Problèmes internationaux et la guerre/2

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LES CONDITIONS ET LES FACTEURS
DE LA VIE INTERNATIONALE




20. Préliminaires sur les sciences sociales.
21. Facteurs historiques : l’évolution de l’humanité.
22. Facteurs géographiques : la terre.
23. Facteurs démographiques et sociaux : les hommes et la société.
24. Facteurs ethniques : les peuples et les nationalités.
25. Facteurs économiques : la vie internationale matérielle.
26. Facteurs culturels : la vie internationale intellectuelle.
27. Facteurs moraux : la morale universelle.
28. Facteurs juridiques : le droit international et supernational.
29. Facteurs politiques : la constitution des États
et la politique mondiale.



La guerre est assimilable à la maladie du corps social. La paix est sa santé, son état normal. Pour comprendre le mécanisme de celle-là il faut saisir le mécanisme de celle-ci. La pathologie suppose la physiologie.

On peut répartir en neuf catégories les facteurs et les conditions de la vie internationale : historiques, géographiques, démographiques et sociaux, ethniques, économiques, culturels, moraux, juridiques et politiques. Ce sont là les catégories fondamentales de la sociologie, basées sur les éléments de la société, ses organes et ses fonctions. Les sciences sociales particulières y correspondent.

Le point de vue international, sous lequel nous avons à envisager les facteurs de chaque ordre, est complexe. Il est fait : 1° du point de vue mondial, c’est-à-dire la considération des faits, des conventions et des structures, qui intéressent tous les territoires, tous les peuples, l’humanité entière, ainsi que la place qu’ils doivent occuper dans une organisation mondiale rationnelle. Lorsqu’une partie seulement des États ou une fraction de l’humanité est intéressée, ce point de vue devient « inter-national » au sens strict du mot (entre deux ou plusieurs nations) ; — 2° du point de vue comparatif, c’est-à-dire la considération de la manière caractéristique dont les éléments nationaux se présentent pour chaque pays ; comment a lieu entre eux la répartition de certains totaux, leur rang ou leur degré dans la série générale, leur influence respective et leur participation à des organisations internationales ; — 3° du point de rue typique c’est-à-dire la considération des types les plus parfaits qui aient été réalisés en quelque point du monde, et qui agissent comme modèles que tous les pays cherchent à imiter ; la considération aussi des étalons unitaires et de tout ce qui entretient ou accroît l’interdépendance et la solidarité entre hommes et entre choses.

Procéder à l’examen des facteurs de la vie internationale, rechercher leur action réciproque, ce sera en réalité étudier les diverses causes du grand conflit actuel et les divers moyens proposés pour y mettre fin ; ce sera aussi classer, analyser quant à leurs conséquences, et rattacher à leurs antécédents les grands faits qui se sont produits depuis l’origine de la guerre.

Opposition du nationalisme et de l’internationalisme, conflits ou tolérance des nationalités, rivalité ou coopération économique, idéologies nationales et culture universelle, droit international et droit supernational, politique de la souveraineté absolue ou politique de l’interdépendance des nations, — ce sont les points qui doivent retenir surtout l’attention.

20.
PRÉLIMINAIRES SUR LES SCIENCES SOCIALES




Pour résoudre les problèmes posés et pour justifier les solutions indiquées, quelles méthodes employer ? En même temps qu’à l’imagination, créatrice du neuf, c’est à la science, énonciatrice de la loi des choses, qu’il faut recourir afin qu’elle éclaire l’action et lui apporte des conclusions susceptibles de se transformer en moyens d’exécution. Il faut recourir à toutes les sciences sociales et apporter un esprit scientifique et objectif à l’examen des questions.

La méthode de l’observation et de l’expérimentation a non seulement fondé les sciences naturelles sur des assises indestructibles, mais elle a produit, en toutes matières, un esprit scientifique ennemi des à peu près, des généralisations hâtives, des solutions déclamatoires — qui suffisaient aux philosophies plus littéraires que scientifiques des temps passés. La politique empirique et au jour le jour, la politique fantaisiste et immorale de l’ignorance et de la force, doivent faire place à l’application raisonnée des lois de la sociologie.

Au seuil de notre examen il est donc utile de retenir un instant notre attention sur les sciences sociales.

201. Notions.


La science de la société, des hommes vivant en société, est la sociologie. Elle comprend une partie générale, sociologie proprement dite, et une partie spéciale divisée en branches ou sciences sociales particulières.

La sociologie générale tend à établir la théorie générale de la société humaine, c’est-à-dire la recherche des traits communs à toutes les phases historiques parcourues par elle. Elle étudie selon des méthodes positives son organisation et son évolution. L’étude de l’organisation ou structure nous montre ce qu’il y a d’essentiel dans les faits sociaux. Elle nous fait connaître les conditions élémentaires sans lesquelles une société quelconque ne pourrait exister, elle nous dévoile la structure fondamentale du corps social (statique, anatomie). L’étude de l’évolution sociale nous montre la vie sociale, produit de l’organisation (dynamique, physiologie) ; elle conduit à la théorie du progrès.

Autant de relations différentes entre les hommes — rapports moraux, juridiques, économiques, politiques, religieux et relations de langage qui servent de véhicule à toutes les autres — autant de sciences sociales distinctes qui s’appellent l’ethnographie, l’économie, la science des religions, la linguistique, la morale, le droit, la politique.

La sociologie, la plus complexe des sciences, fait des emprunts aux sciences philosophiques, mathématiques, physiques, biologiques, psychologiques. Les résultats généraux de ces disciplines, qui lui sont antérieures dans la hiérarchie des sciences lui fournissent les principes premiers auxquels elles rattachent ses propres explications. Il y a ainsi continuité théorique dans l’explication générale de toutes les réalités existantes. Les études de la sociologie et de toutes ses branches, sont conduites pour elles-mêmes, comme sciences pures, mais à côté de chacune d’elles se développent des études d’applications en vue de mieux diriger notre intervention modificatrice sur la société. La méthode des politiciens consiste à écouter les plaintes des intéressés, de certaines catégories d’intéressés. La méthode des hommes de science consiste à s’appuyer sur des faits permanents ou généraux, attestés par des observateurs désintéressés ou relevés dans des documents soumis à un contrôle sévère et concordant, bien qu’ils émanent de sources différentes. La possibilité d’une science positive des faits sociaux, impliquant l’énoncé de lois propres, repose sur cette double constatation : il y a des faits sociaux et ils ne sont autre chose que la somme des faits psychologiques (phénomènes de l’ordre scientifique immédiatement antécédent) ; il existe un déterminisme historique et sociologique (qui n’exclut pas nécessairement l’idée d’une liberté métaphysique à l’œuvre dans la société humaine, notamment par l’intermédiaire des hommes de génie).

Il n’y a eu de sociologie générale que le jour où les esprits ont envisagé l’ensemble de la société. Dans les études qui concernent les êtres vivants on est constamment rappelé à la notion d’ensemble par la cohésion que présentent toutes les parties d’un organisme quelconque d’un ordre un tant soit peu élevé. Le corps social, lui, est formé d’organes qui peuvent concourir ensemble, qui concourent en fait, mais qui jouissent d’une certaine indépendance. La notion de concours est donc moins nette. En outre, il nous faut voir constamment comment tout s’enchaîne et se lie, comment un état social déterminé dérive de ces antécédents et prépare l’état qui doit lui succéder. En vérité tout est germe dans le passé le plus lointain. La continuité, incontestée à l’égard des faits vitaux, ne peut plus l’être maintenant quant aux faits sociaux. Or, s’il est déjà fort difficile de fixer constamment sa pensée sur toutes les parties d’une société quand on envisage simplement un groupe local ou une nation, à combien plus forte raison la difficulté est-elle grande quand il s’agit d’envisager la communauté humaine tout entière. Il y a là dans l’effort que doit faire l’esprit un degré de plus à gravir. Cette ascension caractérise la sociologie internationale.

202. Histoire des sciences sociales.


Platon, Aristote, Hobbes, Machiavel, Spinoza, Locke, Montesquieu, Condorcet ont successivement exprimé des vues d’ensemble sur la société. Mais la constitution des sciences sociales est issue des œuvres caractéristiques du XIXe siècle. Des quantités immenses de faits ont été observés, colligés, coordonnés ; des explications ont été présentées, sous forme de théories d’abord, de lois ensuite. Ce travail s’est accompli avec une patience et une persévérance remarquables. Là où l’on ne voyait encore, à là veille de la grande Révolution française qu’entités abstraites sur lesquelles le raisonnement seul pouvait agir, une sorte de métaphysique de l’État, de l’homme, du corps social, voici que l’analyse et l’expérience ont découvert une infinité de forces agissant dans des complexes variés, désormais incompréhensibles en dehors de l’intelligence de ces forces elles-mêmes.

Comte le premier eut l’idée de concevoir les faits sociaux dans leur ensemble, comme matière d’une étude scientifique et positive, la plus compréhensive de toutes. Il lui donna le nom de sociologie. Il voulut faire de la société humaine une étude statique, sorte d’anatomie et de physiologie sociales, et une étude dynamique par la loi des trois états ou du passage de l’état théologique à l’état métaphysique et à l’état positif, pour la pensée comme pour les institutions humaines. Avec Espinas la sociologie s’est étendue à l’étude des sociétés animales. Spencer l’a rattachée a son système évolutionniste. Durkheim a posé certaines règles de la méthode sociologique concernant les statistiques, la constitution des concepts et l’étude des « réalités sociales », indépendamment de toute considération psychologique ; il a appliqué ces règles à l’étude des faits économiques, religieux, etc. Tarde, au contraire, a vu dans la psychologie sociale une étude préparatoire indispensable et vraiment féconde. Des sociologues ont ensuite spécialisé les études : phénomènes géographiques, politiques, juridiques, religieux, esthétiques, ethniques, etc. Quelques-uns ont esquissé une sociologie mécanique, réduisant à des rapports quantitatifs les lois les plus générales de l’activité collective. L’étude des classes sociales a donné naissance à une sociologie criminelle.

« La République de Platon, la Politique, d’Aristote, la Cité de Dieu de saint Augustin, la Cité du soleil de Campanella, le Léviathan de Hobbes, l’Utopie de Thomas Munis, le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, le Grand Œuvre d’Auguste Comte, l’Hyperorganisme de Herbert Spencer, etc., etc., sont autant de conceptions logiques, mystiques, juridiques, biologiques, proposées aux peuples par les plus grands puissants génies [1] » (Izoulet).

203. Méthode des sciences sociales.


Le trait caractéristique de la science depuis le milieu du XIXe siècle est une recherche attentive de l’enchaînement des faits, de la continuité des phénomènes : il domine dans les sciences morales et sociales comme dans les sciences naturelles.

La recherche scientifique suit généralement trois phases. Elle commence par des généralisations imparfaites et superficielles qui se rapportent aux phénomènes dans le cours de leur évolution. Elle examine ensuite les formes spécifiques que prennent le phénomène dans le cours de leur évolution. Elle s’élève ensuite à la recherche positive des lois synthétiques qui régissent les phénomènes eux-mêmes dans leurs manifestations universelles. Ainsi à une synthèse statique enfantine fait place une analyse dynamique approfondie, de laquelle, et grâce à laquelle seulement, on s’élève ensuite à la synthèse scientifique et positive, statique et dynamique en même temps, qui constitue le couronnement et le sceau de l’investigation. Ainsi les mathématiques, les sciences naturelles ; ainsi la sociologie, ainsi l’économie (Achille Loria).

Parmi les méthodes applicables aux sciences sociales, il en est deux sur lesquelles il convient d’insister : la méthode rationnelle et la méthode statistique.

En partant de l’idée que le déterminisme est le conditionnement d’une chose par une autre, la raison déterminante peut être soit logique ou rationnelle, soit efficiente et causale. On distingue en effet deux sortes de déterminations : l’une logique et de conséquences, l’autre causale ou de production. À ces deux déterminismes correspondent deux sortes de sciences : les sciences rationnelles, qui visent à construire des déterminismes logiques de propositions ; les sciences expérimentales, qui s’efforcent de découvrir les déterminismes des phénomènes naturels. Dans les sciences sociales la méthode rationnelle se justifie à côté de la méthode d’observation. « Les sciences physico-mathématiques, comme les sciences mathématiques proprement dites, sortent de l’expérience à qui elles ont emprunté leurs types. Elles abstraient de ces types réels des types idéaux, qu’elles définissent, et, sur la base de ces définitions, elles bâtissent a priori tout l’échafaudage de leurs théorèmes et de leurs démonstrations. Elles rentrent après cela dans l’expérience, non pour confirmer mais pour appliquer leurs conclusions. Les vérités pures obtenues par raisonnement seront-elles d’une application fréquente ? À la rigueur ce serait le droit du savant de faire de la science pour la science, comme n’est le droit du géomètre (et il en use tous les jours) d’étudier les propriétés les plus singulières de la figure la plus bizarre, si elles sont curieuses [2] ». Mais les cerveaux doués du don d’imagination créatrice pourront combiner ces vérités et construire ainsi des plans sociaux guidant l’action sociale.

Quant à la méthode statistique, elle a fait des progrès considérables en ces dernières années. Elle est devenue une méthode générale, développée et unifiée, grâce notamment aux travaux de l’Institut International de statistique, tandis que parallèlement s’accumulait une quantité immense de données numériques dues à des recensements, des dénombrements, des comptabilités spéciales, des comptages. Omnia in mensura ! La guerre aura fait faire des progrès sinon à la théorie et à la méthode statistiques, du moins à son emploi. Tous les gouvernements ont recouru aux dénombrements pour apprécier leurs ressources de toutes natures, hommes, armements, marchandises, cultures, réserves diverses. Ils ont cherché à s’appuyer aussi sur les chiffres pour mieux connaître leurs adversaires ou même les neutres qui auraient pu les aider. (Fonctionnement des trusts d’importation en Hollande et en Suisse.) L’idée d’un bilan national, familière jusqu’ici à certains économistes seulement s’est vulgarisée en même temps qu’elle se perfectionnait et affirmait son utilité. Celui-là qui aurait plus de ressources devait vaincre, alias, celui dont le bilan s’établit le plus favorable. Après la guerre cette idée du bilan national demeurera certainement et sera développée. Elle se combinera avec les exigences de l’organisation internationale qui aura besoin de donner aux divers pays une représentation mondiale proportionnelle à leur puissance réelle. C’est une véritable « sociométrie » qui devra s’édifier. Ses données comparatives devront se condenser en des « coefficients internationaux » expression de la force réelle des États qu’il s’agit de transformer en puissance de vote [3].

204. Les principes sociaux.


1. Les principes au point de vue de la théorie et de la spéculation sont les propositions élémentaires et fondamentales qui servent de base à un ordre de connaissances ; au point de vue de la pratique ce sont les règles fondamentales de conduite, exprimées souvent sous la forme de maximes. C’est un besoin de la vie collective de condenser les idées sous la forme de principes. Elles agissent ainsi puissamment sur les esprits et ce sont eux qui, consciemment ou inconsciemment, font l’objet de discussions, ici dans les cercles familiers, là dans les assemblées publiques. Toute politique tend à devenir rationnelle, c’est-à-dire basée sur des principes.

Les faits extérieurs apparents ne sont que les conséquences de causes qui influent d’une manière indéniable sur toute la trame des destinées humaines. Partout des principes généraux sont en jeu : les événements en sont l’application à des cas particuliers. Dans la guerre présente, par exemple, les dirigeants des peuples pourraient-ils imposer de si lourds combats s’il ne s’agissait pas d’une guerre de principes. Autre exemple emprunté au moyen âge : la formidable querelle des Universaux qui retentit à travers plusieurs siècles n’offre pas seulement un intérêt philosophique ; elle touchait au drame de l’histoire dans une société fondée alors sur la foi. La conception de l’homme et de la fin humaine, celle du pouvoir et de la société, avaient leurs attaches profondes dans les principes, mis en jeu par cette querelle qui eut une durée et une vivacité extraordinaires.

2. la nature et les fondements des principes sociaux donnent lieu à quelques remarques. Ces principes ne sont que des généralisations de faits particuliers [4]. Leur fondement ne doit avoir rien de métaphysique. Tour être admis de tous, dans nos sociétés à liberté de conscience et d’opinion, ils ne doivent présupposer aucune doctrine, aucune philosophie, aucune théodicée. Ils doivent partir de ce qui est réel, positif, connaissable ; libre à chacun d’ajouter ses conceptions et ses croyances aux motifs d’adhésion unanime, démontrables et vérifiables selon l’expérience de la vie courante ; libre aussi d’y surajouter des motifs puisés dans son sentiment personnel. D’autre part, dans la chaîne des raisonnements, des inductions et des déductions il n’est pas nécessaire que les principes sociaux, d’ordre avant tout pratique, remontent jusqu’aux idées ultimes de la science et de la philosophie. Des postulats généraux, des vérités relativement évidentes pour la grande masse peuvent servir de principes premiers suffisants. Enfin il faut tenir compte qu’il est certaines idées qui existent dans l’intelligence avant de reposer sur les faits. Elles déterminent l’action, laquelle leur donne à son tour un fondement a posteriori. Ce sont les idées-forces, qui ont une Immense valeur sociale [5].

3. Les principes, même expérimentaux ou acceptés comme vérité relative, ont quelque chose d’absolu, de général. Ils ne sauraient suffire à eux seuls. Pour subsister il faut les accommoder aux faits. C’est le grand et continuel conflit de la théorie et de la pratique, des principes et des applications. L’Église catholique romaine montre un grand exemple de société à méditer. Elle distingue ce qu’elle appelle la thèse et l’hypothèse. La thèse c’est son système un pour tous, appuyé sur des dogmes avec lesquels on ne peut intellectuellement transiger. Les Syllabus, par exemple, en condamnant les libertés modernes a déterminé certains principes de gouvernement, notamment la règle qui doit présider aux rapports entre l’Église et l’État. C’est la même que celle qui avait trouvé déjà son expression au temps de la querelle des investitures pour régler les relations entre le Pape et l’Empereur. En face de la thèse surgit immédiatement l’hypothèse, c’est-à-dire les cas particuliers, la nécessité de vivre avec les vivants, d’atermoyer avec des gouvernements, qui se réclament de tout autres principes. C’est ainsi que les catholiques ont pu notamment en Belgique, accepter loyalement une constitution qui proclamait les libertés modernes. En politique cette méthode a nom l’opportunisme [6].

4. La question des principes soulève un autre point intéressant : Les principes sociaux ne sont pas immuables. Contenant des vérités relatives ils changent leur nature avec le cours du temps. Les mêmes mots ne couvrent plus les mêmes choses, ou, indifférents hier encore, ils reprennent soudainement un intérêt capital. Qu’on en juge par cette guerre et le regain de vie populaire des anciennes formules, (droit, civilisation, liberté, etc.) qui en étaient réduites presque à une existence purement académique.

5. Le besoin pour toute société d’un système de principes caractérise la crise actuelle. Il ne suffit pas de quelques postulats séparés et sans lien les uns avec les autres. C’est un système qu’il faut. Du haut de la chaire des universités, de la pure spéculation scientifique, les principes doivent descendre jusque dans les masses qui les réclament. Elles sont mieux éduquées qu’autrefois, elles lisent, elles prennent part aux discussions publiques. Elles ont besoin de voir classer leurs idées et d’obtenir réponse aux interrogations qu’elles posent. De nos jours les principes sont incorporés dans les programmes des partis. Ceux-ci forment des doctrines d’action sociale qui, en s’élargissant, s’étendent à tous les domaines de la vie sociale.

205. Les sciences sociales et les problèmes actuels
de l’organisation internationale.


La sociologie, étant la synthèse des sciences sociales, il lui appartient de trouver la subordination et la synthèse des désidérata de l’heure présente impliqués dans les problèmes de la guerre. Grâce à elle, l’évolution spontanée vers l’organisation internationale peut devenir consciente et systématisée [7].

Le désordre persistera tant qu’il ne sera pas universellement acquis qu’il existe une science sociale et une science morale, tant qu’une connaissance positive de la nature humaine, des moyens de l’améliorer, ne sera pas répandue, non seulement en Europe mais dans le monde entier. Cette science consiste à voir les hommes tels qu’ils sont, c’est-à-dire envisager et satisfaire simultanément leurs besoins intellectuels, leurs besoins moraux et leurs besoins sociaux, inséparables de la satisfaction de leurs besoins matériels (Cora).

Les sciences sociales se sont formées en se tenant tout près des réalités de tous les jours. Fortes déjà de leurs premières conclusions elles ont réussi à s’affirmer dans les applications de la politique intérieure, donnant des bases solides aux lois, suggérant la création d’institutions économiques et sociales utiles aux masses, présidant à l’organisation consciente de tous les grands systèmes sociaux érigés depuis un siècle pour l’éducation des hommes et l’entretien de leur vie matérielle, intellectuelle et morale. Il appartient maintenant à ces mêmes disciplines d’aborder les problèmes des relations internationales et de leur organisation. Ces relations après tout ne sont pas d’une nature spécifiquement différente des relations nationales. Elles n’en diffèrent que par l’importance des unités en présence, car dans tous les agrégats sociaux, Famille, Commune, État ou Société des nations, se posent les mêmes problèmes d’interdépendance des forces, des besoins, des moyens d’y satisfaire, des idéologies qui déterminent les actions collectives.

Trois observations cependant sont à faire pour fixer les limites des sciences sociales et en préciser les difficultés.

