est la lutte pour imposer et faire triompher la langue. Les plus forts empêchent les plus faibles de se servir de leur langue pour leurs écoles et universités, pour leurs journaux, leurs bibliothèques ; voire même de parler leur langue entre eux (exemple : les Allemands en Alsace-Lorraine et en Pologne, les Russes en Pologne et en Ukraine, etc.). Pendant la guerre l’oppression des langues s’est encore accrue. Ainsi la guerre au français en Alsace-Lorraine [130]. La liberté absolue des langues est une des réformes internationales les plus importantes. Elle devrait être solennellement proclamée. Aux États-Unis toutes les races se servent de l’anglais, mais peuvent volontairement conserver les idiomes nationaux. En Suisse les trois langues vivent sur un pied de parfaite égalité. La liberté a là deux admirables exemples à invoquer. Mais parallèlement à la question de la liberté des langues il y a à résoudre celle de la langue officielle. Voici à ce sujet la proposition de Zamennof [131]. « Ce n’est que dans les institutions publiques qui ne sont pas spécialement destinées à un peuple qu’on emploiera une langue qui devra être acceptée comme officielle d’un commun accord par les habitants du pays, Dans les institutions publiques qui ont un caractère local on pourra employer une autre langue au lieu de la langue officielle, si au moins les 9/10 de la population ont donné leur consentement pour cela. La langue officielle du pays ou de la ville ne doit pas être considérée comme un tribut humiliant dû par les peuples gouvernés à celui qui gouverne, mais uniquement comme une concession de la minorité à la majorité, un engagement libre n’ayant pour but que la commodité ».

261.3. LANGUES DOMINANTES. — L’avantage est grand pour les sciences d’une langue dominante. Une question se pose : laquelle des langues modernes sera nécessairement dominante au XXme siècle ? A. de Candolle (Histoire des sciences, page 292) a présenté, il y a une quarantaine d’années, les considérations suivantes en faveur de l’anglais. Une langue ne peut devenir dominante que si elle réunit deux caractères : a) avoir assez de mots et de formes germaniques et latines pour être à la fois à la portée des Allemands et des peuples de langues latines : b) être parlée par une majorité considérable des hommes civilisés. En outre elle doit avoir des qualités de simplicité grammaticale, de brièveté et de clarté.

L’anglais est la seule langue qui puisse dans 50 ou 100 ans offrir toutes ces conditions réunies. Elle est une langue moitié germanique et moitié latine. Elle est largement parlée. De calculs faits en 1873 sur les éléments dont il disposait, et en s’appuyant sur les accroissements constatés de population, de Candolle déduisait que dans un siècle la langue anglaise aurait progressé de 77 à 860 millions ; la langue allemande de 62 à 124 millions ; la langue française de 40 ½ à 69 ½ millions. Les chiffres fournis sont à reviser, mais les indications restent exactes dans leur tendance. Une conclusion paraît certaine. Dans un siècle l’Amérique du nord parlera l’anglais, l’Amérique du Sud espagnol et portugais, l’Afrique anglais et français, l’Asie parlera russe, anglais et chinois. Aucun continent ne parlera allemand à moins que des transformations immenses et imprévues ne se produisent après cette guerre.

Michel Bréal, reprenant une idée déjà exposée par Paul Chappellier, a proposé la combinaison suivante : la France, l’Angleterre et les États-Unis concluraient un traité linguistique d’après lequel l’anglais serait obligatoirement enseigné en France, le français en Angleterre et dans L’Amérique du Nord, non pas seulement dans les universités et collèges, mais dans certaines écoles primaires des grandes villes. Les États secondaires, suivant leurs intérêts commerciaux, apprendraient les uns l’anglais, les autres le français [132]

261.3. LANGUE INTERNATIONALE. — Le besoin d’un instrument universel d’intercommunication entre les hommes s’est fait surtout sentir à partir du moment où les relations entre les peuples ont pris leur récent développement. Vu l’impossibilité pour le grand nombre de connaître même les rudiments des principales langues actuellement parlées, la proposition a été faite d’adopter une langue unique comme langue auxiliaire internationale, destinée à fournir aux peuples un moyen de meilleure compréhension.

La langue internationale peut être une langue naturelle ou une langue artificielle. Comme langue naturelle, le français a déjà été tenu pour la langue diplomatique. Comme langue artificielle, l’esperanto a créé un vaste mouvement de propagande en sa faveur.

Il faut distinguer l’usage officiel des langues de leur usage privé. Chaque État, dans les communications orales ou écrites qu’il fait à d’autres États, a naturellement le droit de se servir de la langue qu’il veut, et avant tout de sa propre langue. Chaque État, d’autre part, doit désirer d’être compris. De là, d’ancienne date, des accords exprès ou tacites concernant la langue employée dans les communications d’État à État, dans les négociations, dans les entrevues, enfin dans les traités (Rivier).

Le latin était employé au moyen âge comme langue internationale. Au XVIe siècle déjà le français s’emploie. Au XVIe siècle apparaît l’espagnol. Au XVIIe la prépondérance, sinon officielle du moins usuelle du français s’affirme. Les traités internationaux de Paris 1856, Berlin 1878 et 1885, les conventions et déclarations de La Haye, 1899 et 1907, sont en français. La Convention de La Haye 1899, pour le règlement pacifique des conflits internationaux, porte que « le tribunal arbitral décide du choix des langues dont il fera usage et dent l’emploi sera autorisé devant lui ». La Conférence de 1907 a réservé en ce cas aux parties le droit de déterminer dans le compromis, les langues à employer. Dans le règlement qu’elle a fait pour ses travaux, la Conférence a reconnu la langue française comme langue officielle pour les délibérations et pour les actes et elle a décidé que les discours prononcés dans une autre langue seraient résumés oralement en français par les soins du secrétaire général, d’accord avec l’orateur lui-même.

On a aussi proposé l’adoption d’une langue internationale artificielle en invoquant les arguments suivants : a) Plus encore que les races et même que les confessions, la diversité des langues divise les hommes. La légende de la Tour de Label symbolise une réalité toujours actuelle. Il faut chercher à se comprendre les uns les autres. b) Cependant l’homme désire comprendre le plus grand nombre possible de ses semblables et dans ce but, comme dans toute autre manifestation humaine, l’homme suivra la loi du moindre effort. Or les langages nécessaires à l’intercompréhension globale sont une vingtaine, sans parler des idiomes d’Afrique et des patois de l’univers. Le nombre des langues nationales augmente. La disparition croissante de l’analphabétisme transforme de plus en plus d’anciens patois en langues écrites avec leur littérature propre. (Exemple : letton, serbe, bulgare, grec moderne, slovaque, etc.).* Les relations en s’étendant rendent nécessaire de comprendre le chinois et le japonais. D’autre part les langues artificielles sont dix fois plus faciles à apprendre que la plus facile des langues naturelles. Avec une langue internationale, l’effort sera (20 X 10) 200 fois moins grand (Bollack)&nbsp ;[133]. d) Les études philosophiques sur les langues ont mis en lumière les confusions et les illogismes inutiles des langues naturelles (langues sans orthographe phonétique, genre arbitraire des mots variant de langue à langue, idiotismes, etc.). e) L’étude des langages et des littératures montre un progrès naturel de la langue. Pourquoi serait-il arrêté ? et pourquoi ce progrès ne serait-il pas aidé par une langue auxiliaire sur le perfectionnement de laquelle porteraient les efforts de tous. Les nécessités de l’expression scientifique des idées exigent des langues plus rigoureusement construites. Pourquoi l’instrument d’expression des idées qu’est la langue ne se perfectionnerait-il pas indéfiniment comme les idées elles-mêmes (rôle des méthodes graphiques dans les science, non seulement pour l’exposé, mais pour la recherche de la création). f) La langue internationale fera disparaître les barrières qui s’opposent encore de tant de côtés à la diffusion des idées et du progrès. Elle permettra de réduire les frais considérables qu’exigerait la publication en de multiples idiomes des traductions à prévoir pour faire pénétrer dans les pays les plus reculés les notions à répandre. g) Possibilité pratique d’une langue internationale auxiliaire. Toute une série d’essais ont conduit aux propositions actuelles (voir Couturat, Histoire de la langue internationale) : volapuk de Schleyer, monolingue de J. Lott, etc. L’esperanto, de Zamenhoff a démontré sa parfaite viabilité par le nombre de ses adeptes et l’usagequ’ils font de cette langue.

261.5. CONCLUSIONS. — Une convention linguistique internationale devrait décréter : a) Le droit international sans réserve de parler, d’écrire et d’imprimer en toute langue. b) Les garanties minimum à donner aux populations en ce qui concerne l’usage de la langue officielle. c) L’usage à faire des langues naturelles, dans les relations officielles internationales. d) Les mesures pour l’établissement et la diffusion d’une langue internationale artificielle.

262. Les Religions.


La religion est le culte rendu à la divinité. L’instinct religieux est commun à toutes les races humaines. On l’a signalé, dans sa forme élémentaire, chez les peuples les plus sauvages, les plus voisins de la vie animale. Il ne s’affaiblit, ne s’atrophie ou même ne disparaît complètement que dans le temps d’extrême civilisation et encore chez un nombre restreint d’individus. La préoccupation du surnaturel et du divin est donc une des tendances les plus universelles et les plus constantes de l’humanité.

La religion donne lieu à un grand nombre de questions qui touchent à la vie internationale.

La religion est-elle facteur de guerre ou de paix, et dans quel cas ? Quel rôle joue-t-elle dans le présent conflit, dans ses origines, dans la conduite de la guerre, dans ses objectifs ou conséquences ? Y a-t-il des droits internationaux à accorder aux religions et aux Églises ? Quelle est la situation mondiale des diverses religions et comment luttent-elles entre elles ? Quels sont les rapports de la religion avec la nationalité ? Quel facteur d’internationalisation est l’Église catholique et comment se présente la future situation de la Papauté, en droit international ? Quelle question internationale soulève l’existence des Églises d’Orient et du Khalifat ? Les religions tendent-elles à Limité ou h la diversité ? Quelle importance faut-il donner aux facteurs d’irréligion et de laïcisation [134] ?

262.1. LA RELIGION ET LES GUERRES. — 1. La religion a été cause de bien des guerres. Sans remonter aux Croisades, celles qui ont retenu le nom de « Guerres de religion » sont celles qui ensanglantèrent la France pendant le règne des trois derniers Valois : François II, Charles IX et Henri III. Elles mirent aux prises catholiques et protestants et furent au nombre de huit. La promulgation de l’Édit de Nantes (1598) et le gouvernement réparateur d’Henri IV y mirent fin. — Des guerres de religion ont eu lieu en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Suisse.

Les persécutions religieuses ont donné lieu à maintes migrations des populations. Les Juifs ont été dispersés dans tous les pays. Les Puritains ont été les premiers émigrants en Amérique. Les Huguenots français ont été recueillis ou appelés en bien des pays, après la révocation de L’édit de Nantes ; celle-ci fit sortir de France 800,000 protestants : on peut se représenter ce que fut cet apport à l’étranger, la France ayant alors une avance d’un siècle sur certains pays.

Les guerres religieuses n’existeraient plus si les peuples avaient tous la même religion, ou s’ils étaient athées, ou s’ils étaient indifférents en matière religieuse, ou s’ils étaient tolérants. C’est la diffusion des principes de tolérance qui demeure le meilleur remède aux luttes religieuses : enseigner aux hommes l’histoire des religions autres que la leur ; empêcher que les représentants d’une religion ne revendiquent pour eux seuls le monopole de l’honnêteté morale ; dissocier la religion (rapports des hommes avec les divinités) de la morale (rapport des hommes entre eux).

2. Les religions sont-elles favorables, indifférentes ou contraires à la guerre ? Le christianisme dans son essence est opposé à la guerre. La doctrine du christianisme, dans pureté, est une doctrine de paix [135]. « Le fait d’une grande importance est la manifestation du sentiment, chez un nombre toujours croissant de chrétiens, que les églises avaient aussi la tâche de travailler au rapprochement des nations ; que c’est pour elles une honte de ne l’avoir entreprise ou même entrevue, et que pour cette raison elles portent une lourde part de responsabilités dans la guerre actuelle [136] ». Il y a en Europe et en Amérique 700,000 prêtres et pasteurs. S’ils étaient unis, quelle action ils pourraient avoir, pour agir tous dans le sens pacifique des vraies doctrines chrétiennes [137] ?

3. La guerre actuelle a été présentée par certains comme un châtiment de Dieu. L’idée s’est fait jour qu’en ayant chassé la religion de la société civile et en ayant rompu avec la papauté la France avait mérité le courroux de Dieu. La guerre serait donc « un châtiment que le Ciel envoie à la France pour lui faire expier ses péchés, notamment la dissolution des congrégations et la séparation de l’Église et de l’État [138]. » On a répondu, même du côté catholique, à de si superstitieuses croyances, que pour connaître si exactement les intentions de Dieu il faudrait avoir reçu ses confidences, alors que les desseins de la Providence sont impénétrables.

4. La souffrance et la résignation ont été prêchées par la religion catholique. « Dieu n’est pas l’auteur responsable du mal et de la souffrance, mais l’homme qui a transgressé la promesse d’Adam, les ordres de son Créateur. La souffrance répare, perfectionne et crée le mérite ; rien ne nous fait si grand qu’une grande douleur [139]. »

Dans vos cieux ? au delà de la sphère des nues,
Peut-être faites-vous des choses inconnues
Où la douleur de l’homme entre comme élément.

5. Au cours de la guerre le culte de Dieu lui-même s’est nationalisé, notamment en Allemagne. Les soldats protestants chantaient « Eine feste Burg ist unser Gott. — Notre Dieu est une solide forteresse ». Leurs frères d’armes catholiques s’accordaient avec eux. Le professeur K. Lamprecht écrivait. : « Qui donc oserait nier maintenant encore qu’il existe un Dieu chrétien germanique et qu’il lui arrive de se manifester à l’étranger comme un Dieu fort et jaloux [140] !

Des théologiens allemands ne se contentent pas de justifier la guerre ; ils vont presque jusqu’à saluer en elle l’état le plus agréable à Dieu. « La religion, dit Deismann, a mobilisé. Comment s’est traduite cette mobilisation ? Par l’adjonction au christianisme d’éléments empruntés à l’antiquité romaine ou à l’antiquité juive. L’Allemagne en guerre ne pouvait employer le christianisme qu’avec cet alliage. » « Tout va bien pour nous, dit le cardinal Hartmann, puisque Dieu tout-puissant a été avec nous jusqu’à présent. Pourquoi ? Parce qu’il est inimaginable que Dieu magnanime permette à la France franc-maçonne et athée et à l’Église orthodoxe russe de fouler aux pieds la fraîche et joyeuse vie religieuse de l’Allemagne [141]. »

5. Dans leur propagande extérieure, les belligérants se sont adressés avec insistance au clergé des divers pays.

Les catholiques neutres, et particulièrement le clergé, au début de la guerre, se montraient favorables aux empires du centre. Dieu récompenserait la religion du kaiser, la probité de ses sujets, les œuvres des catholiques allemands, l’orthodoxie et la fidélité de l’Autriche. Si leur cause était vaincue, qu’adviendrait-il de l’Europe ? Que] sort lui préparerait l’influence de l’Angleterre protestante, de la Russie schismatique, de la France révolutionnaire ? Des changements sont survenus ensuite dans beaucoup d’appréciations des catholiques neutres [142].

7. Le clergé s’est montré, chez tous les belligérants, nationaliste et patriote. En France, il avait péri sur les champs de bataille, au commencement d’octobre, 3500 prêtres et 2300 séminaristes. En Belgique, le cardinal-archevêque D. Mercier a encouru les rigueurs allemandes pour sa lettre pastorale énergique [143].

8. Le fait que Dieu permettait cette guerre abominable, que la Belgique, la Pologne, la Galicie, pays très catholiques en avaient été les premières victimes, que les prières des fidèles et l’intervention du pape ont été sans résultat après plus d’un an de guerre, que chaque belligérant a successivement proclamé avoir avec lui la divinité, que les atrocités allemandes ont été commises par des soldats allemands portant sur leur ceinturon : « Gott mit uns ».

Tous ces faits ont posé le problème religieux devant des millions de consciences. Ils accroissent l’irréligion chez beaucoup. Dieu, disent les mécréants, aurait dû empêcher la catastrophe actuelle, forcer les hommes à trouver par voie pacifique la solution de leurs conflits. Il eut suffi, par exemple, de subtiliser les explosifs et les armes à feu. Ne l’ayant pas fait, c’est qu’il n’est pas le Dieu juste et bon et tout-puissant, c’est qu’il ne s’occupe pas des choses humaines, ou qu’elles sont hors de son action, ou qu’il n’est pas du tout la personnalité douée des attributs que les hommes lui supposent en se le représentant à leur propre image. Chez les neutres les hommes d’église vont aux fêtes nationales remercier Dieu d’avoir protégé leur pays. En quoi, par exemple, la Hollande, pays protestant et catholique, la Suisse pareillement, méritent-elles davantage cette faveur que la Belgique et la Pologne catholiques ? Remercier Dieu de sa protection, c’est le remercier de sa partialité, c’est-à-dire de son injustice. — Dieu, le Christ, la vierge Marie, tous les saints, le pape, les prêtres, les ordres religieux, les théologiens et la masse des fidèles n’ont pas pu empêcher cette horrible boucherie, ce déséquilibre des idées, des sentiments, des institutions de toute l’Europe, cette folie où on voit des Turcs avec des chrétiens égorger d’autres chrétiens lesquels combattent avec des Nègres et des Hindous. Certains théologiens, plutôt que de chercher à répondre à ces objections, se sont bornés à commenter la parole biblique : « Ô Dieu, tes voies ne sont pas les nôtres ! »  [144].

9. Dans chaque pays, toutes les religions, toutes les philosophies, toutes les morales se sont donné des garanties les unes aux autres. Leurs adeptes, sans distinction de confession, d’indifférence ou d’athéisme ont su faire également leur devoir : obéir, souffrir, mourir, être des héros. Tous les fruits ayant été bons il sera difficile à l’avenir de préconiser encore le jugement de la valeur des arbres d’après leurs fruits.

263.2. VARIÉTÉS DES RELIGIONS. — La statistique actuelle des religions est indiquée par les chiffres suivants : Christianisme 555 millions d’adhérents : culte des ancêtres 269 ; brahmanisme ou hindouisme 217 ; islam ou mahométisme 214 ; bouddhisme 103 ; taoïsme 103 ; shintoïsme 17 ; judaïsme 8 ; sikkisme et jaïnismes 3 ½ ; parsisme 0,1 ; polythéisme 122. — En Europe on compte 198 millions de catholiques ou 43,7 pour cent de la population ; 108 millions de protestante ou 24 pour cent ; 122 millions de Grecs orthodoxes ou 27 pour cent.

Malgré leurs missions et propagandes c’est dans l’augmentation de la population que les religions gagnent surtout leurs adeptes. Les polythéistes sont susceptibles de conversions en masse ; les taoïstes et les bouddhistes sont inchangeables. C’est dire d’une manière générale que l’Asie conservera sa religion : que l’Afrique et l’Océanie se rallieront au christianisme et au mahométisme. Les religions présentent une force de propagande qui a été remarquable chez les chrétiens et les mahométans et une force de résistance dont le culte des ancêtres et le brahmanisme ont fait preuve [145].

263.3. L’ÉGLISE CATHOLIQUE ET LA PAPAUTÉ. — Après la chute de l’empire romain est née la première grande institution vraiment et foncièrement internationale : l’Église catholique universelle. Le christianisme fut chose mondiale. Et ce caractère d’une religion qui, la première, cessait d’être, comme toutes les autres, religion nationale, pour embrasser tous les peuples, barbares et romains, connus et inconnus, présents et à venir, frappa tellement l’esprit publie que ce fut par là qu’on désigna la nouvelle religion. On lui donna le nom de catholique, c’est-à-dire plus qu’internationale : universelle (F. Buisson).

1. Organisation de l’Église. — l’Église est la société de tous les chrétiens unis par la profession d’une même foi, la participation aux mêmes sacrements et la soumission aux pasteurs légitimes, principalement au pontife romain. L’Église catholique a émis des doctrines Sur l’institution divine, l’infaillibilité doctrinale, les caractères et la nécessité de l’Église. Quant à son organisation, elle comprend, outre les simples fidèles, le pape, juge infaillible de la foi, chef de la catholicité ; les évêques, institués œcuméniquement par le pape seul et ayant le pouvoir législatif et judiciaire, au point de vue spirituel dans leur propre diocèse ; enfin, les prêtres, qui administrent les paroisses, sous la surveillance des évêques. Les congrégations romaines sont des commissions permanentes de cardinaux que les papes ont instituées pour l’expédition des affaires de l’Église. — La papauté est la représentation sensible de l’Église. Le pape est figuré tenant un globe en mains. Il est l’évêque œcuménique et universel « unum ovile et unus pastor », un troupeau et un pasteur. Les papes constamment ont tendu à unifier au dedans et au dehors. Benoît XV est le dernier d’une série de 270 papes, dont saint Pierre fut le premier. De ce nombre 55 ont été étrangers à l’Italie, les autres étant Italiens, surtout des Romains. Il y eut des papes grecs, syriens, albanais, dalmatiens, allemands, bavarois, alsaciens, lorrains, savoyards, français, anglais, espagnols, portugais. Le pape Adrien VI, né à Utrecht (Hollande), et mort en 1523, est le dernier des papes non italiens. — Les ordres religieux sont des associations de chrétiens qui font des vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance ; soumis au pape, ils ont eu une action énorme dans le développement de l’Église (exemple : dominicains, jésuites}. La plupart ont un caractère international ; quelques-uns ont été militaires, combattant les infidèles sur les champs de batailles.

2. Autorité religieuse du Pape. — L’Église au cours du XIXMe siècle a donné naissance à des partis politiques et a eu à tenir compte de leurs effets. La révolution de 1789 lui a créé une situation différente avant et après. Elle a vu naître un parti ultramontain, (X. de Maistre) et un parti catholique libéral (Lamennais, Lacordaire). Lors de la révolution de 1848 il y avait une démocratie catholique. Une réaction ensuite se fit dans l’Église : l’encyclique « Quanta cura », le syllabus, le Concile du Vatican (1869-1870). Plus tard, Léon XIII donna une orientation sociale et démocratique à l’Église ; Ainsi l’autorité religieuse au cours du XIXme siècle a suivi une marche parallèlement inverse à celle de l’autorité politique. Tandis que dans l’État les pouvoirs souverains abdiquent de plus en plus, de gré ou de force, entre les mains de la démocratie grandissante, l’Église, elle, a achevé son mouvement de concentration autour du saint-siège romain. « L’histoire de la Papauté contemporaine, dit Mgr. Bonnard, semble comprendre trois périodes remplies par trois œuvres qui sont : une œuvre de réparation, celle qui au lendemain de toutes les ruines s’inaugure par le concordat et qui va de Pie VII et de ses premiers successeurs jusqu’à la fin de Grégoire XVI. Une œuvre de centralisation, celle qui par une longue suite d’actes convergants et aux prix de longs combats contre le gallicanisme et le libéralisme, ramène le mouvement catholique à l’unité romaine, unité de doctrine, de liturgie, d’action et de juridiction, pour finalement atteindre son terme dans les définitions du Concile du Vatican. C’est le pontificat militant et constituant de Pie IX. Enfin une œuvre d’expansion, celle où la Papauté ainsi solidement assise dans sa force et son droit, fait appel à toutes les puissances terrestres, les puissances d’en-haut et les puissances d’en-bas, les gouvernements et les peuples, pour leur montrer la voie, la vérité, la vie, étendant à tous les domaines de l’ordre moral et social sa sphère d’action et d’influence, universellement respectée par ceux mêmes qui ne reconnaissent pas son autorité et sa loi. C’est le pontificat conquérant et pacifiant de Léon XIII [146]. » La promulgation du dogme de l’Immaculée conception en 1854, le syllabus en 1864, le dogme de l’infaillibilité pontificale en 1871 ont marqué les trois directrices de la constitution ecclésiastique romaine : La Foi triomphante de la Raison ; le pouvoir ecclésiastique dominateur du pouvoir civil ; la hiérarchie religieuse régie par une autorité absolue.

3. Pouvoir temporel du pape. — En 1870 les Italiens entrèrent à Rome et le pape fut dépouillé de ses États pontificaux. Une loi, dite des « garanties », fut ensuite votée par les chambres italiennes (loi du 13 mai 1871 sur les prérogatives du souverain pontife et du Saint-Siège et sur les relations de l’État avec l’Église). Cette loi, bien qu’elle ne constitue au regard du droit international qu’un acte unilatéral, en déterminant les prérogatives diplomatiques du pape a néanmoins établi une sorte de droit public coutumier, dont les règles principales dominent encore les rapports de quelques puissances catholiques avec le Saint-Siège, bien que les premiers et celui-ci les aient toujours officiellement ignorées. Le ministre des affaires étrangères d’Italie, le marquis Visconti Venosta, a simplement adressé une circulaire aux représentants italiens auprès des divers États pour les inviter à porter à la connaissance du gouvernement que l’Italie s’engageait à respecter la loi des garanties. Mais les puissances n’intervinrent en rien à la suite de cette notification. C’est pourquoi le pape n’a aucune position internationale conventionnelle, ayant perdu celle qu’il occupait comme souverain aussi longtemps qu’il disposait d’un territoire.

Les défenseurs du pouvoir temporel du pape allèguent que le Saint-Siège a besoin d’indépendance ; qu’historiquement cette indépendance n’a cessé d’être liée depuis quinze cents ans à la possession de sa souveraineté temporelle ; que dans ce grand fait, constant et universel, il est permis, il est logique de voir une volonté générale de la Providence dans le gouvernement de l’Église ; que pratiquement il y faudra revenir ; que d’ailleurs la situation politique du pape n’est garantie ni par un engagement international ni même par la constitution politique de l’Italie, étant réglée par une simple loi qu’un vote pourrait modifier.

Les adversaires du pouvoir temporel font observer que sans doute Charlemagne rendit à l’Église le service, nécessaire alors, d’attribuer à son représentant une certaine autorité temporelle, mais que cette autorité est beaucoup moins utile aujourd’hui ; même qu’elle nuirait à la papauté elle-même en la mêlant, comme antérieurement, à tous les conflits politiques tant intérieurs qu’extérieurs.

On mettrait fin facilement a beaucoup de difficultés en donnant un caractère international au régime déterminé par la loi des garanties. « Il pourrait être admis, dit Westlake (I, p. 38) que la Loi des garanties présente pour le monde un intérêt qui dépasse un statut national ordinaire, qu’elle exprime le modus vivendi que l’Italie offre non seulement à une grande force morale, indépendamment même de son acceptation par elle, et que les autres puissances trouvent un intérêt à ce que cette situation soit conservée. Il en résulterait que la position du pape ferait partie du droit public conventionnel de l’Europe, sans que cette situation dérive des principes du droit international ». La position faite au pape par la loi des garanties, qui lui accorde des droits qui ne sont en rien dérivés de la nationalité italienne de sa personne, est tout à fait anormale dans le système du droit. Mais, comme le fait remarquer Geffcken, la papauté est un fait unique dans l’histoire (In. 2, Holzendorf 1882).

Une proposition a été faite il y a quelques années à la chambre italienne par l’initiative parlementaire tendant à créer, du Vatican à Ostie, une bande de territoire neutralisé qui aurait permis au pape de sortir de Rome et d’Italie par mer. On a proposé aussi de transporter dans l’île de Malte le siège terrestre de La papauté. Malte désarmé, disait-on, serait la consécration d’une rénovation, d’une ère nouvelle et de temps nouveaux.

Dans le consistoire du 6 décembre 1915 Benoît XV a dit : « Déjà à plusieurs reprises suivant les traces de nos prédécesseurs, nous avons déploré la condition du souverain pontife, qui est telle qu’elle ne lui laisse pas cette pleine liberté qui lui est absolument nécessaire pour le gouvernement de l’Église. Mais qui ne constate cette situation si évidente, plus manifeste encore dans les circonstances actuelles. Sans doute les bonnes intentions d’éliminer Les inconvénients de cet état de choses n’ont pas fait défaut à ceux qui gouvernent l’Italie ; mais cela même démontre clairement que la situation du pontife romain dépend des pouvoirs civils, et qu’elle pourrait, avec un changement de personnes et de circonstances, subir elle-même des changements et des aggravations. » On a remarqué que le pape n’a pas fait allusion au pouvoir temporel, mais seulement réclamé des garanties pour l’indépendance du Saint-Siège, et, chose nouvelle, son ton est conciliant. Le pape, disent les catholiques, voit les choses du « point de vue éternel », qui est celui de l’Église. Quelques jours après le Consistoire, M. Orlando, ministre de la justice d’Italie, répliquait à la Chambre italienne : « Grâce à la vigilante loyauté de l’Italie, tandis que dans d’autres grandes luttes, autrefois, la qualité sacrée du chef de l’Église, n’avait pas empêché que le souverain temporel, de Grégoire VII à Boniface VIII et à Pie VII, souffrît de la violence des persécutions, le souverain pontife gouverne aujourd’hui l’Église et exerce son très haut ministère dans la plénitude de ses droits [147] ».

Durant la guerre des polémiques très vives se sont élevées au sujet de la situation du pape. Sou interview avec Latapie, mal démentie, avait témoigné, dans les premiers temps au moins, d’une sympathie, marquée pour les empires centraux. On y a vu l’effet d’une promesse de restauration du pouvoir temporel (le pape et l’empereur).

Le pape, au début de la guerre, n’a élevé aucune protestation ni contre la guerre, ni contre la violation du droit, ni contre les horreurs commises, mois il est intervenu assez tardivement par une lettre aux souverains pour prêcher la paix. Il s’est entremis pour les prisonniers de guerre et a entretenu des relations spéciales avec les gouvernements de Hollande (légation spéciale créée), de Suisse et des États-Unis, faits qui marquent le désir de la papauté de ne pas être tenue éloignée du prochain congrès, comme elle l’a été des conférences de La Haye. La reconnaissance de la papauté comme personne de droit international qu’impliquerait cette participation aurait une influence indirecte sur le droit, car cela reviendrait à reconnaître que des souverainetés internationales peuvent exister sans dériver d’un territoire indépendant il y aurait là un précédent pour faire admettre d’autres souverainetés non territoriales, par exemple celle de certains intérêts économiques et intellectuels organisés en grandes unions mondiales.

262.4. LES ÉGLISES D’ORIENT. — Les Églises séparées d’Orient comprennent l’Église grecque, l’Église copte, l’Église arménienne et les Églises nestoriennes. L’Église grecque est formée des communautés chrétiennes qui ont rompu tout lien avec l’Église catholique au XIe siècle et qui habitent une partie de la Pologne et de la Hongrie, la Turquie d’Europe, le royaume de Grèce, les îles de l’Archipel, la Russie et l’Asie-Mineure. Quand le schisme fut tenté par Photius au IXe siècle et consommé par Michel Cérulaire en 1054, l’Église grecque (dénommée ainsi déjà avant la séparation à cause de l’emploi du grec dans la lithurgie) avait à sa tête les quatre patriarches de Constantinople, de Jérusalem, d’Antioche et d’Alexandrie. Égaux entre eux ils exerçaient une juridiction suprême sur les métropolitains et les évêques de leur patriarcat. Toutefois le patriarche de Constantinople avait sur ses collègues une primauté d’honneurs et portait le titre de patriarche œcuménique. À diverses époques, plusieurs Églises autrefois soumises à sa juridiction se sont proclamées « autocéphales », c’est-à-dire indépendantes. C’est d’abord l’Église russe. Sous le tsar Fédor, en 1588, le patriarche de Moscou fut proclamé patriarche indépendant de toute la Russie. En 1721 Pierre le Grand confia le gouvernement suprême de l’Église russe au Saint-Synode, auquel participe un délégué impérial chargé de contrôler ses actes, d’accorder ou de refuser à ses décrets la sanction qui seule leur donne force de loi. L’Église du royaume de Grèce a été proclamée indépendante après la séparation d’avec la Turquie. Elle possède une constitution et elle est régie par un synode ; ses actes sont soumis au contrôle du gouvernement. Les autres États chrétiens qui ont échappé à la domination turque ont formé autant d’Églises autonomes : c’est ainsi qu’il y a l’Église du Monténégro, l’Église roumaine et l’Église serbe. Les Églises de Hongrie et de Transylvanie et l’Église de Chypres sont également indépendantes. L’Église de Bulgarie fondée en 1872 a été déclarée schismatique par les patriarches de Constantinople qui, cédant à la nécessité, avaient reconnu toutes les Églises détachées et entretenaient avec elles quelques relations. Il y a tendance à l’entente entre les Églises d’Orient. L’on doit tenir compte aussi d’une certaine « panorthodoxie parallèle au panslavisme, rêvé par certains russes.

262.5 LE KHALIFAT. — 1. Organisation. Le sultan de Stamboul (Padischah, commandeur des croyants) tire son caractère sacré de ses fonctions de calife. Il est considéré comme successeur de Mahomet, protecteur de l’Islam. La conception du sultan-calife n’est pas l’idée du XVIIe siècle français de la royauté de droit divin. C’est depuis treize siècles une situation spéciale à l’Islam qui donne à son chef suprême, avec un pouvoir temporel, un pouvoir spirituel immense, vénéré dans le monde musulman. Malgré l’absence d’organisation et de discipline, l’obéissance que les Turcs sont prêts à marquer au calife est difficile à concevoir pour des esprits européens. Un ordre du calife est plus impérieux que ne l’était un ordre du pape au moyen âge.

2. La guerre sainte. — À l’entrée en guerre de la Turquie, invoquant le caractère de persécution religieuse qu’avait toujours eu la politique destructive pratiquée par la Russie, la France et l’Angleterre contre le monde islamique, le Sultan, par le moyen d’un fetta, a exhorté tous les musulmans à faire la guerre sainte contre ces puissances et contre tous ceux qui viendraient a leur secours (discours du trône du sultan). Cependant la Perse, qui en sa qualité de pays Schiythe ne reconnaît pas l’autorité d’un calife Sunnite, a proclamé sa neutralité. Nombre de princes musulmans des Indes, dont le plus puissant est le Nizam d’Haïderabad, exercent toute leur influence en faveur de l’Angleterre ; l’Agakhan, chef de la ligne islamique de l’Inde, les ulémas et tes scheiks bédouins d’Égypte, le grand cadi de Chypre ont renouvelé leur assurance de fidélité à Georges V. Les musulmans russes sont restés fidèles : le gouvernement du tsar qui paie leurs imans, bâtit leurs mosquées, subventionne leurs médressés, se les est attachés par une politique d’assimiliation ; les musulmans de Russie n’ont bougé ni pendant la guerre de Crimée ni pendant la guerre russo-turque de 1877, Quant à la France, elle a reçu de Tunisie, d’Algérie, du Maroc, du Soudan, des marques de dévouement. La guerre sainte n’a donc pas réussi.

Le monde de l’Islam demande que le khalife puisse occuper une situation ou il soit assuré de toute indépendance politique. Lord Cromer et d’autres ont demandé à ce sujet que l’Angleterre fasse connaître qu’elle n’interviendra en rien dans la question du Khalifat, qu’elle le rendra indépendant. Mais le khalife doit être du sang du Koreish, la tribu du prophète. Or le Sultan ne l’est pas. Le Khalifat a été usurpé par Sélim en 1517. En outre il n’est pas non plus indépendant, étant sous la domination de l’ « Union et Progrès » et des Allemands et Abdul-Hamid ayant été déposé. Les sultans réclament leur droit de Khalifat parce qu’ils sont en possession du manteau du Prophète, qu’ils ont la garde des villes saintes, qu’ils sont les principaux chefs musulmans. L’Angleterre voudrait déplacer en Égypte le centre de l’Islam. Avec elle la France et l’Italie ont, à cause de leurs possessions, à ménager les intérêts de l’Islam et à faire en sorte qu’ils ne dépendent plus de la Turquie.

3. Protectorat des Chrétiens en Orient. — De 1251, date à laquelle Saint-Louis passait avec le sultan le premier traité qui ait réglé les rapports de la France avec l’Empire ottoman, plusieurs textes précisèrent le droit des chrétiens et des Européens dans l’Empire. Le premier en date, celui de 1535, est la fameuse lettre du sultan Suleïman qui établit l’exterritorialité en faveur des Français établis en Turquie et le droit de protection des rois de France sur tous les chrétiens. Cette lettre, qui n’est nullement un traité, mais une concession accordée par le sultan, fut remaniée en 1581, 1597, 1604 et 1740. L’acte de 1740 (lettres) est le plus complet. Il fut à son tour confirmé par le traité de commerce franco-turc de 1838. Il comporte des articles sur le protectorat religieux (1, 32) et sur les lieux saints (33 à 36, 82). La guerre est venue mettre en question ce protectorat au sujet duquel la laïcisation du gouvernement français, avant la guerre, avait déjà soulevé certaines discussions. En 1905 la France avait accordé aux ordres religieux orientaux la faculté de renoncer à sa protection en faveur du protectorat italien.

262.6. RELIGION ET NATIONALISME. — 1. On a longtemps identifié la religion avec la nationalité et les mouvements vers l’indépendance ont été souvent les précurseurs de ceux vers l’autonomie politique. L’histoire des Balkans est typique à cet égard : lutte engagée dés 1860 à Constantinople entre les chefs de la communauté bulgare et la patriarchie grecque ; lutte plus tard en Macédoine entre les évêchés bulgares et les diocèses serbes relevant de deux églises nationales différentes. Pendant cette guerre, maladroite introduction de l’orthodoxie russe parmi les Ruthènes uniates de Galicie ; démarche à Rome des Roumains de Transylvanie déclarant que leur annexion à la Roumanie serait la fin de l’église gréco-catholique ; intrigues aussi à Rome pour la constitution d’une grande Pologne catholique, la constitution de grands Pays-Ras catholiques, la restauration du Saint-Empire romain sous l’égide de l’Autriche.

2. La religion aura-t-elle tendance à devenir plus nationale par suite de la guerre ? Des Allemands ont déclaré : « L’heure a sonné de la mission mondiale du peuple allemand ! Y sommes-nous prêts ? Voulons-nous être le marteau que Dieu brandit ? Dieu veut, — telle est la croyance que nous partageons avec Luther, — se servir de nous pour accomplir ses desseins… Ce que nous entendons dire de nos soldats en campagne est le produit d’une vie intérieure ; par eux nous pouvons le dire hardiment. Dieu est à la tâche.;. Nous devons faite connaître l’alliance que Dieu, dans la chrétienté, a conclue avec la vie spirituelle allemande [148]. » On a dit que les Allemands en arrivent à retourner à leur paganisme indigène, aux véritables « vieux dieux allemands », Thor et Wotan.

3. Les croyants sont ce qu’il y a de plus sacré pour un peuple et la force est impuissante contre elle. L’alliance d’une religion propre et d’une nationalité a accentué les oppositions entre peuples. Au contraire l’extension d’une même religion à des peuples différents a provoqué le sentiment d’une communauté universelle.

262.7. RELIGION ET UNIVERSALISME. — Les religions tendent-elles à l’unité ou à la diversité ? L’unité religieuse est-elle facteur d’internationalisation ? Voici quelques données pour répondre à ces questions :

1. L’hypothèse que toutes les religions procèdent d’une source commune, émise par Émile Burnouf, n’a pas trouvé confirmation. Elle supposait que les dogmes et les rites propres à la race aryenne, nés aux premiers jours de la civilisation hindoue, après des transformations plus ou moins nombreuses ont donné naissance, en Orient au bouddhisme, en Occident au christianisme. Les Indianistes n’ont pas confirmé une telle hypothèse.

2. Dans l’antiquité, chez les peuples barbares, en Orient, en Grèce, à Rome, chaque peuple, chaque tribu, chaque famille, chaque ville et chaque localité avait ses cultes particuliers et souvent ses sacerdoces héréditaires, qui se recrutaient dans des castes ou familles sacerdotales. C’est seulement vers la fin du monde antique qu’on vit se confondre peu à peu dans un vaste synchrétisme les cultes des divers dieux et des divers peuples.

« L’unité religieuse, dit le père Didon, était presque atteinte sous l’empire romain. Égyptiens et Syriens, Phéniciens et Carthaginois, Arméniens et Parthes, Grecs et Romains, Germains et Celtes, civilisés et sauvages, tous sans exception sont emportés comme par un torrent aux mêmes aberrations religieuses que la conscience chrétienne, quatre siècles plus tard, enveloppait dans la même flétrissure sous le mon de Paganisme. Malgré la diversité apparente des théogonies et des cosmogonies, des mythologies et des légendes, des symboles et des rites, des hiérarchies et des castes sacerdotales, les cultes païens, en effet, offrent à l’observation une même essence commune, qui justifie une commune appellation. Un même sentiment confus, irréfléchi, du divin, un même fonds de vérité à demi voilé, inné ou héréditaire [149]. »

De toutes les religions antiques une seule était résolument monothéiste : le judaïsme, religion d’un petit peuple d’Asie, qui se disait « le peuple élu » de Dieu, et qui allait imposer à tout le monde civilisé le respect de son livre saint, la Bible. Tout à coup, sous l’action et la parole du Christ, par l’enseignement des apôtres et des Pères de l’Église, naquit le christianisme, qui répandit à travers le monde, avec la conception d’un Dieu unique en trois personnes, les idées nouvelles et fécondes de charité, de fraternité universelle. « Les temps ont marché, le crucifié a grandi, détruisant le paganisme, absorbant la philosophie, détrônant l’empire, conquérant la terre, civilisant la barbarie, créant un monde nouveau (P. Didon). »

Dès lors, sauf chez les peuples sauvages, sauf dans l’Inde et dans l’Extrême Orient, toutes les religions seront monothéistes et auront la prétention d’être universelles. Avec Constantin le christianisme finit par l’emporter. Au XIIme siècle, le mahométisme le déposséda d’une partie de ses conquêtes. Au XIme siècle, l’Église grecque et orthodoxe se sépara définitivement de l’Église romaine ou catholique. Au début du XVIme siècle le protestantisme et la Réforme (Luther, Calvin) détachèrent de l’Église romaine des millions de catholiques, origines des sectes protestantes qui couvrent aujourd’hui la plus grande partie de l’Allemagne, de l’Angleterre, des pays Scandinaves, de l’Amérique du Nord, de l’Australie et de l’Afrique du Sud.

3. Malgré la grande diversité des religions aujourd’hui le seul Dieu que reconnaissent les grandes religions ce n’est pas le Dieu de tel cité ou de tel État, c’est le Dieu du genre humain, c’est Dieu le Père, législateur et gardien d’une morale qui a pour objet l’humanité entière (Durkheim).

4. La question de l’unité des Églises, de l’unité de la foi chrétienne demeure toujours dans les préoccupations de l’Église catholique. Elle n’a jamais perdu l’espoir de rallier à elle, avec le temps, les dissidences israélites, protestantes, et autres religions « purement extérieures ». Elle considère ces dissidences comme des incidents du temps, et elle reste dans le temps avec toute sa sérénité désirable, « Allez de par le monde » a dit l’Évangile, et Rome agit peu à peu : poco à poco. Déjà la question a été posée si un Concile général, purement religieux n’admettrait pas des protestants qui pourraient le demander, avec voix consultative et à titre d’auditeur d’abord.

Des projets existent pour le rapprochement entre l’orthodoxie russe et le catholicisme romain. Certains pensent que la tâche des Ruthènes uniates c’est d’en être des intermédiaires. Leur liturgie est du rite slave, mais la majorité est rattachée à Rome [150].

Il existe aussi un mouvement en faveur de l’unité des Églises protestantes. Un Congrès international se tenait à Bâle à ce sujet à la veille de la guerre. D’autre part le Kaiser se considère comme le pape du Luthérianisme. Un temple luthérien aux vastes proportions a été construit a Rome même et l’empereur devait l’inaugurer quand ont éclaté les hostilités. C’est ce temple qui a suscité en novembre 1915 les protestations de Benoît XV [151].

5. Tout en reconnaissant que la divergence et même le choc des idées est un ferment de progrès, aussi bien sur le terrain religieux que dans les autres domaines de notre activité mentale, dit Goblet d’Aviella, on doit admettre qu’une certaine unité religieuse est hautement désirable devant la déperdition de forces qu’entraîne la concurrence des religions entre elles, sans parler des ruines, des haines, des injustices, des persécutions qui ont affligé le genre humain depuis le jour où les hommes ont lancé ce cri d’exclusivisme et d’intolérance, « Hors de notre église, pas de salut ! » Trois moyens permettent d’arriver à la formation d’une religion universelle : 1° l’extension illimitée d’une des religions existantes ; 2° leur disparition au profit d’une foi entièrement nouvelle ; 3° leur fusion en une synthèse qui emprunterait les meilleurs éléments de chacune en laissant tomber le reste, Un grand pas serait fait vers l’unification si toutes les sectes pouvaient admettre sans restriction les quatre principes suivants : a) que le service de l’humanité est un devoir envers la divinité, quelle que soit l’opinion qu’on se fasse de celle-ci ; b) que là réside le devoir religieux par excellence ; c) qu’il suffit de l’accomplir sincèrement pour assurer son salut dans toutes les églises et même en dehors d’elles ; d) que chacun reste libre d’y ajouter telle croyance et telles pratiques qui lui conviennent pourvu qu’elles n’en contredisent pas les obligations morales et sociales [152].

6. Si des efforts sont faits d’un côté pour restaurer ou instaurer une religion universelle, d’autres efforts doivent être faits pour amener la tolérance universelle, sans moquerie, contrainte, autoritarisme, subordination quelconque. Eu 1893 s’est réuni à Chicago le premier Congrès international des Religions, auquel prirent part des représentants de toutes les religions importantes du monde (World’s Parlement of Religion). Une deuxième tentative a été faite sans succès.

7. L’Internationalisme est conforme à la doctrine de l’Église. Plusieurs fois dans l’Évangile Jésus-Christ rappelle que sous le rapport religieux il n’y a pas de frontières. « Tous les hommes doivent adorer le Père en esprit et en vertu. » « Plusieurs viendront d’orient et d’occident s’asseoir avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux. » Pour saint Paul il n’y a plus ni Grec, ni Barbare, ni Juif, ni Gentil ». « Le monde, dit Tertullien, est une vaste république, patrie commune du genre humain. » L’Église a évangélisé toutes les nations. « Allez, enseignez toutes les nations. » « Tous, dit saint Jean Chrysostôme, nous sommes membres d’un seul Jésus-Christ. » Bossuet dit : « L’Union des hommes doit être fondée, non sur la nation, mais sur l’humanité en général. » L’Église enseigne le dogme de la « Communion des saints ». Les saints ce sont tous les vrais fidèles, du ciel, du purgatoire et de la terre ; ils sont indissolublement unis entre eux : peu importe leur nationalité terrestre  [153].

« Qui sait, disent des hommes religieux d’aujourd’hui, si le ciment religieux ne faciliterait pas une Union mondiale des États. La conception trop purement humaine d’une telle Union n’aura jamais les mêmes chances de durée que si une part de divin entre dans l’intention et dans les faits de cette conception. »

262.8. IRRÉLIGION ET LAÏCISATION. — À coté de tous ces mouvements religieux, parallèlement à eux, s’effectue le grand mouvement de rationalisation, de laïcisation, d’irréligion qui emporte le siècle. Que d’Églises ne sont plus que de pure façade ! Que d’hypocrisie dans le personnel ecclésiastique de beaucoup de pays ! Que d’indifférence religieuse et d’atrophie spirituelle parmi les fidèles  [154] ! « Le christianisme, dit H. Taine, s’est réchauffé dans le cloître et refroidi dans le monde. La foi a augmenté dam le groupe restreint et diminué dans le groupe large ».

1. Les gouvernements primitifs sont presque tous théocrates. En Grèce et à Rome les tendances temporelles prédominent. La religion qui avait enfanté l’État, et l’État qui entretenait la religion, se soutenaient l’un l’autre et ne faisaient qu’un. Ces deux puissances, associées et confondues, formaient une puissance presque surhumaine à laquelle l’âme et le corps étaient également asservis (Fustel de Coulanges). L’avènement du catholicisme entraîne la division du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Mais non sans que des luttes ardentes soient intervenues pour mettre les choses au point. Toute la théorie de l’Église catholique sur l’étendue de la puissance ecclésiastique se formule à l’occasion de la querelle des investitures. Actuellement tous les États chrétiens proclament l’autonomie du pouvoir civil et garantissent la liberté de conscience, bien que certains d’entre eux se soient subordonné l’Église (Russie, Grèce, Roumanie, Serbie, Bulgarie), et que d’autres se disent encore des États catholiques (Espagne, Autriche-Hongrie). De véritables théocraties subsistent aussi : les empires mahométans de Turquie et du Maroc et le gouvernement bouddhique du Grand Lama du Thibet.

2. La religion catholique a eu deux sortes de luttes à supporter : l’antichristianisme ou guerre dans les doctrines ; l’anticléricalisme ou guerre à l’Église, surtout dans les actes officiels et les lois. En France, la première a son libre cours sous le second empire ; la seconde se déchaîna sous la troisième république, depuis le jour (4 mai 1877) où Gambetta prononça cette parole fameuse : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » Les étapes de la laïcisation selon le rapport à la Chambre de Paul Bert, devaient être la séparation de l’Église et de l’État ; la dénonciation du Concordat, la sécularisation des biens du clergé, séculier et régulier, la laïcisation de l’enseignement, la suppression des congrégations. Les soutiens de l’anticléricalisme devaient être, d’après les partisans de l’Église, le maçonnisme, le judaïsme et le protestantisme. Le XIXme siècle a donc été le siècle de la grande sécularisation et laïcisation. L’Église a été mise hors de l’école, de l’armée, de l’hôpital, des tribunaux, de partout. Ça été la déchristianisation générale : État sans Dieu, école sans Dieu, presse sans Dieu. Dans d’autres pays encore que la France, mais avec moins de rigueur logique, l’Église eut à subir des attaques et des diminutions de situation. La franc-maçonnerie a joué un rôle considérable dans cette politique. Elle est elle-même une organisation universelle qui agit suivant des vues concertées et qui ne se limitent pas aux frontières de chaque pays [155].

3. Le rationalisme s’oppose au fidéisme. Il consiste à interpréter, à l’aide des lumières naturelles de l’intelligence, les dogmes, les croyances, les affirmations qu’énonce toute doctrine religieuse. — Le conflit de la raison et de la foi, l’effort pour les concilier ou les subordonner caractérisent l’histoire de la philosophie et de la théologie au moyen âge, au XVIIme siècle et de nos jours, où toute une école cherche à donner une explication rationnelle des mystères et des miracles.

4. La crise religieuse de notre époque réside dans la rupture d’équilibre entre notre conception rationnelle de l’Univers d’après les découvertes scientifiques, et l’enseignement des églises qui n’évoluent pas du tout, ou pas aussi vite que le mouvement scientifique. Il a été fait de nombreuses tentatives au cours du XIXme siècle pour tirer de la science une religion à base scientifique ou positive. Elles ont échoué. Certains principes apparaissent comme des conquêtes définitives de l’esprit humain : l’unité de la nature, l’universalité de la loi, qui n’exclut pas la part grandissante de la liberté dans les étapes supérieures de l’humanité, la validité du sentiment moral qui introduit l’homme dans un plan nouveau et la finalité de nos destinées dont nous ne pouvons apercevoir le couronnement. Ces principes devront désormais avoir leur place dans toute synthèse qui, sans sacrifier en rien les droits de la raison et de l’expérience, embrasserait le cosmos dans son unité [156].