Première difficulté : la science sociale n’est pas achevée. Que savons-nous déjà du processus intime des phénomènes sociologiques, sinon de grossières approximations : peut-être ce que l’on savait de la chimie après Lavoisier. Les problèmes à résoudre politiquement ne peuvent cependant attendre, pas plus que n’aurait pu attendre l’homme à qui l’on eût défendu d’absorber une nourriture dont il ignorait encore la composition ; la faim l’eût emporté sur les certitudes exactes, remises à une date indéterminée. Le bon sens, fait de traditions conscientes et d’instincts inconscients, dicte à l’homme, à tout instant de sa vie, une série d’actes que son intelligence ne conçoit pas, ou conçoit mal et qui sont pour lui des actes conservatoires au premier chef. Ainsi en est-il des sociétés. Tous les raisonnements pacifistes et antimilitaristes ont cédé devant l’agression. Avec la certitude de l’instinct de défense, chacun s’en est allé prendre ses armes. Aussi ne faut-il pas demander uniquement à la science (série de raisonnements enchaînés) toutes les solutions politiques. Il en est qui sont à l’entre-croisement de tant de principes divers, que vouloir l’absolu de l’un d’eux, en ignorant la portée des autres, serait une erreur capitale. Du tact, du doigté, de l’expérience, du bon sens sont donc nécessaires en politique. Il ne faut rien outrer, rien pousser à l’extrême. Un principe peut être vrai comme tendance et lorsqu’on envisage les masses et les totaux, mais être parfaitement faux dans le particulier. Ainsi s’explique tout le conflit entre le droit de l’individu et le droit de l’État, entre la liberté d’être ignorant, superstitieux, célibataire, matériel, vicieux, paresseux et l’intérêt général d’une nation d’avoir un peuple instruit, actif, travailleur, composé de pères et de mères à la tête de familles nombreuses et saines, et ayant des vertus réelles, des idéals élevés.

Deuxième difficulté : la science sociale n’est pas absolue. Nous sommes en pleine transformation non seulement des notions essentielles du droit public international, mais aussi de celles du droit, de la sociologie, de la philosophie. La solidarité et la filiation des concepts de ces divers ordres imposent des rectifications corrélatives dans chacun d’eux, que les modifications de pensées interviennent dans l’ordre supérieur de nos connaissances, dans l’ordre subordonné ou l’ordre collatéral. Ainsi le droit international est la branche externe du droit public et tout nouveau concept dans celui-ci, la notion de l’État par exemple, doit réagir forcément sur les notions fondamentales mêmes de l’une et l’autre des deux branches. Mais le droit public n’est lui-même qu’une partie du droit, lequel à son tour n’est qu’une des sciences sociales, et reçoit une partie de ses principes tout élaborés de la sociologie, tributaire elle-même de la philosophie première (sciences naturelles, psychologie, cosmologie). Tout se lie, tout est uni, chaque élément est partie d’un ensemble plus vaste mais fait subir à son tour à cet ensemble les conséquences de ses propres modifications. Le difficile consiste dès lors à pouvoir trouver des points fixes au milieu d’une évolution simultanée et encore inachevée, tant de l’ensemble que des parties, à dégager les constantes de problèmes posés en fonction d’un trop grand nombre de variables.

Troisième difficulté : la science sociale ne crée pas. Ce n’est pas son but. Elle constate ce qui est et explique les conditions de l’existence. Or il n’est pas possible que l’on se borne à dire : « Les institutions internationales naîtront d’elle-mêmes. » Peut-on s’imaginer une Cour internationale de justice, un Parlement international, naissant spontanément un beau matin ? Il faut bien que quelqu’un en ait conçu un premier projet, lequel, examiné, discuté, amendé, remplacé par un autre projet, n’en aura pas moins été le point de départ de l’institution finalement établie. On crée des institutions et de l’organisation comme on crée des machines, en imaginant d’abord un plan qui combine les éléments dont on dispose en vue du but utile à atteindre. « Le vieux procédé d’adaptation après coup, d’ajustement imposé par des faits accomplis est périmé ; il faut prévoir et devancer les faits, créer le réel et non s’y ajuster [8]. » Nous avons besoin d’inventeurs et d’ingénieurs sociaux.

Réserve faite de ces trois difficultés, les sciences sociales reprennent tous leurs droits. On ne saurait trop répéter que cette guerre, par l’ampleur et la multiplicité de ses causes et de ses conséquences, est une immense révolution mondiale et universelle. Pour guider cette révolution dans sa marche et vers sou but, il est besoin que toutes les données de la sociologie utilisables par elle en ce moment, soient condensées en une Sociologie internationale, qui limiterait son point de vue à la seule superstructure de l’agrégat social supérieur, la Société des nations, mais qui envisagerait celui-ci sous tous ses aspects. C’est un essai de cette sorte qui est tenté dans le présent ouvrage où l’on n’a pas hésité à remonter aux notions fondamentales, fussent-elles élémentaires, et à passer en revue le cycle entier des questions.







21.
FACTEURS HISTORIQUES : L’ÉVOLUTION DE L’HUMANITÉ




Pour le dessein que nous nous sommes proposé, nous nous bornerons ici à caractériser la conception de l’Histoire Universelle et à rappeler quelques faits et quelques moments d’une telle histoire, répartis en trois séries : énumération, pour mémoire, des grands faits de l’histoire humaine jusqu’au seuil du XIXe siècle ; indication sommaire des grandes périodes de l’histoire internationale 1815 à 1915 et de leur enchaînement : chronologie des faits principaux se rattachant à cette histoire.

211. La Conception de l’Histoire Universelle.


L’espèce humaine poursuit son évolution au cours du temps. Toutes les générations s’enchaînent ; à chaque minute des êtres humains meurent que d’autres, en naissant, viennent remplacer dans le faisceau des survivants. Ils forment ainsi une continuité de vie collective. Les états sociaux s’engendrent les uns les autres ; leur succession fait du présent le résultat du passé et la préparation de l’avenir. L’Histoire les raconte et sa trame aussi est une, pourvu qu’elle sache se placer à un point de vue assez élevé, pour voir le continu à travers la division des événements, révolution de l’espèce entière dans l’évolution particulière de chaque peuple, et au-dessus des destinées de chaque groupe humain celles de l’Humanité,

Pour expliquer les caractères de notre civilisation, comprendre les problèmes fondamentaux qui se posent à elle, saisir entre autres l’antagonisme entre l’internationalité et la nationalité avant la guerre, il faudrait remonter les temps et exposer, dans ses grands traits tout au moins, la succession des événements dont la répercussion est venue jusqu’à nous. C’est l’œuvre, non pas de l’histoire dans tous ses détails, telles que la racontent les fastes de chaque peuple, ni de l’histoire additionnée de tous les pays qui narre une succession d’épisodes, ni même de l’« histoire générale » qui raconte les phases des relations entre certains groupes de peuples, mais c’est l’œuvre de l’Histoire universelle. Celle-ci considère l’ensemble de la race humaine et relate son développement continu ; les faits y sont présentés non pour leur valeur propre ; mais en rapport et en subordination avec un ordre de faits plus élevé, à raison de ce en quoi ils ont influencé le sort commun des hommes. Une telle histoire a été tentée à diverses reprises. Tous les essais cependant restent en dessous de leur tâche, parce qu’ils noient l’idée de l’humanité dans le détail des descriptions particulières, ou qu’ils cherchent à réunir des matériaux historiques pour la sociologie, ou bien encore qu’ils interprètent les événements d’un point de vue à prioristique, métaphysique ou religieux  [9].

D’ailleurs il faut tenir pour toute transformée l’histoire depuis un demi-siècle, Des faits nouveaux ont été connus, la conspiration du silence sur d’autres faits a été levée, les archives ont été publiées, les historiens du monde entier ont établi des connexions entre leurs travaux, les points de vue ont changé, enfin les méthodes de travail ont évolué de plus en plus dans le sens de la coopération internationale.

L’histoire universelle qui nous manque, dont des essais ou les morceaux seulement ont été décrits, c’est celle qui tracerait la vie de l’humanité, l’évolution des « affaires humaines » dans un vaste tableau d’ensemble, embrassant toute l’activité des peuples, la vie sociale, la vie économique, la vie intellectuelle, morale et religieuse, en marquant les étapes successives de son développement. Elle impliquerait l’idée d’un mouvement bien défini et tiendrait compte que les forces qui rendent ce mouvement possible dépendent des institutions qui ont produit une action organisée. Et comme ces institutions elles-mêmes naissent des efforts faits par l’homme pour se rendre maître des circonstances du milieu physique, au moyen de la mise en œuvre de certaines idées, l’histoire universelle aurait donc à envisager à la fois et des circonstances et des idées. Elle aurait aussi à présenter quels sont à chaque moment sur la « scène du monde » les forces et les intérêts qui jouent le rôle principal dans l’action.

En ce qui concerne l’histoire universelle de la période moderne, elle devrait commencer il y a 150 ans. C’est alors que se prépare l’évolution dans les idées qui conduit à la Révolution française et à ses contre-coups, C’est alors que s’annonce la révolution industrielle. Cependant on commence généralement cette histoire au grand fait de politique mondiale que marquent la chute de Napoléon et le traité de Vienne.

212. Les grandes Étapes de l’Histoire, et ce quelles ont apporté à l’Humanité.


Chaque siècle contient un certain nombre de faits généraux qui le caractérisent et en résument la vie complexe, des faits qui contiennent son âme profonde. Ils réagissent les uns sur les autres, ils réunissent à leur manière les consciences et les peuples, et leur action explique seule le mouvement qui emporte l’humanité vers sa destinée. La cité antique (conception de la société), le christianisme (la vie morale), la féodalité au moyen âge (l’Europe constituant ses nationalités), l’humanisme (la liaison de la civilisation chrétienne avec la civilisation antique), la Réforme (la liberté de pensée), la Révolution de 1789 (la liberté politique). Le XIXe siècle a été caractérisé, dans l’ordre social, par la démocratie et le socialisme, dans l’ordre intellectuel par la science expérimentale, dans l’ordre religieux par le christianisme et l’incrédulité, dans l’ordre économique par l’industrialisme. Telles les étapes successives de l’histoire et leur apport à l’Humanité.

Quant à la succession des grands empires qui ont réuni sous une même domination des masses énormes de peuples, il faut rappeler Babylone — Les Médo-Perses (Cyrus) — La Grèce (Alexandre) — Rome (les Césars) — Charlemagne — Les Arabes — Les Mongols — L’empire des Papes — Charles-Quint — Napoléon Ier.

213. Histoire de l’organisation internationale.


On chercherait vainement dans l’antiquité les traces d’une organisation internationale véritable. L’Unité sociale, politique et administrative principale était la Cité. Les cités n’avaient guère entre elles des rapports administratifs étroits, des organisations communes. Les amphyctionies ou confédérations des villes grecques étaient religieuses, de même les premières confédérations des Villes du Latium, La guerre et la religion étaient les seuls moyens par lesquels s’établissaient des rapports entre les peuples voisins. L’empire d’Alexandre fut le pur produit de la Conquête, une sorte d’association politique fondée sur la force des armes avec astreinte a certaines contributions, nullement basé sur la notion de collaboration administrative. Il en fut de même des empires des Assyriens, des Mèdes, des Arabes, des Mongols.

L’Empire romain fut un empire universel, mais il ne réalisa pas l’organisation internationale. Il se borna à une centralisation administrative par le moyen de fonctionnaires, collecteurs d’impôts et chefs militaires, ayant pour souci les intérêts de la métropole et le leur. L’empire romain fut comme empire universel, le rassemblement sous un seul sceptre de presque tous les peuples d’Europe, d’Asie et d’Afrique, la plus grande force de conquête et d’organisation politique que le monde ait jamais vue. Les peuples de l’Italie, les cités et les côtes de la Méditerranée, l’Asie mineure et l’Asie antérieure, la Syrie et la Phénicie, l’Égypte et l’Afrique septentrionale, l’Espagne et les Gaules, la Germanie du Danube au Rhin : Rome a tout vaincu et tout conquis. Partout l’autorité du peuple romain, son droit, sa langue, ses mœurs. Ses empereurs « Imperator » concentrent dans leurs mains toutes leurs forces et tous les pouvoirs, de tribun et de pro-consul, de préfet de mœurs et de grand-prêtre. (R. Didon.) Aussi dans le monde jamais la puissance politique n’avait-elle réalisé une œuvre aussi vaste. Cette unité toute matérielle et administrative, cette fusion de presque tous les peuples de l’Univers connu est un travail de géant. Quel art de vaincre et d’annexer, de coloniser et d’assimiler, de temporiser et d’user, d’organiser la victoire et d’exercer la tolérance pour mieux asservir. Quand Rome ne peut faire d’un état conquis une province, elle lui impose une sorte de vasselage ; à défaut de gouvernements elle se contente de rois indigènes habilement choisis. Elle exige le tribut forcé ou volontaire. Mais le monde antique, à la différence du monde moderne, était plus pauvre, moins instruit, moins peuplé et produisait moins (Ferrero).

Le Christianisme groupa les peuples d’Occident dans une pensée, dans un culte unique ; les Croisades les rapprochèrent dans une action commune contre l’Orient Musulman ; la Papauté exerça souvent entre les souverains une influence pacificatrice en intervenant dans leurs conflits pour leur offrir sa médiation ; les Conciles généraux furent les premiers Congrès Européens, où, à côté des questions religieuses, furent tranchés quelquefois des différends entre États chrétiens. Sous ces diverses influences, se formèrent entre les peuples quelques vagues principes communs qui sont comme les premières lueurs lointaines de notre droit, international moderne.

Au moyen âge les nations de l’occident avaient atteint une unité qu’elles ont perdue et qu’elles n’ont pas encore recouvrée. L’autorité de l’Église fut dominée par la nouvelle vie intellectuelle due à l’influence des croisades et la Renaissance agit aussi dans ce sens. D’autres problèmes politiques, intellectuels et industriels surgissent que ni la culture, ni la dévotion, ni la piété du moyen âge n’étaient capables de résoudre. Puis la Réforme vint. Elle mit fin à l’unité de l’Église. La Réforme commença en Allemagne et sépara ce pays de la vie générale de l’Europe.

La Renaissance apporta au monde civilisé l’invention de l’imprimerie, les grandes découvertes des pays lointains, l’extension du commerce, l’abolition des guerres privées, la constitution du pouvoir central de l’État par la disparition des souverainetés féodales, la protection accordée aux ambassades permanentes ; autant de présages des rapports nouveaux appelés à se multiplier entre les nations.

Dans les temps modernes, les grands États achèvent de se constituer, rejetant la suprématie politique de l’Église. Ils cherchent à placer leur indépendance sous la garantie collective des autres États. De là est sorti le principe de l’équilibre européen qui permet aux nouveaux États d’affirmer leur nationalité. Au principe de la force brutale qui avait jusque-là prévalu dans les rapports entre les peuples, fait place celui de l’indépendance politique, de la souveraineté nationale. Le traité de Westphalie (1648) marque la fin de la vieille unité du christianisme et l’avenir de nouveaux liens : la science, l’art, le commerce, l’industrie, les nouveaux idéals du devoir civique, le gouvernement des nations civilisées et éventuellement l’unité, non plus religieuse, mais économique et scientifique de toute l’humanité.

Au cours du XVIIIe siècle, les nations, qui avaient vécu jusque-là presque dans l’isolement, subirent les premiers effets d’une lente transformation. On vit naître une nouvelle manière de concevoir les choses. Les hommes commencèrent à se considérer comme citoyens du monde et cherchèrent à choisir parmi les caractères propres des nations ce qui leur paraissait le meilleur et à l’imiter. La révolution française porte les mêmes idées politiques dans toute l’Europe.

Les Congrès de Westphalie (1648), d’Utrecht (1713) et de Vienne (1815), opposent le maintien mutuel de l’équilibre aux projets ambitieux de la Maison d’Autriche, à ceux de Louis XIV, à l’Empire universel rêvé par Napoléon et qui se brise devant les aspirations nouvelles des peuples à l’indépendance et à la liberté, éveillées par la Révolution française. Ces trois congrès créent le nouveau droit public européen et affirment deux principes nécessaires : la liberté religieuse, admettant avec les mêmes droits dans le concert des peuples les diverses confessions chrétiennes, et la liberté politique assurant l’indépendance et l’égalité des États. Le Congrès de Vienne proclame aussi l’abolition de la Traite et la libre navigation des fleuves internationaux, deux indices des préoccupations internationales humanitaires et économiques qui commençaient alors à se faire jour.

214. Histoire mondiale contemporaine.


Depuis un siècle le monde a assisté à une série de transformations politiques que l’on peut, approximativement et s’en tenant aux éléments dominants, diviser de la manière suivante :

1° La Révolution de 1789 secoue toute l’Europe. Une idée a surgi qui va pouvoir influencer tous les États. Il y avait jusque-là des rivalités politiques entre les gouvernements. Les monarchies à partir de ce moment se sentent solidaires de la Royauté française : de là les guerres de la République. Napoléon transforme petit à petit le caractère de celle-ci et rêve de l’empire universel, La coalition renverse son œuvre en 1814.

2° Le congrès de Vienne en 1815, et les négociations concomitantes réorganisent l’Europe en s’inspirant de trois idées : a) une répartition de territoires formant équilibre à l’Ouest, au Centre et a l’Est, avec précautions spéciales contre la France ; b) l’engagement ou concert de respecter cette répartition territoriale ; c) une entente des souverains (Sainte Alliance) garantit les monarques contre la révolution intérieure (intervention). Ce système perdure en Europe, pendant la première moitié du siècle, mais avec des fissures. Naissent lentement deux forces nouvelles, le principe des nationalités (Grèce, Belgique, etc.) et surtout, depuis 1848, le principe libéral qui sépare les monarchies en deux groupes : les monarchies de l’Ouest, l’Angleterre et la France, devenues parlementaires, les monarchies de l’Est, Autriche, Russie, Prusse, restées absolues.

3° De 1859 à 1871, le système créé par le congrès de Vienne s’écroule : c’est l’œuvre de la politique de Napoléon III, de Cavour et de Bismarck. La conséquence est la constitution de l’Unité italienne et de l’Unité allemande.

4° Après 1871, c’est la prépondérance de l’Allemagne. Satisfaite d’abord, elle se borne à surveiller ce qu’elle a acquis. Puis avec Guillaume II naît son ambition de « Weltpolitik », et le règne de la paix armée en est la conséquence.

5° À partir de 1892, la formation de l’alliance franco-russe met fin à la prépondérance exclusive de l’Allemagne. Il commence à se rétablir en Europe un système fondé sur l’équilibre des forces. Deux grands groupes avec leurs satellites se forment : Allemagne, Autriche, Italie ; France, Russie, Angleterre ; chaque grand pays s’élève à des conceptions impérialistes et, se sentant fort de ses alliés, cherche à réaliser ses aspirations propres. C*est le conflit latent et permanent. Mais en même temps s’élargit la scène du monde sons l’empire de trois causes : a) agrandissement des puissances extra-européennes, indépendantes, et faisant sentir leur influence (États-Unis, Amérique latine, Japon). b) importance des colonies : dominions anglais, possessions européennes en Afrique, en Asie et en Océanie. c) extension des relations internationales et en particulier expansion économique mondiale.

6° La guerre mondiale se prépare. La tension s’augmente entre les deux groupes de puissances européennes, les incidents se multiplient. La question d’Orient met le feu aux poudres. Les ultimatum sont lancés et presque tous les États prennent position  [10]

215. Un siècle de la Vie Internationale. 1815-1915.


1815. — Congrès de Vienne : liquidation de la faillite de l’Europe de Napoléon ; établissement du concert européen, ou traité mutuel de garantie de nouvel ordre établi. Établissement de la Sainte-Alliance, par laquelle les Puissances, essayant une sorte de règlement de politique intérieure, commune à toute l’Europe, et inspirée d’un esprit conservateur, s’engagent à maintenir par intervention le régime absolu existant. Retour de Napoléon, les Cent Jours ; Napoléon envoyé à Sainte-Hélène. Établissement, de la Confédération germanique, qui dure jusqu’en 1866. — Désastre britannique à la Nouvelle-Orléans ; Paix de Gand entre les États-Unis et l’Angleterre.

1816. — Buenos-Ayres et la République Argentine sont déclarées indépendantes. — L’Empereur Alexandre fait une proposition de désarmement. De Jouffroy fait évoluer sur la Seine le premier bateau à vapeur dont Fulton avait créé le type aux États-Unis (1807).

1818. — Le Congrès d’Aix-la-Chapelle détermine les conditions de l’évacuation de la France par les armées alliées, — Proclamation de l’indépendance du Chili.

1819. — Congrès des Puissances à Carlsbad. — Création de l’Association allemande du Commerce et de l’industrie, origine du Zollverein. Les États-Unis acquièrent la Floride.

1820. — Congrès des Puissances à Vienne et à Troppau. Les armées à Naples imposent aux princes une constitution : la Sainte-Alliance intervient en envoyant une armée autrichienne contre Naples. — Les Grecs se soulèvent contre les Turcs, restés hors de la famille européenne ; leur révolte, suscitée par le sentiment national, est soutenue par l’opinion publique ; Nicolas Ier, absolutiste, mais orthodoxe, secourt les sujets chrétiens contre le souverain « infidèle », pour accomplir la mission de la Russie en Orient ; le sultan doit reconnaître l’indépendance de la Grèce (Première fissure du système de Vienne).

1821. — Congrès des Puissances à Leybach ; il constitue une ligue de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche contre les idées libérales ; l’Angleterre prend une attitude contraire à l’intervention ; mort de Napoléon à Sainte-Hélène. — L’Indépendance du Pérou proclamée. Aux États-Unis, commencement de la querelle entre les États du Nord et du Sud au sujet de l’esclavage ; ligne de démarcation tirée entre les États libres et les États en esclavage.

1822. — Congrès des Puissances de Vérone ; il charge la France d’intervenir en Espagne contre la Révolution des armées qui ont imposé une constitution au Prince. — La France instaure le régime douanier dit de l’« échelle mobile ». — Les États-Unis reconnaissent l’indépendance des colonies espagnoles sud-américaines.

1823. — Énonciation de la doctrine de Monroe. Projet de Bolivar de réunir tous les États américains en une seule Confédération.

1824. — Premier chemin de fer en France entre St-Étienne et Andrézieux.