Mais les progrès de la libre pensée et de l’athéisme sont grands. La libre pensée tend à unifier toutes les doctrines, toutes tes idéologies fondamentales : ce n’est ni le catholicisme, ni le protestantisme, ni l’islamisme, ni le positivisme. Le sentiment nouveau, né de l’athéisme scientifique, a été exprimé en ces termes par Aug. Forel : « Si l’homme n’espère plus de joie du paradis, il ne craint pas non plus l’enfer avec toutes ses souffrances. La crainte de l’enfer paralyse l’espoir d’un bonheur éternel que personne ne peut comprendre ni se représenter. Nous nous contentons modestement du sommeil éternel après une vie bien et utilement remplie. Nous ne demandons rien de plus. Le travail au bien social, telle est la prière que j’adresse non pas à un Dieu inconnaissable et muet, mais à tous les hommes, mes frères en douleur. Ce sont eux, eux seuls, qui peuvent s’ils le veulent préparer un avenir meilleur à l’humanité, en luttant sans relâche pour le bien et en organisant peu à peu la société humaine dans le monde entier sur des hases équitables [157]. » Les peuples ne veulent plus chanter le cantique de la résignation, échanger leur part de bonheur terrestre contre les vaporeuses hypothèses du paradis. Ils demandent d’abord la justice d’en bas, celle du droit et de la raison au lieu de l’inatteignable et indémontrable justice d’en haut dont ils voient si peu de signes révélateurs ici-bas. A-t-on jamais pu constater l’intervention de Dieu dans le cours des événements mondiaux ? Dieu a-t-il pris parti pour un peuple, une race, un homme contre les autres ? Et quelle est dans l’humanité d’aujourd’hui, divisée à l’extrême, la trace du plan divin ? « Nulle main ne nous dirige, nul œil ne voit pour nous ; le gouvernail est brisé depuis longtemps ou plutôt il n’y en a jamais eu ; il est à faire : c’est une grande tâche et c’est notre tache [158] ! »

5. À cette négation radicale, d’autres opposent l’instinct religieux : la religion largement humaine qui ne veut s’assujettir à aucune formule et qui serait le fond d’une religion universelle : « Je n’ai aucune idée de Dieu, dit Carl Jatho, je n’en ai que l’instinct, le besoin, la foi [159]. »

262.9. DROITS DES RELIGIONS ET DES ÉGLISES. — Il existe un intérêt général à voir régulariser dans de certaines conditions la situation des religions et des églises (Pape, Patriarches, Exarques, Synodes). Elles sont tantôt des facteurs de la vie nationale dans sa lutte pour l’indépendance, tantôt des facteurs de la vie internationale. Un régime de liberté et d’organisation religieuse, conforme au droit international, nécessiterait la proclamation des principes suivants : a) Liberté religieuse garantie à tout homme. b) Droit des nationalités à l’autonomie, impliquant pour elles le droit d’organiser elles-mêmes leurs intérêts religieux. c) Liberté assurée aux églises elles-mêmes, en tant que grands corps moraux. — Les dispositions à arrêter doivent être assez générales pour se plier aux grandes variétés d’espèces : existence d’églises nationalisées (exemple : l’Église Bulgare) ou dont le chef s’identifie avec le chef de l’État (exemple : le Tsar de Russie est aussi le chef de l’Église russe) ; Églises ayant des prétentions au pouvoir temporel (exemple : la Papauté). Il faut aussi rendre possible tous les concordats ou conventions que les États jugeraient utiles pour régler leurs rapports avec les Églises sur des objets d’ordre religieux ou spirituel. Il faudrait reconnaître toutes les grandes Églises qui se veulent universelles comme des personnes du droit international.

Le libre exercice de la religion et du culte divin a été assuré à tous les sujets des états civilisés depuis la Paix de Westphalie. Un grand nombre de conventions internationales particulières ont depuis visé cet objet. Ainsi les traités anglo-russes du 21 février 1797, sino-prussien du 2 septembre 1861, le traité entre l’Allemagne et le Salvador du 13 juin 1870, les traités et actes de Berlin 1878 et 1884, le traité de l’Allemagne avec le Japon du 4 avril 1896. Ces dispositions devraient servir de point de départ a une organisation générale des religions dans leurs rapports avec les autres questions internationales.

263. Les sciences.


263.1. CARACTÈRE ET RÔLE ACTUEL DE LA SCIENCE. — La science générale répond aux besoins d’explication et de continuité de l’esprit humain qui ne peut laisser inexploré aucun domaine, et n’a de cesse avant qu’il ne se soit démontré à lui-même l’unité des choses. Ainsi toutes les disciplines, distinctes à l’origine par leur objet, par leurs méthodes, par leur point de vue, tendent à s’interpénétrer. Les mathématiques fournissent à toutes les sciences des moyens pour procéder à des investigations nouvelles et pour exprimer les résultats acquis. L’astronomie ne se borne plus à une étude cinématique du mouvement des astres. Elle fournit des explications premières à la géologie et à la géographie physique. C’est à la chimie et à la physique qu’elle demande à son tour le pourquoi des phénomènes qu’elle considère. L’énergétique fournit les lois régissant toutes les forces de la nature ; elle implique la transformation, les unes dans les autres, du mouvement, de la lumière, de la chaleur, de l’électricité ; elle conduit à l’unité fondamentale de la matière ou des propriétés dénommées telles. La biologie est sa tributaire, tandis qu’elle est devenue à son tour la science en laquelle ont été absorbées, fondues comme autant de méthodes particulières : l’histoire naturelle, l’anatomie, la morphologie, l’histologie, la physiologie, l’embryologie, la paléontologie. Ces sciences ne sont plus que des aspects sous lesquels sont envisagés successivement les mêmes objets. Ceux-ci, les êtres vivants, sont constitués en série continue, rattachés d’une part au monde inorganique par d’insensibles transitions, prolongés d’autre part jusqu’aux êtres pensants et aux sociétés les plus évoluées. L’interdépendance de la biologie, de la psychologie et de la sociologie est complète, et par là toute la structure des sciences de l’esprit des sciences dites morales et politiques se rattache à celle des sciences de la nature. L’histoire, l’antique histoire elle-même, se métamorphose ; de descriptive ou statique, elle se fait cinématique, enchaînant les faits en un mouvement continu ; elle se fait dynamique, cherchant les rapports de cause à effet et s’efforçant de devenir une psychologie et une sociologie dans le temps.

Ainsi graduellement, et grâce à l’étude des relations interscientifiques, l’époque actuelle arrive à une conception rationnelle du monde, à une systématisation de tous les faits connus. Internationalement elle met en ordre les matériaux recueillis. Aux « encyclopédies » simples collections de faits, voici qu’elle fait succéder des « sommes », monuments d’idées. Elle les réalise non plus par l’œuvre d’un seul, mais par l’œuvre continue et additionnée des collectivités, qui fixent les résultats acquis et concrétisent son propre génie. Leur labeur aboutit bien à la synthèse de tout le savoir, car il s’associe à celui de puissantes individualités. L’évolution de la pensée humaine exige en effet périodiquement l’apparition d’intelligences systématiques qui marquent l’étape et incarnent l’esprit d’un siècle. Ces penseurs sont indispensables au progrès paisible des idées et à la continuité des civilisations [160].

263.2. L’UNIFICATION DES INTELLIGENCES PAR LA SCIENCE. — L’union intellectuelle du monde est un fait accompli. Elle est le résultat direct, des progrès de la science et la condition de la méthode positive appliquée aux travaux scientifiques. Les sciences sont pure raison. Elles agissent constamment pour l’unification de l’esprit humain et pour le rapprochement des nations. Le rationalisme, basé sur l’observation et l’expérimentation, élargit l’esprit de l’individu jusqu’aux limites de l’esprit de l’humanité tout entière. D’autre part le mouvement d’organisation intense du monde auquel nous assistons est essentiellement un mouvement d’ordre scientifique. Il consiste dans l’application de procédés rationnels à des domaines de la vie politique et de la vie sociale où ne régnaient jusqu’ici que l’empirisme et le hasard. Aujourd’hui tout se raisonne. De part et d’autre les adversaires formulent des raisonnements. C’est donc d’abord parce qu’on obéit au besoin humain de raisonner sa conduite et d’harmoniser, de concilier sa volonté et sa raison. C’est ensuite qu’on espère pouvoir convaincre. On a la foi diffuse en la possibilité de rendre clairs aux yeux d’autrui les motifs de sa conduite et de les faire approuver. Mais toute discussion pour aboutir a besoin de critères, d’axiomes, de principes communément admis. Quels sont ceux qui peuvent exister en ce moment dans le monde ? Au moyen âge l’Europe, qui n’avait affaire d’ailleurs qu’à elle-même, était chrétienne, et le christianisme n’était autre que le catholicisme. Dans les discussions elle se référait à la Bible et à ceux qui avaient été chargés de l’interpréter souverainement. La Bible ne peut plus être le fondement commun des croyances, d’une humanité internationalement organisée. Le christianisme n’est pas la religion de toute la terre : il y a l’Islamisme, l’Hindouisme, le Bouddhisme, sans parler de toutes les autres religions de moindre aire de diffusion. Puis les chrétiens sont divisés en catholiques, orthodoxes et protestants de toutes les sectes. Enfin l’autorité de la Bible a diminué parmi les chrétiens eux-mêmes. Elle est, par les croyants mêmes, mise de moins en moins en avant dans les questions qui ne sont pas de pure spiritualité ou d’organisation de l’Église ; la séparation entre le spirituel et le temporel se fait ainsi de plus en plus nette. Actuellement une seule autorité existe à laquelle tous peuvent se référer, c’est la Science, c’est-à-dire le corps organisé de toutes les connaissances acquises par l’expérience humaine, fondées sur l’observation réelle, toujours démontrable, révisable et accroissable. Il n’y a plus que la science à même de produire la communauté des opinions qui doivent assurer une utile intervention de l’homme dans les phénomènes sociaux.

263.3. RÔLE DU POUVOIR À L’ÉGARD DES INSTITUTIONS SCIENTIFIQUES.. — Le rôle des États n’a cessé de grandir dans le domaine intellectuel. « Il faut, dans un pays qui n’a plus d’aristocratie de race et où les aristocraties de fortune se dissipent presque aussitôt qu’elles sont fondées, il faut que l’État, qui est le riche, qui est le savant et qui a le loisir, prenne en mains les nobles causes que le travail, que l’entraînement des affaires et que le courant des choses positives font nécessairement perdre de vue à la masse de la société. L’État ne doit pas être seulement l’administrateur, le gendarme, la ménagère de la société, mais le tuteur des hautes études et le gardien de l’idéal. » (Jules Ferry.) Un rôle analogue est dévolu à la Société des Nations. Il lui appartient de développer l’organisation internationale des sciences. « Ce que doit apporter l’ère qui s’ouvre devant nous, c’est du travail d’arrangement, de cristallisation, un effort pour combiner les différents travaux de façon à éviter tes conflits et les doubles emplois et à placer chacun dans le groupe intellectuel où il trouvera le meilleur emploi de ses facultés. » (Paul Reinsch.) Il y a donc lieu de faire entretenir par les États à frais communs des établissements internationaux destinés à servir de lien de concentration et de complément aux établissements nationaux. Parmi ceux-ci on peut indiquer des instituts internationaux de recherches et d’exploration, une Université, une Académie, un Musée, une Bibliothèque internationale.

L’organisation de l’outillage intellectuel de la communauté humaine devra être assigné comme objet à un des services de l’administration internationale. Il devra agir à l’instar des ministères de l’instruction publique et des sciences dans les différents pays : veiller aux mesures relatives à l’éducation internationale, patronner et aider les Congrès internationaux libres, subsidier les œuvres internationales, faire dresser l’inventaire des progrès techniques dans tous les domaines des sciences, etc. [161].

263.4. L’ORGANISATION INTERNATIONALE DE LA SCIENCE.. — Une organisation adéquate de la science doit envisager trois grandes fonctions intellectuelles : la recherche scientifique, la conservation des connaissances, la diffusion des connaissances [162].

Actuellement déjà l’organisation internationale de la science a créé lui vaste réseau d’institutions internationales où sont systématiquement réparties les tâches à accomplir. L’activité des individus et des associations de tous pays a été rattachée à des centres intermédiaires, vis-à-vis desquels ils répondent des travaux à exécuter. C’est l’introduction dans le monde intellectuel des principes de division et de coordination du travail qui ont fait la grandeur et la prospérité du monde économique : répartition des tâches entre spécialistes et concentration des résultats dans des organisations générales ; esprits supérieurs maniant les généralités des sciences, tout en connaissant à fond leur spécialité et formulant les synthèses ; équipes de travailleurs secondaires spécialistes, soumis à une discipline volontaire mais rigoureuse, ayant aussi une formation générale mais astreints à des travaux particuliers et détaillés. Il existe aujourd’hui des organisations internationales dans toutes les branches du savoir : Association internationale pour les mathématiques, pour l’astronomie (carte photographique du ciel), la physique, la chimie, la géologie, la géographie (carte de la terre au millionième), la botanique, la zoologie, la physiologie, l’anatomie, les sciences médicales, les sciences sociales, les diverses branches de la technique, les sciences philosophiques, les sciences historiques, etc., etc. Un rôle scientifique organisateur a été assumé par l’Association internationale des Académies [163].

La coopération mondiale s’établit d’après des modes et pour des buts variés : division du travail (étude anatomique du cerveau répartie par régions entre divers instituts) ; concentration et coordination des résultats (mesures géodésiques, constatations sismologiques); contrôle des données fondamentales (poids atomiques) ; conventions relatives à la terminologie (nomenclature chimique, botanique, zoologique), etc. Les travaux scientifiques sont enregistrés dans des publications de mieux en mieux organisées (traités, encyclopédies, actes et mémoires, des Académies et des sociétés savantes, périodiques de toutes espèces, annuaires et recueils de documents ou données permanentes). Beaucoup de ces publications ont des collaborateurs de tous pays ou sont éditées sur une base tout à fait internationale. Des règles de publication sont adoptées. La masse des imprimés est énorme, et notre époque a pu s’appeler l’ère du papier (annuellement dans le monde 150,000 livres et 72,000 journaux et revues ; une accumulation du passé évaluée à environ 12 millions de livres). Leur utilité n’existe qu’à la condition d’être catalogués et de rendre possibles des recherches par sujets et par auteurs. De là les bibliographies et la création à Bruxelles d’un Institut international de bibliographie, dont les répertoires, à la veille de la guerre, contenaient onze millions de fiches manuscrites classées. C’est une fédération de publications et d’instituts. Le Concilium Bibliographicum de Zurich qui y est affilié a publié plusieurs centaines de mille fiches relatives aux seules sciences biologiques. L’International Catalogue of scientific littérature, publie, aux frais de la plupart des États, toute la bibliographie courante en matière de science pure. Des « années » (Jahrbücher, Yearbook) font rapport annuel sur l’état d’avancement des sciences dans tous pays ; des recueils critiques (Centralblätter) analysent les travaux au fur et à mesure de leur apparition ; les données élémentaires des sciences, les constantes, incessamment contrôlées par les travaux de tous pays et par les associations internationales respectives, sont extraites des publications et condensées en tables annuelles. L’entente s’établit sur l’unification des appareils et des méthodes, sur les notations et les classifications, les systèmes d’unités et de mesures. Les bibliothèques nationales, spéciales ou internationales, concentrent les publications de tous pays, instituant le prêt au delà des frontières et disposant pour leur enrichissement, de l’institution des échanges internationaux. Des archives scientifiques, services d’information, offices de documentation se constituent pour chaque branche du savoir, substituant les « dossiers internationaux » à la multitude des données éparses dans les publications et tendant à constituer, par leur réunion en de vastes répertoires, l’encyclopédie aux proportions immenses du XXMe siècle [164].

263.5. LES APPLICATIONS DES SCIENCES, LA TECHNIQUE. — Il y a la science et l’application de la science, technique : connaître pour comprendre, d’une part, et savoir pour pouvoir, prêcher pour réformer, d’autre part. La technique consiste à faire de la science toutes les applications possibles, à soumettre au contrôle et à la direction de la science tout ce qui était autrefois dans le domaine de l’empirisme [165].

L’invention, la création de machines ont suivi pas à pas les découvertes de la science dans tous les domaines : problèmes sociaux, santé publique et privée, l’art lui-même et les moyens de satisfaire aux besoins esthétiques. Ce que l’homme faisait traditionnellement, par routine et par instinct, il le fait désormais suivant des règles réfléchies, basées sur les lois des sciences qu’il a construites pour se représenter adéquatement la réalité et ses propriétés. Il a surgi des techniques de tout et toutes ces techniques s’enchevêtrent, s’entr’-aident, se prêtent un mutuel appui. La vie humaine tout entière en est influencée. Nous en avons traité à propos de l’industrie et de l’organisation ; nous nous bornerons ici à retenir l’attention sur quelques questions générales.

a) L’unification internationale de la fabrication industrielle (standardisation, pièces étalonnées et interchangeables). Elle est une nécessité qui s’impose à raison des procédés modernes de fabrication et du caractère mondial des marchés économiques. Elle consiste à arrêter des types, lesquels seront conformes aux unités des mesures internationales (le système métrique, unités électriques, unités chimiques), et en font des unités spéciales et détaillées [166].

b) Les brevets d’invention et leur organisation internationale. La plupart des inventions se font protéger par des brevets ; le nombre des brevets devient formidable et dépasse le million. De là, nécessité d’accorder au public et à l’inventeur une protection plus effective : Brevet international, amélioration dans la publication des brevets et organisation de leur documentation ; examen préalable et systématique des brevets. Il existe une Union internationale pour la protection des brevets et un bureau central à Berne. Pendant la guerre la propriété industrielle n’a pas donné lieu à des actes de rapine. On a proposé la création d’un office international des brevets des pays alliés [167].

c) Les programmes de recherches techniques. L’effort de la science n’a pas toujours porté sur des objets indispensables ; il ne fut pas aussi efficace dans tous les domaines. Le Temps n’est-il pas venu où l’on puisse donner des lois à la science et lui dire : « Tu créeras de préférence ceci ou cela. » Les questions posées dans les concours, les tâches imposées par les industriels à leurs laboratoires de recherches sont des commencements. Il faudra les systématiser, les généraliser. À l’occasion des grandes expositions universelles, on l’a quelquefois essayé [168].

d) Le facteur ethnique et racique intervient dans le domaine de la technique. Tous les peuples n’ont pas à un égal degré le don d’invention et l’aptitude à se servir de machines. Les Américains l’ont à un très haut point et depuis longtemps. Ils inventent et ont eu une aptitude particulière à développer, à rendre pratique, à transformer en dollars des idées qui sont nées ailleurs. Les Allemands n’ont pas le don de l’invention mais celui de l’usage des machines. De là une supériorité dans une civilisation qui revêt la forme industrielle et mécanique. Des auteurs affirment que les nations libres, et spécialement la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis, ont montré une supériorité évidente dans le domaine des inventions sur les pays à gouvernement despotique tels que l’Allemagne ; ainsi la machine à vapeur, le télégraphe, le téléphone, la presse rotative, la machine à égrener le coton, le sous-marin, l’aéroplane, la télégraphie sans fils, etc., sont d’origine anglaise, française ou américaine. Mais les Allemands, avec leur talent d’organisation, exploitent merveilleusement les idées de leurs voisins et en tirent de nouvelles applications : la découverte des teintures d’aniline, par exemple, que tes Allemands ont ravie aux Anglais,

263.6. SCIENCE ET NATIONALITÉS. — Les rapports de la science avec les nationalités soulèvent trois questions : apport proportionnel des différents peuples à l’œuvre commune des sciences, — caractéristiques propres à cet apport. — mélange des passions nationales aux plus pures spéculations.

1. Il y a, il y a eu des peuples plus « scientifiques » que d’autres. L’apport à l’ensemble n’est donc pas égal, mais actuellement il n’est pas de peuples civilisés dont la contribution ne soit fort appréciable. On ne peut la déterminer en chiffres absolus, mais on a tenté des déterminations indirectes en dressant par nationalités l’inventaire des grandes découvertes, en comparant la statistique de la production des ouvrages et des travaux scientifiques, en relevant le nombre de savants de chaque nationalité qui ont été élus correspondants de grandes académies ou qui en ont obtenu des récompenses [169].

Ces divers éléments d’appréciation sont concordants sur cette conclusion que l’apport n’est pas proportionnel à la grandeur numérique des nations, territoires et populations. L’apport des petits pays, la Hollande, la Suisse, les pays Scandinaves est relativement plus grand. Ainsi, en se basant sur les nominations des membres correspondants des grandes académies, A. de Candolle a donné, en 1875, un tableau de la valeur scientifique d’un million d’habitants de chaque pays à trois époques, exprimé en millième de chaque liste de ces membres :

xxxxxxxxxx    1750  1829  1869
Suisse 0,137xx 0,036xx 0,035xx
Angleterrexxxxxxxx 0,015 0,011 0,012
Italie 0,012 0,005 0,002
Allemagne 0,005 0,010 0,007

D’une manière générale on peut dire que jusqu’au milieu du siècle dernier la culture des sciences n’avait réussi uniquement qu’en Europe et dans le nord de l’Amérique. Les régions tropicales, effet du climat ou nature des races, paraissent impropre à la culture énergique des sciences. En Europe et aux États-Unis mêmes, l’immense masse de la population reçoit les avantages des découvertes scientifiques sans contribuer à les créer.

Le tableau comparatif du nombre de Prix Nobel attribués aux savants par pays donne : Allemagne 17, France 15, Grande-Bretagne 7, Pays-Bas 6, Suède 5, Suisse 5, Italie 4, Belgique, États-Unis et Russie, chacun 3.

2. Les caractéristiques de l’apport de chaque nation à l’œuvre totale de la science sont fort intéressantes à constater, bien que les recherches à ce sujet n’aient encore donné que des résultats pou nombreux. La guerre a produit déjà et produira davantage par la suite des études sur le génie scientifique propre des peuples en présence. C’est le manifeste des intellectuels allemands qui a provoqué surtout ces études. On a opposé l’esprit de libre recherche à la discipline dans le travail scientifique, la synthèse généralisatrice et la découverte révolutionnante, la méthode rigoureuse et l’amour de l’exactitude dans le détail [170].

3. L’objectivité scientifique a été mise à dure épreuve pendant la guerre. Le souci de la vérité s’est trouvé en conflit avec le patriotisme et le nationalisme. Ici il y a eu aveuglement, contagion sociale de la folie guerrière, avec tendance volontaire à l’indulgence mais sans que la bonne foi ait pu être suspectée. Là au contraire il y a eu mauvaise foi absolue et volonté de faire servir la science, souvent le crédit attaché à la personne du savant, pour aider à des buts patriotiques. Il en est résulté une diminution sensible de la moralité scientifique. Si Pasteur a dit que la science n’a pas de patrie, mais que les savants en ont une, cela ne veut pas dire qu’ils ont à se compromettre dans les tâches lourdes de la politique ou à faire attention à la nationalité de celui qui découvre plutôt qu’à la découverte elle-même. Aussi la guerre a-t-elle créé des antagonismes profonds entre savants des pays qui se combattent. Que dirait aujourd’hui Renan qui après 1870 écrivait : « J’avais fait le rêve de ma vie de travailler à l’alliance intellectuelle, morale et politique de l’Allemagne et de la France, alliance entraînant celle de l’Angleterre et constituant une force capable de gouverner le monde, c’est-à-dire de le diriger dans la voie de la civilisation libérale. Ma chimère est détruite pour jamais [171]. » Cette autre déclaration, faite depuis la guerre mérite d’être retenue : « Les universités françaises, elles, continuent de penser que la civilisation est l’œuvre, non d’un peuple unique, mais de tous les peuples ; que la richesse intellectuelle et morale de l’humanité est créée par la naturelle variété et indépendance nécessaire à tous les génies nationaux [172]. »

263.7. SCIENCE ET GUERRE. — La guerre a été conduite comme une guerre scientifique, une guerre de machines, toutes construites d’après des principes et des procédés scientifiques, toutes mises en fonctionnement d’après les mêmes principes. Il y a peut-on dire unité internationale d’outillage de guerre. Ces applications scientifiques ont été poussées si loin et si en dehors de l’idéal du bien être humain que tout savant porte au fond de son cœur, qu’elles ont suscité cette appréciation du président Poincaré : « La science, déshonorée au service de la violence, de la sauvagerie ». Dans leur enthousiasme guerrier d’aucuns ont célébré la formule : « la guerre creuset d’idée », en disant que la guerre poussait aux découvertes et à la création scientifique. À la vérité, après 20 mois de guerre, ce qui a été découvert de neuf paraît peu important sur n’importe quel front. Des détails se sont perfectionnés, comme dans la balistique, la chimie, l’aviation, mais l’on n’a vu surgir aucune grande découverte originale et sensationnelle.

Les gouvernements pendant la guerre ont mobilisé le service de la science et une collaboration a été établie entré elle et l’armée. En France des comités scientifiques officiels pour les inventions ont été constitués au Ministère de l’instruction publique en liaison avec le Ministère de la guerre et l’Académie des sciences. En Angleterre un comité de recherches scientifiques a été créé aussi dans le but d’aider à la lutte économique contre l’Allemagne. Il s’agit de conserver aux Anglais le bénéfice de leurs inventions et de leurs applications à l’industrie. Un groupe de savants italiens et de membres de la société royale de Londres ont offert de collaborer avec ceux de l’Académie des sciences.

Triste constatation dans tous les pays, la guerre a fauché masse de jeunes savants et d’étudiants, perte d’un capital qui aurait permis à la longue de reconstituer tous les autres. Les universités, les écoles supérieures, les instituts, ont fourni partout aux armées des contingents plus que proportionnels. Les élèves de l’École Normale de Paris partis deux cents restent quinze [173]. Le demain de la science s’en ressentira. Ce sera pour un long temps, sinon tarie, du moins largement épuisée la source de la production scientifique. Mais surtout, ce qui pourrait porter un coup dans ses œuvres vives, c’est l’orientation des luttes entre savants qui serait la suite de la guerre. Déjà les Académies et les sociétés scientifiques des pays belligérants ont procédé respectivement à la radiation d’un grand nombre de membres étrangers. De là au protectionisme scientifique il n’y aurait qu’un pas. Dans la Suisse neutre même la réaction s’est fait sentir. Les universités y constatent que dans les facultés de droit de la Suisse alémanique le 45 % des professeurs étaient étrangers, et que dans les facultés de médecine il fallait admettre le 80 % comme proportion. Une association des universitaires suisses fut fondée en décembre 1915, avec la préoccupation que les universités forment désormais des professeurs pour le pays, afin de veiller à l’indépendance nécessaire dans le domaine de l’esprit et éviter une pénétration allemande aussi méthodiquement combinée que la pénétration économique. D’autre part il faut craindre aussi qu’à l’avenir le secret n’entoure les grandes découvertes et les grandes inventions, chaque gouvernement s’efforçant d’en conserver le fruit pour soi-même et de les utiliser dans des buts militaires. Ce serait la fin du régime actuel du libre développement de la science, un régime où une pensée de désintéressement humanitaire et de progrès universels anime les savants ; ce serait aussi placer à l’avenir, les armées devant l’inconnu d’armes nouvelles et la surprise de moyens d’attaque et de défense insoupçonnés.

Après la guerre, il n’y aura cependant que la science en mesure de découvrir pour l’homme des sources nouvelles de richesses dont l’acquisition puisse compenser tout ce qui aura été volontairement détruit, mais la science peut être stimulée. La preuve est faite que les découvertes sont en grande partie devenues fonctions de programmes de recherches poursuivies opiniâtrement, d’une coopération suffisamment nombreuse et disciplinée, de laboratoires et instituts parfaitement outillés. Il faudrait donc que dans une haute pensée d’humanité le futur traité de paix impose à toutes les nations indistinctement la constitution d’un fonds international de recherches d’un milliard à mettre à la disposition de la science. Tous les résultats de ces recherches seraient utilisables par tous et ne pourraient faire l’objet d’un monopole, d’un secret ou d’un brevet quelconques. Les recherches seraient dirigées vers la découverte ou l’utilisation pratique des forces nouvelles (radium [174], rayons de toute nature, électricité), la chimie alimentaire et agricole, l’amélioration des espèces végétales et animales, les problèmes d’eugénisme et d’éducation humaine, etc.

264. Système universel d’unités et de mesures.


Il faut instituer un système universel d’unités et donner une garantie internationale au système qui s’est progressivement constitué au cours des siècles. Ce système a pris sa forme scientifique dernière en se fondant sur le centimètre, le gramme et la seconde, et en s’exprimant en la forme de nombres ordonnés suivant la multiplication et la subdivision décimale de toutes les unités (système décimal, système métrique, système C. G. S.). Ce système est applicable à la fois dans la science, dans l’industrie, dans la vie courante. Il comprend notamment des unités de longueur, de masse, de force, de temps. Il doit s’étendre au calendrier, à l’heure, au méridien fondamental, à la monnaie.

Un système général d’unités et de mesures est nécessaire pour que les transactions puissent s’établir aisément et rapidement dans le monde entier, pour que les travaux des uns puissent être utilisés par les autres. Il doit être unique, comprendre un petit nombre de bases fondamentales auxquelles serait rattaché tout l’ensemble des unités secondaires ; être simple et parfaitement ordonné. Il doit être mondial, c’est-à-dire s’imposer à tous les pays par entente entre les États.

Toute unification a pour résultat la simplification. Celle-ci économise le labeur matériel et le labeur de la pensée ; elle rend disponibles des énergies d’ordre intellectuel ou pratique pour des tâches nouvelles ou plus considérables. L’unification est un des principaux objets de l’organisation internationale. L’histoire entière de l’humanité n’est, à un certain point de vue, que l’histoire de l’unification croissante du genre humain s’étendant à des cercles de plus en plus étendus. Spontané, irrégulier, indépendant et éparpillé à l’origine, ce processus s’est de notre temps essentiellement transformé à cause du perfectionnement des moyens techniques de communication. Il est devenu conscient, voulu, coordonné et généralisé [175].

264.1. SYSTÈME MÉTRIQUE DÉCIMAL. — Tout d’abord, des besoins particuliers avaient donné naissance à des unités locales, dont quelques-unes bientôt sont devenues plus répandues par suite de l’évolution politique et principalement de l’évolution commerciale. Pour enrayer la diversité des mesures qui existait en France, la Commission du mètre, instituée par la Révolution française, choisit alors une nouvelle unité de longueur tout à fait indépendante des autres. Elle utilisa pour sa définition les dimensions mêmes de la terre et décréta que cette unité serait constituée par la dix-millionième partie du quadrant du méridien, c’est-à-dire par la quarante-millionième partie de la périphérie terrestre. — Le système métrique ainsi établi date de 1799. Il est définitif en France depuis le 22 juin 1799. En 1800, il est introduit en Italie et en 1816 les Pays-Ras déclarent le système métrique obligatoire. Il se répand alors dans le monde entier. Certaines législations le rendent obligatoire, d’autres en font un système facultatif, mais à des titres divers (Russie, Japon, Chine). Aux États-Unis, en 1897. il est déclaré légal au même titre que le système traditionnel du pays, mais rendu obligatoire dans la médecine et dans la pharmacie d’État. L’Angleterre conserve son système, mais les progrès du système métrique y sont constants. — Les grands systèmes de mesures qui se partagent le monde sont, outre le système métrique, les systèmes britannique, russe, japonais et chinois. Le système britannique n’a de lien avec aucune unité voisine. Il comprend donc des mesures de largeur comme le yard, des mesures de surface et des mesures de volume comme le pied cube, le pouce cube et des mesures spéciales pour le blé, le foin ou la paille, pour tous les domaines de transaction. Le système britannique est différent aux États-Unis et en Angleterre : la livre des États-Unis n’est pas équivalente à la livre anglaise. Les étalons du système se sont modifiés avec le temps. — Le système russe est basé sur la sagène, mais les mesures russes ont été mises en rapport avec le mètre. — Le système japonais, introduit depuis 1891, est en rapport avec les unités métriques : il est décimal. — Le système chinois, régularisé depuis 1908, a pour base une unité de longueur qui équivaut exactement à 32 centimètres. — L’unification des mesures a donné une importance considérable à l’établissement des étalons. En 1867, les géodésiens, frappés par la discordance dans la triangulation, avaient obtenu la création d’un Bureau géodésique international, qui fut chargé de coordonner toutes les mesures de triangulation de la terre. En 1875 fut signée la Convention du Mètre, instituant un Bureau international des poids et mesures. Les États en supportent les frais et s’engagent à reconnaître les étalons fondamentaux du système métrique [176]

Le système métrique est adopté aujourd’hui par plus de 300 millions d’hommes. Ce qui l’a fait adopter ce n’est pas la supériorité de son étalon, mais la conformité de ses divisions avec le système numérique décimal, ce qui simplifie extrêmement les calculs. Le conservatisme anglais en matière de poids et mesures est tout à fait rétrograde et doit disparaitre : c’est ainsi que la livre sterling comprend 20 shillings, lesquels comprennent chacun 12 pences, lesquels se divisent chacun en 4 farthings. Le mille anglais comprend 1760 yeards, lesquels comprennent chacun 3 pieds, lesquels comprennent chacun 12 pouces, lesquels comprennent chacun 12 lignes. La tonne des Anglais comprend 20 centweights, qui comprennent chacun 112 pounds, qui comprennent chacun 16 onces. C’est un système anti-scientifique, car il n’est pas homogène. Le moindre problème commercial exige plusieurs opérations là où une seule opération suffit dans le système métrique. Pour conserver sa situation dans le monde, l’Angleterre doit renoncer à ce système archaïque. L’Allemagne lui en a montré l’exemple après 1870, et le séjour d’un million d’Anglais sur le continent pendant la guerre facilitera la réforme.

264.2. MÉRIDIEN UNIVERSEL ET UNITÉ DE L’HEURE. — L’adoption d’un méridien initial est indispensable pour obtenir une concordance dans la désignation des lieux et, partant, pour établir les cartes géographiques et marines. Dans la pratique, le méridien de Greenwich (observatoire de Greenwich près de Londres) est quasi universellement adopté. La Convention internationale pour la carte de la Terre à l’échelle du millionième l’a consacré en même temps que l’échelle métrique. — L’entente internationale s’est établie pour l’heure sur la base d’une division du globe en vingt-quatre fuseaux horaires, avec le méridien de Greenwich comme point de départ. Les heures ont été comptées de une à vingt-quatre. La tour Eiffel par ondes radiographiques a donné l’heure à une grande partie de terre et de mer. Une conférence internationale de l’heure s’est réunie à Paris en 1912. On a proposé la décimalisation de l’heure en divisant un jour en dix parties égales.

264.3. CALENDRIER UNIVERSEL. — Trois calendriers principaux sont aujourd’hui en usage : le calendrier Grégorien, le calendrier Julien et le calendrier de l’Hégire.

Le calendrier Grégorien est reconnu dans l’Europe centrale et occidentale, en Amérique, en Afrique, en Océanie et utilisé pour les usages commerciaux dans une bonne partie de l’Asie. Il date de 1582, année où le pape Grégoire XIII corrigea l’inexactitude du calendrier Julien. Les dates du mois et les jours ne sont pas en concordance. Notre division du temps est conventionnelle. Elle prend son origine à celle de l’ère chrétienne et l’année civile ne se confond pas avec l’année scolaire, de là les difficultés d’adaptation du calendrier. D’autre part la date de la naissance du Christ est loin d’être établie. Des divergences nombreuses divisent les chronologistes et les historiens de Jésus, divergences qui vont jusqu’à sept années pour l’époque extrême de la naissance et de la mort [177]. Des associations internationales ont travaillé à l’unification des calendriers et à la fixation de la fête de Pâques.

264.4. SIGNAUX INTERNATIONAUX. — La Convention internationale d’avril 1857 a arrêté internationalement un Code commercial des signaux. Le code actuellement usage fut préparé en 1896i ; il est basé sur remploi de 26 pavillons et assure la transmission de 375,076 signaux.

265. Les Lettres et les Arts.


Les Lettres et les Arts sont l’expression même de la pensée profonde et intime des peuples. Ils occupent une place éminente dans leur vie. Ils participent aussi à la vie internationale et c’est sous ce dernier aspect que nous avons à les examiner ici.

265.1. LES LETTRES. — Les dialectes, « les patois primitifs » se sont combinés ou l’un d’eux a fini par prédominer. De parlées les langues sont devenues écrites, fixant ainsi le vocabulaire, la grammaire, l’orthographe. Chaque peuple a sa littérature : poésie, théâtre, contes et romans, genres secondaires. Cette littérature raconte sa vie, ses mœurs, ses idées, ses jugements sur les choses, ses rêves et ses idées. Elle est exprimée en sa langue, qui trouve ainsi en elle à la fois son expression la plus haute et son moyen de conservation le plus sûr. La littérature est l’âme de la vie publique, la conscience de la nationalité [178].

2. La littérature constitue une force sociologique vitale. Elle impressionne un à un, mais elle impressionne tous de la même manière. Certaines œuvres exceptionnelles agissent sur une élite intellectuelle et, par l’intermédiaire de celle-ci, sur la masse ; d’autres œuvres agissent directement sur la masse.

3. Les œuvres littéraires ont voyagé, elles ont traversé les frontières. On les a lues, traduites, adaptées. Des influences se sont établies. La littérature grecque, la littérature latine ont agi sur toutes, avec l’universalité qui caractérise l’humanisme. Mais les littératures nationales se sont compénétrées. Pour ne prendre que la littérature française, on constate successivement l’influence sur elle, subséquente aux littératures anciennes, de la littérature italienne et espagnole, puis allemande et anglaise, puis russe, enfin scandinave, sans parler des autres influences moindres, comme la littérature exotique. Des poètes (Herder, Goethe) ont songé à une littérature du monde entier. Les mêmes types littéraires, la même matière époque se retrouvent dans plusieurs littératures. De nos jours les romans et les pièces de théâtre à succès font leur tour du monde, et des institutions internationales sont nées pour assurer cette diffusion ou en régler les conséquences : sociétés internationales d’auteurs et de gens de lettres, conventions internationales pour la protection de la propriété littéraire avec une association internationale libre auxiliaire pour la perfectionner et en étendre sans cesse les effets. Les bibliothèques de tous pays s’ouvrent aux ouvrages de toutes les littératures. — Or, la littérature est forme et fond. Elle a un contenu qui agit sur les intelligences isolées et, par elles, sur la pensée publique.

4. Dans son Cours de littérature (1813) Frédéric Hégel cherchait déjà à faire ressortir l’influence de la littérature sur l’évolution politique des peuples. Depuis les littératures comparées ont fait l’objet d’études incessantes ; les faits d’interaction littéraires ont été relevés et l’on a commencé à formuler quelques lois générales d’influence. Les relations de la littérature et de la politique, elles, ont été très vivement mises en lumière. L’ouvrage de Mme de Staël : De la littérature, considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), a le premier attiré l’attention sur cette question, il y a plus d’un siècle, et beaucoup de travaux l’ont suivi [179].

Dans chaque pays des études ont été faites sur les écrivains qui ont exercé le plus d’influence sur l’âme des générations ; on a défini et expliqué leurs œuvres en tant qu’éducatrice de l’esprit et du cœur [180]. On a précisé ainsi les facteurs internationaux de la littérature. Georges Brandès. par exemple, montre dans ses Principaux courants de la littérature au XIXme siècle l’influence capitale de Jean-Jacques Rousseau sur les lettres universelles. Le premier réveil national de l’Allemagne, le romantisme de Herder qui entraîna dans son courant Gœthe et Schiller, fut engendré par l’influence combinée de Jean-Jacques et de Diderot. Et Rousseau de son côté a été directement influencé par l’Angleterre, par Richardson avec sa Clarisse Harlowe.

5. Quelle direction prendra la littérature, en particulier la poésie, le théâtre, le roman après la grande commotion ? Déjà des critiques attentifs se posent cette question. Paul Flatt pense que la littérature dramatique et la littérature féminine seront vraisemblablement emportées toutes deux par un courant idéaliste. Il se substituera aux tendances purement sensualistes qui les avaient caractérisées. « On se hâte trop, dans certains milieux, dit Camille Mauclair de pronostiquer un « retour au classicisme ». C’était déjà là avant la guerre une panacée mal définie, le souhait d’une sorte de protectionnisme intellectuel. Évidemment, à mesure que la « Kultur » est mieux connue des Français, elle leur inspire plus d’horreur, et l’exclusion rigoureuse de tout germanisme déterminera une permanente mobilisation du « front littéraire » français. Mais qui peut affirmer que cette tendance nationaliste si légitime ne sera pas compensée par une influence mutuelle des lettres anglaises, russes, italiennes, belges et françaises, dans le grand rapprochement créé par la communion des alliés ? Quel sens pourra garder, dans une France expurgée de tout élément teuton, le grief contre « les métèques » déjà contestable naguère ? Les lois des mouvements littéraires sont trop internes pour qu’à tout ceci une réponse préalable puisse être valablement faite [181]. » Après 1870 la littérature en France, sauf de rares exceptions, a trompé les espérances de ceux qui attendaient d’elle un sursum corda : elle s’est mise à remuer tout ce qu’il y a de fangeux dans les bas-fonds de l’humanité [182].

6. Pendant la guerre, d’une manière générale, le respect de la propriété littéraire n’a pas eu trop à souffrir. L’Union internationale n’a pas été détruite. Son organe, Le droit d’auteur, publié à Berne, le Börsenverein et le Cercle de la Librairie de Paris ont manifesté leurs sentiments en faveur du respect intégral de la Convention de Berne. Une trêve a été conclue tacitement en matière de propriété intellectuelle [183].

265.2. LES ARTS. — 1. L’amour de l’art est devenu l’un des grands mobiles de notre vie, un trait distinctif des peuples qui ont des aspirations supérieures. Déjà l’exaltation de l’art avait tenu dans les esprits de la Renaissance la même place que l’idée de la science tient dans l’époque moderne.

2. La peinture et le dessin, la sculpture et l’architecture, la musique ont ceci qui les différencie de la littérature : ils n’ont pas à employer l’intermédiaire d’un moyen d’expression aussi exclusivement national que la langue. Ils sont directement intelligibles pour les hommes de tous les pays, arrivés à quelque degré de civilisation ; ils constituent des langues universelles. Il s’en suit qu’ils ont une immense puissance de diffusion. Chaque pays les reçoit, les imite, les adapte, les combine avec ses propres créations. L’art a suivi à peu près la même évolution que l’économie et la politique, mais plus rapide. Les écoles nationales se sont formées de bonne heure, fusionnant tous les artistes de plusieurs régions. Bientôt aussi ont apparu les formes internationales, ou plus exactement les formes a-nationales, ou les formes mondiales basées sur un art national. L’architecture des Grecs, celle des Romains, est devenue classique pour tous les peuples. Le style des cathédrales du moyen âge, parti de l’Île de France et du Nord de la France, s’est répandu à travers toute l’Europe (devenu ensuite par erreur le « gothique »). Le style Louis XIV, les styles Louis XVI et Empire, d’origine française, ont été universellement répandus, imités de nos jours encore dans les salons des deux mondes. La musique italienne, influencée au début par la musique flamande, est devenue partout le prototype de la musique.

3. Ce caractère des œuvres a déterminé celui des institutions qui leur ont été vouées : les musées, formés des œuvres de toutes les écoles ; les conservatoires de musique et les opéras, dédiés à toutes les musiques ; les expositions d’art, faisant circuler les œuvres de capitale en capitale ; les écoles des beaux-arts, ouvertes aux sujets de toutes nationalités (par exemple les instituts que beaucoup de gouvernements entretiennent à Rome et à Athènes). Les artistes voyagent en tournée de pays en pays ; le commerce de leurs œuvres est international. Aux fouilles artistiques et archéologiques opérées dans les contrées à civilisation antique ont coopéré beaucoup d’États, souvent dans des organisations communes (fouilles d’Herculanum, fouilles en Grèce, en Asie Mineure, en Égypte). Des Congrès internationaux réunissent périodiquement les critiques, les historiens d’art, les amateurs, les artistes. Des conventions internationales (Convention de Berne) protègent juridiquement leurs œuvres. Des lois et des coutumes garantissent à chaque État son patrimoine artistique (le cas de la Joconde). Mais en même temps se développe le sentiment que ce patrimoine est aussi celui de toute l’humanité. En fait foi l’émotion causée dans le monde entier, et révélée par la presse, lorsqu’il est constaté quelque négligence ou indifférence d’un pays à l’égard des œuvres qu’il détient. Ajoutons que la vie nous paraît aujourd’hui inconcevable sans une culture artistique internationale [184].

4. À l’art se rattache la mode, elle est un facteur d’internationalisation. Autrefois les ornements extérieurs étaient des signes de distinction militaire, politique, financière. Aujourd’hui les différences disparaissent, la mode nivelle l’aspect extérieur des diverses classes d’un même groupe et des individus de diverses nationalités.

5. La destruction, pendant la guerre, des œuvres d’art, des monuments de l’architecture notamment, a soulevé dans le monde une vague de protestations (la bibliothèque de Louvain, la cathédrale de Reims, le beffroi d’Arras, les halles d’Ypres, les fresques de Tiépolo dans l’Église des capucins de Venise, etc.). Elle a accentué encore ce sentiment universel que les œuvres d’art constituent un patrimoine collectif. L’enlèvement des œuvres d’art des pays envahis a fait à son tour l’objet de vives discussions. Des altistes allemands, hélas, ont fait valoir le droit au butin d’art [185]. Au début de la guerre entre l’Italie et l’Autriche, le pape a fait écrire à l’empereur François-Joseph pour lui recommander de faire épargner les édifices du culte par les attaques d’aéroplanes. N’empêche que deux fois des bombes furent lancées sur la piazetta de Saint-Marc et la Riva degli Schiavoni, visant le palais des doges. La demande a été faite au corps diplomatique de Bruxelles, au début de la guerre, par l’Union des Associations internationales, de faire reconnaître immédiatement un drapeau conventionnel pour la désignation des monuments protégés par les conventions de la Haye.

6. Quelle sera la tendance générale de l’art après la guerre ? La limitation de la production artistique chez les belligérants ne permet guère encore de s’en rendre compte. Il est à croire que les événements auront profondément troublé les artistes. Un art social exprimant de grands sentiments généraux et universels en sera peut-être la conséquence. Déjà en ces dernières années certains ont blâmé l’art sensuel réservé à une élite et qui laisse inculte l’âme du peuple souffrante et féconde (Tolstoï). Mais les horreurs de la guerre pourraient faire aussi que beaucoup d’artistes s’enferment plus étroitement encore dans leur rêve et fuient une réalité qui s’est révélée par trop brutale.

260. L’Instruction et l’Éducation.


266.1. LA LUTTE CONTRE L’IGNORANCE. — Le grand travail à accomplir c’est la lutte contre l’ignorance, fléau du genre humain.

1. Où les peuples aujourd’hui vont-ils chercher leurs notions ? À quatre sources. a) Dans les traditions orales et familiales. Dans toute l’organisation familiale on se fie à la tradition orale ; c’est une grave erreur : la tradition orale n’a souvent pour base qu’un réseau de croyances grossières unies à des idolâtries renversantes. b) Dans les livres religieux. Ainsi, pour les Turcs et les autres musulmans, jusqu’à notre époque, il n’y a eu d’autre science que la coranique. c) Dans les littératures nationales. d) Dans la science. — Le livre et la presse, l’enseignement, écoles et universités ; les églises et les associations, sont les moyens modernes de formation des esprits. Nous ne sommes qu’à l’aurore des temps où leur action a pu réellement s’exercer en grand.

2. Sur une population européenne de 412 millions, on compte 88 millions de 5 à 15 ans. Pour l’instruction il existe 465.000 écoles, environ 1 million d’instituteurs et 45 millions d’élèves. Les dépenses s’élèvent en Europe à 2100 millions tandis que les États-Unis seuls dépensent 925 millions (G. Sundbärgh). Les analphabètes en % des conscrits sont 30 %. — Aujourd’hui l’instruction obligatoire et gratuite devient une formule universelle.

3. Il existe dans le monde environ 276 universités, collèges, académies et facultés indépendantes ; 90 instituts techniques, 107 écoles supérieures d’agriculture, de sylviculture et d’arts vétérinaires. Il y a 32 universités et 6 autres institutions ayant plus de 4000 étudiants. Quant aux universités on compte à Paris 17.556 étudiants ; Berlin, 14.178 ; Moscou, 9760 ; Le Caire, 5940 ; Vienne, 8784 ; Budapest, 7814 ; Munich, 7708 ; Saint-Pétersbourg, 7455 ; Minneapolis, 6955 ; Chicago, 6802 [186]. Ces chiffres énormes obligent à reconnaître que toute direction d’ensemble donnée à travers le monde à l’enseignement supérieur serait capable de transformer rapidement l’état de l’humanité.

266.2. L’INTERNATIONALISATION DE L’ENSEIGNEMENT. — Elle comporte deux ordres de questions : internationalisation des matières enseignées ; internationalisation de l’organisation [187].

1 Internationalisation des matières enseignées. — Toute formation intellectuelle comporte l’instruction et l’éducation ; l’acquis de connaissances d’une part, le développement des facultés intellectuelles et morales de l’autre.

En ce qui concerne l’instruction, il importe qu’aux trois degrés de l’enseignement on fasse pénétrer un enseignement, en cycles gradués, des grandes données fondamentales sur l’homme et les sociétés, les destinées humaines, les caractères des peuples, l’histoire des grands progrès humains, la valeur de la civilisation œuvre commune des peuples, le monde et ce qu’il est devenu. C’est en réalité le programme des anciennes « humanités », révisé, élargi et ramené à ce qu’il y a d’essentiel, qui doit faire l’objet de l’enseignement [188]. Il faut faire des hommes des êtres de leur temps, des habitants réels de la planète connaissant et comprenant l’importance croissante des relations internationales. Dans les Universités devrait être donné un enseignement approfondi et systématique des connaissances relatives à la vie mondiale économique, intellectuelle, juridique et politique. Cet enseignement ne devrait pas seulement être donné dans des Facultés spéciales et séparées, mais leurs éléments essentiels et abrégés doivent être largement mis à portée des étudiants de toutes les Facultés.

À côté de l’instruction prend place l’éducation, c’est-à-dire les buts à atteindre, au premier rang desquels figure l’amour de la patrie, le respect de la patrie des autres et l’aspiration à une ère de concorde et d’entente loyale [189].

La guerre doit faire réfléchir. Jamais dans l’histoire les écoles de tous les degrés n’ont pu influencer davantage les populations qu’elles ne l’ont fait pour la génération actuelle et jamais cependant l’histoire n’a enregistré des horreurs et des égoïsmes aussi systématiques que dans la présente guerre : fourberies, mensonges, cruautés, absence de sens moral. Quelles relations existent donc entre les deux phénomènes ? Comment expliquer qu’en Allemagne toute l’éducation scolaire et universitaire est saturée du plus agressif orgueil « Deutschland über alles ! » Les générations des belligérants ont toutes été enseignées dans les mêmes sortes d’écoles et elles ont appris peu à peu les mêmes choses ; pourtant les voilà ennemies et haineuses jusqu’à la mort. Où la cause ? Tous les chefs ont passé par les universités. Mais dans les universités s’amalgament les traditions et les espérances, les passions et les préjugés d’où se dégage enfin ce code de philosophie pratique auquel la nation confirmera pour quelques années son activité vitale. L’Université aide à composer et à répandre en chaque pays la légende nationale, le poème de mysticisme impérial qui appuie ensuite les entreprises conquérantes du groupe national [190] (E. Seillière).

2. Organisation internationale. — Les professeurs s’échangent entre Universités, tels les échanges entre Universités américaines, anglaises, allemandes, françaises ; les cours donnés à Harvard, à Oxford, à Berlin, à la Sorbonne. Les étudiants s’échangent [191]. Le tour traditionnel des Universités d’un pays s’élargit jusqu’à comprendre des semestres dans les Universités étrangères ; de là les ententes pour l’unification du calendrier universitaire, l’équivalence internationale des diplômes de l’enseignement supérieur et des titres académiques. Des voyages scolaires sont entrepris à l’étranger, des cours de vacances sont organisés avec des éléments cosmopolites combinant à la fois l’étude des pays et l’acquisition des langues. Des efforts sont faits pour l’unification des méthodes pédagogiques. Il existe des associations internationales d’étudiants.

Des premiers essais d’enseignement international ont été entrepris : Académie de droit international créée à La Haye, installée au Palais de la Paix et subsidiée par la Dotation Carnegie ; Cours internationaux organisés par la « Société internationale pour le développement de l’enseignement commercial [192] » ; Faculté internationale de pédologie de Bruxelles [193] ; Université internationale de philosophie fondée en 1915, à Amersfoort (Hollande).

Le projet a été élaboré d’une Université internationale. Elle serait formée d’une élite de professeurs de tous les pays venant professer en leur langue, ou en une langue de grande circulation mondiale, devant des auditoires composés d’une élite d’étudiants, recrutés parmi toutes les Universités. Cette élite est celle qui demain aura partout, dans tous les domaines, la conduite des affaires humaines. Il suffirait de rassembler un pourcent des étudiants ayant achevé leurs études dans les universités nationales. On organiserait pour eux un enseignement semestriel dans l’Université internationale avec pendant tout ce temps une vie commune ; six autres mois seraient consacrés par eux à un voyage autour du monde, avec stations organisées dans les grandes universités nationales, points d’où les contacts seraient établis avec les institutions et les cercles des divers pays. Une telle organisation serait de haute valeur pour la formation ries futurs chefs et aussi pour l’éducation d’une diplomatie renouvelée et avertie [194].

267. La Presse.


267.1 CE QU’EST DEVENUE LA PRESSE. — La Presse étend sur toutes les parties du globe le réseau de ses correspondants et l’action de ses organes. Elle est devenue le plus puissant des véhicules de la pensée, l’accompagnement nécessaire de toute organisation politique libre, dont le Gouvernement doit s’appuyer sur l’opinion publique. La Presse est un quatrième Pouvoir dans les États, on pourrait presque dire le premier car les trois autres sont prêts à lui obéir. Maîtresse des affaires, de la fortune, de la destinée des peuples, elle s’arroge pareillement la magistrature des croyances et des mœurs. Sa fonction sociale se dégage cependant : être le Pouvoir informateur ayant pour mission à la fois d’éclairer et d’exprimer l’opinion publique. Pour se représenter à quel point ce rôle est accompli actuellement, il suffit de rappeler qu’il s’imprime annuellement dans le monde 72,000 publications périodiques, journaux et revues. Cette masse énorme d’imprimés est le transmetteur des faits, des idées, des informations, des opinions. Elle agit au loin, ne connaissant pas de frontières. Le journal offre chaque jour à ses lecteurs, le résumé de l’histoire du monde dans les dernières vingt-quatre heures. Pour lui le globe entier n’est qu’un vaste théâtre sur lequel il braque ses objectifs et apporte, à tous en même temps, les mêmes images commentées par les mêmes dépêches et les mêmes communications téléphoniques. Le livre, de son côté, travaille sans cosse à accroître de par l’univers, la somme des notions et des croyances communes. À ces titres, la presse sous toutes ses formes, journaux, revues, livres, doit jouir de la liberté et cette liberté organisée doit s’élever au degré international [195].