1825. — Conférence de St-Pétersbourg ; elle prépare l’indépendance de la Grèce,

1826. — L’Angleterre offre à la France de s’associer à la pacification de la Grèce. — Traité d’Ackermann entre la Porte et la Russie ; cette dernière obtient la libre navigation sur la Mer Noire. — Après une lutte de vingt-deux ans la Serbie recouvre son indépendance comme principale vassale de la Turquie. — Congrès de Panama pour réunir les nations sud-américaines en une assemblée permanente. — Le Rocket de George et Robert Stephenson conduit le premier train de Manchester à Liverpool. Fondation des colonies de l’Australie occidentale. Traité de commerce entre la Prusse, la Hesse, Darmstadt, la Bavière, le Wurtemberg, point de départ politique du Zollverein. — Pour obvier à la disette en Angleterre, malgré l’opposition de l’aristocratie, Canning achète des blés étrangers. — Organisation définitive de la Bourse de Paris. — Commencement des voyages de Dumont-Durville qui découvre des terres australes.

1830. — Commencement de la conquête d’Algérie par la France. Révolution libérale en France par suite d’un conflit constitutionnel dont le peuple fait une révolution nationale en chassant la dynastie légitime ; elle a un écho dans toute l’Europe. — Révolution des Belges contre le roi de Hollande. Indépendance de la Belgique. — Révolution nationale des Polonais contre le tsar russe. Destruction du royaume de Pologne.

1831. — Conférence de Londres : Elle fait deux nations indépendantes de la Hollande et de la Belgique. — Une conférence à Paris, à l’invitation de Louis-Philippe, conclut dans un sens favorable au désarmement

1833. Fondation de la « Anti-Slavery Society » (Société américaine contre l’esclavage).

1834. — Quadruple alliance (France, Angleterre, Espagne, Portugal) pour la pacification de la péninsule hispano-portugaise et l’expulsion des prétendants. Don Carlos et Don Miguel.

1837. — Union de la Bolivie avec le Pérou sous l’autorité de Santa Cruz.

1838. — Richard Cobden fonde la ligue de Manchester dans le triple but d’établir la liberté politique, le libre échange commercial et la paix universelle (Anti-corn law league).

1840. — Quadruple alliance (Angleterre, Autriche, Prusse, Russie) pour la pacification du Levant. Règlement de la question d’Égypte contre les intérêts de la France. — Réunion du premier congrès international libre de la paix, première en date d’une série de plus de 2200 réunions internationales relatives à toutes les questions d’intérêt universel  [11].

1841. — La Chine entraînée dans la vie internationale par la guerre de l’opium et par les expéditions anglaises et françaises. L’Angleterre s’installe à Hong-Kong. — Constitution définitive du Zollverein.

1842. — L’Amérique centrale, unie jusqu’alors, se divise en cinq petits États.

1845. — Première ligne télégraphique (Paris-Rouen).

1846. — Guerre entre les États-Unis et le Mexique, terminée en 1848 par la cession aux premiers du nouveau Mexique, de la Californie et du Texas. — Loi de liberté douanière en Angleterre (triomphe de l’Anti-corn law league) ; commencement des grands progrès de la colonisation anglaise.

1847. — Fondation à Londres de la première internationale socialiste ; manifeste communiste de Marx et Engels avec le cri : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

1848. — Exploitation des mines d’or de Californie : Influence considérable sur le développement de l’Amérique et la valeur mondiale de l’or. — Mouvement populaire dans toute l’Europe inspiré par les revendications de la liberté politique et la liberté des nationalités. La Révolution commence en France ; en Italie guerre nationale contre l’Autriche, révolution républicaine contre le pape et le grand duché de Toscane ; en Allemagne guerre civile à Berlin et à Vienne ; guerre nationale dans les duchés contre le Danemark ; soulèvement républicain en Saxe, en Bade, en Hongrie ; guerres nationales des Maggyars contre les Allemands, des Serbes, des Croates et des Roumains contre les Maggyars. — Parlement de Francfort : il offre la couronne impériale à Frédéric-Guillaume IV qui la refuse, voulant la tenir non d’un Parlement, mais de princes allemands, lesquels n’étaient pas disposés à la lui offrir. — Conquête du Penjab par les Anglais,

1849. — La Russie aide l’Autriche à écraser les Maggyars révoltés. — La réaction l’emporte en Europe, et, au point de vue extérieur, restaure exactement l’édifice de 1815. — Voyage de Livingstone en Afrique centrale.

1850. — L’Angleterre abolit l’Acte de Navigation de Cromwell, ouvre ses portes à tous les navires du monde et accorde à ses colonies le droit de commercer avec n’importe quel pays.

1851. — L’Australie du Sud appelle les aventuriers de toutes les nations dans ses champs d’or : avec les convicts anglais, ils créent le nouvel État. — Première exposition universelle ouverte à Londres.

1853. — Création du congrès international de statistique.

1854. — La Russie fait la guerre à la Turquie (Guerre de Crimée). L’Angleterre et la France interviennent pour défendre le sultan : pour la première fois depuis 1814 deux des alliés se font la guerre.

1855. — Exposition universelle à Paris.

1856. — Le Congrès de Paris met fin à la guerre de la Crimée, place l’intégrité de l’empire ottoman sous la garantie des puissances et admet le sultan dans la famille européenne, (Le principe du traité de Vienne est consolidé.)

1857. — Une convention internationale arrête un Code commercial de signaux.

1858. — Après la révolte des cipayes, le gouvernement anglais dissout la Compagnie des Indes et fait passer la péninsule sous son administration directe. — La France occupe la Cochinchine.

1859. — Guerre d’Italie conduisant à l’Unité italienne. Napoléon III haïssait le traité de Vienne qui excluait sa famille du trône de France, aimait les Italiens et détestait les Autrichiens. La France étant trop faible pour briser la coalition, il se borna à chercher un regain de gloire napoléonienne et quelques acquisitions de territoires. Il chercha vainement un appui contre l’Autriche en Angleterre, hostile à toute politique de guerre et de remaniements de territoires, et en Russie, qui ne s’intéressait qu’à l’Orient et à la défense de sa dynastie. Napoléon s’entend avec Cavour pour chasser les Autrichiens d’Italie. Il désirait une confédération italienne. Après la conquête de la Lombardie, apprenant que la Prusse arme, il se retire. Les Italiens créent eux-mêmes leur Unité sous la direction de Cavour, expulsent les princes légitimes par des révoltes, expriment par des plébiscites, leur volonté et, par une série d’annexions, créent le Royaume d’Italie.

1860. — Napoléon se fait céder la Savoie et Nice contrairement à ses promesses publiques de 1859 (un plébiscite est organisé parmi les populations annexées) ; il met tous les souverains en défiance contre lui et se trouve isolé et impuissant. — La France conclut un traité libre-échangiste avec l’Angleterre, le premier traité de commerce de ce type.

1861. — Guerre civile aux États-Unis entre le Nord et le Sud (guerre de Sécession). — Abolition du servage en Russie par le tsar Alexandre II.

1862. — Guerre franco-mexicaine.

1863. — Napoléon III fait connaître aux souverains un projet de désarmement — Publication des instructions pour les armées en campagne des États-Unis d’Amérique ; elles formulent pour la première fois des droits de la guerre bien plus humanitaires et plus justes qu’ils ne l’étaient autrefois.

1864. — Guerre de la Prusse et du Danemark (guerre des Duchés). — Établissement d’un Empire du Mexique avec l’aide de la France ; Maximilien empereur. — Guerre du Paraguay qui dure jusqu’en 1870. — Pie IX adresse à tous les évêques l’encyclique Quanta Cura et son annexe le Syllabus, « résumé renfermant les principales erreurs de notre temps ». — Congrès de Genève : établissant la Société internationale de la Croix-Bouge.

1865. — Les démocrates du Pacifique s’unissent de nouveau contre les ambitions de reconquête de l’Espagne. — Formation de l’Union latine (Union monétaire). — Création de l’Union télégraphique internationale.

1866. — Fin de la guerre de Sécession par la proclamation de la paix et de l’ordre aux États-Unis, Résultat : la libération des nègres. — La Prusse ayant conclu alliance avec l’Italie, grâce à l’aide de Napoléon III, se décide à la guerre contre l’Autriche, alliée des États allemands. Un seul coup, Sadowa, par une opération rapide et une attaque en masse sur un ennemi surpris, décide de la guerre. La Prusse s’annexe une forte portion des États allemands du nord, notamment la Hesse et le Hanovre, (Guerre de Bohême.)

1867. — Pourparlers de Napoléon et de Bismark au sujet du partage de la Belgique, puis du Luxembourg ; la Prusse ne veut rien accorder à Napoléon. — Création de la Confédération de l’Allemagne du Nord, qui dura jusqu’en 1870. — Conférence de Londres : elle neutralise le Grand Duché de Luxembourg sous la garantie des Puissances. — Les États-Unis achètent l’Alaska à la Russie. — Exposition universelle à Paris. — 1er Congrès international des sciences médicales. — Sir Robert Hart fonde l’Université de Peking (Tong-Wen-Kouan). — Projet de chemin de fer international Vienne-Salonique par le baron de Hirsch.

1868. — La révolution japonaise ouvre l’ère du Meidji. Modernisation du Japon et son entrée dans la civilisation occidentale. — Congrès de St-Pétersbourg ; il statue sur les restrictions à apporter à l’usage de certains types de balles.

1869. — Des pourparlers d’alliance pour la revanche de Sadowa ont lieu à Paris et à Vienne. Ils vont jusqu’à un échange de lettres entre les trois souverains de France, d’Autriche et d’Italie. — Concile œcuménique du Vatican. — Le premier chemin de fer entre les océans Atlantique et Pacifique est achevé aux États-Unis. — Ouverture du canal de Suez.

1870. — Guerre entre la France et l’Allemagne : conflit, à propos de la candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne ; la France est intransigeante croyant à l’alliance autrichienne. Achèvement de l’Unité allemande sous la forme d’un empire, sous la suprématie du roi de Prusse, devenu empereur. Traité de Frankfort, enlevant à la France l’Alsace-Lorraine et lui imposant, en faveur de l’Allemagne, la clause douanière de la nation la plus favorisée. — Gladstone conclut un accord avec la France et avec la Prusse pour coopérer avec l’une et l’autre des puissances belligérantes si l’une d’elles violait le territoire neutre de la Belgique.

Situation après 1870. Il ne reste plus rien de l’édifice du Congrès de Vienne. 1° L’Autriche est expulsée d’Italie et d’Allemagne ; l’Italie et l’Allemagne sont transformées en grandes puissances ; le royaume de Hongrie est érigé en État rattaché à l’Autriche ; les duchés sont enlevés au roi de Danemark ; l’Alsace-Lorraine est enlevée à la France, refoulée jusque par delà la frontière du XVIIe siècle. 2° Quant au Concert européen, garant des traités de 1815, la tourmente déchaînée par Napoléon III, et les procédés brutaux de Bismark y ont mis fin. 3° Le mouvement constitutionnel et libéral a gagné toute l’Europe.

1871. — Suppression des États pontificaux après l’entrée des troupes italiennes à Rome. L’Italie vote une loi, dite de « Garanties », qui règle les relations avec le pape. — La Conférence de Londres modifie le Traité de Paris en 1856. — Entente des trois empereurs d’Allemagne, d’Autriche et de Russie : visites réciproques, concert sur des mesures contre l’adversaire commun, la révolution sociale, représentée alors par l’Internationale. — Premières mesures au Brésil pour la suppression de l’esclavage. — Ier Congrès international de géographie.

1872. — Arbitrage de l’affaire de l’Alabama. — Dissolution de la première internationale. — Expédition arctique de Nordenskjöld.

1873. — Fondation de l’Institut de droit international et de l’« International Association for the Reform and Codification of the laws of nations » (aujourd’hui « International Law Association »). — Exposition internationale de Vienne.

1874. — Congrès de Bruxelles : il prépare une limitation et une amélioration des lois de guerre. — Ier Congrès postal international, tenu à Berne : il organise l’Union postale universelle.

1875. — « L’Alerte » : la France, à la suite d une habile manœuvre de Gortchakotf, croit que l’Allemagne a voulu l’attaquer et que c’est la Russie qui l’a sauvée. — Conférence internationale télégraphique, à St-Pétersbourg, — Le Pérou propose au gouvernement sud-américain d’unifier le droit international. — La convention internationale du mètre adopte le système métrique et institue un bureau international de poids et mesures. Bismark tente un accord international pour rayer le pape de la liste des souverains. — L’Américain Stanley entreprend une expédition aux grands lacs africains.

1876. — Guerre russo-turque : la Russie reprend sa marche contre l’empire ottoman, affaibli par la banqueroute (1875) et la déposition successive des deux sultans (1876.) — L’Angleterre s’établit à Chypre, un premier pas dans la direction de l’impérialisme. — Exposition internationale de Philadelphie.

1877. — Le traité de San-Stefano met fin à la guerre russo-turque ; il reconnaît une Bulgarie intégrale, y compris la Macédoine. L’Angleterre arrête l’armée russe devant Constantinople et force la Russie à s’en remettre au Congrès. — Conférence de Constantinople pour les intérêts des droits des chrétiens sujets de la Porte.

1878. — Congrès de Berlin : il modifie le traité de San-Stefano et réorganise la carte de l’Europe occidentale. La Russie sort du congrès les mains vides, irritée contre Bismark, le « courtier honnête », qui l’avait jouée, — Conférence internationale monétaire à Paris, invitée par les États-Unis. — Exposition universelle de Paris à l’occasion de laquelle se réunissent de nombreux congrès internationaux.

1879. — Traité d’alliance entre l’Allemagne et l’Autriche. — Le Chili, qui ambitionnait la suprématie sur le Pacifique, soutient victorieusement la guerre du Pacifique contre le Pérou et la Bolivie qui s’est jointe à lui. (Fin de la guerre en 1884, le Pérou doit abandonner ses richesses en nitrate.)

1880. — À partir de cette date les Puissances ne parvenant plus à s’épandre en Europe s’établissent dans toutes les parties du monde encore disponibles. De là naissent des rivalités anglo-russes en Asie et anglo-françaises en Afrique. — Exposition universelle de Melbourne. — Conférence de Madrid : Première convention internationale relative au Maroc.

1881. — Conférence internationale monétaire, invitée par les États-Unis et la France.

1882. — La France occupe la Tunisie. — Victoire anglaise sur Arabi Pacha à Tell-El-Kébir : occupation de l’Égypte par l’Angleterre. — Formation de la Triple Alliance : Allemagne, Autriche, Italie. (Causes du détachement de la Russie : la rivalité personnelle entre Bismark et Gortchakof ; soutien donné par l’Allemagne à la politique de l’Autriche dans les Balkans contre la Russie. Causes du rapprochement de l’Italie : hostilité de l’Italie contre la France où les conservateurs parlaient de restaurer le pouvoir du pape et ou les républicains décidaient l’occupation de la Tunisie.) — La Russie relève son tarif douanier ; l’Autriche et la France font bientôt de même.

1883. — Création de l’Union internationale pour la protection de la propriété industrielle.

1884. — Congrès de Berlin relatif aux questions coloniales en Afrique ; création de l’État indépendant du Congo. À partir de cette date vif mouvement pour la création de colonies en Afrique. Les colonies du Togoland et du Cameroun sont fondées par le docteur Nachtigal, commencement de la politique coloniale allemande. — Traité avec le Nicaragua, concernant le canal transocéanique. — Bismark complète la Triple Alliance par un traité secret de « contre-assurance » avec la Russie, garantissant la neutralité bienveillante de celle-ci. — Formation de l’impérial Federation League.

1885. — Guerre serbo-bulgare. La Bulgarie absorbe la Roumélie orientale. — L’Italie occupe Massouah. — Conférence du premier méridien à Washington. — Création de l’Association internationale des chemins de fer.

1886. — Conflit entre les États-Unis et l’Angleterre concernant les Pêcheries. — Convention internationale de Berne sur la propriété artistique, littéraire et création de l’Union. — Création de l’Association géodésique internationale.

1887. — Premier jubile de la reine Victoria ; conférence des ministres coloniaux à Londres.

1888. — Guerre de tarifs entre la France et l’Italie : elle dure jusqu’en 1899. — Avènement de Guillaume II, suivi bientôt du renvoi de Bismark. — Fin de l’esclavage au Brésil. — Convention internationale relative au canal de Suez. — Seconde exposition universelle à Melbourne.

1889. — L’Espagne cède les îles Carolines à l’Allemagne. — Condominium des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne sur les archipels Samoa et Tonga (1891) situés sur la route de la Nouvelle-Zélande en Amérique (indépendance garantie). — Exposition universelle à Paris ; réunion de nombreux congrès internationaux. — La première conférence panaméricaine à Washington ; elle essaye d’établir l’entente et la coopération entre toutes les républiques américaines et crée le bureau panaméricain. — La république est proclamée au Brésil. — Création de l’Association internationale des académies. — Ier Congrès international de navigation.

1890. — Conférence de Bruxelles pour la répression de la traite des esclaves. — Les États-Unis adoptent le bill-tarif Kinley rouvrant la période du régime protectionniste ; tarif douanier français renforçant la protection douanière. — La république est proclamée aux îles Hawai et reconnue par les États-Unis. — Traité d’arbitrage concernant la mer de Behring. Conférence internationale à Berlin, sur l’invitation de l’empereur Guillaume, dans le but de jeter les bases d’une législation internationale du travail. — Création de l’Union internationale pour la répression de la traite des esclaves. — Création de l’Union internationale pour la publication des tarifs douaniers.

1891. — Premiers pourparlers de l’alliance franco-russe. — Le Portugal perd sa colonie de Zanzibar ; il n’est plus le maître dans ses territoires du Mozambique. — Encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII sur la condition des ouvriers.

1892. — Convention franco-ittienne (d’où sortit plus tard la triple alliance méditerranéenne entre l’Italie, la France et l’Angleterre). — Conférence internationale pour l’hygiène à Venise. — Le comte de Caprivi, renonçant au système protectionniste de Bismark, négocie une série de traités à bas tarifs avec l’Autriche, l’Italie, la Suisse, la Belgique. — Rétablissement du système protectionniste en France (loi Méline), suivi de la guerre de tarifs entre la France et la Suisse (jusqu’en 1895). — Exposition universelle à Chicago.

1893. — Blocus de la Crète par les puissances. — Conférence internationale pour l’hygiène à Dresde. — L’escadre russe se rend à Toulon pour affirmer l’amitié franco-russe. — Guerre intense de tarifs entre la Russie et l’Allemagne (jusqu’en 1894). — 1er Congrès international des sciences historiques. — Création de l’Union internationale pour le transport des marchandises par le chemin de fer.

1894. — Massacres turcs en Arménie, renouvelés en 1896, — Ier Congrès international de chimie appliquée.

1895. — Guerre entre le Japon et la Chine, à laquelle met fin le traité de Shimonosaki. — Conflit entre les États-Unis et le Vénézuéla. — Commencement de l’insurrection de Cuba contre l’Espagne. — L’Italie entreprend de conquérir l’Abyssinie. — Création de l’Institut international de Bibliographie.

1896. — Convention entre Pétershourg et Pékin fortement favorisée par la diplomatie de Berlin, engageant définitivement à la Russie la Mandchourie et Port-Arthur qu’avait conquis le Japon sur la Chine : c’est le conflit latent avec le Japon. — Arbitrage entre les États-Unis et le Vénézuéla. — Désastre des Italiens à Adoua. — Traité de commerce de la Chine avec la France. — Congrès postal universel à Washington.

1897. — L’Allemagne profite de la situation nouvelle créée dans la mer de Chine et alléguant le meurtre de deux missionnaires sujets allemands, elle s’installe de vive force à Kiao-Tchéou (presqu’île de Chantoung). — Guerre entre la Grèce et la Turquie.

1898. — Guerre entre l’Espagne et l’Amérique. — Traité de commerce entre la France et l’Italie : il met fin à la lutte économique entre les deux pays. — Signature à Londres du « Yang-tse Agreement », ayant pour objet l’intégrité de la Chine et instaurant le régime des territoires donnés en bail. — Conflit entre l’Angleterre et la France, à la suite des incidents de Fachoda. — Retentissant voyage de Guillaume II à Jérusalem et Constantinople ; il obtient d’Abdul-Hamid la première concession du chemin de fer de Bagdad, et dans son discours de Damas, il déclare prendre sous sa protection tous les Musulmans. Les massacres de chrétiens continuent en Arménie. — Les États-Unis annexent les îles Hawaï. — La paix de Paris cède aux États-Unis les Philippines et Porto-Rico ; elle rend Cuba indépendante. — Le Canada établit des droits de préférence en faveur de l’Angleterre ; l’Allemagne ayant exercé des représailles, le Canada frappe d’une taxe les marchandises allemandes. — Convention entre l’Angleterre et l’Allemagne relative au démembrement éventuel des colonies portugaises.

1899. — Première conférence de la Paix à la Haye sur l’invitation du Tsar qui propose de limiter les armements ; création de la cour permanente d’arbitrage. L’Allemagne inaugure sa « politique mondiale » (Weltpolitik, Neue Kurs) ; elle substitue des visées d’expansion à la politique de saturation de Bismark. — Guerre des Anglais contre les Boers au Transvaal ; réprobation générale en Europe ; Guillaume II pense d’abord à soutenir les Boers, mais se ravise ensuite, et finit par envoyer à l’Angleterre un plan de guerre contre les républiques africaines préparé par son état-major : l’Angleterre mise en méfiance pare le coup en prenant les devants et en annexant le Trasvaal et l’Orange. — L’Espagne cède à l’Allemagne les îles Carolines et Mariannes, derniers restes de son empire colonial. — Première négociation par la création de la Commonwealth australienne.

1900. — Action concertée des puissances contre la Chine à la suite de la révolte des Boxers. — Exposition universelle à Paris ; à cette occasion réunion de nombreux Congrès internationaux. — Fondation de la deuxième Internationale socialiste.

1901. — Fin du règne de Victoria qui a duré 64 ans ; Edouard VII lui succède. — L’United States Steel Corporation (trust de l’acier) est formé aux États-Unis. — Convention internationale relative au canal de Panama. — Conférence sucrière à Bruxelles : elle établit une convention internationale des sucres qui met fin aux primes d’exportation.

1902. — Mesures navales de coercition prises par l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie contre le Vénézuela ; première expression de la doctrine de Drago. — À cette occasion les Américains remettent aux Cubains l’administration de leur île. — Entente entre le Chili et l’Argentine mettant fin à un long conflit et limitant leurs armements. — En Allemagne le nouveau chancelier de Bulow fait des tarifs le résultat d’une alliance formelle des agrariens et des industriels protectionnistes ; la guerre douanière est instituée en quelque sorte à demeure.