267.2 LA PRESSE ET LA GUERRE. — l. Unité mondiale des effets de la presse, censure et emploi de la presse aux fins nationales et gouvernementales, avec le corollaire des communiqués officiels, des bureaux de presse et de la propagande à l’étranger, tels sont surtout les caractères qu’a présentés la presse pendant la guerre [196]. Les événements ont mis en lumière l’unité d’action mondiale de la presse. Les journaux de tous les pays ont annoncé aux peuples les mêmes nouvelles ; toute importante révélation faite par l’un d’eux a été immédiatement reproduite par les autres. Des centaines de millions de lecteurs, depuis des mois apprennent an même moment les mêmes faits et ont l’esprit tendu vers les mêmes points. Les opinions émises et les accusations portées ont été discutées en grand par la presse des belligérants et par celle des neutres. Le journal a été vraiment pour les populations le hérault, la tribune et le forum.

2. Les propagandes ont été intenses et se sont servies de tous les moyens. Le plus moderne est l’emploi de la télégraphie sans fil. Les Allemands notamment se sont attachés à donner par la presse et par l’image, à l’aide du livre et du cinéma, au banquier comme à l’homme de la rue, l’impression que leur puissance serait nécessairement victorieuse. Au début de la guerre les Allemands semblaient faire peu de cas du jugement des neutres ; après le ravage de la Belgique, l’opinion de l’univers s’étant dressée contre eux, ils redoutèrent sa puissance et tâchèrent de se la concilier en achetant ou en fondant des journaux dans beaucoup de pays, en Espagne, Italie, Turquie, Amérique. En Bulgarie, ils ont distribué pendant la campagne plus de deux millions de proclamations célébrant les victoires allemandes et promettant au peuple bulgare la réalisation de toutes ses aspirations nationales si la guerre se terminait par leur victoire alliée. De curieuses révélations ont été faites par eux, malgré eux (publication par le New-York Herald de documents interceptés). « Pour arriver à notre but en Amérique, y était-il dit, il faut commencer par susciter dans la presse une agitation adaptée au caractère, aux vœux et à la manière de penser du public américain. Tout doit lui être communiqué sous forme de nouvelles, ainsi qu’il en a l’habitude et parce qu’il ne comprend que cette forme de propagande. Pour l’agence que nous avons en vue il sera absolument nécessaire de fonder un nouveau syndicat américain d’informations avec un capital allemand [197] ».

3. En août 1915, l’Association allemande de la presse, à Berlin, décidait ouvertement de créer une vaste organisation à l’étranger pour « contre-balancer l’influence partiale, désastreuse, des grandes agences étrangères par rapport aux intérêts allemands ». La réunion demandait l’institution d’attachés de presse auprès de tous les représentants diplomatiques de l’Allemagne à l’étranger. Dans tous les pays ont fonctionné des bureaux officiels de presse. Ainsi les Allemands donnèrent à l’agence Wolff le monopole des informations officielles. Pendant la guerre plusieurs mouvements nationaux ont été servis, peut-être desservis, par das bureaux de presse (exemple ; Ukranischen Pressbüro, Berlin : Polnischen Pressbüro, Berlin, etc.).

4. Partout la censure a fonctionné durant la guerre comme jamais auparavant. La vérité officielle, pour mieux dire, souvent le mensonge tout au moins par réticence, a été érigé en règle absolue. Des protestations se sont élevées. En France, la pétition des intellectuels au Parlement (pétition du Figaro) en faveur d’une liberté de presse plus grande a conclu ainsi : « Un gouvernement non contrôlé, une assemblée non contrôlée c’est le despotisme. » De son côté, l’Association allemande de la presse, dans sa réunion d’août 1915, prenait une résolution relative à la censure allemande, laquelle, par « son manque d’unité et ses multiples manières d’appréciation, rend la tâche de la presse allemande au service des intérêts patriotiques particulièrement difficile ».

« La censure, a dit le ministre Salandra, est une institution anormale, fastidieuse et désastreuse pour ceux qui la subissent, mais encore plus pour ceux qui l’exercent. Pour mon compte personnel, depuis le jour où il m’a fallu organiser et exercer ta censure, je suis devenu plus qu’avant partisan de la liberté de la presse la plus large. » En Angleterre, lord Selborn, ministre de l’agriculture, disait : « la plus grande erreur que puissent commettre ceux qui ont la responsabilité des nouvelles publiées est de cacher au peuple anglais les mauvaises nouvelles. Il ne devrait jamais y avoir dissimulation des nouvelles désagréables, ni exagération de l’importance des bonnes nouvelles. Les unes et les autres devraient être données exactement dans leur simplicité toute nue. Si quelques-uns de nos compatriotes ne se rendent pas compte de la grandeur de la crise qu’ils ont à surmonter ou des sacrifices qui s’imposent à eux, la faute n’en est pas complètement et exclusivement à eux, mais pour une large part à ceux qui ont si malheureusement commis le crime de dissimuler les mauvaises nouvelles et d’exagérer les bonnes. » — En Allemagne le gouvernement commença par interdire la vente de tous les journaux ennemis. À partir du mois de juin 1915 cette vente fut permise. On a cru voir là un moyen du gouvernement de recourir à « l’autre cloche » pour avertir le public de la situation et préparer une évolution de l’opinion. Ce fait montre combien les gouvernements ont su « jouer » de la presse.

267.3. L’UTILISATION DE LA PRESSE À L’AVENIR. — La guerre a mis en pleine lumière le problème social de l’utilisation de la presse. Cette puissance a grandi d’abord dans la liberté ; puis est venue la phase du monopole de fait, obtenu par les tout grands journaux grâce à l’écrasement des concurrents faibles ; les trusts de journaux ont achevé la concentration. Aujourd’hui la presse qui a une action véritable est, dans tous les pays, aux mains d’une très petite poignée d’hommes. Les journaux sont de puissants meneurs parce qu’ils manient à leur aise les véritables facteurs affectifs de l’opinion des foules : l’affirmation, la répétition, la suggestion et le prestige (G. Lebon). Il s’en suit deux conséquences : la presse fait souvent beaucoup de mal, elle ne fait pas tout le bien qu’elle pourrait faire. Le mal résulte des campagnes intéressées, à l’aide de moyens sensationnels. En matière internationale ce mal résulte de la facilité avec laquelle les actes et les intentions des autres peuples sont présentés au public.

Le mécanisme de la presse moderne explique l’enchaînement des causes : 1° Une presse à bon marché et sans scrupules (presse jaune) se déverse sur la population dont elle est presque la seule lecture. Elle ne vise qu’aux gros tirages, non point pour la diffusion de ses idées — elle n’en a point, — mais pour faire payer sa publicité et sa réclame, pour faire payer aussi ses attaques ou ses silences intéressés à l’occasion de gros intérêts particuliers. Cette presse est donc uniquement soucieuse de flatter les passions populaires et les préjugés. 2° Le peuple égaré par cette presse laisse libre cours aux passions les plus grossières auxquelles elle fait appel. 3° Les souverains ensuite répondent aux sentiments de la nation, qu’ils soient déviés eux-mêmes ou cherchent à maintenir leur trône.

On a pu voir pendant la guerre la facilité avec laquelle la presse de tous pays a été prête à trouver aux peuples toutes les qualités et tous les défauts suivant qu’ils allaient marcher avec ou contre leur pays ! Ceci démontre tout ce qu’a d’artificiel beaucoup de soi-disant mouvements antinationaux.

Voici un exemple typique : M. Harmsworth, devenu aujourd’hui Lord Northcliffe, éditeur du Daily-Mail, du Daily Mirror, du Daily Graffic, du Daily Express, de l’Ewening news, du Weekly Dispatch et plus tard du Times, publiait ceci en 1899, dans le but de boycotter l’exposition de Paris : « Les Français ont réussi à persuader John Bull qu’ils sont ses ennemis acharnés. L’Angleterre a longtemps hésité entre la France et l’Allemagne, mais elle a toujours respecté le caractère allemand, tandis qu’elle en est arrivée à avoir du mépris pour la France. Une entente cordiale ne peut subsister entre l’Angleterre et sa plus proche voisine. En voilà assez de la France, qui n’a ni courage, ni sens politique. » En 1907, dans une interview du Matin, le même Harmsworth s’écrie : « Oui, oui, nous détestons les Allemands et cordialement. Ils se rendent odieux à toute l’Europe. Je ne permettrais pas qu’on imprima dans mon journal la moindre chose qui put blesser la France, mais je ne voudrais pas qu’on y insérât quoi que ce fût qui pût être agréable à l’Allemagne. » Pour apprécier le rôle de la presse dans les événements de la guerre, il faut se rappeler ce qu’étaient les journaux de l’Europe en 1913 et 1914, notamment les attaques des feuilles austro-hongroises contre la Serbie ; le langage insolent de la presse pangermanique, les ripostes de la presse de la Triple Entente.

Quant au rôle que l’argent aura joué dans la presse pendant la guerre, il ne sera connu que plus tard. On peut le deviner. Au temps de la formation de l’unité italienne, Cavour laissa entendre eu plein parlement italien qu’il avait employé 80 millions des fonds secrets à échauffer l’opinion de la presse française en faveur de la guerre d’Italie. En 1914-1915, les prix de toutes choses ont haussé !

Des mesures contre la presse sensationnelle sont donc nécessaires [198]. Mais les meilleures de toutes doivent être cherchées dans un contrepoids, une presse complémentaire : presse officielle et presse libre. La littérature officielle (Documents parlementaires, rapports des gouvernements, publications faites à leur initiative ou sous leur patronage) acquiert une importance de plus en plus grande pour la mise en circulation de données exactes et complètes. Elle témoigne du degré de publicité dans les affaires publiques. Les gouvernements doivent la lumière et la vérité à leurs nationaux, et ceux-ci doivent devenir des citoyens utiles à la chose publique grâce à une information opportune. Le principe que l’État doit être publicateur est donc acquis depuis longtemps. Reste la question du degré, des domaines que doit couvrir la publication, des modalités selon lesquelles elle doit s’opérer. En réalité les publications officielles constituent presque partout une littérature lourde, indigeste, manquant de l’actualité désirable, mal distribuée. C’est le Journal officiel qui, en tous pays, ne répond plus aujourd’hui à toutes les nécessités du temps. Transformé, développé, il pourrait être un utile « antidote », à la condition toutefois d’être sous le contrôle parlementaire et public.

Quant à l’utilisation de la presse libre pour des buts sociaux et humanitaires, il reste fort à faire. La presse s’est ramifiée. Il y a le grand journal national quotidien et le journal régional quotidien, les hebdomadaires locaux, les suppléments du dimanche, les publications illustrées, les périodiques, la grande revue générale, les revues spéciales, les innombrables bulletins, organes des associations. Et nous ne citons pas le livre, depuis la simple feuille et la brochure, jusqu’aux grands ouvrages, en passant par tous les intermédiaires des publications de science, d’utilité pratique, de distraction ou de propagande d’idées. Or toutes ces formes de la presse ne sont pas systématiquement utilisées pour répandre des notions justes, vraies, utiles, pour faire naître ou entretenir des idéals élevés [199].

Quels exemples ont donné les journaux belliqueux sur la manière de former, de cuisiner une opinion publique ! Les bonnes causes, elles, ne savent pas se servir de la presse. Les pays anglo-saxons sont plus avancés à ce sujet que le Continent et de bien plus longue date. L’action de la presse imprimée peut se continuer aujourd’hui par celle du cinéma, nouvel et précieux instrument de diffusion. Aux États-Unis les cinématographes (movies) sont devenus à ce point une nécessité de la vie générale qu’en 1914, les dépenses du peuple pour ce spectacle se sont élevées à 1,457,000,000 francs payées par 7,300,000 spectateurs quotidiens.

267.4. UN JOURNAL OFFICIEL INTERNATIONAL. — Les fausses nouvelles, l’ignorance mutuelle du caractère national, les informations tendancieuses, les interprétations de faits inexactes, les partis pris, causent chaque jour d’irréparables malentendus entre les peuples, d’autant plus grands qu’ils ne reposent pas sur des faits objectifs et des divergences de vue réelles. L’organisation centralisée des grandes agences télégraphiques et téléphoniques, les relations de ces agences avec les gouvernements et les hautes sphères économiques ont fréquemment contribué à créer un tel état de choses, si bien qu’on avait pu dire, non sans apparence de raison, que « la prochaine guerre serait déclarée par la presse ».

Des mesures de contrainte ou de surveillance préventive ne pourraient atteindre ici le résultat désiré. Mieux vaut, dans un but de bonne entente et de paix, employer les mêmes moyens d’action et leur opposer des versions authentiques de faits et des exposés contradictoires. Il faudrait publier un journal officiel international. Déjà la publication rapide des négociations diplomatiques par les divers gouvernements, réalisée pendant la guerre, a fourni un précieux moyen de comparaison et de contrôle. Leurs communiqués officiels, malgré leur art de dissimuler et d’influencer, ont servi à l’orientation des esprits. Une partie non officielle du journal devrait être mise à la disposition des nationalités qui s’en serviraient pour leurs appels au public. En faisant connaître au monde leurs misères et en intimidant ainsi leurs persécuteurs, cette publicité aiderait à diminuer les injustices et les abus de pouvoir. Dans cette partie pourraient aussi figurer tous les appels à l’opinion publique universelle émanant des associations internationales libres.

268. Expositions universelles et Congrès internationaux.


Les expositions universelles de notre temps sont devenues de grandes manifestations de la vie internationale dans tous les domaines. À leur début, simples créations d’ordre industriel et commercial, elles se sont graduellement développées et complétées jusqu’à devenir une expression intégrale de la vie de nos sociétés modernes, des résumés de civilisation. Elles ont successivement ajouté à leurs départements commerciaux et industriels, ceux de l’art, des sports, des sciences, de l’économie sociale et même, en dernier lieu, de l’action politique internationale. C’est l’Angleterre qui nous donna le premier exemple d’une exposition ouverte à tous les peuples et non plus seulement aux nationalités (1851). Ce fut-un grand succès : elle eut lieu au Cristal Palace et attira 17,000 industriels exposants. Le prince Albert l’avait patronnée, malgré une opposition passionnée des communes. La deuxième exposition universelle eut lieu à Paris en 1855, avec 24,000 industriels. À partir de ce moment les expositions internationales se sont succédé à intervalles de temps très rapprochés et ont eu lieu dans presque tous les pays, à Paris 1867, Vienne 1873, Philadelphie 1876, Paris 1878, Melbourne 1880 et 1888, Paris 1889 (45 millions de visiteurs), et 1900, Saint-Louis 1904, Liège 1905, Bruxelles 1910. Au cours de la guerre (1915) a eu lieu avec grand succès l’Exposition de San Francisco. Si la plupart des peuples européens ont manqué au rendez-vous, ceux des deux Amériques, de l’Extrême Orient et de l’Océanie s’y sont rendus nombreux et les réunions internationales tenues à cette occasion ont été l’occasion d’une nouvelle extension des relations internationales parmi les nations soustraites aux désastres de la guerre. Toutes les expositions internationales en effet, ont été l’occasion de réunir de grands congrès internationaux et de compléter l’exhibition des choses par celles des idées. Ces congrès, nous l’avons dit à propos des associations internationales, siègent comme autant de petits Parlements mondiaux s’occupant chacun des intérêts propres à leur domaine. On a enregistré plus de deux mille réunions de ce genre depuis un demi-siècle. Lors des grandes expositions on a créé des organismes centraux pour coordonner leurs sessions.

269. Conclusions.


1. L’examen des facteurs culturels conduit à quatre ordres d’études : valeur de ces facteurs en eux-mêmes et conditions de leur existence ; diversité des cultures nationales ; relations intellectuelles entre peuples tendant ici à s’opposer, là à coopérer ; constitution d’une pensée universelle.

2. À côté d’une politique ethnique, et d’une politique économique s’esquivent les grands traits d’une politique intellectuelle. Ici également se retrouvent aux prises les tendances fondamentales à antagonisme et à la coopération. Une sorte de protectionnisme intellectuel s’affirme en face du grand courant qui conduit vers l’universalisation de la pensée. De là les luttes pour la destruction de la culture des peuples poursuivies par leurs oppresseurs dans tous les domaines de la vie intellectuelle, dans l’Église, dans les écoles, dans la langue.

Mais en même temps le spectacle a été offert de peuples trop petits pour avoir une culture à eux seuls (les Suisses, les Belges, les Hollandais, les Scandinaves), et qui, tout en la marquant de leur génie national propre, tendent à vivre d’une culture internationale.

3. Les peuples ont besoin d’avoir des rapports spirituels d’après leurs sympathies. C’est pourquoi nous voyons se multiplier les Associations qui ont pour objet le développement des relations intellectuelles de peuple à peuple. La guerre en a créé de nouvelles entre alliés et entre nations sympathisantes. Ces alliances intellectuelles pour renforcer les civilisations communes à certaines races, paraissent aussi nécessaires aux nations que les alliances économiques et politiques [200].

4. Des peuples qui furent les maîtres par leur plus haute culture, mais matériellement faibles, furent écrasés par des peuples plus forts militairement. Leur culture dut succomber : la Grèce au temps de l’invasion romaine, l’empire romain au temps des Barbares, les Byzantins à l’époque des Turcs, l’Italie au temps de la Renaissance, la France en 1870. — Mais un secret instinct, fait de l’expérience de tout ce que la pratique de la vie incorpore aujourd’hui de notions hautement intellectuelles, nous tranquillise sur l’avenir de l’intellectualité. La vie du monde ne peut plus être sans elle et elle est essentiellement universelle. Rien ne peut arrêter l’idée. Si le livre parfois a dû demeurer en deçà des frontières, le voyageur, lui, passa, portant dans sa tête un monde nouveau quand il s’appela Bouddha, Socrate ou Platon, Jésus ou saint Paul ; quand ce sont les Grecs chassés de Constantinople et venant en Italie ; quand ce sont des novateurs religieux comme Jean Huss, Luther, Calvin, Zwingler. Rien n’a pu arrêter la diffusion des idées au XVIIIme et au XIX{e|me}} siècle. Rien ne l’arrêtera au XX{e|me}}.

5. Deux évolutions parallèles se poursuivent, développant, perfectionnant, renouvelant d’une part les idées, d’autre part les choses. L’une domine le monde de la pensée, l’autre celui de l’action. Et ces deux mondes, en leurs évolutions, agissent l’un sur l’autre. De nouveaux principes sont nécessités par des conditions et des besoins nouveaux ; à leur tour ceux-ci suscitent de nouvelles conceptions. — L’idée de la puissance intellectuelle doit être le dogme fondamental de la sociologie pratique. Le progrès ne se réalise que par l’intervention voulue de l’homme. C’est la coordination primitive et la succession déterminée des causes qui ont amené l’humanité et chacune des sociétés particulières à son état présent. Cela est certain et conforme aux lois du déterminisme ; mais ce qui n’est pas moins certain, c’est que, parmi toutes les causes, la cause capitale, absolument prépondérante est l’activité intelligente des hommes [201]. Il appartient à la Science de fournir la conception de la vie et de ses valeurs, la conception de l’homme, de sa place dans l’univers, de ses possibilités ; il lui appartient aussi de fournir l’explication de l’univers pour permettre aux humains de dominer la nature et de s’assurer la puissance sur elle. C’est le devoir de l’Éducation de former des hommes comprenant ces conceptions, et voulant les disciplines appropriées à l’action collective. Sur la Science et sur l’Éducation, aux fonctions ainsi définies, doit reposer le Régime démocratique, gouvernement conforme aux données scientifiques et réalisées par les intéressés eux-mêmes.

6. Entre toutes les manifestations de la vie intellectuelle, les unes spontanées, les autres réfléchies, entre les langues, les religions, les sciences, les lettres, les arts, les moyens de diffusion de la pensée et de formation des masses, l’éducation, le livre, la presse, il existe des liens de dépendance. À ces forces psychologiques supérieures, il appartient de gouverner de plus en plus les sociétés. Elles doivent faire apparaître aux hommes la véritable échelle des valeurs des biens, les amener à hiérarchiser leurs besoins, leur présenter des idéals élevés car la vie n’a pas épuisé ses possibilités avec le boire, le manger, le dormir, le vêtir, le reproduire. Essentiellement libres de leur nature, et sans que rien ne doive les entraver dans leur expansion, ces forces ont besoin d’une organisation pour croître et exercer une action régulière. Au lieu de flotter et de se dissiper dans le vide, elles doivent être captées, recevoir un façonnement, être incorporées, se fixer sur des points d’application dans des institutions. Cette organisation, indispensable pour les rendre utiles au corps social, doit naturellement être internationale à son degré ultime. Ainsi le veut la poussée spontanée des efforts, la coopération basée sur l’économie des énergies, le besoin d’une pensée universelle dominant toutes les pensées particulières, élaborant l’idéal de l’espèce, de l’humanité tout entière.

Pareille organisation est en réalité celle du Pouvoir spirituel. Il faut le concevoir agissant à côté du pouvoir politique pour informer, conseiller, éclairer, permettre à tous les degrés de l’action collective de mettre à profit le savoir organisé dans des buts de progrès. À lui ce pouvoir d’exercer la lointaine influence des données rationnelles sur les passions, les sentiments, l’égoïsme brutal des intérêts. « Les poètes et les savants, ou d’un seul mot les philosophes, élaborent l’idéal. Après quoi les législateurs et les gouvernants ou, d’un seul mot, les politiques le réalisent. Des poèmes et des systèmes, classifiés et fixés en lois et en décrets, telle est la double opération connexe du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, ou, d’un seul mot, du Pouvoir » (Izoulet).

Déjà Auguste Comte entrevoyait l’établissement d’un tel pouvoir, chargé d’élaborer et de propager une doctrine universelle, pouvoir dont l’autorité purement morale s’étendrait progressivement à l’ensemble de l’humanité. Il le concevait fondé exclusivement sur la compétence et le dévouement d’un côté et sur la libre confiance de l’autre. Il ne serait qu’un organe supérieur de ralliement et de règlement moral sas contrainte. Il n’aurait aucun caractère absolutiste ni mystique. Son ministère serait exercé en toute liberté et ne porterait pas plus atteinte à la liberté intellectuelle des hommes, entièrement respectée, qu’il n’empiétérait sur l’indépendance des nations, ni sur les attributions des pouvoirs politiques [202].

La constitution organique d’un Pouvoir spirituel apparaît comme la consolidation et la régularisation du vaste mouvement intellectuel des dernières décades.




27.
FACTEURS MORAUX : LA MORALE UNIVERSELLE




La morale est le cadre des prescriptions dans lequel doivent se placer les actions humaines. Notre morale n’a pas su s’affirmer à la hauteur des événements. Il est tout un domaine ou elle n’a pas pénétré : celui des relations entre États et entre hommes de nations différentes. Qu’on y fasse attention : ce n’est pas ici la faillite de la morale elle-même, mais celle des systèmes de morale d’hier qui, incomplets et insuffisants, n’ont pas su imposer assez catégoriquement leurs impératifs, ni étendre leurs domaines sur les champs nouveaux qui s’ouvraient aux perspectives des hommes. À coté de ses systèmes d’idées, la morale n’a pas défini des règles précises d’action, ni trempé les caractères pour transformer leurs règles en réalité. Aujourd’hui, sous l’empire de la nécessité, la nouvelle morale internationale devrait naître sur les débris de l’ancienne. Déjà, au milieu des brumes du présent, nous voyons se profiler les fondements, les premiers contreforts et la disposition générale de son édifice. Nous ne pouvons ici qu’effleurer un si vaste sujet.

271. Notions générales.


La morale est la science des règles de conduite fondées sur la notion du bien et du mal moral. C’est la doctrine formulant les principes de pratique de vie, qui envisage le problème des fins, des buts de la société et des individus sous son aspect relatif. Elle n’est que l’expression des conclusions générales auxquelles conduisent les expériences humaines. Kant définit le bien moral : « ce qui peut être l’objet d’une volonté universelle [203]. »

La morale prend place à côté de la technique, du droit et de la politique, sans se confondre avec eux. Elle embrasse le champ Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/332 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/333 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/334 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/335 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/336 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/337 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/338 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/339 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/340 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/341 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/342 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/343 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/344 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/345 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/346 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/347 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/348 Page:Otlet - 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Ces sacrifices ralentissent la marche du développement purement national ; 2° Les organisations politiques purement nationales : États unitaires, débarrassés de colonies ou n’en ayant jamais eu ; elles peuvent travailler au perfectionnement intérieur de leur civilisation nationale (ex. : Suède, Espagne, demain l’Allemagne peut-être, si elle ne peut réaliser ses plans d’expansion) : 3° Les organisations politiques combinant plusieurs peuples sur un même territoire : Fédérations (ex. Autriche-Hongrie, la future Pologne).

296.7. ÉTUDE DES CONDITIONS DE L’ÉQUILIBRE. — En ces dernières années, les conditions qui déterminent l’équilibre des forces dans le monde ont été complètement modifiées. Une étude concrète de la politique internationale exigerait un examen successif de trois points : Comment est réalisé l’équilibre (exposé des situations politiques) ; Quels sont les éléments en travail qui risquent de rompre l’équilibre ? Vers quelle situation nouvelle tend la nouvelle distribution des éléments ?

297. Tableau de la politique internationale actuelle.


Nous devons nous borner à de simples indications : énumération des questions actuelles de la politique internationale, problèmes à la veille de la guerre, objectifs de la guerre, possibilités diverses entrevues [204].

297.1. EUROPE. — L’Europe, centre de la culture mondiale, mais le plus divisé, le plus hétérogène des continents ; religions, systèmes politiques, traditions, langues différentes. L’histoire n’y est qu’une succession d’hégémonies turbulentes : Espagne, Angleterre, France, Allemagne ; les alliances s’y font entre peuples de races et de types de gouvernements différents, tandis que des rivalités y ont lieu entre peuples de même race. Depuis 1880, les puissances ne pouvant s’étendre en Europe, ont occupé tout ce qui restait disponible dans le monde et cela s’est fait avec une rapidité extraordinaire.