1903. — La Serbie, longtemps docile à la cour de Vienne reprend depuis cette date, sous le roi Pierre, son indépendance politique et économique, et vit en hostilité avec l’Autriche qui opprime les Serbes de Bosnie, et avec les Maggyars qui persécutent les Serbes de Hongrie. — Création de la République de Panama à la suite des menées américaines. — Création de l’Association internationale de sismologie.

1904. — Guerre entre la Russie et le Japon. (La Russie une fois à Port-Arthur est attirée par la Corée. Elle cherche le partage de la Chine et des ports en mer libre. La lutte dure dix-neuf mois. Défaite de la Russie qui sort de la guerre avec son armée désorganisée, ses magasins militaires vides et une révolution intérieure. L’équilibre des forces en Europe est détruit.) — L’incident du Doggerbank entre la Russie et l’Angleterre est tranché par la Cour d’arbitrage. — L’Allemagne impose un traité de commerce draconien à la Russie. — Accords entre la France et l’Angleterre : ils mettent fin à toutes difficultés pendantes entre les deux pays et sont le point de départ d’une action politique commune à l’égard de l’Allemagne. — Entente secrète entre la France et l’Angleterre par laquelle celle-ci demande que la partie méditerranéenne du Maroc revienne éventuellement à l’Espagne ; entente secrète à ce sujet entre la France et l’Espagne. (Ententes divulguées seulement en 1911 par « Le Matin ».) Commencement des affaires marocaines. — Traité de Lhassa mettant fin à la guerre entre l’Angleterre et le Thibet.

1905. — Défaite de Moukden. — Le Kaiser prononce à Tanger un discours menaçant ; c’est le début de l’intervention allemande dans la question du Maroc ; il promet au sultan du Maroc son indépendance. Négociations entre Paris et Berlin. M. Delcassé doit donner sa démission sous la pression de Guillaume II. L’Allemagne poursuit le plan de détacher la Russie de la France en détournant son activité vers l’extrême Orient. Ces événements ébranlent l’équilibre européen et ouvrent des horizons nouveaux. L’attitude de l’Allemagne engendre un ressentiment profond chez les Français. — La France accorde à l’Italie que les ordres religieux orientaux auront la faculté de renoncer à la protection de la France en faveur du protectorat italien. — Deuxième traité anglo-japonais. — Création de l’Institut international permanent d’agriculture.

1906. — Conférence d’Algésiras pour régler les affaires du Maroc. — Établissement d’un Condominium anglo-français sur les Nouvelles-Hébrides. — Création de l’Union radio-télégraphique internationale. — Une conférence de tous les États du Nord et du Sud de l’Amérique demande une convention générale d’arbitrage.

1907. — Deuxième conférence de la Paix à la Haye. — Arrangements identiques conclus simultanément entre la France, l’Angleterre et l’Espagne relatifs au statu quo dans la Méditerranée. — Révolution et Constitution en Perse. — Accord anglo-russe garantissant l’intégrité du territoire de la Perse ; l’Angleterre et la Russie tendent vers un rapprochement. — Incident franco-allemand de Casablanca réglé en 1908 par la Cour d’arbitrage ; bombardement de la ville par les Français, — Guerre douanière entre l’Autriche et la Serbie. — Encyclique Pascendi par laquelle Pie X condamne le modernisme.

1908. — L’Allemagne reproche à la France d’avoir violé le traité d’Algésiras. La Chambre française à trois reprises différentes déclare ses intentions d’observer le traité, — Procès d’Agram et du professeur Friedjung : faux de l’Autriche démontrés. — La révolution éclate en Turquie. Les Jeunes-Turcs placent le sultan sous leur tutelle. Essai de gouvernement avec l’aide des nationalités. — L’Autriche mobilise contre la Serbie et envoie des fusils aux Albanais.

1909. — L’Autriche rend le Sandjak à la Turquie mais transforme son administration en annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine, peuplées de Serbes. Indignation en Serbie et émotion à Pétrograde. Le projet de conférence européenne projeté par l’Angleterre et la Russie échoue. L’Autriche et l’Allemagne usent de pression sur la Russie et isolent la Serbie qui doit laisser faire. La crise de l’annexion aboutit donc à un grand succès allemand. — Déclaration franco-allemande relative au maintien de l’intégrité du Maroc. On critique en Allemagne la trop grande condescendance du gouvernement avec la France dans l’affaire marocaine. — Après une deuxième administration de trois ans, les Américains se retirent de Cuba. — Entrevue de Potsdam entre les empereurs d’Allemagne et de Russie ; détente des relations entre les deux empires : liberté donnée à la Russie dans le nord de la Perse ; adhésion de la Russie au chemin de fer de Bagdad et à sa jonction avec les chemins de fer persans ; le grand obstacle à l’entreprise allemande est ainsi levé.

1910. — Traité de Saint-Pétersbourg ; réconciliation du Japon et de la Russie. — Traité de Séoul annexant la Corée au Japon. — Voyage du kronprinz autour du monde. — Fêtes du centenaire de l’indépendance du Mexique et de l’Argentine. — Grèves générales sur les chemins de fer français ayant des répercussions économiques à l’étranger. Exposition universelle à Bruxelles. — Premier congrès mondial des Associations internationales. Fondation d’une Union entre elles.

1911. — Année de la terreur, crise économique provoquée par l’appréhension de la guerre. — Incidents franco-allemands à propos de la Légion étrangère. Incidents des forts de Flessingue sur l’Escaut. — Le coup d’Agadir, porté par l’Allemagne à la France et à l’Angleterre. (Négociations difficiles entre la France et l’Allemagne. Cession à celle-ci de 275.000 kilomètres carrés du Congo français en échange du désintéressement de l’Allemagne sur le Maroc, convention qui semble clore une période de sept années de querelles américaines. Résultats : la France ressuscitée, « ne voulant pas la guerre mais ne la craignant pas (Poincaré) » ; l’Allemagne déçue ; l’Angleterre rapprochée de la France dans les négociations ; la mort d’Edouard VII, fait perdre aux Ententes leur caractère agressif. — En réponse à l’annexion de la Bosnie, l’Italie déclare la guerre à la Turquie pour s’emparer de la Tripolitaine ; elle occupe les îles de l’Égée (Dodécanèse) ; le traité d’Ouchy-Lausanne met fin à la guerre en 1912. Résultats : la guerre affaiblit la Triple Alliance et décide l’action des Balkaniques ; éveil de l’esprit irrédentiste en Italie qui ne rend pas immédiatement les îles. — Congrès à Caracas des représentants des États affranchis par Bolivar (Vénézuéla, Nouvelle-Grenade, Équateur, Bolivie et Pérou) : dans le but de reconstituer la Grande-Colombie. — Troisième traité entre le Japon et l’Angleterre. — Convulsions inquiétantes de la jeune république chinoise, agonie de la vieille monarchie persane, changement de règne du Japon, campagne présidentielle aux États-Unis, guerre civile au Mexique, essor économique de l’Amérique du Sud, vastes réformes entreprises dans l’Inde anglaise à la suite du Durbar de Delhi. — Premier Congrès universel de races.

1912. — Prétention de la Serbie de s’annexer une bande du littoral adriatique ; opinion autrichienne énervée. Proposition Berchtold pour venir en aide à la Turquie dans une politique de décentralisations progressives en faveur des nationalités macédoniennes. Première guerre balkanique ; alliance entre la Bulgarie, la Serbie, la Grèce et le Monténégro, conclue malgré la Cour du Vienne ; défaite des Turcs : c’est la ruine de la politique autrichienne en Orient ; l’Autriche mobilise, avertissement à l’Italie et à l’Allemagne. — Accords anglo-russo-persans. Accords entre la Russie et la Mongolie. — L’incident franco-italien du Carthage et du Manouba est tranché par la Cour d’Arbitrage. — Entrevue de l’empereur d’Allemagne et du tsar à Port Baltic ; déclarations mutuelles relatives à « la valeur des alliances pour le maintien et l’équilibre de la paix ». — Voyage de Lord Haldane à Berlin (l’Angleterre disposée à ne plus contrecarrer l’Allemagne dans les questions secondaires, mais entendant que la suprématie de la mer ne lui soit plus disputée). — Le Congrès américain vote le Panama Tolls Act, qui crée des droits de péage différents en faveur de la marine américaine ; protestation en Angleterre. — Concentration de la flotte française dans la Méditerranée par suite d’accord avec l’Angleterre. — Grève générale des mineurs anglais ayant ses répercussions à L’étranger. — Congrès Eucharistique international à Vienne, imposante manifestation politico-religieuse. — Négociation de l’emprunt chinois par toutes les Puissances.

1913. — Année des formidables armements : l’Allemagne accroît ses forces militaires et vote (y compris les socialistes) un milliard et demi d’impôts de guerre ; elle annonce vouloir disposer dans la mer du Nord d’une flotte égale à celle de l’Angleterre. La France riposte en décidant le service de trois ans et en nommant Delcassé ambassadeur à Pétersbourg. On parle à Londres d’une alliance avec la France. — Action collective des Puissances contre le Monténégro, démonstration navale à Antivari, occupation de Scutari. Fin de la première guerre balkanique : conférence des ambassadeurs à Londres pour son règlement (Traité de Londres) ; deuxième guerre balkanique : la Roumanie, sur les suggestions de la France et de la Russie rompt son pacte avec l’Autriche et intervient pour arrêter cette guerre qui allait menacer l’Europe. La paix de Bucarest entraîne de cruelles inimitiés de race, et une volonté de vengeance de la Bulgarie, placée sous la dépendance de l’alliance ; elle établit de bonnes relations entre la Roumanie, la Serbie, la Grèce et le Monténégro et donne lieu à un traité défensif entre la Serbie et la Grèce ; elle crée une Albanie artificielle et mal définie. Conséquences des guerres balkaniques : Turquie presque rejetée en Asie par la coalition des petits États slaves des Balkans ; nouvelle déception pour l’alliance, l’Autriche et l’Allemagne ayant le chemin barré vers Salonique, et devant renoncer à la domination dans les Balkans ; Russie arrêtée dans sa marche vers Constantinople et la Méditerranée. — Les incidents de Saverne : l’Allemagne frappe durement l’Alsace-Lorraine, retentissement mondial de cette affaire. La France tombe dans le gâchis radical-socialiste : Élections, affaire Rochette, affaire Cailloux. — Constitution à Bruxelles d’une Union Interparlementaire commerciale. Exposition universelle de Gand.

1914. — Tension entre la Grèce et la Turquie au sujet de l’exécution du traité de Bucarest ; la Grèce annexe Chio et Mitylène, en accord avec le traité de Londres non encore reconnu par la Porte ; l’Italie n’a pas encore rendu les îles du Dodécanèse. — Négociations aimables entre les Puissances relatives aux chemins de fer en Asie Mineure (Bagdag, Syrie et Arménie) ; accord russo-turc, relativement à l’Arménie ; accord franco-allemand réservant une sphère d’action et d’influence à la France en Syrie. Guerre civile au Mexique ; intervention de l’A. B. C. — Campagne violente de la presse allemande contre la Russie, préconisant la guerre préventive ; la Russie redouble ses préparatifs militaires ; les liens de la Triple Entente se resserrent ; révolution en Albanie ; entrevue de Konopicht entre Guillaume II et l’archiduc héritier François-Ferdinand ; attentat de Sarajevo ; la guerre mondiale déchaînée par l’Allemagne et l’Autriche. — Vote aux États-Unis du Panama Tolls Revision, acte rétablissant l’égalité internationale de péage sur le Canal.

1915. — Continuation de la guerre mondiale. — Traité d’arbitrage entre les États-Unis d’une part, l’Argentine, le Brésil et le Chili (A. B. C.) d’autre part ; négociations en vue d’une entente panaméricaine plus étroite. Ouverture du Canal de Panama. Exposition internationale de San-Francisco. — Accords imposés par le Japon à la Chine.

22. FACTEURS GÉOGRAPHIQUES : LA TERRE





Toute l’action de l’homme, tous les événements auxquels il est mêlé se passent en un lieu terrestre et sont influencés par lui. Les facteurs géographiques de la vie internationale doivent donc être dégagés avec soin : superficie et distribution de la terre ; étendue du monde connu et civilisé aux diverses époques ; caractéristiques des diverses parties du monde ; importance variable des caractères de la terre d’après les époques : contribution des différents pays à la civilisation universelle ; utilité de la connaissance mutuelle des peuples ; constitution progressive des sciences géographiques par collaboration internationale.

1. La terre est facteur à la fois de « nationalisation et d’internationalisation ». La surface entière de la terre est partagée aujourd’hui entre les états souverains et constitue soit leur territoire métropolitain, soit leurs colonies, possessions ou protectorats. Les particularités physiques propres à chaque fragment de la superficie terrestre contribuent à accentuer les différences nationales entre les peuples qui les occupent. Mais d’autre part certains caractères généraux de la terre sont communs à tous les lieux ou n’offrent que des variations sans importance pratique. Ainsi certaines circonstances planétaires ou cosmiques sont partout analogues (ex : la pesanteur, l’air) ; certaines configurations sont communes à de grandes étendues de terre (ex : le fait d’avoir des fleuves, des montagnes, d’être situé au bord de la mer). Au contraire, certaines aires de géographie physique ne coïncident pas avec celles de la géographie politique (ex. : les climats, les bassins miniers, les bassins de grands fleuves). La Terre est donc facteur tantôt d’unification, tantôt de différenciation. Pour marquer l’importance du lieu géographique on peut ajouter que les structures sociales évoluent dans une double direction : les unes ont leur base dans le lieu : elles organisent toutes les choses humaines qui se trouvent dans les limites d’une même circonscription territoriale. Les autres ont leur base dans la fonction et s’organisent entre toutes choses similaires, sans égard à leur répartition territoriale.

2. La Terre a une superficie d’environ 52,000 milles carrés ; la population du monde est d’environ un milliard et demi. Le problème fondamental de l’économie et de la politique mondiales consiste à faire vivre, heureuses et pacifiques, ces populations sur ce territoire. La Terre est l’unité ultime qui doit entrer dans tous les plans sociaux.

3. Ce qu’on a appelé le monde aux diverses époques de l’histoire a bien varié ! Combien la terre est vaste en comparaison du petit bassin méditerranéen sur les rives duquel se confina pendant si longtemps la civilisation ! Combien les hommes d’autrefois paraissent faibles et craintifs, même aux plus glorieuses époques du passé, en comparaison de la formidable puissance dont nous disposons aujourd’hui ! (Ferrero.) Sous l’Empire, après la première invasion gothique, ce qu’on appelait alors le monde, était limité aux pays qui s’étendent du golfe Persique à la mer d’Irlande et (P la Scandinavie au Sahara, et ces territoires étaient partagés en deux fractions : « le monde nouveau et le monde barbare ». Successivement à leur heure d’importance apparaissent sur la scène du monde les peuples et les races de T Asie septentrionale et méridionale, de l’extrême Orient, de l’Amérique et de l’Afrique aujourd’hui. Peu à peu cependant la terre se révèle aux hommes grâce à leurs efforts aventureux : la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (1492) ; la découverte de Vasco de Gama qui double le cap de Bonne-Espérance et aborde an sud de l’Inde (1498) ; celle de Magellan qui fait le tour du monde en doublant le sud de l’Amérique (1520) ; celle de Marco Polo qui traverse toute l’Asie, jusqu’à Pékin (1520). Bientôt toutes les nations participent à ces découvertes. En même temps les nouvelles terres deviennent la possession de ceux qui las découvrent : Portugais (côte d’Afrique et Sumatra), Espagnols (Amérique du Sud et du Centre), Hollandais (Australie), Anglais (Australie), Français (Canada, Louisiane). Il y a quarante ans, Élisée Reclus, en tête du monument qu’il élevait à la Géographie Universelle pouvait encore dire que la Terre restait en partie une inconnue à l’homme, que la nature ou les hommes opposaient des barrières. Et il citait les deux pôles, le centre de l’Afrique, une partie du Continent australien, la Nouvelle-Guinée, les plateaux de l’intérieur de l’Asie. Aujourd’hui la terre entière est devenue le territoire où s’exerce l’activité humaine et celle-ci ne se laisse plus enserrer ni comprimer dans les limites arbitraires des frontières de chaque pays. Ce n’est plus seulement un échange de produits ou une circulation d’idées ; c’est une colonisation des uns chez les autres, des uns par les autres. Les hommes se transportent et s’installent eux-mêmes à l’étranger, avec leurs capitaux, ou sous leur direction ; ils s’y créent des établissements. Ils agissent ainsi réciproquement. Les uns suppléent par là aux manquants des autres et ainsi se prolonge, de pays en pays, le phénomène national de la colonisation intérieure, grâce auquel la population peut augmenter encore sur un même territoire, pourvu que les derniers arrivants l’utilisent économiquement à de nouveaux points de vue.

4. Chaque partie de la Terre a ses grandes caractéristiques. L’Europe occupe La première place dans le monde. Sans avoir une Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/101 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/102 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/103 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/104 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/105 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/106 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/107 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/108 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/109 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/110 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/111 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/112 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/113 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/114 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/115 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/116 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/117 Page:Otlet - 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26. FACTEURS CULTURELS : LA VIE INTELLECTUELLE




La vie intellectuelle s’étend et s’amplifie chez tous les peuples civilisés. Elle conquiert sa place à côté de la vie économique. Comme chez celle-ci nous allons y constater les tendances générales vers le progrès, l’organisation et l’internationalisation.

Les éléments de la vie intellectuelle comprennent les langues, les religions, les sciences pures et appliquées, les lettres et les arts, l’instruction et l’éducation, la presse. Tour désigner tout à la fois les intérêts intellectuels et les branches de connaissance et d’organisation qui y répondent, il faut un mot unique et caractéristique, comme le mot « économique » désigne, lui, l’ensemble des intérêts matériels. Le mot « Culture » et l’adjectif dérivé « culturel » peuvent s’employer à cet effet.

La mise en œuvre de tous les éléments de la Culture agit sur les peuples, façonne leur mentalités et produit leurs idéals. Inversement, la psychologie foncière propre à chaque peuple se retrouve largement dans toutes les manifestations de leur esprit. Un assiste ainsi au spectacle d’une lutte entre deux tendances opposées : les cultures nationales, ethniques, particulières, aux prises avec une culture mondiale, formée du meilleur d’elles toutes ; la lutte entre les forces intellectuelles qui unissent et celles qui séparent les hommes. Dans cette guerre universelle, ce ne sont pas seulement des intérêts économiques et politiques qui sont en présence. Ce sont aussi des idées, des principes, des civilisations, des humanités contraires : la culture classique contre la culture allemande, la première se considérant comme la culture traditionnelle qui depuis trente siècles est l’éducatrice du genre humain, l’autre faite d’un bloc national de doctrines politiques, morales, scientifiques et esthétiques, qui proclament sa supériorité sur la première et même sa volonté d’en faire table rase [12].

261. Les langues.


La langue donne au peuple le caractère final d’une individualité nationale et intellectuelle. Que l’on songe à l’ignorance profonde des masses et à l’inaccessibilité pour elles de presque toutes les notions scientifiques qui sont courantes chez les élites. La langue pour elles est le grand instrument de la culture, comme pour l’enfant. Avec les mots de la langue usuelle se transmet tout le savoir traditionnel. Il en est surtout ainsi pour les civilisations orientales dont les littératures, les philosophes et les religions sont le seul acquis, en l’absence de toute éducation basée sur des connaissances instructives.

Mais si la langue joue ce rôle chez chaque peuple, entre peuples elle est la forme la plus importante et la plus apparente des différences. La diversité des langues n’est pas seulement une cause de non-compréhension, elle est aussi une cause de malentendus. Chaque langue a des propriétés particulières ; il ne suffit pas d’en traduire les mots littéralement, il faut une constante mise au point  [13].

Cependant, entre les peuples, l’obstacle du langage, immense et millénaire, commence à être détourné : la connaissance des langues se répand parmi îles élites de plus en plus nombreuses, leur emploi simultané s’organise, elles s’interpénètrent les unes les autres et s’enrichissent d’expressions communes pour tout nouvel acquis ; une langue auxiliaire, intermédiaire de toutes les autres s’offre pour résoudre radicalement les difficultés.

À la question des langues se rattache la question des alphabets, base des écritures. L’alphabet latin tend à devenir universel, mérite qu’il doit à sa clarté, mais les alphabets nationaux lui résistent : en Allemagne le gothique, chez les Russes et certains slaves l’alphabet russe. Exemple de luttes : les premiers chefs albanais voulurent avoir un alphabet national uniforme et connu de tous les Albanais du nord, du sud et du centre. Ils choisirent l’alphabet latin. Mais ils eurent à lutter contre les Jeunes-Turcs qui voulaient imposer l’alphabet turc qu’ils avaient créé de toutes pièces.

261.1. LANGUES PARLÉES DANS LE MONDE. — On compte actuellement de 900 à 1500 langues vivantes selon que l’on fait ou non entrer en ligne de compte les variétés dialectales. On peut classer les langues d’une façon rationnelle en ne tenant compte que de leur structure (par exemple : type isolant ou monosyllabique, type agglutinant et type flexionnel ; ou d’une façon naturelle en se fondant sur les liens de parenté qui les unissent). La linguistique a débuté par les travaux préparatoires de grammaire comparée, des recherches rigoureuses et précises sur le côté matériel des langues. Elle a cherché ensuite à découvrir dans les changements du langage l’effort de l’esprit humain pour s’exprimer d’une manière de plus en plus claire et de plus en plus aisée et à reconnaître dans le vocabulaire, et même dans la grammaire, l’action de la civilisation. La langue, au lieu d’être une sorte d’être vivant autonome, conception par trop mystique, est envisagée maintenant comme un produit de l’activité et en quelque mesure de la volonté humaine, et aussi de la vie en société. La linguistique, ainsi, est apparue comme l’une des sciences sociales aussi bien que comme une science philologique [14].