1. Angleterre. — Force de l’individualisme et de la politique d’adaptation, lenteur de la nation à réaliser les situations nouvelles. L’Angleterre s’est laissée vivre, jouissant de son ancienne avance économique. Elle avait des hommes libres, mais pas de gouvernement ; elle n’est pas un État, au regard des autres États très concentrés, car chez elle rien n’est concentré pour l’action collective. Elle n’a guère de grand plan politique, ayant peu de goût pour l’imagination constructive ; c’est le pays de l’ « asymétrie ». — Problème de la fusion intime de ses divers éléments : en un empire britannique ou en une confédération des nationalités britanniques. Question irlandaise, Conservation de la maîtrise des mers ; rivalité économique avec l’Allemagne ; rivalité territoriale avec la Russie en Asie et aux Dardanelles ; politique traditionnelle de n’admettre aucune hégémonie sur le continent ; sentiment populaire favorable à la défense des petites nationalités.

2. France. — Pays de haute et vieille culture ; dominée par ses souvenirs anciens ; amour de la liberté politique et de l’égalité ; elle se complaît dans un nationalisme qui suffit à son idéal national. Problème intérieur de la dissolution politique pesant sur les problèmes extérieurs ; sa faible natalité lui interdit de grandes ambitions et de larges desseins. Elle ne renouvelle ni ses villes, ni ses industries, ni ses transports et laisse à d’autres le soin de tirer profit de ses colonies. — Deux grosses questions : la défense contre l’Allemagne et la reprise de l’Alsace-Lorraine, d’où ses alliances avec la Russie et l’Angleterre. Lutte pour l’unité de son domaine colonial englobant le Maroc ; elle est devenue une grande puissance islamique.

3. Italie. — Laissée en 1866 sans frontières dans les Alpes orientales : menaces de l’Autriche qui fait du Tyrol un arsenal. Rivalité avec l’Autriche la conduisant à sortir de la triple alliance. — Irrédentisme : ; Trente et Trieste. — La mer Adriatique : quel sort faire à Vallona, sur la côte d’une Albanie aux sympathies autrichiennes. Développement de l’Italie économique dans le Nord ? Son intérêt dans le panlatinisme. Intérêts coloniaux en Afrique et en Asie Mineure.

4. Allemagne. — Pays de croissance rapide avec des appétits, de l’esprit d’aventure, des plans de longue portée. Un gouvernement, instrument collectif, et toute une nation transformée en une machine. Elle se vante d’avoir une culture intellectuelle supérieure à celle de la France, une civilisation industrielle et commerciale plus riche que celle de l’Angleterre : « Deutschland über Alles ». — Son pangermanisme ou impérialisme vise trois objectifs : a) la mer : concurrence à l’Angleterre sur les routes commerciales de l’Atlantique, établissement de stations de charbon, colonies lointaines (Afrique, Asie Mineure. Amérique du Sud). Conséquences : abolition de la maîtrise des mers des Anglais, contrôle sur la Belgique et la Hollande, affaiblissement de la France démembrée selon une ligne Calais-Belfort. b) l’Orient, les terres asiatiques, l’Asie Mineure, moyennant entente avec l’Autriche, les Balkans et la Turquie, à réaliser sous forme d’une confédération de l’Europe centrale. c) La constitution d’un royaume de Pologne : septième grande puissance européenne, créant un état tampon contre le redoutable danger russe.

5. Autriche. — Assemblée de peuples divers. L’Autriche essentiellement allemande est chassée de l’Allemagne et de l’Italie par Napoléon ; elle se voit offrir en échange les côtes de la Dalmatie. Bismarck lui enlève Venise et la lance le long du Danube, voulant la faire slave. Elle s’assimile des territoires slaves jusqu’à saturation et perd son caractère allemand (Drang nach Osten). Conception d’une monarchie trialiste (Allemands, Madgyares, Slaves). — C’est la monarchie aux douze nationalités, non compris les juifs très puissants. Les Roumains de Transylvanie veulent être rattachés à la Roumanie ; la Bohême (Tchèques) désirerait former un État indépendant avec les Slovaques ; la Galicie pense à son rattachement à la Ruthénie (Ukraine) ; les Yougo-Slaves (Dalmatie, Bosnie) veulent être joints aux Serbes ; Trente et le Trentin veulent passer à l’Italie. — Après la guerre balkanique l’Autriche s’est vue imposer ou la dissolution ou le problème du nationalisme constructif de ses diverses nationalités, dont la solution ne pouvait être obtenue sans une diminution du prestige allemand. Les pangermanistes veillaient, voulant faire de l’Autriche un État unitaire avec un peuple-État, les Allemands. Aujourd’hui nous assistons à l’absorption de l’Autriche-Hongrie par l’Allemagne. — Intérêts de l’Autriche dans les Balkans qui sont pour elle un débouché économique et où elle rencontre la Russie et l’Italie. Antagonisme de l’Autriche et de l’Italie ; avantage cependant pour celle-ci du bourrelet autrichien contre l’Allemagne.

6. Balkans. — Le « puzzle » politique de l’Europe pendant tout un siècle ; démembrement de la Turquie au profit de qui ? Russie, Autriche ou peuples balkaniques eux-mêmes ? Antagonisme des nations balkaniques ou Confédération balkanique. Macédoine : complexe inextricable, de nationalités diverses. Intérêt, pendant longtemps, de la France et de l’Angleterre à l’intégrité de la Turquie, barrière contre l’expansion de l’Autriche et de l’Allemagne ; puis, quand ce furent les Balkaniques qui entamèrent la Turquie, leur intérêt devint de soutenir ces derniers. La Grèce et ses prétentions à l’égard des Hellènes des îles et d’Asie Mineure ; la Serbie et les Yougo-slaves ; les Bulgares et leur ambition d’être royaume accédant à trois mers et d’aller à Constantinople. — L’Albanie État artificiel, vaguement défini, débordant sur les conquêtes de la Serbie pour apaiser Vienne ; proposition de faire de l’Albanie une sorte de Reichsland balkanique, clef de voûte d’une fédération balkanique. — Le Danube, fleuve allemand aussi, puisqu’il traverse Ratisbonne ; canal du commerce allemand vers la mer Noire ; les possibilités d’amélioration de sa navigation.

7. Turquie. — Son élimination progressive de l’Europe. Conquête des États musulmans par l’Angleterre, la France et l’Italie (Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte). — Constantinople, les Dardanelles ; intérêt de la Russie de s’y installer conformément au testament de Pierre le Grand. Intérêt des Balkaniques, Roumanie et Bulgarie à l’ouverture des Dardanelles. L’Angleterre autrefois y voyait la clef des Indes, mais plus aujourd’hui. — Problèmes de la Turquie d’Asie.

8. Pologne. — Quatre siècles de vie historique, puissance spirituelle, vitalité malgré l’oppression, nécessité de sa reconstitution. Problème : sera-t-elle sous l’influence allemande, autrichienne ou russe, ou bien indépendante de toute attache ? La Pologne restreinte, limitée au peuple polonais, ou la Pologne historique des Jagellons, de la Baltique à la mer Noire, avec la Lithuanie et Ruthénie (Ukraine), même la Bohême, la Finlande (confédération orientale slave) ?

9. Russie. — Pays de jeune civilisation encore en pleine croissance ; population de races, de religions, de langues différentes, disséminée sur d’immenses territoires pauvres en voies de communications. Inculture de la population voulue par le gouvernement. — Esprit impérialiste de conquête et de domination. Politique traditionnelle de refoulement des Turcs. Elle a tendance à devenir « asiatique ». Mais après Moukden elle redevient « européenne » et songe aux Balkans. Après Bucarest elle est coupée des Dardanelles. Sa recherche de ports en eau chaude. Rivalités avec l’Autriche, l’Angleterre (aux Indes). Ressentiment contre l’Allemagne qui l’a frustrée au traité de Berlin du fruit de ses victoires ; et envie suscitée par le rapide développement de la puissance allemande. — Intérêt de la France et de l’Angleterre à seconder le développement de la Russie, capable d’agir comme contrepoids de la force grandissante de l’Allemagne. D’autre part, danger russe : dans 50 ans la Russie aura 300 millions d’habitants ; l’Allemagne 100 millions. — État composé de nationalités arriérées et asiatiques ou l’unité est nécessaire, faisant de l’empire une centralisation autoritaire sans liberté. La Russie, seul peuple semi-oriental qui a accepté la civilisation, peut faire en Asie, au profit des peuples asiatiques, une œuvre que ne peuvent ni veulent l’Angleterre, l’Allemagne, la France.

10. Espagne. — Nécessité d’un développement économique intérieur et d’une réorganisation des institutions. Bons rapports avec la France et l’Angleterre ; courants germanophiles. Questions : Gibraltar ; autonomie de la Catalogne ; problème marocain. Intérêts intellectuels et moraux avec l’Amérique latine.

11. Portugal. — Rattachement à l’Espagne ou fédération avec lui ; son alliance avec l’Angleterre ; partage des colonies portugaises.

12. Belgique. — Question des races flamandes et wallonnes. Neutralité, insuffisance des armements ; frontières stratégiques : la liberté de l’Escaut et le Limbourg hollandais, les Wallons de Malmédy et Montjoie. — Difficultés d’existence économique d’un petit pays entouré de murailles douanières ; l’Hinterland économique d’Anvers. — Problème colonial : charges du Congo à la suite des réformes intérieures y opérées depuis l’annexion à la Belgique ; remaniement des frontières congolaises. — Mission internationale de la Belgique.

13. Suisse. — Difficulté du maintien de la neutralité au centre d’une Europe divisée ; problème de la concilier avec l’indépendance économique. Mission internationale de la Suisse.

14. Hollande. Les deux axes de sa politique : ses ports sur l’embouchure du Rhin, convoités par l’Allemagne et à sa merci ; ses colonies (Java) à la merci des Anglais et convoitées par les Japonais. — Projet d’union hollando-belge,

15. États Scandinaves. — Groupement possible, annoncé par la conférence de Malmoe tenue durant la guerre, et par les réunions interparlementaires ; liberté désirée de la Baltique. La Suède, ancienne nation conquérante qui concentre aujourd’hui ses énergies à cultiver sa civilisation propre ; — intérêt porté à l’autonomie de la Finlande ; crainte des Russes, cherchant un débouché sur l’Océan ; — le Danemark désire le retour du Schleswig-Holstein.

297.2. AFRIQUE. — L’Afrique, groupe immense de peuples esclaves, de races primitives colonisées par les grandes puissances européennes. — Problème du remaniement du partage de l’Afrique qui fut opéré sans plan d’ensemble. Les possessions anglaises, non continues ; de même les possessions allemandes ; questions internationales des grands chemins de fer. Congo belge : neutralité, convoitises allemandes ; Afrique du Sud : one or two stream policy ; partage des colonies portugaises ; fin normale de toute suzeraineté de la Turquie en Afrique ; importance de l’Égypte pour l’Angleterre. — Possibilité d’internationaliser une partie de l’Afrique, de créer une Union coloniale africaine, d’accorder une large autonomie à toutes les colonies européennes de l’Afrique centrale, leur permettant de se fédérer entre elles et de ménager l’amour-propre de toutes les métropoles. L’Afrique devrait être au XXme siècle ce que l’Amérique a été au XIXme.

297.3. ASIE. — L’Asie est composée de populations nombreuses et diverses, dont la coexistence soulève des problèmes de race et de religion dans l’Inde (Musulmans et Bouddhistes), au Turkestan, en Perse, au Thibet, etc. — Problèmes de la pénétration des Européens, de l’opposition de leurs intérêts aux intérêts asiatiques (occidentaux et orientaux). Le péril jaune. — Deux sphères de compétitions européennes : Asie Mineure (Orient), Mers de Chine (Extrême Orient). Plan allemand pendant la guerre, de voir se constituer une alliance entre les trois États musulmans indépendants : Turquie, Afghanistan et Perse.

1. Asie-Mineure. Problème du partage de la Turquie. On parlait avant la guerre de zones anglaises (le sud et l’Arabie) ; zone russe (Arménie) ; zone française (Syrie, Liban) ; zone allemande (Mésopotamie). — Compétitions autour du chemin de fer de Bagdad : grande importance de l’Asie Mineure pour les chemins de fer internationaux. Question des nationalités : Arméniens, Hellènes, Libanais (ils demandent l’indépendance sous le protectorat français). La Palestine (sionisme, internationalisation des lieux saints.) — Les Allemands voulant conquérir la Mésopotamie, étaient regardés comme une menace à la fois par les Anglais et les Russes ; depuis la guerre leur ambition d’absorber toute la Turquie. — Projet anglais de réunir les Indes à l’Égypte par une ligne continue de possessions.

2. Perse. — Région turbulente ; pouvoir central souvent exposé. Projet de chemin de fer transpersan pouvant conduire aux Indes. Objectif : faire de la Perse un État tampon entre l’Angleterre et la Russie ; entente anglo-russe pour la délimitation de sphères d’influence.

3. Indes. — Population considérable, inassimilable : problème de son émancipation ; émigration des Indous dans d’autres dominions.

4. Indo-Chine. — Manque d’élément de civilisation propre du Siam. Ses affinités avec l’Indo-Chine française (Annam, Tonkin, Cambodge). -- Préférence indiquée par les Français pour des colonies concentrées et d’un seul tenant impliquant éventuellement échange de ces possessions extrême-orientales.

5. Asie russe. — Rôle de la Russie : Assimilation des populations de la Sibérie, du Turkestan. Liaisons transcontinentales par le Transibérien et les ramifications projetées, et par les autres chemins de fer : Samarkande, Caspienne, Volga, Oural, Turkestan, Taschent.

6. Extrême Orient. — Plusieurs nations y sont intéressées : la Chine, le Japon, la France (Indo-Chine), l’Angleterre (Canada), les États-Unis (Philippines).

7. Chine. — A fait naître en Europe l’appréhension du péril jaune. On redoutait de voir, avec le démembrement de ce « corps sans tête ni muscles », la race blanche submergée sous la marée montante des jaunes. Or, jusqu’ici la Chine n’a pas été dépecée, mais elle a cherché à s’organiser, et les capitaux étrangers pourraient transformer le pays et créer des occupations aux Chinois chez eux. Création des chemins de fer avec l’argent européen. L’affaire du prêt des six puissances à la Chine. — Certains pensent qu’il vaudrait mieux ramener la Chine à un ensemble de 18 provinces parfaitement gouvernées et d’en détacher le Thibet, la Mongolie et la Mandchourie pour être attribués respectivement à la Grande-Bretagne, à la Russie et au Japon. — Pendant la guerre l’absorption pacifique de la Chine s’est faite par le Japon. Celui-ci a su profiter des luttes immobilisant les puissances européennes pour imposer son protectorat à la Chine et lui dicter des mesures qui amèneront l’élimination rapide des étrangers. Non seulement c’est la perte pour l’Europe d’importants débouchés économiques, mais en perspective 400 millions de Chinois qui seront dressés militairement par le Japon pour les conflits futurs.

8. Japon. — Élévation du Japon au rang des grandes puissances. Existence d’un impérialisme et d’un militarisme. Son alliance avec l’Angleterre ; sa recherche d’une base navale de l’autre côté de ses mers (baie de la Magdalena). Le Japon transforme la Chine et lui transmet les méthodes d’Occident [205]. Le Japon aspire à la domination politique et à l’hégémonie économique dans la Chine septentrionale. Il a annexé la Corée et par là est devenu une puissance occidentale. Il a fait accord avec la Russie pour assurer la domination économique de la Chine. De la Chine ancienne le Japon a reçu des leçons de sagesse, des artistes, des philosophes. Aujourd’hui, l’initié veut dominer l’initiateur.

La population japonaise croît d’une manière excessive. Les Japonais sont à l’étroit dans leurs îles, le gouvernement stimule l’exode. L’ouvrier nippon envahit les chantiers chiliens, péruviens, brésiliens, comme le Far West américain. La suprématie du Japon tend à s’étendre sur tout le Pacifique, le Japonais étant comme l’Allemand imbu d’idées impérialistes. Les Japonais vainquent les métis et les mulâtres dans la lutte économique. Le « Bushido ». culte de l’honneur et de la fidélité aux ancêtres, et base d’un fort nationalisme, le mépris de la mort, l’orgueil d’un peuple insulaire, la soumission de l’individu à la famille et à la patrie, l’ascétisme des samouraïs constituent une formidable supériorité pour les Japonais, Le « péril nippon » menace la Chine, le Pacifique, l’Indochine, les Indes, l’Australie.

Lutte gigantesque en perspective pour la maîtrise du Pacifique et même de l’océan Indien. — Défense par le Japon de l’intégrité asiatique. Il proclame la formule : « l’ Asie aux Asiatiques », et l’oppose à celle des Yankees : « l’Amérique aux Américains ». La lutte est engagée entré deux peuples, l’un s’efforçant de venir chez l’autre, en dépit des maximes opposées : les États-Unis voulant prendre pied économique en Asie, les Japonais dans le Far West oriental. Les Philippines pour les premiers, Hawaï pour les seconds sont des positions avancées de l’expansion commerciale et de l’impérialisme. Après l’élimination de ses deux proches rivaux, la Russie et la Chine, le Japon pourrait donc s’attaquer aux États-Unis [206].

Actuellement, à l’intérieur, situation financière obérée. Essai d’établir un gouvernement de parti ; naissance d’une opinion publique hostile à l’impérialisme.

297.4. AMÉRIQUE. — Doctrine de Monroe ou de la non-intervention européenne. Politique du panaméricanisme. Lutte en perspective contre l’envahissement des Jaunes.

1. Les États-Unis : Mixture de peuples ; pays inachevé où les œuvres et les institutions grandissent encore au hasard de l’effort industriel ; leur enthousiasme, leur amour de la nouveauté ; ils ne se sont pas servis des instruments qu’étaient l’État et la loi pour réaliser des plans politiques. — Les États-Unis sortent de leur isolement ( participation à l’expédition de Pékin, à la Conférence d’Algésiras, à la Conférence de la Haye). — Impérialisme américain, « panaméricanisme » et « américanisation du monde ». — Leur colonisation : Cuba, les Philippines, Hawaï. — Panama ; route de jonction entre côtes américaines. Abstention néanmoins de se réserver le canal. Nécessité déclarée par certains d’une flotte pour détendre le canal dans le Pacifique et la mer des Antilles. Par le canal de Panama les Américains ont attiré l’univers à leur porte, et maintenant ils doivent défendre l’enceinte de leur maison.

Tendance chez certains à vouloir annexer le Canada, le Mexique et les républiques centrales ; résistance de la majorité cherchant l’entente avec ces pays. — L’alliance anglo-américaine esquissée déjà par certains traités d’arbitrage qui y préparent. Cependant une vieille jalousie à l’égard de l’Angleterre et le souci de la défense de leur commerce maritime font appréhender aux États-dénis un triomphe complet de l’Angleterre maîtresse des mers.

Influence ou suprématie dans le Pacifique. — Problème des Germano-Américains posé pendant la guerre ; attitude devant l’Allemagne. Absence d’armée aux États-Unis. — Croissance économique ; arrivée au point où le pays devenait grand exportateur et détenteur de réserves d’or ; enrichissement énorme au cours de la guerre, alors que l’Europe s’épuise et s’appauvrit.

2. Amérique latine. — Elle est sous le coup de menaces diverses. Le péril nord-américain, tant que le « monroéisme » ne sera pas défini dans un sens plus égalitaire pour tous les États américains et que des formules ne soient trouvées harmonisant les oppositions entre Latins et Anglo-Saxons. — Le danger allemand : par ex., le Deutschtum dans le Brésil méridional. — La menace japonaise sur toutes les côtes du Pacifique. — L’Amérique latine est aux prises avec de grands problèmes : problème de l’unité du continent ; problème d’unir en un type unique les trois races européenne, indienne et nègre ; problème de politique intérieure : les révolutions et l’action personnelle des « caudillos » ; problème économique des emprunts, du papier-monnaie et de la formation d’un capital national.

297.5. Océanie. — L’Océanie, ensemble d’îles, dont la possession est partagée entre l’Angleterre, la Hollande, la France, l’Allemagne et les États-Unis. — L’Australie, centre du monde océanien, entourée d’une douzaine d’archipels qui pourraient un jour vivre d’une vie rattachée à elle. — L’Australie et les îles océaniques d’accord avec les États-Unis, le Canada et l’Amérique latine, sur la nécessité de s’opposer a l’immigration des Jaunes et des Indous ; point autour duquel pourront croître des sympathies entre gouvernements, aujourd’hui divisés. — Le canal de Panama, capital pour l’avenir de l’Océanie. Il ne peut manquer d’européaniser le nord-est et le sud-ouest du Pacifique, tout en laissant la partie occidentale de ses mers sous l’influence asiatique. — Questions particulières diverses : le Condominium anglo-français et les Nouvelles-Hébrides ; les Indes néerlandaises livrées sans défense aux compétitions et aux pressions ; avenir de Tahiti à mi chemin entre Panama et la Nouvelle-Zélande ; Nouvelle-Calédonie contenant les mines de fer dont l’Australie aura besoin un jour. — Tendance de l’Australie à souhaiter l’annexion par l’Angleterre de toutes les îles océaniennes.

297.6. Les mers. — Les mers, leurs approches et leurs détroits font l’objet de grandes compétitions politiques. Méditerranée. La France la veut ouverte : sécurité de la base navale de Bizerte et de la route de transport de ses troupes coloniales dans le conflit européen. L’Angleterre la veut aussi ouverte : voie essentielle de ses principaux fournisseurs de denrées alimentaires, route des Indes et d’Australie, liaison avec la « Pipe line », de l’Anglo-Persian Oil Company. L’Angleterre possède Gibraltar ; d’où mécontentement de l’Espagne. Le sort de Melilla en face, aujourd’hui au Maroc espagnol, ne laisse pas l’Angleterre indifférente. La liberté du canal de Suez lui est indispensable comme route maritime. — Dardanelles. Leur liberté est en relation avec l’équilibre méditerranéen tout entier qui comporte notamment la répartition définitive des îles « grecques ». Le protectorat français sur les communautés chrétiennes de l’Orient. La Russie veut arriver aux détroits et à la Méditerranée ; l’Angleterre n’y fait plus objection. Îles de l’Égée, pourvues de ports excellents pouvant tenir lieu de base navale et servir au contrôle du commerce des Dardanelles. L’Italie tient surtout à l’île de Rhodes qui commande à la fois la route des Dardanelles, d’Asie Mineure et de Suez. — Adriatique. Compétition de l’Italie et de l’Autriche ; importance à ce sujet de l’occupation de la côte de l’Albanie (Vallona). — Mer Noire. Compétition : sera-ce un lac russe ou une mer ouverte ? — Baltique. Question des détroits. — Atlantique et mer du Nord. Compétition de l’Allemagne pour étendre ses côtes et le nombre de ses ports. Accords sur le statu quo de la mer du Nord. — Mer des Antilles. Importance acquise à raison du canal de Panama ; îles possédées par les puissances européennes dans cette mer. — Pacifique et Mers de la Chine. Lutte pour leur maîtrise ; projet pour leur police et leur contrôle international.

298. Conclusions.


1. La politique est la coordination supérieure de l’activité du corps social. Elle est nationale et internationale.

2. L’État, de nos jours, demeure pratiquement le centre et le pivot de la politique. Tous les mouvements sociaux, tous les conflits viennent retentir sur sa conception, sa composition et ses attributions. L’État doit être envisagé dans sa double existence : à l’intérieur, à l’égard de ses nationaux ; à l’extérieur, à l’égard des autres États.

3. L’évolution de l’État moderne a son point de départ dans l’absolutisme. a) L’absolutisme à l’intérieur est parti de la formule du roi : « L’État c’est moi » ; il en est arrivé, de concessions démocratiques en concessions, au régime constitutionnel, parlementaire, même fédératif et républicain. b) L’Absolutisme à l’extérieur domine au contraire encore tout le système des relations internationales. Ce système repose sur le dogme de la souveraineté absolue des États à l’égard les uns des autres, avec ce corollaire, destructif de tout droit et de toute morale internationale quelconque, que la puissance seule est le fondement, le but et la limitation de l’activité nationale. Mais pareil absolutisme lui-même est battu en brèche et cette guerre, en mettant aux prises l’Europe et le monde, sans autre cause au fond qu’une lutte pour la plus grande puissance, a révélé la folie et le danger du système. La paix n’est plus concevable désormais que sur la base d’un système répudiant le dogme faux et lui substituant celui de l’interdépendance des nations et de la limitation de son absolutisme.

4. Nous assistons à deux tendances opposées. L’une consiste à concentrer dans l’État toutes les forces politiques des peuples, tous les pouvoirs, dont l’expression est la loi, la justice rendue et l’administration. L’autre tendance aboutit à l’attribution de pouvoirs à d’autres organismes que lui-même. Ce partage de la souveraineté prend plusieurs formes. a) Au-dessous de l’État, et subordonné à lui, c’est l’importance croissante des grandes villes, de l’autonomie locale et régionale mouvement qui trouve sou achèvement dans l’application à tous les degrés du principe fédératif. b) À côté de l’État, et sur le même plan que lui, c’est le développement et l’incorporation dans des organisations indépendantes de grandes forces sociales se détachant du faisceau de celles de l’État, forces ethniques, économiques, intellectuelles. Le terme ultime de cette évolution apparaît la constitution de vastes entités fédératives érigées en personnes de droit international et douées même de certains droits politiques. c) Enfin au-dessus de l’État et sur un plan supérieur, se multipliant et s’élargissant, les associations entre États, les coalitions et les alliances. Au bout de son développement est la Société des nations, avec la formation d’une autorité supernationale.

5. La Société des nations est la limitation organisée de la souveraineté absolue. À l’avènement de celle-ci concourt un ensemble de causes politiques particulières que nous avons examinées en détail et qui sont : a) l’effort des petits États pour maintenir leur existence à côté des grands. b) La notion de la neutralité en vertu de laquelle sont placés, au milieu des territoires de grandes puissances, les territoires théoriquement intangibles des États neutres. c) La nécessité d’alliances de plus en plus vastes pour résister aux alliances opposées, si bien que le monde entier est entraîné dans trois ou quatre systèmes d’associations d’État. d) Le progrès des conceptions positives pour lesquelles le pouvoir n’a d’autre fondement que son utilité en égard à la masse des individus, et l’imperium admissible seulement en tant qu’il est nécessaire pour le fonctionnement des services publics. e) La volonté des peuples d’arracher les affaires politiques internationales aux intrigues dynastiques et au secret de la diplomatie, pour les placer dorénavant sous un contrôle démocratique efficace, à l’instar des affaires politiques nationales.