Pendant longtemps on s’est préoccupé de découvrir la langue primitive, la langue-mère dont toutes les langues actuelles ne seraient que des modifications. La science moderne a renoncé à cette prétention. D’abord il est possible que le langage se soit développé dans plusieurs centres indépendants ; ensuite les monuments que nous possédons sont de date relativement trop récente pour fournir une base solide à l’induction préhistorique. À peine pouvons-nous restituer les traits généraux de la langue-mère indo-européenne. Quelques linguistes admettent une parenté entre la famille indo-européenne et la famille sémitique par l’intermédiaire de l’égyptien. D’autres essayent même de rattacher le groupe ouralo-altaïque à l’indo-européen. Ce sont là des hypothèses hasardeuses.

261.2. LIBERTÉ DES LANGUES, LANGUE OFFICIELLE. — Les conflits des langues déchirent presque tous les États formés de plusieurs nationalités, c’est la lutte pour imposer et faire triompher la langue. Les plus forts empêchent les plus faibles de se servir de leur langue pour leurs écoles et universités, pour leurs journaux, leurs bibliothèques ; voire même de parler leur langue entre eux (exemple : les Allemands en Alsace-Lorraine et en Pologne, les Russes en Pologne et en Ukraine, etc.). Pendant la guerre l’oppression des langues s’est encore accrue. Ainsi la guerre au français en Alsace-Lorraine [15]. La liberté absolue des langues est une des réformes internationales les plus importantes. Elle devrait être solennellement proclamée. Aux États-Unis toutes les races se servent de l’anglais, mais peuvent volontairement conserver les idiomes nationaux. En Suisse les trois langues vivent sur un pied de parfaite égalité. La liberté a là deux admirables exemples à invoquer. Mais parallèlement à la question de la liberté des langues il y a à résoudre celle de la langue officielle. Voici à ce sujet la proposition de Zamennof [16]. « Ce n’est que dans les institutions publiques qui ne sont pas spécialement destinées à un peuple qu’on emploiera une langue qui devra être acceptée comme officielle d’un commun accord par les habitants du pays, Dans les institutions publiques qui ont un caractère local on pourra employer une autre langue au lieu de la langue officielle, si au moins les 9/10 de la population ont donné leur consentement pour cela. La langue officielle du pays ou de la ville ne doit pas être considérée comme un tribut humiliant dû par les peuples gouvernés à celui qui gouverne, mais uniquement comme une concession de la minorité à la majorité, un engagement libre n’ayant pour but que la commodité ».

261.3. LANGUES DOMINANTES. — L’avantage est grand pour les sciences d’une langue dominante. Une question se pose : laquelle des langues modernes sera nécessairement dominante au XXme siècle ? A. de Candolle (Histoire des sciences, page 292) a présenté, il y a une quarantaine d’années, les considérations suivantes en faveur de l’anglais. Une langue ne peut devenir dominante que si elle réunit deux caractères : a) avoir assez de mots et de formes germaniques et latines pour être à la fois à la portée des Allemands et des peuples de langues latines : b) être parlée par une majorité considérable des hommes civilisés. En outre elle doit avoir des qualités de simplicité grammaticale, de brièveté et de clarté.

L’anglais est la seule langue qui puisse dans 50 ou 100 ans offrir toutes ces conditions réunies. Elle est une langue moitié germanique et moitié latine. Elle est largement parlée. De calculs faits en 1873 sur les éléments dont il disposait, et en s’appuyant sur les accroissements constatés de population, de Candolle déduisait que dans un siècle la langue anglaise aurait progressé de 77 à 860 millions ; la langue allemande de 62 à 124 millions ; la langue française de 40 ½ à 69 ½ millions. Les chiffres fournis sont à reviser, mais les indications restent exactes dans leur tendance. Une conclusion paraît certaine. Dans un siècle l’Amérique du nord parlera l’anglais, l’Amérique du Sud espagnol et portugais, l’Afrique anglais et français, l’Asie parlera russe, anglais et chinois. Aucun continent ne parlera allemand à moins que des transformations immenses et imprévues ne se produisent après cette guerre.

Michel Bréal, reprenant une idée déjà exposée par Paul Chappellier, a proposé la combinaison suivante : la France, l’Angleterre et les États-Unis concluraient un traité linguistique d’après lequel l’anglais serait obligatoirement enseigné en France, le français en Angleterre et dans L’Amérique du Nord, non pas seulement dans les universités et collèges, mais dans certaines écoles primaires des grandes villes. Les États secondaires, suivant leurs intérêts commerciaux, apprendraient les uns l’anglais, les autres le français [17]

261.3. LANGUE INTERNATIONALE. — Le besoin d’un instrument universel d’intercommunication entre les hommes s’est fait surtout sentir à partir du moment où les relations entre les peuples ont pris leur récent développement. Vu l’impossibilité pour le grand nombre de connaître même les rudiments des principales langues actuellement parlées, la proposition a été faite d’adopter une langue unique comme langue auxiliaire internationale, destinée à fournir aux peuples un moyen de meilleure compréhension.

La langue internationale peut être une langue naturelle ou une langue artificielle. Comme langue naturelle, le français a déjà été tenu pour la langue diplomatique. Comme langue artificielle, l’esperanto a créé un vaste mouvement de propagande en sa faveur.

Il faut distinguer l’usage officiel des langues de leur usage privé. Chaque État, dans les communications orales ou écrites qu’il fait à d’autres États, a naturellement le droit de se servir de la langue qu’il veut, et avant tout de sa propre langue. Chaque État, d’autre part, doit désirer d’être compris. De là, d’ancienne date, des accords exprès ou tacites concernant la langue employée dans les communications d’État à État, dans les négociations, dans les entrevues, enfin dans les traités (Rivier).

Le latin était employé au moyen âge comme langue internationale. Au XVIe siècle déjà le français s’emploie. Au XVIe siècle apparaît l’espagnol. Au XVIIe la prépondérance, sinon officielle du moins usuelle du français s’affirme. Les traités internationaux de Paris 1856, Berlin 1878 et 1885, les conventions et déclarations de La Haye, 1899 et 1907, sont en français. La Convention de La Haye 1899, pour le règlement pacifique des conflits internationaux, porte que « le tribunal arbitral décide du choix des langues dont il fera usage et dent l’emploi sera autorisé devant lui ». La Conférence de 1907 a réservé en ce cas aux parties le droit de déterminer dans le compromis, les langues à employer. Dans le règlement qu’elle a fait pour ses travaux, la Conférence a reconnu la langue française comme langue officielle pour les délibérations et pour les actes et elle a décidé que les discours prononcés dans une autre langue seraient résumés oralement en français par les soins du secrétaire général, d’accord avec l’orateur lui-même.

On a aussi proposé l’adoption d’une langue internationale artificielle en invoquant les arguments suivants : a) Plus encore que les races et même que les confessions, la diversité des langues divise les hommes. La légende de la Tour de Label symbolise une réalité toujours actuelle. Il faut chercher à se comprendre les uns les autres. b) Cependant l’homme désire comprendre le plus grand nombre possible de ses semblables et dans ce but, comme dans toute autre manifestation humaine, l’homme suivra la loi du moindre effort. Or les langages nécessaires à l’intercompréhension globale sont une vingtaine, sans parler des idiomes d’Afrique et des patois de l’univers. Le nombre des langues nationales augmente. La disparition croissante de l’analphabétisme transforme de plus en plus d’anciens patois en langues écrites avec leur littérature propre. (Exemple : letton, serbe, bulgare, grec moderne, slovaque, etc.).* Les relations en s’étendant rendent nécessaire de comprendre le chinois et le japonais. D’autre part les langues artificielles sont dix fois plus faciles à apprendre que la plus facile des langues naturelles. Avec une langue internationale, l’effort sera (20 X 10) 200 fois moins grand (Bollack)&nbsp ;[18]. d) Les études philosophiques sur les langues ont mis en lumière les confusions et les illogismes inutiles des langues naturelles (langues sans orthographe phonétique, genre arbitraire des mots variant de langue à langue, idiotismes, etc.). e) L’étude des langages et des littératures montre un progrès naturel de la langue. Pourquoi serait-il arrêté ? et pourquoi ce progrès ne serait-il pas aidé par une langue auxiliaire sur le perfectionnement de laquelle porteraient les efforts de tous. Les nécessités de l’expression scientifique des idées exigent des langues plus rigoureusement construites. Pourquoi l’instrument d’expression des idées qu’est la langue ne se perfectionnerait-il pas indéfiniment comme les idées elles-mêmes (rôle des méthodes graphiques dans les science, non seulement pour l’exposé, mais pour la recherche de la création). f) La langue internationale fera disparaître les barrières qui s’opposent encore de tant de côtés à la diffusion des idées et du progrès. Elle permettra de réduire les frais considérables qu’exigerait la publication en de multiples idiomes des traductions à prévoir pour faire pénétrer dans les pays les plus reculés les notions à répandre. g) Possibilité pratique d’une langue internationale auxiliaire. Toute une série d’essais ont conduit aux propositions actuelles (voir Couturat, Histoire de la langue internationale) : volapuk de Schleyer, monolingue de J. Lott, etc. L’esperanto, de Zamenhoff a démontré sa parfaite viabilité par le nombre de ses adeptes et l’usagequ’ils font de cette langue.

261.5. CONCLUSIONS. — Une convention linguistique internationale devrait décréter : a) Le droit international sans réserve de parler, d’écrire et d’imprimer en toute langue. b) Les garanties minimum à donner aux populations en ce qui concerne l’usage de la langue officielle. c) L’usage à faire des langues naturelles, dans les relations officielles internationales. d) Les mesures pour l’établissement et la diffusion d’une langue internationale artificielle.

262. Les Religions.


La religion est le culte rendu à la divinité. L’instinct religieux est commun à toutes les races humaines. On l’a signalé, dans sa forme élémentaire, chez les peuples les plus sauvages, les plus voisins de la vie animale. Il ne s’affaiblit, ne s’atrophie ou même ne disparaît complètement que dans le temps d’extrême civilisation et encore chez un nombre restreint d’individus. La préoccupation du surnaturel et du divin est donc une des tendances les plus universelles et les plus constantes de l’humanité.

La religion donne lieu à un grand nombre de questions qui touchent à la vie internationale.

La religion est-elle facteur de guerre ou de paix, et dans quel cas ? Quel rôle joue-t-elle dans le présent conflit, dans ses origines, dans la conduite de la guerre, dans ses objectifs ou conséquences ? Y a-t-il des droits internationaux à accorder aux religions et aux Églises ? Quelle est la situation mondiale des diverses religions et comment luttent-elles entre elles ? Quels sont les rapports de la religion avec la nationalité ? Quel facteur d’internationalisation est l’Église catholique et comment se présente la future situation de la Papauté, en droit international ? Quelle question internationale soulève l’existence des Églises d’Orient et du Khalifat ? Les religions tendent-elles à Limité ou h la diversité ? Quelle importance faut-il donner aux facteurs d’irréligion et de laïcisation [19] ?

262.1. LA RELIGION ET LES GUERRES. — 1. La religion a été cause de bien des guerres. Sans remonter aux Croisades, celles qui ont retenu le nom de « Guerres de religion » sont celles qui ensanglantèrent la France pendant le règne des trois derniers Valois : François II, Charles IX et Henri III. Elles mirent aux prises catholiques et protestants et furent au nombre de huit. La promulgation de l’Édit de Nantes (1598) et le gouvernement réparateur d’Henri IV y mirent fin. — Des guerres de religion ont eu lieu en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Suisse.

Les persécutions religieuses ont donné lieu à maintes migrations des populations. Les Juifs ont été dispersés dans tous les pays. Les Puritains ont été les premiers émigrants en Amérique. Les Huguenots français ont été recueillis ou appelés en bien des pays, après la révocation de L’édit de Nantes ; celle-ci fit sortir de France 800,000 protestants : on peut se représenter ce que fut cet apport à l’étranger, la France ayant alors une avance d’un siècle sur certains pays.

Les guerres religieuses n’existeraient plus si les peuples avaient tous la même religion, ou s’ils étaient athées, ou s’ils étaient indifférents en matière religieuse, ou s’ils étaient tolérants. C’est la diffusion des principes de tolérance qui demeure le meilleur remède aux luttes religieuses : enseigner aux hommes l’histoire des religions autres que la leur ; empêcher que les représentants d’une religion ne revendiquent pour eux seuls le monopole de l’honnêteté morale ; dissocier la religion (rapports des hommes avec les divinités) de la morale (rapport des hommes entre eux).

2. Les religions sont-elles favorables, indifférentes ou contraires à la guerre ? Le christianisme dans son essence est opposé à la guerre. La doctrine du christianisme, dans pureté, est une doctrine de paix [20]. « Le fait d’une grande importance est la manifestation du sentiment, chez un nombre toujours croissant de chrétiens, que les églises avaient aussi la tâche de travailler au rapprochement des nations ; que c’est pour elles une honte de ne l’avoir entreprise ou même entrevue, et que pour cette raison elles portent une lourde part de responsabilités dans la guerre actuelle [21] ». Il y a en Europe et en Amérique 700,000 prêtres et pasteurs. S’ils étaient unis, quelle action ils pourraient avoir, pour agir tous dans le sens pacifique des vraies doctrines chrétiennes [22] ?

3. La guerre actuelle a été présentée par certains comme un châtiment de Dieu. L’idée s’est fait jour qu’en ayant chassé la religion de la société civile et en ayant rompu avec la papauté la France avait mérité le courroux de Dieu. La guerre serait donc « un châtiment que le Ciel envoie à la France pour lui faire expier ses péchés, notamment la dissolution des congrégations et la séparation de l’Église et de l’État [23]. » On a répondu, même du côté catholique, à de si superstitieuses croyances, que pour connaître si exactement les intentions de Dieu il faudrait avoir reçu ses confidences, alors que les desseins de la Providence sont impénétrables.

4. La souffrance et la résignation ont été prêchées par la religion catholique. « Dieu n’est pas l’auteur responsable du mal et de la souffrance, mais l’homme qui a transgressé la promesse d’Adam, les ordres de son Créateur. La souffrance répare, perfectionne et crée le mérite ; rien ne nous fait si grand qu’une grande douleur [24]. »

Dans vos cieux ? au delà de la sphère des nues,
Peut-être faites-vous des choses inconnues
Où la douleur de l’homme entre comme élément.

5. Au cours de la guerre le culte de Dieu lui-même s’est nationalisé, notamment en Allemagne. Les soldats protestants chantaient « Eine feste Burg ist unser Gott. — Notre Dieu est une solide forteresse ». Leurs frères d’armes catholiques s’accordaient avec eux. Le professeur K. Lamprecht écrivait. : « Qui donc oserait nier maintenant encore qu’il existe un Dieu chrétien germanique et qu’il lui arrive de se manifester à l’étranger comme un Dieu fort et jaloux [25] !

Des théologiens allemands ne se contentent pas de justifier la guerre ; ils vont presque jusqu’à saluer en elle l’état le plus agréable à Dieu. « La religion, dit Deismann, a mobilisé. Comment s’est traduite cette mobilisation ? Par l’adjonction au christianisme d’éléments empruntés à l’antiquité romaine ou à l’antiquité juive. L’Allemagne en guerre ne pouvait employer le christianisme qu’avec cet alliage. » « Tout va bien pour nous, dit le cardinal Hartmann, puisque Dieu tout-puissant a été avec nous jusqu’à présent. Pourquoi ? Parce qu’il est inimaginable que Dieu magnanime permette à la France franc-maçonne et athée et à l’Église orthodoxe russe de fouler aux pieds la fraîche et joyeuse vie religieuse de l’Allemagne [26]. »

5. Dans leur propagande extérieure, les belligérants se sont adressés avec insistance au clergé des divers pays.

Les catholiques neutres, et particulièrement le clergé, au début de la guerre, se montraient favorables aux empires du centre. Dieu récompenserait la religion du kaiser, la probité de ses sujets, les œuvres des catholiques allemands, l’orthodoxie et la fidélité de l’Autriche. Si leur cause était vaincue, qu’adviendrait-il de l’Europe ? Que] sort lui préparerait l’influence de l’Angleterre protestante, de la Russie schismatique, de la France révolutionnaire ? Des changements sont survenus ensuite dans beaucoup d’appréciations des catholiques neutres [27].

7. Le clergé s’est montré, chez tous les belligérants, nationaliste et patriote. En France, il avait péri sur les champs de bataille, au commencement d’octobre, 3500 prêtres et 2300 séminaristes. En Belgique, le cardinal-archevêque D. Mercier a encouru les rigueurs allemandes pour sa lettre pastorale énergique [28].

8. Le fait que Dieu permettait cette guerre abominable, que la Belgique, la Pologne, la Galicie, pays très catholiques en avaient été les premières victimes, que les prières des fidèles et l’intervention du pape ont été sans résultat après plus d’un an de guerre, que chaque belligérant a successivement proclamé avoir avec lui la divinité, que les atrocités allemandes ont été commises par des soldats allemands portant sur leur ceinturon : « Gott mit uns ».

Tous ces faits ont posé le problème religieux devant des millions de consciences. Ils accroissent l’irréligion chez beaucoup. Dieu, disent les mécréants, aurait dû empêcher la catastrophe actuelle, forcer les hommes à trouver par voie pacifique la solution de leurs conflits. Il eut suffi, par exemple, de subtiliser les explosifs et les armes à feu. Ne l’ayant pas fait, c’est qu’il n’est pas le Dieu juste et bon et tout-puissant, c’est qu’il ne s’occupe pas des choses humaines, ou qu’elles sont hors de son action, ou qu’il n’est pas du tout la personnalité douée des attributs que les hommes lui supposent en se le représentant à leur propre image. Chez les neutres les hommes d’église vont aux fêtes nationales remercier Dieu d’avoir protégé leur pays. En quoi, par exemple, la Hollande, pays protestant et catholique, la Suisse pareillement, méritent-elles davantage cette faveur que la Belgique et la Pologne catholiques ? Remercier Dieu de sa protection, c’est le remercier de sa partialité, c’est-à-dire de son injustice. — Dieu, le Christ, la vierge Marie, tous les saints, le pape, les prêtres, les ordres religieux, les théologiens et la masse des fidèles n’ont pas pu empêcher cette horrible boucherie, ce déséquilibre des idées, des sentiments, des institutions de toute l’Europe, cette folie où on voit des Turcs avec des chrétiens égorger d’autres chrétiens lesquels combattent avec des Nègres et des Hindous. Certains théologiens, plutôt que de chercher à répondre à ces objections, se sont bornés à commenter la parole biblique : « Ô Dieu, tes voies ne sont pas les nôtres ! »  [29].

9. Dans chaque pays, toutes les religions, toutes les philosophies, toutes les morales se sont donné des garanties les unes aux autres. Leurs adeptes, sans distinction de confession, d’indifférence ou d’athéisme ont su faire également leur devoir : obéir, souffrir, mourir, être des héros. Tous les fruits ayant été bons il sera difficile à l’avenir de préconiser encore le jugement de la valeur des arbres d’après leurs fruits.

263.2. VARIÉTÉS DES RELIGIONS. — La statistique actuelle des religions est indiquée par les chiffres suivants : Christianisme 555 millions d’adhérents : culte des ancêtres 269 ; brahmanisme ou hindouisme 217 ; islam ou mahométisme 214 ; bouddhisme 103 ; taoïsme 103 ; shintoïsme 17 ; judaïsme 8 ; sikkisme et jaïnismes 3 ½ ; parsisme 0,1 ; polythéisme 122. — En Europe on compte 198 millions de catholiques ou 43,7 pour cent de la population ; 108 millions de protestante ou 24 pour cent ; 122 millions de Grecs orthodoxes ou 27 pour cent.

Malgré leurs missions et propagandes c’est dans l’augmentation de la population que les religions gagnent surtout leurs adeptes. Les polythéistes sont susceptibles de conversions en masse ; les taoïstes et les bouddhistes sont inchangeables. C’est dire d’une manière générale que l’Asie conservera sa religion : que l’Afrique et l’Océanie se rallieront au christianisme et au mahométisme. Les religions présentent une force de propagande qui a été remarquable chez les chrétiens et les mahométans et une force de résistance dont le culte des ancêtres et le brahmanisme ont fait preuve [30].

263.3. L’ÉGLISE CATHOLIQUE ET LA PAPAUTÉ. — Après la chute de l’empire romain est née la première grande institution vraiment et foncièrement internationale : l’Église catholique universelle. Le christianisme fut chose mondiale. Et ce caractère d’une religion qui, la première, cessait d’être, comme toutes les autres, religion nationale, pour embrasser tous les peuples, barbares et romains, connus et inconnus, présents et à venir, frappa tellement l’esprit publie que ce fut par là qu’on désigna la nouvelle religion. On lui donna le nom de catholique, c’est-à-dire plus qu’internationale : universelle (F. Buisson).

1. Organisation de l’Église. — l’Église est la société de tous les chrétiens unis par la profession d’une même foi, la participation aux mêmes sacrements et la soumission aux pasteurs légitimes, principalement au pontife romain. L’Église catholique a émis des doctrines Sur l’institution divine, l’infaillibilité doctrinale, les caractères et la nécessité de l’Église. Quant à son organisation, elle comprend, outre les simples fidèles, le pape, juge infaillible de la foi, chef de la catholicité ; les évêques, institués œcuméniquement par le pape seul et ayant le pouvoir législatif et judiciaire, au point de vue spirituel dans leur propre diocèse ; enfin, les prêtres, qui administrent les paroisses, sous la surveillance des évêques. Les congrégations romaines sont des commissions permanentes de cardinaux que les papes ont instituées pour l’expédition des affaires de l’Église. — La papauté est la représentation sensible de l’Église. Le pape est figuré tenant un globe en mains. Il est l’évêque œcuménique et universel « unum ovile et unus pastor », un troupeau et un pasteur. Les papes constamment ont tendu à unifier au dedans et au dehors. Benoît XV est le dernier d’une série de 270 papes, dont saint Pierre fut le premier. De ce nombre 55 ont été étrangers à l’Italie, les autres étant Italiens, surtout des Romains. Il y eut des papes grecs, syriens, albanais, dalmatiens, allemands, bavarois, alsaciens, lorrains, savoyards, français, anglais, espagnols, portugais. Le pape Adrien VI, né à Utrecht (Hollande), et mort en 1523, est le dernier des papes non italiens. — Les ordres religieux sont des associations de chrétiens qui font des vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance ; soumis au pape, ils ont eu une action énorme dans le développement de l’Église (exemple : dominicains, jésuites}. La plupart ont un caractère international ; quelques-uns ont été militaires, combattant les infidèles sur les champs de batailles.

2. Autorité religieuse du Pape. — L’Église au cours du XIXMe siècle a donné naissance à des partis politiques et a eu à tenir compte de leurs effets. La révolution de 1789 lui a créé une situation différente avant et après. Elle a vu naître un parti ultramontain, (X. de Maistre) et un parti catholique libéral (Lamennais, Lacordaire). Lors de la révolution de 1848 il y avait une démocratie catholique. Une réaction ensuite se fit dans l’Église : l’encyclique « Quanta cura », le syllabus, le Concile du Vatican (1869-1870). Plus tard, Léon XIII donna une orientation sociale et démocratique à l’Église ; Ainsi l’autorité religieuse au cours du XIXme siècle a suivi une marche parallèlement inverse à celle de l’autorité politique. Tandis que dans l’État les pouvoirs souverains abdiquent de plus en plus, de gré ou de force, entre les mains de la démocratie grandissante, l’Église, elle, a achevé son mouvement de concentration autour du saint-siège romain. « L’histoire de la Papauté contemporaine, dit Mgr. Bonnard, semble comprendre trois périodes remplies par trois œuvres qui sont : une œuvre de réparation, celle qui au lendemain de toutes les ruines s’inaugure par le concordat et qui va de Pie VII et de ses premiers successeurs jusqu’à la fin de Grégoire XVI. Une œuvre de centralisation, celle qui par une longue suite d’actes convergants et aux prix de longs combats contre le gallicanisme et le libéralisme, ramène le mouvement catholique à l’unité romaine, unité de doctrine, de liturgie, d’action et de juridiction, pour finalement atteindre son terme dans les définitions du Concile du Vatican. C’est le pontificat militant et constituant de Pie IX. Enfin une œuvre d’expansion, celle où la Papauté ainsi solidement assise dans sa force et son droit, fait appel à toutes les puissances terrestres, les puissances d’en-haut et les puissances d’en-bas, les gouvernements et les peuples, pour leur montrer la voie, la vérité, la vie, étendant à tous les domaines de l’ordre moral et social sa sphère d’action et d’influence, universellement respectée par ceux mêmes qui ne reconnaissent pas son autorité et sa loi. C’est le pontificat conquérant et pacifiant de Léon XIII [31]. » La promulgation du dogme de l’Immaculée conception en 1854, le syllabus en 1864, le dogme de l’infaillibilité pontificale en 1871 ont marqué les trois directrices de la constitution ecclésiastique romaine : La Foi triomphante de la Raison ; le pouvoir ecclésiastique dominateur du pouvoir civil ; la hiérarchie religieuse régie par une autorité absolue.

3. Pouvoir temporel du pape. — En 1870 les Italiens entrèrent à Rome et le pape fut dépouillé de ses États pontificaux. Une loi, dite des « garanties », fut ensuite votée par les chambres italiennes (loi du 13 mai 1871 sur les prérogatives du souverain pontife et du Saint-Siège et sur les relations de l’État avec l’Église). Cette loi, bien qu’elle ne constitue au regard du droit international qu’un acte unilatéral, en déterminant les prérogatives diplomatiques du pape a néanmoins établi une sorte de droit public coutumier, dont les règles principales dominent encore les rapports de quelques puissances catholiques avec le Saint-Siège, bien que les premiers et celui-ci les aient toujours officiellement ignorées. Le ministre des affaires étrangères d’Italie, le marquis Visconti Venosta, a simplement adressé une circulaire aux représentants italiens auprès des divers États pour les inviter à porter à la connaissance du gouvernement que l’Italie s’engageait à respecter la loi des garanties. Mais les puissances n’intervinrent en rien à la suite de cette notification. C’est pourquoi le pape n’a aucune position internationale conventionnelle, ayant perdu celle qu’il occupait comme souverain aussi longtemps qu’il disposait d’un territoire.

Les défenseurs du pouvoir temporel du pape allèguent que le Saint-Siège a besoin d’indépendance ; qu’historiquement cette indépendance n’a cessé d’être liée depuis quinze cents ans à la possession de sa souveraineté temporelle ; que dans ce grand fait, constant et universel, il est permis, il est logique de voir une volonté générale de la Providence dans le gouvernement de l’Église ; que pratiquement il y faudra revenir ; que d’ailleurs la situation politique du pape n’est garantie ni par un engagement international ni même par la constitution politique de l’Italie, étant réglée par une simple loi qu’un vote pourrait modifier.

Les adversaires du pouvoir temporel font observer que sans doute Charlemagne rendit à l’Église le service, nécessaire alors, d’attribuer à son représentant une certaine autorité temporelle, mais que cette autorité est beaucoup moins utile aujourd’hui ; même qu’elle nuirait à la papauté elle-même en la mêlant, comme antérieurement, à tous les conflits politiques tant intérieurs qu’extérieurs.

On mettrait fin facilement a beaucoup de difficultés en donnant un caractère international au régime déterminé par la loi des garanties. « Il pourrait être admis, dit Westlake (I, p. 38) que la Loi des garanties présente pour le monde un intérêt qui dépasse un statut national ordinaire, qu’elle exprime le modus vivendi que l’Italie offre non seulement à une grande force morale, indépendamment même de son acceptation par elle, et que les autres puissances trouvent un intérêt à ce que cette situation soit conservée. Il en résulterait que la position du pape ferait partie du droit public conventionnel de l’Europe, sans que cette situation dérive des principes du droit international ». La position faite au pape par la loi des garanties, qui lui accorde des droits qui ne sont en rien dérivés de la nationalité italienne de sa personne, est tout à fait anormale dans le système du droit. Mais, comme le fait remarquer Geffcken, la papauté est un fait unique dans l’histoire (In. 2, Holzendorf 1882).

Une proposition a été faite il y a quelques années à la chambre italienne par l’initiative parlementaire tendant à créer, du Vatican à Ostie, une bande de territoire neutralisé qui aurait permis au pape de sortir de Rome et d’Italie par mer. On a proposé aussi de transporter dans l’île de Malte le siège terrestre de La papauté. Malte désarmé, disait-on, serait la consécration d’une rénovation, d’une ère nouvelle et de temps nouveaux.

Dans le consistoire du 6 décembre 1915 Benoît XV a dit : « Déjà à plusieurs reprises suivant les traces de nos prédécesseurs, nous avons déploré la condition du souverain pontife, qui est telle qu’elle ne lui laisse pas cette pleine liberté qui lui est absolument nécessaire pour le gouvernement de l’Église. Mais qui ne constate cette situation si évidente, plus manifeste encore dans les circonstances actuelles. Sans doute les bonnes intentions d’éliminer Les inconvénients de cet état de choses n’ont pas fait défaut à ceux qui gouvernent l’Italie ; mais cela même démontre clairement que la situation du pontife romain dépend des pouvoirs civils, et qu’elle pourrait, avec un changement de personnes et de circonstances, subir elle-même des changements et des aggravations. » On a remarqué que le pape n’a pas fait allusion au pouvoir temporel, mais seulement réclamé des garanties pour l’indépendance du Saint-Siège, et, chose nouvelle, son ton est conciliant. Le pape, disent les catholiques, voit les choses du « point de vue éternel », qui est celui de l’Église. Quelques jours après le Consistoire, M. Orlando, ministre de la justice d’Italie, répliquait à la Chambre italienne : « Grâce à la vigilante loyauté de l’Italie, tandis que dans d’autres grandes luttes, autrefois, la qualité sacrée du chef de l’Église, n’avait pas empêché que le souverain temporel, de Grégoire VII à Boniface VIII et à Pie VII, souffrît de la violence des persécutions, le souverain pontife gouverne aujourd’hui l’Église et exerce son très haut ministère dans la plénitude de ses droits [32] ».

Durant la guerre des polémiques très vives se sont élevées au sujet de la situation du pape. Sou interview avec Latapie, mal démentie, avait témoigné, dans les premiers temps au moins, d’une sympathie, marquée pour les empires centraux. On y a vu l’effet d’une promesse de restauration du pouvoir temporel (le pape et l’empereur).

Le pape, au début de la guerre, n’a élevé aucune protestation ni contre la guerre, ni contre la violation du droit, ni contre les horreurs commises, mois il est intervenu assez tardivement par une lettre aux souverains pour prêcher la paix. Il s’est entremis pour les prisonniers de guerre et a entretenu des relations spéciales avec les gouvernements de Hollande (légation spéciale créée), de Suisse et des États-Unis, faits qui marquent le désir de la papauté de ne pas être tenue éloignée du prochain congrès, comme elle l’a été des conférences de La Haye. La reconnaissance de la papauté comme personne de droit international qu’impliquerait cette participation aurait une influence indirecte sur le droit, car cela reviendrait à reconnaître que des souverainetés internationales peuvent exister sans dériver d’un territoire indépendant il y aurait là un précédent pour faire admettre d’autres souverainetés non territoriales, par exemple celle de certains intérêts économiques et intellectuels organisés en grandes unions mondiales.

262.4. LES ÉGLISES D’ORIENT. — Les Églises séparées d’Orient comprennent l’Église grecque, l’Église copte, l’Église arménienne et les Églises nestoriennes. L’Église grecque est formée des communautés chrétiennes qui ont rompu tout lien avec l’Église catholique au XIe siècle et qui habitent une partie de la Pologne et de la Hongrie, la Turquie d’Europe, le royaume de Grèce, les îles de l’Archipel, la Russie et l’Asie-Mineure. Quand le schisme fut tenté par Photius au IXe siècle et consommé par Michel Cérulaire en 1054, l’Église grecque (dénommée ainsi déjà avant la séparation à cause de l’emploi du grec dans la lithurgie) avait à sa tête les quatre patriarches de Constantinople, de Jérusalem, d’Antioche et d’Alexandrie. Égaux entre eux ils exerçaient une juridiction suprême sur les métropolitains et les évêques de leur patriarcat. Toutefois le patriarche de Constantinople avait sur ses collègues une primauté d’honneurs et portait le titre de patriarche œcuménique. À diverses époques, plusieurs Églises autrefois soumises à sa juridiction se sont proclamées « autocéphales », c’est-à-dire indépendantes. C’est d’abord l’Église russe. Sous le tsar Fédor, en 1588, le patriarche de Moscou fut proclamé patriarche indépendant de toute la Russie. En 1721 Pierre le Grand confia le gouvernement suprême de l’Église russe au Saint-Synode, auquel participe un délégué impérial chargé de contrôler ses actes, d’accorder ou de refuser à ses décrets la sanction qui seule leur donne force de loi. L’Église du royaume de Grèce a été proclamée indépendante après la séparation d’avec la Turquie. Elle possède une constitution et elle est régie par un synode ; ses actes sont soumis au contrôle du gouvernement. Les autres États chrétiens qui ont échappé à la domination turque ont formé autant d’Églises autonomes : c’est ainsi qu’il y a l’Église du Monténégro, l’Église roumaine et l’Église serbe. Les Églises de Hongrie et de Transylvanie et l’Église de Chypres sont également indépendantes. L’Église de Bulgarie fondée en 1872 a été déclarée schismatique par les patriarches de Constantinople qui, cédant à la nécessité, avaient reconnu toutes les Églises détachées et entretenaient avec elles quelques relations. Il y a tendance à l’entente entre les Églises d’Orient. L’on doit tenir compte aussi d’une certaine « panorthodoxie parallèle au panslavisme, rêvé par certains russes.

262.5 LE KHALIFAT. — 1. Organisation. Le sultan de Stamboul (Padischah, commandeur des croyants) tire son caractère sacré de ses fonctions de calife. Il est considéré comme successeur de Mahomet, protecteur de l’Islam. La conception du sultan-calife n’est pas l’idée du XVIIe siècle français de la royauté de droit divin. C’est depuis treize siècles une situation spéciale à l’Islam qui donne à son chef suprême, avec un pouvoir temporel, un pouvoir spirituel immense, vénéré dans le monde musulman. Malgré l’absence d’organisation et de discipline, l’obéissance que les Turcs sont prêts à marquer au calife est difficile à concevoir pour des esprits européens. Un ordre du calife est plus impérieux que ne l’était un ordre du pape au moyen âge.

2. La guerre sainte. — À l’entrée en guerre de la Turquie, invoquant le caractère de persécution religieuse qu’avait toujours eu la politique destructive pratiquée par la Russie, la France et l’Angleterre contre le monde islamique, le Sultan, par le moyen d’un fetta, a exhorté tous les musulmans à faire la guerre sainte contre ces puissances et contre tous ceux qui viendraient a leur secours (discours du trône du sultan). Cependant la Perse, qui en sa qualité de pays Schiythe ne reconnaît pas l’autorité d’un calife Sunnite, a proclamé sa neutralité. Nombre de princes musulmans des Indes, dont le plus puissant est le Nizam d’Haïderabad, exercent toute leur influence en faveur de l’Angleterre ; l’Agakhan, chef de la ligne islamique de l’Inde, les ulémas et tes scheiks bédouins d’Égypte, le grand cadi de Chypre ont renouvelé leur assurance de fidélité à Georges V. Les musulmans russes sont restés fidèles : le gouvernement du tsar qui paie leurs imans, bâtit leurs mosquées, subventionne leurs médressés, se les est attachés par une politique d’assimiliation ; les musulmans de Russie n’ont bougé ni pendant la guerre de Crimée ni pendant la guerre russo-turque de 1877, Quant à la France, elle a reçu de Tunisie, d’Algérie, du Maroc, du Soudan, des marques de dévouement. La guerre sainte n’a donc pas réussi.

Le monde de l’Islam demande que le khalife puisse occuper une situation ou il soit assuré de toute indépendance politique. Lord Cromer et d’autres ont demandé à ce sujet que l’Angleterre fasse connaître qu’elle n’interviendra en rien dans la question du Khalifat, qu’elle le rendra indépendant. Mais le khalife doit être du sang du Koreish, la tribu du prophète. Or le Sultan ne l’est pas. Le Khalifat a été usurpé par Sélim en 1517. En outre il n’est pas non plus indépendant, étant sous la domination de l’ « Union et Progrès » et des Allemands et Abdul-Hamid ayant été déposé. Les sultans réclament leur droit de Khalifat parce qu’ils sont en possession du manteau du Prophète, qu’ils ont la garde des villes saintes, qu’ils sont les principaux chefs musulmans. L’Angleterre voudrait déplacer en Égypte le centre de l’Islam. Avec elle la France et l’Italie ont, à cause de leurs possessions, à ménager les intérêts de l’Islam et à faire en sorte qu’ils ne dépendent plus de la Turquie.

3. Protectorat des Chrétiens en Orient. — De 1251, date à laquelle Saint-Louis passait avec le sultan le premier traité qui ait réglé les rapports de la France avec l’Empire ottoman, plusieurs textes précisèrent le droit des chrétiens et des Européens dans l’Empire. Le premier en date, celui de 1535, est la fameuse lettre du sultan Suleïman qui établit l’exterritorialité en faveur des Français établis en Turquie et le droit de protection des rois de France sur tous les chrétiens. Cette lettre, qui n’est nullement un traité, mais une concession accordée par le sultan, fut remaniée en 1581, 1597, 1604 et 1740. L’acte de 1740 (lettres) est le plus complet. Il fut à son tour confirmé par le traité de commerce franco-turc de 1838. Il comporte des articles sur le protectorat religieux (1, 32) et sur les lieux saints (33 à 36, 82). La guerre est venue mettre en question ce protectorat au sujet duquel la laïcisation du gouvernement français, avant la guerre, avait déjà soulevé certaines discussions. En 1905 la France avait accordé aux ordres religieux orientaux la faculté de renoncer à sa protection en faveur du protectorat italien.

262.6. RELIGION ET NATIONALISME. — 1. On a longtemps identifié la religion avec la nationalité et les mouvements vers l’indépendance ont été souvent les précurseurs de ceux vers l’autonomie politique. L’histoire des Balkans est typique à cet égard : lutte engagée dés 1860 à Constantinople entre les chefs de la communauté bulgare et la patriarchie grecque ; lutte plus tard en Macédoine entre les évêchés bulgares et les diocèses serbes relevant de deux églises nationales différentes. Pendant cette guerre, maladroite introduction de l’orthodoxie russe parmi les Ruthènes uniates de Galicie ; démarche à Rome des Roumains de Transylvanie déclarant que leur annexion à la Roumanie serait la fin de l’église gréco-catholique ; intrigues aussi à Rome pour la constitution d’une grande Pologne catholique, la constitution de grands Pays-Ras catholiques, la restauration du Saint-Empire romain sous l’égide de l’Autriche.

2. La religion aura-t-elle tendance à devenir plus nationale par suite de la guerre ? Des Allemands ont déclaré : « L’heure a sonné de la mission mondiale du peuple allemand ! Y sommes-nous prêts ? Voulons-nous être le marteau que Dieu brandit ? Dieu veut, — telle est la croyance que nous partageons avec Luther, — se servir de nous pour accomplir ses desseins… Ce que nous entendons dire de nos soldats en campagne est le produit d’une vie intérieure ; par eux nous pouvons le dire hardiment. Dieu est à la tâche.;. Nous devons faite connaître l’alliance que Dieu, dans la chrétienté, a conclue avec la vie spirituelle allemande [33]. » On a dit que les Allemands en arrivent à retourner à leur paganisme indigène, aux véritables « vieux dieux allemands », Thor et Wotan.

3. Les croyants sont ce qu’il y a de plus sacré pour un peuple et la force est impuissante contre elle. L’alliance d’une religion propre et d’une nationalité a accentué les oppositions entre peuples. Au contraire l’extension d’une même religion à des peuples différents a provoqué le sentiment d’une communauté universelle.

262.7. RELIGION ET UNIVERSALISME. — Les religions tendent-elles à l’unité ou à la diversité ? L’unité religieuse est-elle facteur d’internationalisation ? Voici quelques données pour répondre à ces questions :

1. L’hypothèse que toutes les religions procèdent d’une source commune, émise par Émile Burnouf, n’a pas trouvé confirmation. Elle supposait que les dogmes et les rites propres à la race aryenne, nés aux premiers jours de la civilisation hindoue, après des transformations plus ou moins nombreuses ont donné naissance, en Orient au bouddhisme, en Occident au christianisme. Les Indianistes n’ont pas confirmé une telle hypothèse.

2. Dans l’antiquité, chez les peuples barbares, en Orient, en Grèce, à Rome, chaque peuple, chaque tribu, chaque famille, chaque ville et chaque localité avait ses cultes particuliers et souvent ses sacerdoces héréditaires, qui se recrutaient dans des castes ou familles sacerdotales. C’est seulement vers la fin du monde antique qu’on vit se confondre peu à peu dans un vaste synchrétisme les cultes des divers dieux et des divers peuples.

« L’unité religieuse, dit le père Didon, était presque atteinte sous l’empire romain. Égyptiens et Syriens, Phéniciens et Carthaginois, Arméniens et Parthes, Grecs et Romains, Germains et Celtes, civilisés et sauvages, tous sans exception sont emportés comme par un torrent aux mêmes aberrations religieuses que la conscience chrétienne, quatre siècles plus tard, enveloppait dans la même flétrissure sous le mon de Paganisme. Malgré la diversité apparente des théogonies et des cosmogonies, des mythologies et des légendes, des symboles et des rites, des hiérarchies et des castes sacerdotales, les cultes païens, en effet, offrent à l’observation une même essence commune, qui justifie une commune appellation. Un même sentiment confus, irréfléchi, du divin, un même fonds de vérité à demi voilé, inné ou héréditaire [34]. »

De toutes les religions antiques une seule était résolument monothéiste : le judaïsme, religion d’un petit peuple d’Asie, qui se disait « le peuple élu » de Dieu, et qui allait imposer à tout le monde civilisé le respect de son livre saint, la Bible. Tout à coup, sous l’action et la parole du Christ, par l’enseignement des apôtres et des Pères de l’Église, naquit le christianisme, qui répandit à travers le monde, avec la conception d’un Dieu unique en trois personnes, les idées nouvelles et fécondes de charité, de fraternité universelle. « Les temps ont marché, le crucifié a grandi, détruisant le paganisme, absorbant la philosophie, détrônant l’empire, conquérant la terre, civilisant la barbarie, créant un monde nouveau (P. Didon). »

Dès lors, sauf chez les peuples sauvages, sauf dans l’Inde et dans l’Extrême Orient, toutes les religions seront monothéistes et auront la prétention d’être universelles. Avec Constantin le christianisme finit par l’emporter. Au XIIme siècle, le mahométisme le déposséda d’une partie de ses conquêtes. Au XIme siècle, l’Église grecque et orthodoxe se sépara définitivement de l’Église romaine ou catholique. Au début du XVIme siècle le protestantisme et la Réforme (Luther, Calvin) détachèrent de l’Église romaine des millions de catholiques, origines des sectes protestantes qui couvrent aujourd’hui la plus grande partie de l’Allemagne, de l’Angleterre, des pays Scandinaves, de l’Amérique du Nord, de l’Australie et de l’Afrique du Sud.

3. Malgré la grande diversité des religions aujourd’hui le seul Dieu que reconnaissent les grandes religions ce n’est pas le Dieu de tel cité ou de tel État, c’est le Dieu du genre humain, c’est Dieu le Père, législateur et gardien d’une morale qui a pour objet l’humanité entière (Durkheim).

4. La question de l’unité des Églises, de l’unité de la foi chrétienne demeure toujours dans les préoccupations de l’Église catholique. Elle n’a jamais perdu l’espoir de rallier à elle, avec le temps, les dissidences israélites, protestantes, et autres religions « purement extérieures ». Elle considère ces dissidences comme des incidents du temps, et elle reste dans le temps avec toute sa sérénité désirable, « Allez de par le monde » a dit l’Évangile, et Rome agit peu à peu : poco à poco. Déjà la question a été posée si un Concile général, purement religieux n’admettrait pas des protestants qui pourraient le demander, avec voix consultative et à titre d’auditeur d’abord.