  1. La littérature de la sociologie est fort développée. Voici l’indication de quelques ouvrages de première importance :
    xxKidt, Social évolution. — Spencer, Principle of sociology. — Ward, Dynamic Sociology ; Outlines of Sociology. — Flint, Philosophy of history in Europe (1874). — Gidding, Principles of Sociology (1896). — Sidgwick, Elements of politics, (1901). — Leroy-Beaulieu, L’État moderne et ses fonctions. — Pattes, The theory of Prosperity. — Tarde, La logique sociale (1895), les Lois sociales (1898), les lois de l’imitation (1895), Psychologie économique (1902). — G. de Greef, Introduction à la sociologie (1902). — E. Durckheim, La division du travail social (1893), Les règles de la méthode sociologique (1896). — G.-E. Waxweiler, Esquisse d’une sociologie. — R. Worms, Les principes biologiques de l’évolution sociale ; Philosophie des sciences sociales. Voir aussi les études de sociologie criminelle de Lombroso, E. Ferri, Rossi, Tarde. — Il parait plusieurs grandes revues de Sociologie. — Des chaires de sociologie ont été créées depuis une vingtaine d’années. Un institut de sociologie a été créé à Bruxelles (Institut Solvay). L’Institut international de sociologie a été fondé pour grouper les efforts des sociologues du monde entier.
  2. Léon Walras, Éléments d’économie politique pure, page 32.
  3. Voir ci-après n° 334. Voir aussi les travaux de l’Institut international de statistique et ceux de l’Institut international d’agriculture sur l’indice unitaire du blé. — C. Henry, Sur les principes d’analyse statistique (Bruxelles, Institut de sociologie). — Sur la méthode dans les sciences sociales, voir J. Durieux et Descamps dans les Documents du Progrès, mai 1910 et sept. 1913.
  4. On peut comparer un principe général à un passe-partout, qui ouvre toutes les portes d’une maison et résume en lui vingt clefs particulières.
  5. A. Fouillée, Les idées-forces.
  6. Chamoine Moulart, L’Église et l’État.
  7. On a pu dire avec raison, en une seule formule, que le monde est arrivé à un âge « d’objectivité générale, humaine, mondiale, scientifique ». (De allgemeenmenschelyke wereld — wetens chappelyke objektiviteit, van Embden.)
  8. André Chevrillon donne cette conclusion à une étude magistrale sur l’Angleterre et son adaptation pendant la guerre (Revue de Paris, 1915).
  9. Voici quelques-uns des principaux travaux sur l’histoire universelle : Histoire générale de Polybe (milieu du IIme siècle avant J.-C.). — Discours sur l’Histoire Universelle, par Bossuet (ouvrage daté de 1681), C’est un essai d’histoire générale fondé exclusivement sur la Révélation : il expose les « époques » ou la suite des temps, comment les empires se succédèrent les uns aux autres, les causes de leur grandeur et de leur décadence, et comment la religion dans les différents États se soutient depuis le commencement du monde, jusqu’au moment où il écrivait. — Principe de la Philosophie de l’Histoire (1725), par Vico (traduite en français et adaptée par Michelet). Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations, au moyeu desquels ou découvre de nouveaux principes du droit naturel des gens. Vico voulait dégager les phénomènes réguliers des phénomènes accidentels et déterminer les lois qui régissent les premières. — Idées sur la Philosophie de l’Histoire de l’Humanité (1784-1791), par Herder. Pour Herder tout a sa philosophie. Pourquoi, dit-il, l’histoire n’aurait-elle pas la sienne ? Il doit exister un plan dans le gouvernement des destinées générales de l’humanité. C’est ce plan qu’il cherche à comprendre. Après avoir traité de la terre, de l’organisation des êtres végétaux et animaux, de l’homme organique, des pouvoirs de la création, il aborde le climat, l’influence des milieux, sur L’éducation et le développement des facultés de l’homme moral. Il trace ensuite l’histoire des races humaines et des grands empires. Cette revue de toutes les nations amène Herder à s’incliner devant la sagesse du Créateur et à affirmer l’existence d’un autre monde où l’homme doit trouver le complément de sa destinée. — Histoire universelle, de Cesare Cantu (1838-1846), 18 volumes et 10 volumes de documents, 3e édition française par Lacombe, en 1865. (L’ouvrage s’étend de la création du monde à 1830) — Histoire générale, de Lavisse et Rambaud. — The Cambridge Modern History (limité à la période moderne). — Ces œuvres de Karl Lamprecht tendent aussi à constituer une histoire générale du développement humain. — L’art de vérifier les dates, chronologie publiée par les Bénédictins en France, qualifiée une des plus merveilleuses productions de l’esprit humain dans le domaine de L’histoire (I. Jusqu’en 1770 ; II. De 1770 à 1827 ; III. Avant l’ère chrétienne (5 vol.). — Le manuel d’histoire, de généalogie et de chronologie de tous tes États du globe, de Stokvis (Leiden, Brill, 1888), en 3 gros volumes (mise à jour de l’art, de vérifier les dates, qui a paru de 1818 à 1844 : tableaux généalogiques, liste des princes et des gouvernements). — Laurent, Études sur l’histoire de l’Humanité. — Évolution du monde moderne. Histoire politique et sociale (1815-1913), Paris, Alcan. — Xénopol, Théorie de l’Histoire
  10. Pour la Bibliographie, consulter : Ch.-V. Langlois, Manuel de, Bibliographie historique (1896). — Le Staats-Archiv, recueil des actes officiels pour l’histoire du présent, publié depuis 1861, contient les documents officiels, surtout diplomatiques. — Le récit des événements politiques est donné chaque année sous la forme d’annuaires qui reproduisent les documents officiels : Annual register (depuis le XVIIIe siècle). L’Annuaire historique universel de 1818 à 1861, L’Annuaire des deux mondes de 1850 à 1870), L’Année politique depuis 1874, Europæischer Geschichte Kalender (Schultess) depuis 1860. — Sur les méthodes, consulter : E. Berkheim, Lehrbuck der historische Methode (Leipzig, 1889), P.-R. Trojano, La storia como scienza sociale (Naples 1898). — Ch.-V. Langlois et Ch. Seignobos, Introduction aux études historiques (Paris 1897). — Comme études générales, consulter : Seignobos, Ch. 1815-1915. Du congrès de Vienne à la guerre, La revue de Paris. 1er juillet 1915. — Seignobos, Ch. Histoire politique de l’Europe contemporaine : Évolution des partis et des formes politiques : Paris, Colin, 1897. — Driault, Édouard. Le monde actuel. Tableau politique et économique 1905. Exposé général avec bibliographie choisie. — Viallate et Claudel, La Vie politique dans les deux modules, 1903. — H.-S. Chamberlain, La Genèse du XIXe siècle, Paris, Payot. — Histoires contemporaines de l’Europe, en allemand, de Gervinus, de C. Bulle et de Stern. — Oncken, Allgemeine Geschichte in Einzeldarstellungen. — Marquardsen : Handbuch des öffentlichen Recht der Gegenwart (depuis 1883). — Alcan : Bibliothèque d’histoire contemporaine formée d’histoires par pays, ouvrages la plupart de vulgarisation.

    Sur la Politique contemporaine : a) Des résumés chronologiques de faits sont publiés en France (année politique, Paris in-12 ; en Angleterre, Annual Register, Londres ; en Allemagne, Geschichte Kalender). Pour les années 1889-1891, voir aussi : La vie politique à l’étranger, publiée sous la direction de M. E. Lavisse (Paris, in-14).
    xxb) Recueils diplomatiques officiels : France, Livres jaunes ; Angleterre, Livres bleus ; Allemagne, Livres blancs ; Italie, Livres verts.
    xxc) Documents et articles dans : Archives diplomatiques ; Mémorial diplomatique ; Revue diplomatique et consulaire ; Revue générale de droit international public ; Chronique mensuelle de faits internationaux ; Revue de droit international ; Chroniques internationales : Relevés de faits classés par date, publiés dans la revue la Vie internationale.
    xxd) En outre : En France : Chronique bi-mensuelle de Mazade, puis Charmes dans Revue des Deux Mondes ; articles dans Nouvelle revue, Revue de Paris, Correspondant, Revue bleue. — Correspondance de grands journaux : Temps, Débats, Figaro. — En Allemagne : Principales revues et journaux. — En Angleterre : Parliamentary Papers.

  11. On trouvera dans l’Annuaire de la vie internationale la liste chronologique complète de ces congrès.
  12. Élisée Reclus, Géographie universelle. — A. de Foville, L’évolution géographique des civilisations, Revue Économique internationale, nov. 1910, p. 334.
  13. Camile Vallaux, La mer (1908), Le sol de l’État (1911), parus dans la bibliothèque de l’Encyclopédie Scientifique.
  14. Voir aussi les œuvres de Ratzel ; Jean Brunhes, La géographie humaine ; Aug. Robin, La Terre (géologie) ; de Launay, L’Histoire de la Terre.
  15. « Elle est assise en plein sur le subconscient qui nous paraît inconscient, car, quoique inscrit (engraphé} dans le cerveau, ce subconscient, est oublié ou n’a même jamais paru au seuil de notre conscience ; du moins nous ne le savons plus. » — Auguste Forel, L’âme et le système nerveux (1907) ; Psychologie comparée, théorie de la mnême et déterminisme (1910). — Seemon, Richard, The mneme. Die mnemischen Empfindungen.
  16. Izoulet, page 79. La cité moderne.
  17. A. Forel, Human perfectibility in the light of evolution, The international-Monthly, Aug. 1901.
  18. A. Forel, États-Unis de la Terre, page 5.
  19. L. Querton, Augmentation du rendement de la machine humaine, Bruxelles, Institut de sociologie.
  20. F. Nitti — Wallas, Human nature in Politics, 1908.
  21. Sur le rêve humain de fabriquer des hommes, voir le « Faust » de Gœthe, où Wagner fabrique l’homonculus ; l’« Eve future », du Villiers de l’Isle-Adam ; les géants de Wells, le surhomme de Nietzsche, etc.
  22. Izoulet, La cité moderne. — G. Lebon, L’évolution de la matière. Paris, Flammarion, 1905. — A. Veronnet, Les hypothèses cosmographiques modernes (exposé de différentes explications données de la genèse des mondes). Paris, A. Hermann.
  23. Séailles, Les génies dans l’art (1883). — Lombroso, L’homme de génie (1889). — Carlyle, Les Héros. — Plutarque, Vie des hommes illustres. — Vico, Philosophie de l’histoire. — Taine, Philosophie de l’art ; — Napoléon. — Ostwald, Les grands hommes. — Sighele, Les foules criminelles. — Lebon, Les foules.
  24. Voir ci-après ce qui concerne les races et les nationalités, N° 24. — Des études internationales et comparatives sur la démographie sont conduites par l’Institut international de Statistique.
  25. Statesman yearbook, Almanach Gotha. — Peterman’s, Mitteilungen. — Mulhall (Dictionary of statistics). Levasseur, Juraschek, Fournier de Flaix.
  26. A. de Candolle, Histoire des sciences et des savants, p. 181.
  27. Jean L’Homme, En 1916, p, 108.
  28. Ed. Heberlin, Doit-elle mourir ? Étude sur la régression de la natalité en France. — Ch. Richet, La dépopulation de la France, Revue des Deux Mondes (15 mai 1915). — A. Girault, La diminution de la population adulte mâle en Europe et ses conséquences économiques et sociales (1915).
  29. Jean Signorel, La répression de l’avortement (La guerre aux ennemis du dedans.) Revue politique et parlementaire (10 juillet 1915).
  30. M.-A. Legrand, La Longévité. — J. Héricourt, L’Hygiène moderne.
  31. Auguste Brachet, Pathologie mentale des rois de France (1903). [Une vie humaine étudiée à travers six siècles d’hérédité (852-1483)]. — Le cabinet secret des souverains de l’Europe. — Beyens, La famille impériale allemande, Revue des Deux Mondes, 15 mars 1915. — E. Neukomm et d’Estres, Les Hohenzollern, — Deutschland im Waffen (le livre du Kronprinz, intéressante répression de sa mentalité).
  32. Victor Hugo, La pitié suprême (1879).
  33. On a parlé d’accords « personnels » entre Guillaume II et Constantin de Grèce, accords dont n’auraient pas à connaître les peuples et déterminant le droit du souverain en matière de guerre.
  34. René Lobstein, Les origines du droit dynastique allemand, 1914. Lyon, Georg.
  35. Yves Guyot, Causes et conséquences de la guerre, p. 352.
  36. Maurice Beaufreton, L’éducation sociale de la femme, en Amérique, en Angleterre, en Hollande, en France. « Action populaire », n° 61. — Auguste Pawlowski, Les syndicats féminins et les syndicats mixtes en France, leur organisation, leur action professionnelle, économique et sociale, leur avenir. Paris, Alcan. — Georges Deherme, Le pouvoir social des femmes.
  37. Umano, Essai de constitution internationale, page 47.
  38. Noëlle Roger, Héroïques femmes de France. Les carnets d’une infirmière. Paris, Attinger frères, 1915. Exemples d’œuvres en Belgique. «L’Union patriotique des femmes belges. »
  39. Journal de Genève, 23 août 1915.
  40. Arthur Girault, L’ère des femmes.
  41. Congrès international des femmes. La Haye, 28 avril 1915. Résolutions adoptées. Amsterdam-Concordia. — Torvards permanent Peace. A record of the women’s international Congress 1915, avec un article de Paul Otlet (Levant l’étendard de l’action).
  42. Sur ces associations internationales consulter l’Annuaire de la Vie Internationale.
  43. Le Congrès a adopté cette résolution : « que la Conférence des Puissances vote une résolution affirmant la nécessité d’étenbdre aux femmes de tous les pays civilisés la franchise politique et parlementaire.
  44. Voir publications de l’Union, Genève, 6, rue du Rhône et C. Zangelaan Stoop, Pensées de l’heure actuelle vivant en bien des femmes.
  45. J.-S. Frazer, Totemisme (Londres, 1887). — Lang, Mythes, Cultes et religions, (Paris, 1896).
  46. M. Millioud, Idéologie de castes, « Revue universelle », nov. 1914, p. 198.
  47. Il existe des sociétés animales. Il faut distinguer aussi les associations entre individus d’espèces différentes (parasitisme, symbiose) de celles entre individus de mêmes espèces. L’intérêt est à la base des unes et des autres. Dans les sociétés animales les plus parfaites, comme celle des abeilles, l’adaptation aux diverses fonctions sociales est si étroite qu’il en est résulté un polymorphisme, plus ou moins varié, c’est-à-dire qu’une même espèce, d’après les fonctions des individus, offre des formes différentes (reines, faux-bourdons, ouvrières, chez les abeilles). On constate chez les fourmis et les termites un polymorphisme du même ordre. — A. Espinas, Les sociétés animales (1878 et 1883). — Romanès, L’intelligence des animaux, (1899). — Le Dantec, Traité de biologie (1903).
  48. Jaques Novicow, L’association humaine, Solidarité sociale, (Congrès de l’Institut international de sociologie.) — F. Faulhan, Qu’est-ce que l’association ?
  49. On objecte qu’un organisme vivant est un continu tandis que la société ne l’est pas ; mais qui peut dire en ce moment si nous ne faisons pas partie d’un vaste organisme qui occuperait toute la terre ou presque toute. Entre les cellules de la colonie qui forme notre corps il y a, à l’échelle de grandeurs des cellules, des espaces qui sont au moins aussi grands que ceux qui séparent naturellement un homme d’un autre homme. Et pourtant il ne vient pas à l’idée de personne de nier que notre corps soit un continu. La masse humaine au même sens serait un continu et dire d’elle quelle est un organisme aurait alors un sens précis.
  50. Le Dantec, L’unité de l’être vivant (1902).
  51. Voir le chapitre relatif à la conception de l’État souverain (n° 292.3.)
  52. Ed. Clunet, L’association, n° 48.
  53. E. Gide, Économie sociale, 1902, p. 41.
  54. A. Prins, Esprit du gouvernement démocratique, chap. IV et II. Les associations et les initiatives individuelles.
  55. Voir les notices descriptives générales : l’Union des Associations internationales et le Centre mondial. Henri La Fontaine et Paul Otlet ont été les promoteurs de l’Union, dont ils sont aujourd’hui les dirigeants.
  56. Parmi les associations internationales les plus remarquables d’organisation et de rouages on peut citer : Institut de droit international ; congrès international de chemins de fer ; congrès international de navigation ; association internationale des Académies ; Institut international d’agriculture, etc. Les statuts de ces associations constituent de véritables constitutions internationales dans un domaine spécial. Voir Annuaire de la vie internationale, et Paul Otlet : L’organisation internationale et les associations internationales. — Sur les formes diverses d’activité des associations, voir Actes du congrès mondial, 1913, CXIX. — Protection du nom et de l’emblème des associations internationales. Ibid., p. 103. — Statistique des associations internationales mondiales 1913, Ibid., p. 617. — L’opportunité d’établir un code général des résolutions, conclusions et vœux des associations internationales a été examinée au congrès mondial de 1913 (Actes, p. 569). Déjà une première partie de ce code a été publiée sous forme de « conclusion générale » dans les Actes des congrès de 1910 et 1913. — Le calendrier des réunions internationales (congrès, conférences, assemblées, sessions, convents, etc.), est publié chaque mois dans la Vie internationale.
  57. Sur le statut juridique des associations internationales, voir rapport au congrès mondial 1913, p. 129, 299, 425. Un projet de convention intergouvernementale à ce sujet a été élaboré. — Voir aussi la « Conférence internationale de l’assistance aux étrangers (novembre 1912) ». La question a des affinités avec celle de la situation en droit international de la papauté, ainsi que chambres de commerce et des associations ouvrières constituées à l’étranger.
  58. Voir à ce sujet les travaux du Congrès des associations internationales 1913, p. C. V. — Il est intéressant de rappeler que le passé a connu des personnalités internationales. On peut citer l’ordre teutonique créé en 1128 ; l’ordre des Chevaliers de Malte fondé, au XIme siècle à Jérusalem ; la ligue Hanséatique, groupant jusqu’à 80 villes ; l’Union douanière allemande de 1867 à 1870.
  59. Deherme, Démocratie vivante, 1909.
  60. La Combe, De l’histoire considérée comme science, Paris, 1894, p. 405.
  61. Lamarck, Darwin, Hæckel, Weissmann, Semon et autres marquent les grands jalons des progrès de nos connaissances au sujet de la transformation et de la perpétuation des espèces. Lamarck, Philosophie Zoologique (1807). — Darwin, L’origine des espèces par voie de sélection naturelle (1862) ; La descendance de l’homme. — Delage, L’hérédité (1895) ; Les théories de l’évolution. — Le Dantec, , Lamarckiens et Darwiniens (1899) ; La Science de la vie ; Les influences ancestrales. — G. Lebon, L’évolution de la matière ; L’évolution des forces. — Hæckel, Origine de l’homme. — Huxley, Du singe à l’homme.
  62. Prins, Esprit du gouvernement démocratique.
  63. Nous avons examiné ces questions en détail dans notre ouvrage : La Fin de la guerre (1914), pages 61 et suivantes, et dans une étude : Les peuples et les nationalités, en cours d’impression dans les Annales des nationalités, 1916. Nous y renvoyons. Les conclusions sont celles que, sur notre proposition, a acceptées la commission chargée de poursuivre les travaux de la Conférence internationale des nationalités (Paris, 26-27 juin 1915), et exprimées sous la forme d’une Déclaration des droits des Nationalités.
  64. Karl Bücher, Étude de l’histoire de l’économie politique, traduite par A. Hansay (1901). — Nogaro et Oualid, L’évolution des transports, du commerce et du crédit depuis cent cinquante ans. — Martin Germain, Conférences sur l’évolution économique des grandes nations au XIXe siècle et au XXe siècle (1910). — Wells, Economic changes and their effects on the distribution of wealth and the well being of the society.
  65. Clarke, Principes d’économie, p. 509.
  66. E. Colbon, Organisme économique et désordre social. — Masslow, L’évolution et l’économie nationale.
  67. R. Péret, La puissance et le déclin économique de l’Allemagne.
  68. Garcia Calderon, Les démocraties latines de l’Amérique, p. 362.
  69. Les calculs ont été présentés par M. Edmond Théry.
  70. Raoul Péret, Puissance et déclin économiques de l’Allemagne.
  71. Cette théorie fut surtout développée par Norman Angell (Ralph Lane) dans son livre : La grande illusion. L’économiste russe J. de Bloch avait esquissé avant lui la même idée dans son ouvrage sur la guerre.
  72. Paul Descamps, La question du Pacifisme. Documents du progrès. Juillet 1915, page 190.
  73. Statesman Year Book, Statistisches Handbuch et Statistisches Jahrbuch für das Deutsche Reich.
  74. Cette conclusion est notamment celle, appuyée de chiffres, que présente E. Schmitt, La rivalité anglo-allemande, dans la « Revue politique Internationale », juillet-août, 1915, p. 11. — Consulter aussi sur la même question : Emile Holevaque, Les causes profondes de la guerre, Allemagne-Angleterre, Paris, Alcan, 1915. — Victor Bérard, L’Angleterre et l’Impérialisme, Paris, 1902. — Sarolea, Le problème anglo-allemand. — Schutze-Gaevernitz, Deutschland und England et un article dans « American Review of Reviews », 1909. — Germany and England, par J.-A. Gramb, Professeur d’histoire moderne au Green College, Londres.
  75. G. Renard et A. Dulac, L’évolution industritelle et agricole depuis cent cinquante ans.
  76. G. Galliard, La force motrice au point de vue économique et social, 1915.
  77. Prins, Esprit du gouvernement représentatif.
  78. Jules Renard, Évolution du travail.
  79. Georges Renard, L’évolution industrielle depuis 150 ans, 1912. — Yves Guyot, L’industrie et les industriels, 1914. — E. Waxweiler, Enquête sociologique dans une usine moderne, Bruxelles, Institut Solvay. — Billiard, La Belgique industrielle et commerciale, 1915 (auquel nous avons emprunté maints renseignements sur industries spéciales). — Pour la situation douanière des industries, voir numéro 254.2. — Paul Otlet, L’organisation rationnelle de la documentation internationale en matière économique. Rapport au Congrès d’expansion économique mondiale, 1905.
  80. Prins, Esprit du gouvernement représentatif, p. 60. — H. Hanotaux, La démocratie et le travail. — Van Bruyssel, La vie sociale. — D’Avenel, Le nivellement des jouissances.
  81. — G. Renard, L’évolution industrielle. — Voir aussi n° 612.1.
  82. F.-W. Taylor Scientific management. — Arthur Grenwood, Next in factory and Workshtop Reform, Political quaterly, September 1914. — On a désigné du nom de Welfare work, l’ensemble des conditions qui intensifient le travail humain en accroissant le confort de l’ouvrier et en évitant le surmenage inintelligent.
  83. M. Dufourmanstelle, La législation ouvrière en France et à l’étranger. — « Annuaire de la législation du travail », publié par le ministère du Travail de Belgique et contenant les lois ouvrières de tous les pays.
  84. Conventions italo-françaises de 1905 et de 1906, en matière d’accidents du travail. Traités de réciprocité ouvrière en cas d’accidents entre l’Italie et l’Allemagne (1909) et entre l’Italie et la Hongrie (1909). Prato, Le protectionnisme ouvrier, 1912. — Renard, Droit international ouvrier. — Albert Métin, Les traités ouvriers ; accords internationaux de prévoyance et de travail.
  85. Un Comité consultatif des conventions internationales en matière de prévoyance sociale et d’assistance a été créé en France en décembre 1915. — Le Bulletin de l’Office international du travail a publié les « mesures de guerre dans le domaine du la protection ouvrière ».
  86. Émile Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l’industrie en France, 1903-1904. — F. Simiand et Al. Goineau, Les conditions des travailleurs depuis 50 ans. — André Liesse, Le travail, 1899. — Charles Benoit, L’organisation du travail, 1905. — Paul Hudry-Ménos, L’évolution du service domestique, Revue socialiste, mai 1897.
  87. Paul Louis, Mémoires et Documents du Musée social, 1913 ; Le syndicalisme européen. Sur le syndicalisme et l’internationalisme, voir : Albert Marinus, La vie internationale, t. I, p. 454 et 482 ; Statistique Internationale, Ibid., t. III, p. 252. — Nous traitons plus loin de l’organisation socialiste internationale (n° 293S. 5).
  88. E. Vandervelde, Le collectivisme et l’évolution industrielle, 1900.
  89. Karl Marx, Kapital, 1867. — Engels, Socialism. — Bernstein, Socialisme théorique et Social-démocratie pratique (trad. Cohen, 1900). — P. Leroy-Beaulieu, Le collectivisme, 1884. — Achille Loria, Il capitalismo et la scienza, 1901. — Andler, Les organismes du socialisme d’État en Allemagne. — Métin, Le socialisme sans doctrine, 1901. — Au cours de la guerre même, des associations de mineurs ont répété la vieille revendication « qu’il n’est plus possible de voir à l’avenir les richesses nationales du sol attribuées à quelques-uns au détriment de la nation ». — « La sociologie, dit Fouillée, doit dépasser les deux systèmes adverses de l’individualisme et du collectivisme (Le socialisme et la sociologie réformée).
  90. James Whelphley, The Trade of the World.
  91. Gide, Cours d’économie politique, p. 401.
  92. Le Traité de Francfort, intervenu en 1871 entre la France et l’Allemagne, a réservé à cette dernière le traitement de la nation la plus favorisée. Voici l’article 11 de ce traité :

    « Les traitée de commerce avec les différents États de l’Allemagne ayant été annulés par la guerre, le Gouvernement français et le Gouvernement allemand prendront pour base de leurs relations commerciales le régime du traitement réciproque sur le pied de la nation la plus favorisée.

    « Sont compris dans cette règle les droits d’entrée et de sortie, le transit, les formalités douanières, l’admission et le traitement des sujets des deux nations ainsi que de leurs agents.

    « Néanmoins, le Gouvernement français se réserve la faculté d’établir sur les navires allemands et leurs cargaisons des droits de tonnage et de pavillon, sous La réserve que ces droits ne soient pas plus élevés que ceux qui grèveront les bâtiments et les cargaisons des nations susmentionnées.

    « Toutefois, seront exceptés de la régie susdite les faveurs qu’une des parties contractantes, par des traités de commerce à accorder ou accordera à des États autres que ceux qui suivent : l’Angleterre, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, l’Autriche et la Russie.