Des projets existent pour le rapprochement entre l’orthodoxie russe et le catholicisme romain. Certains pensent que la tâche des Ruthènes uniates c’est d’en être des intermédiaires. Leur liturgie est du rite slave, mais la majorité est rattachée à Rome [35].

Il existe aussi un mouvement en faveur de l’unité des Églises protestantes. Un Congrès international se tenait à Bâle à ce sujet à la veille de la guerre. D’autre part le Kaiser se considère comme le pape du Luthérianisme. Un temple luthérien aux vastes proportions a été construit a Rome même et l’empereur devait l’inaugurer quand ont éclaté les hostilités. C’est ce temple qui a suscité en novembre 1915 les protestations de Benoît XV [36].

5. Tout en reconnaissant que la divergence et même le choc des idées est un ferment de progrès, aussi bien sur le terrain religieux que dans les autres domaines de notre activité mentale, dit Goblet d’Aviella, on doit admettre qu’une certaine unité religieuse est hautement désirable devant la déperdition de forces qu’entraîne la concurrence des religions entre elles, sans parler des ruines, des haines, des injustices, des persécutions qui ont affligé le genre humain depuis le jour où les hommes ont lancé ce cri d’exclusivisme et d’intolérance, « Hors de notre église, pas de salut ! » Trois moyens permettent d’arriver à la formation d’une religion universelle : 1° l’extension illimitée d’une des religions existantes ; 2° leur disparition au profit d’une foi entièrement nouvelle ; 3° leur fusion en une synthèse qui emprunterait les meilleurs éléments de chacune en laissant tomber le reste, Un grand pas serait fait vers l’unification si toutes les sectes pouvaient admettre sans restriction les quatre principes suivants : a) que le service de l’humanité est un devoir envers la divinité, quelle que soit l’opinion qu’on se fasse de celle-ci ; b) que là réside le devoir religieux par excellence ; c) qu’il suffit de l’accomplir sincèrement pour assurer son salut dans toutes les églises et même en dehors d’elles ; d) que chacun reste libre d’y ajouter telle croyance et telles pratiques qui lui conviennent pourvu qu’elles n’en contredisent pas les obligations morales et sociales [37].

6. Si des efforts sont faits d’un côté pour restaurer ou instaurer une religion universelle, d’autres efforts doivent être faits pour amener la tolérance universelle, sans moquerie, contrainte, autoritarisme, subordination quelconque. Eu 1893 s’est réuni à Chicago le premier Congrès international des Religions, auquel prirent part des représentants de toutes les religions importantes du monde (World’s Parlement of Religion). Une deuxième tentative a été faite sans succès.

7. L’Internationalisme est conforme à la doctrine de l’Église. Plusieurs fois dans l’Évangile Jésus-Christ rappelle que sous le rapport religieux il n’y a pas de frontières. « Tous les hommes doivent adorer le Père en esprit et en vertu. » « Plusieurs viendront d’orient et d’occident s’asseoir avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux. » Pour saint Paul il n’y a plus ni Grec, ni Barbare, ni Juif, ni Gentil ». « Le monde, dit Tertullien, est une vaste république, patrie commune du genre humain. » L’Église a évangélisé toutes les nations. « Allez, enseignez toutes les nations. » « Tous, dit saint Jean Chrysostôme, nous sommes membres d’un seul Jésus-Christ. » Bossuet dit : « L’Union des hommes doit être fondée, non sur la nation, mais sur l’humanité en général. » L’Église enseigne le dogme de la « Communion des saints ». Les saints ce sont tous les vrais fidèles, du ciel, du purgatoire et de la terre ; ils sont indissolublement unis entre eux : peu importe leur nationalité terrestre  [38].

« Qui sait, disent des hommes religieux d’aujourd’hui, si le ciment religieux ne faciliterait pas une Union mondiale des États. La conception trop purement humaine d’une telle Union n’aura jamais les mêmes chances de durée que si une part de divin entre dans l’intention et dans les faits de cette conception. »

262.8. IRRÉLIGION ET LAÏCISATION. — À coté de tous ces mouvements religieux, parallèlement à eux, s’effectue le grand mouvement de rationalisation, de laïcisation, d’irréligion qui emporte le siècle. Que d’Églises ne sont plus que de pure façade ! Que d’hypocrisie dans le personnel ecclésiastique de beaucoup de pays ! Que d’indifférence religieuse et d’atrophie spirituelle parmi les fidèles  [39] ! « Le christianisme, dit H. Taine, s’est réchauffé dans le cloître et refroidi dans le monde. La foi a augmenté dam le groupe restreint et diminué dans le groupe large ».

1. Les gouvernements primitifs sont presque tous théocrates. En Grèce et à Rome les tendances temporelles prédominent. La religion qui avait enfanté l’État, et l’État qui entretenait la religion, se soutenaient l’un l’autre et ne faisaient qu’un. Ces deux puissances, associées et confondues, formaient une puissance presque surhumaine à laquelle l’âme et le corps étaient également asservis (Fustel de Coulanges). L’avènement du catholicisme entraîne la division du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Mais non sans que des luttes ardentes soient intervenues pour mettre les choses au point. Toute la théorie de l’Église catholique sur l’étendue de la puissance ecclésiastique se formule à l’occasion de la querelle des investitures. Actuellement tous les États chrétiens proclament l’autonomie du pouvoir civil et garantissent la liberté de conscience, bien que certains d’entre eux se soient subordonné l’Église (Russie, Grèce, Roumanie, Serbie, Bulgarie), et que d’autres se disent encore des États catholiques (Espagne, Autriche-Hongrie). De véritables théocraties subsistent aussi : les empires mahométans de Turquie et du Maroc et le gouvernement bouddhique du Grand Lama du Thibet.

2. La religion catholique a eu deux sortes de luttes à supporter : l’antichristianisme ou guerre dans les doctrines ; l’anticléricalisme ou guerre à l’Église, surtout dans les actes officiels et les lois. En France, la première a son libre cours sous le second empire ; la seconde se déchaîna sous la troisième république, depuis le jour (4 mai 1877) où Gambetta prononça cette parole fameuse : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » Les étapes de la laïcisation selon le rapport à la Chambre de Paul Bert, devaient être la séparation de l’Église et de l’État ; la dénonciation du Concordat, la sécularisation des biens du clergé, séculier et régulier, la laïcisation de l’enseignement, la suppression des congrégations. Les soutiens de l’anticléricalisme devaient être, d’après les partisans de l’Église, le maçonnisme, le judaïsme et le protestantisme. Le XIXme siècle a donc été le siècle de la grande sécularisation et laïcisation. L’Église a été mise hors de l’école, de l’armée, de l’hôpital, des tribunaux, de partout. Ça été la déchristianisation générale : État sans Dieu, école sans Dieu, presse sans Dieu. Dans d’autres pays encore que la France, mais avec moins de rigueur logique, l’Église eut à subir des attaques et des diminutions de situation. La franc-maçonnerie a joué un rôle considérable dans cette politique. Elle est elle-même une organisation universelle qui agit suivant des vues concertées et qui ne se limitent pas aux frontières de chaque pays [40].

3. Le rationalisme s’oppose au fidéisme. Il consiste à interpréter, à l’aide des lumières naturelles de l’intelligence, les dogmes, les croyances, les affirmations qu’énonce toute doctrine religieuse. — Le conflit de la raison et de la foi, l’effort pour les concilier ou les subordonner caractérisent l’histoire de la philosophie et de la théologie au moyen âge, au XVIIme siècle et de nos jours, où toute une école cherche à donner une explication rationnelle des mystères et des miracles.

4. La crise religieuse de notre époque réside dans la rupture d’équilibre entre notre conception rationnelle de l’Univers d’après les découvertes scientifiques, et l’enseignement des églises qui n’évoluent pas du tout, ou pas aussi vite que le mouvement scientifique. Il a été fait de nombreuses tentatives au cours du XIXme siècle pour tirer de la science une religion à base scientifique ou positive. Elles ont échoué. Certains principes apparaissent comme des conquêtes définitives de l’esprit humain : l’unité de la nature, l’universalité de la loi, qui n’exclut pas la part grandissante de la liberté dans les étapes supérieures de l’humanité, la validité du sentiment moral qui introduit l’homme dans un plan nouveau et la finalité de nos destinées dont nous ne pouvons apercevoir le couronnement. Ces principes devront désormais avoir leur place dans toute synthèse qui, sans sacrifier en rien les droits de la raison et de l’expérience, embrasserait le cosmos dans son unité [41].

Mais les progrès de la libre pensée et de l’athéisme sont grands. La libre pensée tend à unifier toutes les doctrines, toutes tes idéologies fondamentales : ce n’est ni le catholicisme, ni le protestantisme, ni l’islamisme, ni le positivisme. Le sentiment nouveau, né de l’athéisme scientifique, a été exprimé en ces termes par Aug. Forel : « Si l’homme n’espère plus de joie du paradis, il ne craint pas non plus l’enfer avec toutes ses souffrances. La crainte de l’enfer paralyse l’espoir d’un bonheur éternel que personne ne peut comprendre ni se représenter. Nous nous contentons modestement du sommeil éternel après une vie bien et utilement remplie. Nous ne demandons rien de plus. Le travail au bien social, telle est la prière que j’adresse non pas à un Dieu inconnaissable et muet, mais à tous les hommes, mes frères en douleur. Ce sont eux, eux seuls, qui peuvent s’ils le veulent préparer un avenir meilleur à l’humanité, en luttant sans relâche pour le bien et en organisant peu à peu la société humaine dans le monde entier sur des hases équitables [42]. » Les peuples ne veulent plus chanter le cantique de la résignation, échanger leur part de bonheur terrestre contre les vaporeuses hypothèses du paradis. Ils demandent d’abord la justice d’en bas, celle du droit et de la raison au lieu de l’inatteignable et indémontrable justice d’en haut dont ils voient si peu de signes révélateurs ici-bas. A-t-on jamais pu constater l’intervention de Dieu dans le cours des événements mondiaux ? Dieu a-t-il pris parti pour un peuple, une race, un homme contre les autres ? Et quelle est dans l’humanité d’aujourd’hui, divisée à l’extrême, la trace du plan divin ? « Nulle main ne nous dirige, nul œil ne voit pour nous ; le gouvernail est brisé depuis longtemps ou plutôt il n’y en a jamais eu ; il est à faire : c’est une grande tâche et c’est notre tache [43] ! »

5. À cette négation radicale, d’autres opposent l’instinct religieux : la religion largement humaine qui ne veut s’assujettir à aucune formule et qui serait le fond d’une religion universelle : « Je n’ai aucune idée de Dieu, dit Carl Jatho, je n’en ai que l’instinct, le besoin, la foi [44]. »

262.9. DROITS DES RELIGIONS ET DES ÉGLISES. — Il existe un intérêt général à voir régulariser dans de certaines conditions la situation des religions et des églises (Pape, Patriarches, Exarques, Synodes). Elles sont tantôt des facteurs de la vie nationale dans sa lutte pour l’indépendance, tantôt des facteurs de la vie internationale. Un régime de liberté et d’organisation religieuse, conforme au droit international, nécessiterait la proclamation des principes suivants : a) Liberté religieuse garantie à tout homme. b) Droit des nationalités à l’autonomie, impliquant pour elles le droit d’organiser elles-mêmes leurs intérêts religieux. c) Liberté assurée aux églises elles-mêmes, en tant que grands corps moraux. — Les dispositions à arrêter doivent être assez générales pour se plier aux grandes variétés d’espèces : existence d’églises nationalisées (exemple : l’Église Bulgare) ou dont le chef s’identifie avec le chef de l’État (exemple : le Tsar de Russie est aussi le chef de l’Église russe) ; Églises ayant des prétentions au pouvoir temporel (exemple : la Papauté). Il faut aussi rendre possible tous les concordats ou conventions que les États jugeraient utiles pour régler leurs rapports avec les Églises sur des objets d’ordre religieux ou spirituel. Il faudrait reconnaître toutes les grandes Églises qui se veulent universelles comme des personnes du droit international.

Le libre exercice de la religion et du culte divin a été assuré à tous les sujets des états civilisés depuis la Paix de Westphalie. Un grand nombre de conventions internationales particulières ont depuis visé cet objet. Ainsi les traités anglo-russes du 21 février 1797, sino-prussien du 2 septembre 1861, le traité entre l’Allemagne et le Salvador du 13 juin 1870, les traités et actes de Berlin 1878 et 1884, le traité de l’Allemagne avec le Japon du 4 avril 1896. Ces dispositions devraient servir de point de départ a une organisation générale des religions dans leurs rapports avec les autres questions internationales.

263. Les sciences.


263.1. CARACTÈRE ET RÔLE ACTUEL DE LA SCIENCE. — La science générale répond aux besoins d’explication et de continuité de l’esprit humain qui ne peut laisser inexploré aucun domaine, et n’a de cesse avant qu’il ne se soit démontré à lui-même l’unité des choses. Ainsi toutes les disciplines, distinctes à l’origine par leur objet, par leurs méthodes, par leur point de vue, tendent à s’interpénétrer. Les mathématiques fournissent à toutes les sciences des moyens pour procéder à des investigations nouvelles et pour exprimer les résultats acquis. L’astronomie ne se borne plus à une étude cinématique du mouvement des astres. Elle fournit des explications premières à la géologie et à la géographie physique. C’est à la chimie et à la physique qu’elle demande à son tour le pourquoi des phénomènes qu’elle considère. L’énergétique fournit les lois régissant toutes les forces de la nature ; elle implique la transformation, les unes dans les autres, du mouvement, de la lumière, de la chaleur, de l’électricité ; elle conduit à l’unité fondamentale de la matière ou des propriétés dénommées telles. La biologie est sa tributaire, tandis qu’elle est devenue à son tour la science en laquelle ont été absorbées, fondues comme autant de méthodes particulières : l’histoire naturelle, l’anatomie, la morphologie, l’histologie, la physiologie, l’embryologie, la paléontologie. Ces sciences ne sont plus que des aspects sous lesquels sont envisagés successivement les mêmes objets. Ceux-ci, les êtres vivants, sont constitués en série continue, rattachés d’une part au monde inorganique par d’insensibles transitions, prolongés d’autre part jusqu’aux êtres pensants et aux sociétés les plus évoluées. L’interdépendance de la biologie, de la psychologie et de la sociologie est complète, et par là toute la structure des sciences de l’esprit des sciences dites morales et politiques se rattache à celle des sciences de la nature. L’histoire, l’antique histoire elle-même, se métamorphose ; de descriptive ou statique, elle se fait cinématique, enchaînant les faits en un mouvement continu ; elle se fait dynamique, cherchant les rapports de cause à effet et s’efforçant de devenir une psychologie et une sociologie dans le temps.

Ainsi graduellement, et grâce à l’étude des relations interscientifiques, l’époque actuelle arrive à une conception rationnelle du monde, à une systématisation de tous les faits connus. Internationalement elle met en ordre les matériaux recueillis. Aux « encyclopédies » simples collections de faits, voici qu’elle fait succéder des « sommes », monuments d’idées. Elle les réalise non plus par l’œuvre d’un seul, mais par l’œuvre continue et additionnée des collectivités, qui fixent les résultats acquis et concrétisent son propre génie. Leur labeur aboutit bien à la synthèse de tout le savoir, car il s’associe à celui de puissantes individualités. L’évolution de la pensée humaine exige en effet périodiquement l’apparition d’intelligences systématiques qui marquent l’étape et incarnent l’esprit d’un siècle. Ces penseurs sont indispensables au progrès paisible des idées et à la continuité des civilisations [45].

263.2. L’UNIFICATION DES INTELLIGENCES PAR LA SCIENCE. — L’union intellectuelle du monde est un fait accompli. Elle est le résultat direct, des progrès de la science et la condition de la méthode positive appliquée aux travaux scientifiques. Les sciences sont pure raison. Elles agissent constamment pour l’unification de l’esprit humain et pour le rapprochement des nations. Le rationalisme, basé sur l’observation et l’expérimentation, élargit l’esprit de l’individu jusqu’aux limites de l’esprit de l’humanité tout entière. D’autre part le mouvement d’organisation intense du monde auquel nous assistons est essentiellement un mouvement d’ordre scientifique. Il consiste dans l’application de procédés rationnels à des domaines de la vie politique et de la vie sociale où ne régnaient jusqu’ici que l’empirisme et le hasard. Aujourd’hui tout se raisonne. De part et d’autre les adversaires formulent des raisonnements. C’est donc d’abord parce qu’on obéit au besoin humain de raisonner sa conduite et d’harmoniser, de concilier sa volonté et sa raison. C’est ensuite qu’on espère pouvoir convaincre. On a la foi diffuse en la possibilité de rendre clairs aux yeux d’autrui les motifs de sa conduite et de les faire approuver. Mais toute discussion pour aboutir a besoin de critères, d’axiomes, de principes communément admis. Quels sont ceux qui peuvent exister en ce moment dans le monde ? Au moyen âge l’Europe, qui n’avait affaire d’ailleurs qu’à elle-même, était chrétienne, et le christianisme n’était autre que le catholicisme. Dans les discussions elle se référait à la Bible et à ceux qui avaient été chargés de l’interpréter souverainement. La Bible ne peut plus être le fondement commun des croyances, d’une humanité internationalement organisée. Le christianisme n’est pas la religion de toute la terre : il y a l’Islamisme, l’Hindouisme, le Bouddhisme, sans parler de toutes les autres religions de moindre aire de diffusion. Puis les chrétiens sont divisés en catholiques, orthodoxes et protestants de toutes les sectes. Enfin l’autorité de la Bible a diminué parmi les chrétiens eux-mêmes. Elle est, par les croyants mêmes, mise de moins en moins en avant dans les questions qui ne sont pas de pure spiritualité ou d’organisation de l’Église ; la séparation entre le spirituel et le temporel se fait ainsi de plus en plus nette. Actuellement une seule autorité existe à laquelle tous peuvent se référer, c’est la Science, c’est-à-dire le corps organisé de toutes les connaissances acquises par l’expérience humaine, fondées sur l’observation réelle, toujours démontrable, révisable et accroissable. Il n’y a plus que la science à même de produire la communauté des opinions qui doivent assurer une utile intervention de l’homme dans les phénomènes sociaux.

263.3. RÔLE DU POUVOIR À L’ÉGARD DES INSTITUTIONS SCIENTIFIQUES.. — Le rôle des États n’a cessé de grandir dans le domaine intellectuel. « Il faut, dans un pays qui n’a plus d’aristocratie de race et où les aristocraties de fortune se dissipent presque aussitôt qu’elles sont fondées, il faut que l’État, qui est le riche, qui est le savant et qui a le loisir, prenne en mains les nobles causes que le travail, que l’entraînement des affaires et que le courant des choses positives font nécessairement perdre de vue à la masse de la société. L’État ne doit pas être seulement l’administrateur, le gendarme, la ménagère de la société, mais le tuteur des hautes études et le gardien de l’idéal. » (Jules Ferry.) Un rôle analogue est dévolu à la Société des Nations. Il lui appartient de développer l’organisation internationale des sciences. « Ce que doit apporter l’ère qui s’ouvre devant nous, c’est du travail d’arrangement, de cristallisation, un effort pour combiner les différents travaux de façon à éviter tes conflits et les doubles emplois et à placer chacun dans le groupe intellectuel où il trouvera le meilleur emploi de ses facultés. » (Paul Reinsch.) Il y a donc lieu de faire entretenir par les États à frais communs des établissements internationaux destinés à servir de lien de concentration et de complément aux établissements nationaux. Parmi ceux-ci on peut indiquer des instituts internationaux de recherches et d’exploration, une Université, une Académie, un Musée, une Bibliothèque internationale.

L’organisation de l’outillage intellectuel de la communauté humaine devra être assigné comme objet à un des services de l’administration internationale. Il devra agir à l’instar des ministères de l’instruction publique et des sciences dans les différents pays : veiller aux mesures relatives à l’éducation internationale, patronner et aider les Congrès internationaux libres, subsidier les œuvres internationales, faire dresser l’inventaire des progrès techniques dans tous les domaines des sciences, etc. [46].

263.4. L’ORGANISATION INTERNATIONALE DE LA SCIENCE.. — Une organisation adéquate de la science doit envisager trois grandes fonctions intellectuelles : la recherche scientifique, la conservation des connaissances, la diffusion des connaissances [47].

Actuellement déjà l’organisation internationale de la science a créé lui vaste réseau d’institutions internationales où sont systématiquement réparties les tâches à accomplir. L’activité des individus et des associations de tous pays a été rattachée à des centres intermédiaires, vis-à-vis desquels ils répondent des travaux à exécuter. C’est l’introduction dans le monde intellectuel des principes de division et de coordination du travail qui ont fait la grandeur et la prospérité du monde économique : répartition des tâches entre spécialistes et concentration des résultats dans des organisations générales ; esprits supérieurs maniant les généralités des sciences, tout en connaissant à fond leur spécialité et formulant les synthèses ; équipes de travailleurs secondaires spécialistes, soumis à une discipline volontaire mais rigoureuse, ayant aussi une formation générale mais astreints à des travaux particuliers et détaillés. Il existe aujourd’hui des organisations internationales dans toutes les branches du savoir : Association internationale pour les mathématiques, pour l’astronomie (carte photographique du ciel), la physique, la chimie, la géologie, la géographie (carte de la terre au millionième), la botanique, la zoologie, la physiologie, l’anatomie, les sciences médicales, les sciences sociales, les diverses branches de la technique, les sciences philosophiques, les sciences historiques, etc., etc. Un rôle scientifique organisateur a été assumé par l’Association internationale des Académies [48].