    « Les traités de navigation ainsi que les conventions relatives au service international des chemins de fer dans ses rapports avec la douane, et la convention pour la garantie réciproque de la propriété des œuvres d’esprit et d’art, seront remis en vigueur. »

  93. E. Worm, L’Allemagne économique ou Histoire du Zollverein. — Richelot, Le Zollverein.
  94. Paul Dehn, Deutschland und den Orient (1884) ; Deutschland nach Osten (1888).
  95. G. Salvioli, Le capitalisme dans le monde antique. — Karl Marx, Le capital, critique de l’économie politique, 1867. — Bastiat, Capital et rente. — W. Sombart, Der moderne Kapitalismus, 1902.
  96. L. de Launay, L’or dans le monde.
  97. Jean L’Homme, En 1916, p. 131.
  98. Clément Juglar, Les crises. — Voir aussi les intéressants graphiques des conditions générales des marchés, publiés périodiquement par la « Babson statistical Organisation », Wellesleys, Hills (Mass.).
  99. Le Temps, 2 août 1915, p. 4, col. 3.
  100. Plan suggéré par John-J. Arnold, vice-président de la First National Bank, Chicago.
  101. Pierre Bonnet, La Banque d’État du Maroc et le problème marocain (1912).
  102. Gide, Cours d’économie politique, p. 321 et suivantes. — Martin Saint-Léon, Cartels et trusts, (1903). — Paul Des Roussiers, Les industries monopolisées aux États-Unis ; Les syndicats industriels de producteurs. — R. Liefman, Cartels et trusts. Traduction française 1914 (nombreux renseignements). — J.-W Jenks, The Trust Problem, 2me édition, 1903. — Report of the Industrial commission. (United States), Vol. I, II, XII (Contains a bibliography), XIX (Final report) (1900-2).
  103. Margaine à la Chambre française, reproduit dans « la Vie internationale », 1915, v. p. 104.
  104. J. Randles, Internationalisation des lois sur les sociétés, Conférence parlementaire internationale du commerce, Paris, mars 1916.
  105. Une section de la route et de son histoire a été créée au sein du Musée international. On y a conservé les modèles, en matériaux réels, des types de routes aux diverses époques.
  106. Des modes fantastiques de transport et communication ont germé dans l’imagination humaine : forces neutralisant l’action de la pesanteur sur un véhicule aérien ou placé dans un tube circumterrestre, de manière à ce qu’immobile il attende que la terre, par sa rotation, présente sous lui le point où atterrir (tour du monde en 24 heures) ; procédé électrique de translation des corps à distance par parcelles, imité de la galvanoplastie ; vision agrandie à distance, à travers l’opacité des corps (télévision, téléphote) ; action directe à distance de la pensée selon les modes d’extériorisation de la sensibilité, la pensée s’inscrivant par seule émission de rayons, transformés automatiquement en caractères lisibles, et supprimant toute intervention de la main écrivante, etc. !
  107. Paul Rohrbach cité dans le « Times », 25 août 1915, p. 6. — Voir pour le chemin de Bagdad : Sarolea, The Baghdad Railway and german expansion in the Near-East, sumarised in the « Times history ». — Sydney Low, The middle East. Edinburgh Review, April 1915, p. 328.
  108. Voir un résumé intéressant sur la situation actuelle des ports dans l’ouvrage de R. Billard, La Belgique industrielle et commerciale de demain.
  109. Conf. Travaux de l’Union postale Universelle et les Actes du Congrès Mondial des Associations Internationales, 1913, page 73. — Réformes à réaliser dans le trafic postal international. La vie internationale, 1914, tome V, page 232.
  110. Le Musée de la Poste a Merlin conserve les souvenirs se rattachant au développement postal. Une remarquable collection comprenant plus d’un millier d’instruments a été remise au Musée International du Bruxelles. Elle fait voir les transformations progressives du télégraphe et du téléphone depuis les premiers instruments, appareils à signaux de Chappe et téléphone à ficelle.
  111. Journal télégraphique, 1914, 01, 25 ; Vie internationale, tome II, page 125 ; tome V, page 121.
  112. Hauser, La guerre européenne et le problème colonial.
  113. Jean Lhomme, En 1916, p. 128.
  114. C. Fidel, Colonies allemandes (publication de la Société des Études coloniales et maritimes) ; L’Allemagne d’outre-mer, grandeur et décadence. — Allemands en Afrique, « Le Correspondant », 10 septembre 1911. — L’Allemagne coloniale et la guerre, « Le Correspondant », 25 janvier 1915. — Pierre Alype, La provocation allemande aux colonies, Paris, Berger-Levrault. — Der Weltpolitik und Kein Krieg (publication anonyme sous les auspices, croit-on, du ministère des Affaires étrangères d’Allemagne). — A. Supan, Die territoriale Entwicklung der europaïschen Kolonien, Gotha, 1906.
  115. Opinion du général von Bernhardi : « Notre population est de 63 millions d’habitants et elle augmente de 1 million par an. Il est impossible que l’agricul- ture et l’industrie parviennent à procurer à cette masse humaine, sans cesse croissante, des moyens d’existence suffisants. Nous sommes donc acculés à la nécessité de déverser dans des colonies le trop-plein de notre population. Mais si nous ne voulons pas augmenter la puissance de nos rivaux par le flot de nos émigrants, il nous faut prendre des terres nouvelles, dont nous avons besoin, aux États voisins ou bien les acquérir d’accord avec eux. Nous devons devenir une puissance coloniale. Ce que nous voulons, il nous faut l’obtenir par la force même au risque d’une guerre. À cet effet, le Deutschtum doit affirmer avant tout sa position au cœur de l’Europe et développer tous ses moyens d’action de manière à jeter dans la balance le poids entier d’une nation de 65 millions d’habitants. »
  116. Projet de loi déposé à la Chambre belge en 1908 par Hector Denis.
  117. Dans notre ouvrage, la fin de la Guerre (p. 135), nous avons examiné les possibilités et les conditions d’une internationalisation de toute l’Afrique. On a beaucoup parlé depuis la guerre de la mise en valeur de « l’Afrique néo-latine. »
  118. Joachim von Bulow, West-Marokko, Deutsch ? 1911, p. 23.
  119. Hans Kappe, Kriegswirthschaft und Sozialismus.
  120. Yves Guyot (supplément aux feuilles de dépêches de l’Agence économique et financière). Programme n°2, mars (Russie).
  121. Eggenschwyler, Die Schweizerische Volkswirthschaft am Scheideweg, Zurich, Orell-Füssli, 1915.
  122. En 1908 un « boycottage » a eu lieu des marchandises autrichiennes en Turquie, après l’annexion de la Bosnie et l’Herzégovine.
  123. Rudolphe Kobatsch, La politique économique internationale. — W. Morton-Fullerton, Les grands problèmes de la politique mondiale. Livre III, influence des facteurs économiques sur la politique des États. — Achille Loria, La synthèse économique (version française de Camille Monnet. 1911).
  124. Consultez les Annales de la Régie directe, dirigées par Edgard Milhaud.
  125. Voir les publications du Congrès et les Atlas annexés : Iron Ore ressources of the World, XIth International géological Congress, Volume I, 1911 ; — Coal ressources of the World, XIIth Intern. geol. Cong., 1913.
  126. Le cadre forcément restreint de cet ouvrage ne nous a pas permis d’aborder plusieurs questions, cependant fort importantes, celles notamment qui concernent la consommation et la répartition ; la tendance à faire, de la consommation plutôt que de la production, la base de l’organisation économique ; la transformation des besoins ; la hausse des prix, problème déjà mondial avant la guerre ; les conceptions nouvelles relatives au rôle du capital, du crédit, de l’amortissement rapide et la possibilité de généraliser et d’internationaliser les faits récents produits en Allemagne et aux États-Unis dans ces domaines, etc.
  127. Gaston Gaillard, Culture et Kultur, (1915). — Romain Rolland a écrit pendant la guerre : « Jamais je n’ai cessé de combattre, comme le pire ennemi de l’unité morale de l’Europe, le militarisme prussien et ses doctrines monstrueuses. Mais en même temps ma connaissance du peuple allemand et l’étude attentive de son état d’esprit depuis le commencement d’août m’ont fait voir la criante injustice qu’il y aurait à l’envelopper dans la même haine que ses maîtres, dont il est la victime héroïque et aveugle. C’est contre cette injustice que j’ai protesté. C’est le rôle des intellectuels de travailler à dissiper les malentendus meurtriers entre les peuples. Que la guerre se livre entre des armées et non entre les pensées. La pensée c’est la cité de Dieu. Que la haine se taise et s’éteigne à la porte ! » (Au dessus de la mêlée).
  128. Voir à ce sujet, sur les malentendus anglo-allemands : Lord Haldane, La Vie internationale t. I. fasc. 1. — Sur les malentendus franco-allemands et l’emphase de l’Allemagne, Intéger, Belgique et Allemagne, p. 25.
  129. Michel Bréal, La Sémantique. — Albert Dauzat, La philosophie du langage. — Abel Hovelacque, La Linguistique, Paris, Schleider, 4me édition, 1888. — Fr. Müller, Précis de linguistique, Vienne 1876-1888. — Steinthal Misteli, Caractéristiques des principaux types des langues, 2me édition, Berlin, 1893.
  130. Il est intéressant de signaler que l’Almanach de Gotha a continué à paraître en français pendant la guerre (édition 1915).
  131. La Voix de l’humanité, juin 1015.
  132. Michel Bréal, Le choix d’une langue internationale, « Revue de Paris », 16 juillet 1901.
  133. On a proposé d’utiliser les gestes, et dde les organiser en un langage international (mimique ou pantomisme international) ; déjà les marins de tous les pays ont des gestes conventionnels, comme ils ont des signaux (Jean Lhomme, En 1916, page 131).
  134. Max Muller, Essai sur l’histoire des religions. — Encyclopédie des sciences religieuses. — Salomon Reinach, Orpheus, Histoire générale des religions. — Religions et religions, poésies de Victor Hugo (1880). — L’étude objective des religions chez tous les peuples et de leur histoire a donné lieu à une organisation inter nationale, le « Congrès international de l’histoire des religions ».
  135. Dodge, War inconsistent with the the religion of Jesus-Christ. — La guerra et l’insegnamento della scuola cattolica. Estrate della Civitta Catt. Quard 1555 del 3 Aprile 1915. — A. Loisy, Guerre et Religion (1915). — Scholz, Der Krieg und das Christenthum (1915).
  136. L. Emery, Prof. de théologie à Lausanne. « Gazette de Lausanne », août 1915.
  137. Georges Holley Gilbert, The Bible and universal peace, New-York (1915). Martin Rade, Der Beitrag der christlichen Kirchen, zur internationalen Verständigung, Stuttgart, Kohlammer, (1913). — Le groupe anglais de la « World Alliance of churches », publie dans son journal, Goodwill, des articles pour promouvoir à l’entente internationale à l’intermédiaire des Églises.
  138. « Les erreurs de la France, c’est-à-dire les violations du pacte conclu par Clovis avec l’église catholique, ont toujours été punies, par des catastrophes nationales. Au XVme siècle, l’Invasion anglaise punit la France de son infidélité. Au XVIme siècle, nouvel oubli des droits de Dieu, par suite de l’empiétement du pouvoir civil sur le pouvoir spirituel de l’Église ; nouvelle sanction. Au XVIIme siècle, la science déifie l’impiété ; nouvelle sanction. Au XXme siècle, continue l’expiation par l’horrible guerre actuelle » (Bulletin de St-Michel. 1915).
  139. Lettres pastorales de Mgr Mercier et de Mgr Amette. Voir aussi « Cahiers documentaires belges », n° 53.
  140. Voir le cantique de la guerre de Lamprecht dans sa harangue prononcée le 23 août à Leipzig, Zur Neuen Lage. Leipzig, Hirzel
  141. Cardinal Hartmann, archevêque de Cologne, reproduit dans « Indépendance belge », 10 février 1915.
  142. Mgr. Batifol, À un neutre catholique, « Pages actuelles », 1914-1915, n° 38. — Maurice de Sorgues, Les catholiques espagnols et la guerre, « Pages actuelles », 1914-1915, n° 36. — Comité catholique de propagande française à l’étranger : « La guerre allemande et le catholicisme » (avec album de documents graphiques.) L’ouvrage du Dr Rosenberg. Der Krieg und der Katholizismus, est une réponse à cet ouvrage. Le Comité français a répliqué par « L’Allemagne et les alliés devant la conscience chrétienne » — R. Johannet, La conversion d’un catholique germanophile, « Lettre ouverte » de M. Emile Prüm. chef du parti catholique luxembourgeois, à M. Mathias Erzberger, député du centre, — Comte Bégouen, Les catholiques allemands jadis et aujourd’hui. — Balmes, Les catholiques espagnols et la guerre. — Comte Bégouen, La guerre actuelle devant la conscience catholique. — Mgr. Henri Chapon, La France et l’Allemagne devant la doctrine chrétienne de la guerre.
  143. Geoffroy de Grandmaison, Les aumôniers militaires, « Pages actuelles », 1914-1915, n° 41. — Mgr. L. Lacroix, Le clergé et la guerre de 1914. — René Gaell, Les soutanes sous la mitraille. — Actes d’héroïsme, de bravoure et de dévouement, d’abnégation, de charité et de loyauté du clergé et des catholiques français et belges pendant la guerre, recueillis par Gabriel Langlois et présentés par Mgr. Herscher.
  144. Georges Fulliquet, Dieu et la guerre. — Sedir, La guerre actuelle selon le point de vue mystique (Comité des Conférencences Sedir). Maurice Neeser, La part de Dieu à la guerre (Association chrétienne d’étudiants).
  145. E. Fournier de Flaix, Statistique et consistance des religions a la fin du XXMe siècle. Mémoires communiqués au Congrès international de l’Histoire des religions, en 1900, à Paris (1901).
  146. Th. Bonnard, Recteur de l’Université catholique. Un siècle de l’Église en France, 1800-1900, page 1-12. — Abbé Turnile, Histoire du dogme de la Papauté (1908).
  147. Bompard, La papauté en droit international, 1888. — Olivart, Le pape, les États de l’Église et l’Italie, 1897. — Vergnes, La condition internationale de la papauté, 1905. Rostoworoski, La situation internationale du Saint-Siège au point de vue juridique, Annales de l’école des sciences politiques, 1892, — v. Taube, La situation internationale actuelle du pape et l’idée d’un droit entre pouvoirs, Archiv für Rechts und Wirtschaftsphilisophie. — Delzons, La souveraineté du pape, Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1911. — Jenn, Ist der Papst Subjekt des Völkerrekts ?Laband, Der Einfluss des Krieges auf die Stellung des Papstes, Deutschen Juristen-Zeitiing, 1915, S. 648 ff. — Wehberg, Das Papstum und der Weltfriede, 1915 [avec une biographie très complète].
  148. Prof. Mahling, conseiller privé de consistoire dans la conférence à Berne, le 12 mars 1915 (Norddeutsche Allgemeine Zeitung, 13 mars 1915, n° 72, erste Ausgabe, p. 2).
  149. Père Didon, Jésus-Christ, p. 7.
  150. R. P. Overmann, S. J. dans « Stimmen der Zeit : Das Erwachen der Ukraïne, p. 546-555.
  151. Rév. R, J. Cambell, Le christianisme de l’avenir.
  152. Goblet d’Aviella, « Cœnobium », 31 août 1915.
  153. Abbé Savoye, De l’origine de quelques idées modernes, p. 81.
  154. Les Suisses du canton de Vaud aiment à dire : « Le prêtre c’est comme la pompe à incendie : on n’aime pas à s’en servir, mais on tient a savoir qu’elle est là. »
  155. Drumont, La France juive, 1886 ; la Franc-maçonnerie ; la Tyrannie maçonnique. — Copin-Albancelli, La Franc-maçonnerie et la question religieuse. — A. Bouché-Leclercq, L’intolérance religieuse et la politique. — Dietrich Bischoff, Freimaurers Kriegsgedanken, Leipzig (1914).
  156. Goblet d’Aviella, Science et religion. — Auguste Dide, La fin des religions. — C. Guignebert, L’évolution des dogmes. — Félix le Dantec, L’Athéisme.
  157. Aug. Forel, La libre pensée internationale, 30 avril 1915.
  158. Jean-Marie Guyau, L’irréligion de l’avenir.
  159. W. James, L’expérience religieuse.
  160. Pointcaré, La valeur de la science. — Frederico Enriques, Les concepts fondamentaux de la science. — Émile Picard, La science moderne. — W. Ostwald, L’évolution d’une science, la chimie. — Félix le Dantec, Science et conscience. — E. Boutmy, La vérité scientifique, sa poursuite. — Gustave Le Bon, La vie des vérités.
  161. Une convention internationale a protégé les sciences en Afrique. «  Toutes les puissances exerçant des droits de souveraineté ou une influence (dans les territoires du Bassin du Congo) protégeront et favoriseront sans distinction de nationalité ni de culte toutes les institutions et entreprises religieuses, scientifiques ou charitables. Les missionnaires chrétiens, les savants, les explorateurs, leurs escortes, avoir et collections seront également l’objet d’une protection spéciale. » Acte de Berlin 1884, art. 6. — Voir aussi : Rapport sur la nécessité des subventions gouvernementales internationales dans Congrès mondial des Associations internationales, 1910, p. 259.
  162. P. Otlet, L’organisation internationale du travail scientifiqueP.-H. Eykmann, L’internationalisme scientifique (sciences pures et lettres) ; L’internationalisme médical. La Haye, Van Stockum, 1911. — Wilhelm Ostwald, Das Gehirn der Welt, 1912, München, die Brücke (Nord und Süd, 1912, H).
  163. Cf. Annuaire de la Vie Internationale qui contient des notices monographiques sur toutes Les Associations internationales. — Sur l’Association internationale des Académies, voir Actes du Congrès mondial, 1913, p. 551.
  164. Voir à ce sujet tes travaux de l’Institut international de Bibliographie, notamment son Bulletin et le Manuel du Répertoire Bibliographique Universel, contenant les tables de la classification décimale, avec 40,000 divisions. Voir aussi les travaux du Congrès mondial et son Code de règles pour l’Organisation des publications. — P. Otlet, L’organisation internationale de la documentation ; Le Livre et ses fonctions ; L’avenir du Livre.
  165. Frédéric Passy, Les machines et leur influence sur le développement de l’Humanité, Paris, 1877), — Albert Colson. L’essor de la chimie appliquée, Paris, 1910.
  166. Voir à ce sujet les travaux du Congrès mondial des associations internationales.
  167. De Fuisseaux, Le brevet international. Congrès mondial de 1913, p. 1193. — Organisation de la documentation technique : Bulletin de l’Institut international de bibliographie et actes du Congrès international de l’enseignement technique.
  168. Liste des desiderata dressée en vue du Grand Concours international de Bruxelles, 1888 (Exposition internationale).
  169. Voir A. de Candolle, Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, Genève, 1873. Voir aussi les calculs basés suc l’attribution du prix Nobel pour les sciences.
  170. M. Ed. Perrier, de l’Institut de France, directeur du Musée national d’histoire naturelle, leur a consacré tout un livre, France et Allemagne. Il exprime cette conclusion : « Tandis qu’en France la science servait de base solide aux plus hautes et aux plus généreuses spéculations et porte en elle l’aspiration vers la paix universelle dans la liberté, en Allemagne elle est demeurée la servante des visées dominatrices de ses surhommes et l’instrument néfaste d’une barbarie moderne. » M. Perrier rapporte comment Pasteur a refusé, après en avoir référé à J.-B. Dumas, le million qu’on lui offrait pour monopoliser sa découverte sur le charbon et cacher au public sa méthode. Cent autres, en France, se sont inspirés de tout temps des mêmes sentiments. — Voir aussi Duheim, La science allemande et la culture française, et la définition d’Appel à l’Académie des sciences, décembre 1914.
  171. Renan, Réforme intellectuelle et morale de la France.
  172. « Université française», 3 novembre 1914.
  173. Il s’est constitué une œuvre universitaire suisse des étudiants prisonniers de guerre ; elle s’efforce d’aider les jeunes gens à continuer leurs études.
  174. Ramsay évalue l’énergie que développe le radium en se détruisant à deux millions de fois celle que développe la cordite, l’un des plus puissants explosifs connus.
  175. Voir les actes du Congrès Mondial des associations internationales de 1913 sur l’établissement d’un système universel d’unités et les sources citées dans ces travaux, notamment ; Ch.-Ed. Guillaume, Le système de mesures et l’organisation internationale du système métrique, p. 329. — W. Ostwald, Theorie der Einheiten, p. 377. — F. Cellérier, Fixation des systèmes internationaux d’unité légale, p. 317. — Voir aussi Ch.-Ed. Guillaume, Unités et étalons.
  176. Voir les travaux du Bureau international des poids et mesures. — Voir aussi les travaux d’ensemble de MM. Guillaume et Ostwald sur l’unification des unités de mesures, dans la Vie internationale, 1913.
  177. Père Didon, La vie de Jésus, LXXXIII.
  178. F. Baldensperger, La littérature. — Pour F. Brunetière (Études critiques sur l’histoire de la Littérature française) le « classicisme » consiste surtout eu un complet équilibre de toutes les facultés et un sens très vif de l’esprit national.
  179. Reynaud, L’influence française en Allemagne.
  180. Voir, pour ce qui concerne la littérature française du XIXme siècle, les Essais de psychologie contemporaine de Paul Bourget, 1883-1886.
  181. 1 Camille Mauclair, Le front littéraire de demain.
  182. Henry Dartigue, L’influence de la guerre de 1870 dans la littérature française.
  183. Bulletin du Cercle de la Librairie, décembre 1915, janvier 1916.
  184. Les ouvrages illustrés, avec histoire, commentaire et critique, ont extraordinairement répandus la counaissance des œuvres (ex. : Le musée d’art). — Combarieu, La musique.
  185. Emile Schaefer, Kunst und Künstler, 1er October 1914. p. 35. Traduction dans « Cahiers documentaires belges », numéro 142.
  186. Minerva., Jahrbuch der Gelehrten Welt, 1913-1914 (23e année).
  187. L.-P. Lochner, Internationalisation among Universities. Actes du Congrès mondial, 1913, page I78. — Bureau international de fédérations d’instituteurs. La vie internationale, 1914, voir page 205. — Sur la fédération internationale des étudiants Corda Fratres, voir Annuaire de la Vie internationale.
  188. Voir n° 237.31. « Humanisme et Humanité ».
  189. Travaux des deux sessions du Congrès international d’éducation morale, sur la théorie et la pratique de l’éducation morale ainsi que les méthodes à mettre en œuvre à l’école pour former le caractère moral de la jeunesse. — F. Buisson, L’instruction et l’éducation internationale (1905).
  190. De Lanessan, Comment l’éducation allemande a créé la barbarie germanique. — N.-M. Butler, Educatton in the United States, 2 vol., Albany, 1905. — C. W. Eliot, Educational reform, New-York, 1898. — United States, « Commissioner of Education ». Reports 45 Vol. ; Washington (depuis 1867). — Gustave Lebon, Psychologie de l’éducation.
  191. Pendant la guerre les Universités allemandes ont adopté des mesures d’exception d’une rigueur extrême à l’égard des étudiants étrangers.
  192. « Annuaire de la vie internationale », 1908, p. 949 ; 1910-1911, p. 1731.
  193. Congrès mondial des associations internationales, 1913, p. 743.
  194. Voir projet et discutions dans les Actes du Congés mondial de 1913.
  195. Il existe une Association internationale de la Presse. En 1913 ses travaux ont porté sur le rôle de la presse, notamment dans le but de lutter contre les informations hâtives, erronées, nuisibles (presse sensationnelle). Il existe aussi un Congrès international de la presse périodique, qui a tenu ses sessions en 1910 et 1912.
  196. Raoul Narsy, La presse et la guerre, « Pages actuelles », 1914-1915, nos 53,54. — Jèse, Le régime de la presse en Angleterre, pendant la guerre.
  197. Matin, 18 août 1915. - Voir aussi The war and the german propaganda, 1915.
  198. Il existe un arrangement international du 4 mai 1910 relatif à la répression de la circulation des publications obscènes. Le Carnegie-Endowment en 1914 a examiné des plans pour un bureau de presse mondial dans l’intérêt de l’entente internationale (Yearbook for 1915, p. 60).
  199. En ces dernières années les internationalistes et les pacifistes se sont préoccupés d’avoir des journaux à eux ; ils ont fait à cet effet des sacrifices sérieux, mais bien insuffisants. — Des projets du journal international ont été élaborés mais sans aboutir. Une agence de presse, Potentia, avait été proposée. La Carnegie Endowment a examiné, en 1914, des plans pour un bureau de presse mondial dans l’intérêt des idées pacifiques (Yearbook for 1915, p. 60).
  200. Les Associations France-Amérique, France-Italie, France-Belgique, Suisse-Belgique, etc. Le Comité d’études franco-britannique a défini ainsi son objet : étudier scientifiquement les problèmes d’ordre économique, intellectuel et moral que soulève la coopération désormais désirable de la Grande-Bretagne et de la France et préparer ainsi les grandes solutions qu’il appartiendra à d’autres groupements, tel que le comité interparlementaire franco-britannique, de faire entrer dans la pratique. — Les bases ont aussi été jetées d’une Association franco-anglo-italienne, pour le développement d’un programme intellectuel de demain, commun aux trois peuples, sous la présidence d’honneur de leurs trois chefs d’État. Cette association, d’après les promoteurs, « viserait à une nouvelle Renaissance, en cherchant à renouer les traditions interrompues à l’époque de la Renaissance, en constatant que dans le domaine intellectuel et moral, tous les trésors dont les humains sont si fiers, ont été surtout créés par les trois peuples aujourd’hui alliés et amis et que l’Union des trois génies principaux du monde pourra avoir des conséquences bienfaisantes et décisives sut l’évolution et l’activité des peuples en marche vers la beauté et la vérité. Il faudra pour cela créer une sorte de solidarité intellectuelle entre les nations. Chacun de leurs grands écrivains, penseurs ou savants doit pouvoir être connu et aimé par les trois peuples à la fois » (projet de la Revue et de l’Athenæum). — Consulter Harry-Ervin Bard, Intellectual and cultural Relations between the United States and the other Republics of America.
  201. A. Bauer, Essai sur les révolutions, page 295.
  202. A. Comte, Système de politique positive, 1851-1854.
  203. Kant, Principe métaphysique de la morale (1885). — J. Bentham, Introduction aux principes de morale (1789). — Ch. Renouvier, Science de la morale (1868). — P. Janet, La morale (1873). — Schopenhauer, Fondement de la morale (1879). — H. Spencer, La morale évolutionniste (1879). — Ch. Secretan, Le principe de la morale. J. M. Guyau, Esquisse d’une morale sans obligations ni sanctions. — P. Janet, Histoire de la philosophie morale (1858). — Fouillée, Critique des systèmes de morale contemporains (1883) ; Les éléments sociologiques de la morale (1915). — Renouvier, Esquisse d’une classification systématique des doctrines philosophiques (1886). — Spencer, Qu’est-ce que la morale ?
  204. Morton Fullerton, Les grands problèmes de la politique mondiale. Voir toutes les sources de l’histoire contemporaine citées sous 21. — André Tardieu, Le mystère d’Agadir. — René Pinon, L’Europe et la guerre italo-turque, Revue des deux mondes, 1er juin 1912.
  205. René Pinon, La Lutte par le Pacifique (La Japonisation de la (Chine}, p. 97-152.
  206. — Louis Aubert, Américains et Japonais (1908).