La coopération mondiale s’établit d’après des modes et pour des buts variés : division du travail (étude anatomique du cerveau répartie par régions entre divers instituts) ; concentration et coordination des résultats (mesures géodésiques, constatations sismologiques); contrôle des données fondamentales (poids atomiques) ; conventions relatives à la terminologie (nomenclature chimique, botanique, zoologique), etc. Les travaux scientifiques sont enregistrés dans des publications de mieux en mieux organisées (traités, encyclopédies, actes et mémoires, des Académies et des sociétés savantes, périodiques de toutes espèces, annuaires et recueils de documents ou données permanentes). Beaucoup de ces publications ont des collaborateurs de tous pays ou sont éditées sur une base tout à fait internationale. Des règles de publication sont adoptées. La masse des imprimés est énorme, et notre époque a pu s’appeler l’ère du papier (annuellement dans le monde 150,000 livres et 72,000 journaux et revues ; une accumulation du passé évaluée à environ 12 millions de livres). Leur utilité n’existe qu’à la condition d’être catalogués et de rendre possibles des recherches par sujets et par auteurs. De là les bibliographies et la création à Bruxelles d’un Institut international de bibliographie, dont les répertoires, à la veille de la guerre, contenaient onze millions de fiches manuscrites classées. C’est une fédération de publications et d’instituts. Le Concilium Bibliographicum de Zurich qui y est affilié a publié plusieurs centaines de mille fiches relatives aux seules sciences biologiques. L’International Catalogue of scientific littérature, publie, aux frais de la plupart des États, toute la bibliographie courante en matière de science pure. Des « années » (Jahrbücher, Yearbook) font rapport annuel sur l’état d’avancement des sciences dans tous pays ; des recueils critiques (Centralblätter) analysent les travaux au fur et à mesure de leur apparition ; les données élémentaires des sciences, les constantes, incessamment contrôlées par les travaux de tous pays et par les associations internationales respectives, sont extraites des publications et condensées en tables annuelles. L’entente s’établit sur l’unification des appareils et des méthodes, sur les notations et les classifications, les systèmes d’unités et de mesures. Les bibliothèques nationales, spéciales ou internationales, concentrent les publications de tous pays, instituant le prêt au delà des frontières et disposant pour leur enrichissement, de l’institution des échanges internationaux. Des archives scientifiques, services d’information, offices de documentation se constituent pour chaque branche du savoir, substituant les « dossiers internationaux » à la multitude des données éparses dans les publications et tendant à constituer, par leur réunion en de vastes répertoires, l’encyclopédie aux proportions immenses du XXMe siècle [49].

263.5. LES APPLICATIONS DES SCIENCES, LA TECHNIQUE. — Il y a la science et l’application de la science, technique : connaître pour comprendre, d’une part, et savoir pour pouvoir, prêcher pour réformer, d’autre part. La technique consiste à faire de la science toutes les applications possibles, à soumettre au contrôle et à la direction de la science tout ce qui était autrefois dans le domaine de l’empirisme [50].

L’invention, la création de machines ont suivi pas à pas les découvertes de la science dans tous les domaines : problèmes sociaux, santé publique et privée, l’art lui-même et les moyens de satisfaire aux besoins esthétiques. Ce que l’homme faisait traditionnellement, par routine et par instinct, il le fait désormais suivant des règles réfléchies, basées sur les lois des sciences qu’il a construites pour se représenter adéquatement la réalité et ses propriétés. Il a surgi des techniques de tout et toutes ces techniques s’enchevêtrent, s’entr’-aident, se prêtent un mutuel appui. La vie humaine tout entière en est influencée. Nous en avons traité à propos de l’industrie et de l’organisation ; nous nous bornerons ici à retenir l’attention sur quelques questions générales.

a) L’unification internationale de la fabrication industrielle (standardisation, pièces étalonnées et interchangeables). Elle est une nécessité qui s’impose à raison des procédés modernes de fabrication et du caractère mondial des marchés économiques. Elle consiste à arrêter des types, lesquels seront conformes aux unités des mesures internationales (le système métrique, unités électriques, unités chimiques), et en font des unités spéciales et détaillées [51].

b) Les brevets d’invention et leur organisation internationale. La plupart des inventions se font protéger par des brevets ; le nombre des brevets devient formidable et dépasse le million. De là, nécessité d’accorder au public et à l’inventeur une protection plus effective : Brevet international, amélioration dans la publication des brevets et organisation de leur documentation ; examen préalable et systématique des brevets. Il existe une Union internationale pour la protection des brevets et un bureau central à Berne. Pendant la guerre la propriété industrielle n’a pas donné lieu à des actes de rapine. On a proposé la création d’un office international des brevets des pays alliés [52].

c) Les programmes de recherches techniques. L’effort de la science n’a pas toujours porté sur des objets indispensables ; il ne fut pas aussi efficace dans tous les domaines. Le Temps n’est-il pas venu où l’on puisse donner des lois à la science et lui dire : « Tu créeras de préférence ceci ou cela. » Les questions posées dans les concours, les tâches imposées par les industriels à leurs laboratoires de recherches sont des commencements. Il faudra les systématiser, les généraliser. À l’occasion des grandes expositions universelles, on l’a quelquefois essayé [53].

d) Le facteur ethnique et racique intervient dans le domaine de la technique. Tous les peuples n’ont pas à un égal degré le don d’invention et l’aptitude à se servir de machines. Les Américains l’ont à un très haut point et depuis longtemps. Ils inventent et ont eu une aptitude particulière à développer, à rendre pratique, à transformer en dollars des idées qui sont nées ailleurs. Les Allemands n’ont pas le don de l’invention mais celui de l’usage des machines. De là une supériorité dans une civilisation qui revêt la forme industrielle et mécanique. Des auteurs affirment que les nations libres, et spécialement la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis, ont montré une supériorité évidente dans le domaine des inventions sur les pays à gouvernement despotique tels que l’Allemagne ; ainsi la machine à vapeur, le télégraphe, le téléphone, la presse rotative, la machine à égrener le coton, le sous-marin, l’aéroplane, la télégraphie sans fils, etc., sont d’origine anglaise, française ou américaine. Mais les Allemands, avec leur talent d’organisation, exploitent merveilleusement les idées de leurs voisins et en tirent de nouvelles applications : la découverte des teintures d’aniline, par exemple, que tes Allemands ont ravie aux Anglais,

263.6. SCIENCE ET NATIONALITÉS. — Les rapports de la science avec les nationalités soulèvent trois questions : apport proportionnel des différents peuples à l’œuvre commune des sciences, — caractéristiques propres à cet apport. — mélange des passions nationales aux plus pures spéculations.

1. Il y a, il y a eu des peuples plus « scientifiques » que d’autres. L’apport à l’ensemble n’est donc pas égal, mais actuellement il n’est pas de peuples civilisés dont la contribution ne soit fort appréciable. On ne peut la déterminer en chiffres absolus, mais on a tenté des déterminations indirectes en dressant par nationalités l’inventaire des grandes découvertes, en comparant la statistique de la production des ouvrages et des travaux scientifiques, en relevant le nombre de savants de chaque nationalité qui ont été élus correspondants de grandes académies ou qui en ont obtenu des récompenses [54].

Ces divers éléments d’appréciation sont concordants sur cette conclusion que l’apport n’est pas proportionnel à la grandeur numérique des nations, territoires et populations. L’apport des petits pays, la Hollande, la Suisse, les pays Scandinaves est relativement plus grand. Ainsi, en se basant sur les nominations des membres correspondants des grandes académies, A. de Candolle a donné, en 1875, un tableau de la valeur scientifique d’un million d’habitants de chaque pays à trois époques, exprimé en millième de chaque liste de ces membres :

xxxxxxxxxx    1750  1829  1869
Suisse 0,137xx 0,036xx 0,035xx
Angleterrexxxxxxxx 0,015 0,011 0,012
Italie 0,012 0,005 0,002
Allemagne 0,005 0,010 0,007

D’une manière générale on peut dire que jusqu’au milieu du siècle dernier la culture des sciences n’avait réussi uniquement qu’en Europe et dans le nord de l’Amérique. Les régions tropicales, effet du climat ou nature des races, paraissent impropre à la culture énergique des sciences. En Europe et aux États-Unis mêmes, l’immense masse de la population reçoit les avantages des découvertes scientifiques sans contribuer à les créer.

Le tableau comparatif du nombre de Prix Nobel attribués aux savants par pays donne : Allemagne 17, France 15, Grande-Bretagne 7, Pays-Bas 6, Suède 5, Suisse 5, Italie 4, Belgique, États-Unis et Russie, chacun 3.

2. Les caractéristiques de l’apport de chaque nation à l’œuvre totale de la science sont fort intéressantes à constater, bien que les recherches à ce sujet n’aient encore donné que des résultats pou nombreux. La guerre a produit déjà et produira davantage par la suite des études sur le génie scientifique propre des peuples en présence. C’est le manifeste des intellectuels allemands qui a provoqué surtout ces études. On a opposé l’esprit de libre recherche à la discipline dans le travail scientifique, la synthèse généralisatrice et la découverte révolutionnante, la méthode rigoureuse et l’amour de l’exactitude dans le détail [55].

3. L’objectivité scientifique a été mise à dure épreuve pendant la guerre. Le souci de la vérité s’est trouvé en conflit avec le patriotisme et le nationalisme. Ici il y a eu aveuglement, contagion sociale de la folie guerrière, avec tendance volontaire à l’indulgence mais sans que la bonne foi ait pu être suspectée. Là au contraire il y a eu mauvaise foi absolue et volonté de faire servir la science, souvent le crédit attaché à la personne du savant, pour aider à des buts patriotiques. Il en est résulté une diminution sensible de la moralité scientifique. Si Pasteur a dit que la science n’a pas de patrie, mais que les savants en ont une, cela ne veut pas dire qu’ils ont à se compromettre dans les tâches lourdes de la politique ou à faire attention à la nationalité de celui qui découvre plutôt qu’à la découverte elle-même. Aussi la guerre a-t-elle créé des antagonismes profonds entre savants des pays qui se combattent. Que dirait aujourd’hui Renan qui après 1870 écrivait : « J’avais fait le rêve de ma vie de travailler à l’alliance intellectuelle, morale et politique de l’Allemagne et de la France, alliance entraînant celle de l’Angleterre et constituant une force capable de gouverner le monde, c’est-à-dire de le diriger dans la voie de la civilisation libérale. Ma chimère est détruite pour jamais [56]. » Cette autre déclaration, faite depuis la guerre mérite d’être retenue : « Les universités françaises, elles, continuent de penser que la civilisation est l’œuvre, non d’un peuple unique, mais de tous les peuples ; que la richesse intellectuelle et morale de l’humanité est créée par la naturelle variété et indépendance nécessaire à tous les génies nationaux [57]. »

263.7. SCIENCE ET GUERRE. — La guerre a été conduite comme une guerre scientifique, une guerre de machines, toutes construites d’après des principes et des procédés scientifiques, toutes mises en fonctionnement d’après les mêmes principes. Il y a peut-on dire unité internationale d’outillage de guerre. Ces applications scientifiques ont été poussées si loin et si en dehors de l’idéal du bien être humain que tout savant porte au fond de son cœur, qu’elles ont suscité cette appréciation du président Poincaré : « La science, déshonorée au service de la violence, de la sauvagerie ». Dans leur enthousiasme guerrier d’aucuns ont célébré la formule : « la guerre creuset d’idée », en disant que la guerre poussait aux découvertes et à la création scientifique. À la vérité, après 20 mois de guerre, ce qui a été découvert de neuf paraît peu important sur n’importe quel front. Des détails se sont perfectionnés, comme dans la balistique, la chimie, l’aviation, mais l’on n’a vu surgir aucune grande découverte originale et sensationnelle.

Les gouvernements pendant la guerre ont mobilisé le service de la science et une collaboration a été établie entré elle et l’armée. En France des comités scientifiques officiels pour les inventions ont été constitués au Ministère de l’instruction publique en liaison avec le Ministère de la guerre et l’Académie des sciences. En Angleterre un comité de recherches scientifiques a été créé aussi dans le but d’aider à la lutte économique contre l’Allemagne. Il s’agit de conserver aux Anglais le bénéfice de leurs inventions et de leurs applications à l’industrie. Un groupe de savants italiens et de membres de la société royale de Londres ont offert de collaborer avec ceux de l’Académie des sciences.

Triste constatation dans tous les pays, la guerre a fauché masse de jeunes savants et d’étudiants, perte d’un capital qui aurait permis à la longue de reconstituer tous les autres. Les universités, les écoles supérieures, les instituts, ont fourni partout aux armées des contingents plus que proportionnels. Les élèves de l’École Normale de Paris partis deux cents restent quinze [58]. Le demain de la science s’en ressentira. Ce sera pour un long temps, sinon tarie, du moins largement épuisée la source de la production scientifique. Mais surtout, ce qui pourrait porter un coup dans ses œuvres vives, c’est l’orientation des luttes entre savants qui serait la suite de la guerre. Déjà les Académies et les sociétés scientifiques des pays belligérants ont procédé respectivement à la radiation d’un grand nombre de membres étrangers. De là au protectionisme scientifique il n’y aurait qu’un pas. Dans la Suisse neutre même la réaction s’est fait sentir. Les universités y constatent que dans les facultés de droit de la Suisse alémanique le 45 % des professeurs étaient étrangers, et que dans les facultés de médecine il fallait admettre le 80 % comme proportion. Une association des universitaires suisses fut fondée en décembre 1915, avec la préoccupation que les universités forment désormais des professeurs pour le pays, afin de veiller à l’indépendance nécessaire dans le domaine de l’esprit et éviter une pénétration allemande aussi méthodiquement combinée que la pénétration économique. D’autre part il faut craindre aussi qu’à l’avenir le secret n’entoure les grandes découvertes et les grandes inventions, chaque gouvernement s’efforçant d’en conserver le fruit pour soi-même et de les utiliser dans des buts militaires. Ce serait la fin du régime actuel du libre développement de la science, un régime où une pensée de désintéressement humanitaire et de progrès universels anime les savants ; ce serait aussi placer à l’avenir, les armées devant l’inconnu d’armes nouvelles et la surprise de moyens d’attaque et de défense insoupçonnés.

Après la guerre, il n’y aura cependant que la science en mesure de découvrir pour l’homme des sources nouvelles de richesses dont l’acquisition puisse compenser tout ce qui aura été volontairement détruit, mais la science peut être stimulée. La preuve est faite que les découvertes sont en grande partie devenues fonctions de programmes de recherches poursuivies opiniâtrement, d’une coopération suffisamment nombreuse et disciplinée, de laboratoires et instituts parfaitement outillés. Il faudrait donc que dans une haute pensée d’humanité le futur traité de paix impose à toutes les nations indistinctement la constitution d’un fonds international de recherches d’un milliard à mettre à la disposition de la science. Tous les résultats de ces recherches seraient utilisables par tous et ne pourraient faire l’objet d’un monopole, d’un secret ou d’un brevet quelconques. Les recherches seraient dirigées vers la découverte ou l’utilisation pratique des forces nouvelles (radium [59], rayons de toute nature, électricité), la chimie alimentaire et agricole, l’amélioration des espèces végétales et animales, les problèmes d’eugénisme et d’éducation humaine, etc.

264. Système universel d’unités et de mesures.


Il faut instituer un système universel d’unités et donner une garantie internationale au système qui s’est progressivement constitué au cours des siècles. Ce système a pris sa forme scientifique dernière en se fondant sur le centimètre, le gramme et la seconde, et en s’exprimant en la forme de nombres ordonnés suivant la multiplication et la subdivision décimale de toutes les unités (système décimal, système métrique, système C. G. S.). Ce système est applicable à la fois dans la science, dans l’industrie, dans la vie courante. Il comprend notamment des unités de longueur, de masse, de force, de temps. Il doit s’étendre au calendrier, à l’heure, au méridien fondamental, à la monnaie.

Un système général d’unités et de mesures est nécessaire pour que les transactions puissent s’établir aisément et rapidement dans le monde entier, pour que les travaux des uns puissent être utilisés par les autres. Il doit être unique, comprendre un petit nombre de bases fondamentales auxquelles serait rattaché tout l’ensemble des unités secondaires ; être simple et parfaitement ordonné. Il doit être mondial, c’est-à-dire s’imposer à tous les pays par entente entre les États.

Toute unification a pour résultat la simplification. Celle-ci économise le labeur matériel et le labeur de la pensée ; elle rend disponibles des énergies d’ordre intellectuel ou pratique pour des tâches nouvelles ou plus considérables. L’unification est un des principaux objets de l’organisation internationale. L’histoire entière de l’humanité n’est, à un certain point de vue, que l’histoire de l’unification croissante du genre humain s’étendant à des cercles de plus en plus étendus. Spontané, irrégulier, indépendant et éparpillé à l’origine, ce processus s’est de notre temps essentiellement transformé à cause du perfectionnement des moyens techniques de communication. Il est devenu conscient, voulu, coordonné et généralisé [60].

264.1. SYSTÈME MÉTRIQUE DÉCIMAL. — Tout d’abord, des besoins particuliers avaient donné naissance à des unités locales, dont quelques-unes bientôt sont devenues plus répandues par suite de l’évolution politique et principalement de l’évolution commerciale. Pour enrayer la diversité des mesures qui existait en France, la Commission du mètre, instituée par la Révolution française, choisit alors une nouvelle unité de longueur tout à fait indépendante des autres. Elle utilisa pour sa définition les dimensions mêmes de la terre et décréta que cette unité serait constituée par la dix-millionième partie du quadrant du méridien, c’est-à-dire par la quarante-millionième partie de la périphérie terrestre. — Le système métrique ainsi établi date de 1799. Il est définitif en France depuis le 22 juin 1799. En 1800, il est introduit en Italie et en 1816 les Pays-Ras déclarent le système métrique obligatoire. Il se répand alors dans le monde entier. Certaines législations le rendent obligatoire, d’autres en font un système facultatif, mais à des titres divers (Russie, Japon, Chine). Aux États-Unis, en 1897. il est déclaré légal au même titre que le système traditionnel du pays, mais rendu obligatoire dans la médecine et dans la pharmacie d’État. L’Angleterre conserve son système, mais les progrès du système métrique y sont constants. — Les grands systèmes de mesures qui se partagent le monde sont, outre le système métrique, les systèmes britannique, russe, japonais et chinois. Le système britannique n’a de lien avec aucune unité voisine. Il comprend donc des mesures de largeur comme le yard, des mesures de surface et des mesures de volume comme le pied cube, le pouce cube et des mesures spéciales pour le blé, le foin ou la paille, pour tous les domaines de transaction. Le système britannique est différent aux États-Unis et en Angleterre : la livre des États-Unis n’est pas équivalente à la livre anglaise. Les étalons du système se sont modifiés avec le temps. — Le système russe est basé sur la sagène, mais les mesures russes ont été mises en rapport avec le mètre. — Le système japonais, introduit depuis 1891, est en rapport avec les unités métriques : il est décimal. — Le système chinois, régularisé depuis 1908, a pour base une unité de longueur qui équivaut exactement à 32 centimètres. — L’unification des mesures a donné une importance considérable à l’établissement des étalons. En 1867, les géodésiens, frappés par la discordance dans la triangulation, avaient obtenu la création d’un Bureau géodésique international, qui fut chargé de coordonner toutes les mesures de triangulation de la terre. En 1875 fut signée la Convention du Mètre, instituant un Bureau international des poids et mesures. Les États en supportent les frais et s’engagent à reconnaître les étalons fondamentaux du système métrique [61]

Le système métrique est adopté aujourd’hui par plus de 300 millions d’hommes. Ce qui l’a fait adopter ce n’est pas la supériorité de son étalon, mais la conformité de ses divisions avec le système numérique décimal, ce qui simplifie extrêmement les calculs. Le conservatisme anglais en matière de poids et mesures est tout à fait rétrograde et doit disparaitre : c’est ainsi que la livre sterling comprend 20 shillings, lesquels comprennent chacun 12 pences, lesquels se divisent chacun en 4 farthings. Le mille anglais comprend 1760 yeards, lesquels comprennent chacun 3 pieds, lesquels comprennent chacun 12 pouces, lesquels comprennent chacun 12 lignes. La tonne des Anglais comprend 20 centweights, qui comprennent chacun 112 pounds, qui comprennent chacun 16 onces. C’est un système anti-scientifique, car il n’est pas homogène. Le moindre problème commercial exige plusieurs opérations là où une seule opération suffit dans le système métrique. Pour conserver sa situation dans le monde, l’Angleterre doit renoncer à ce système archaïque. L’Allemagne lui en a montré l’exemple après 1870, et le séjour d’un million d’Anglais sur le continent pendant la guerre facilitera la réforme.

264.2. MÉRIDIEN UNIVERSEL ET UNITÉ DE L’HEURE. — L’adoption d’un méridien initial est indispensable pour obtenir une concordance dans la désignation des lieux et, partant, pour établir les cartes géographiques et marines. Dans la pratique, le méridien de Greenwich (observatoire de Greenwich près de Londres) est quasi universellement adopté. La Convention internationale pour la carte de la Terre à l’échelle du millionième l’a consacré en même temps que l’échelle métrique. — L’entente internationale s’est établie pour l’heure sur la base d’une division du globe en vingt-quatre fuseaux horaires, avec le méridien de Greenwich comme point de départ. Les heures ont été comptées de une à vingt-quatre. La tour Eiffel par ondes radiographiques a donné l’heure à une grande partie de terre et de mer. Une conférence internationale de l’heure s’est réunie à Paris en 1912. On a proposé la décimalisation de l’heure en divisant un jour en dix parties égales.

264.3. CALENDRIER UNIVERSEL. — Trois calendriers principaux sont aujourd’hui en usage : le calendrier Grégorien, le calendrier Julien et le calendrier de l’Hégire.

Le calendrier Grégorien est reconnu dans l’Europe centrale et occidentale, en Amérique, en Afrique, en Océanie et utilisé pour les usages commerciaux dans une bonne partie de l’Asie. Il date de 1582, année où le pape Grégoire XIII corrigea l’inexactitude du calendrier Julien. Les dates du mois et les jours ne sont pas en concordance. Notre division du temps est conventionnelle. Elle prend son origine à celle de l’ère chrétienne et l’année civile ne se confond pas avec l’année scolaire, de là les difficultés d’adaptation du calendrier. D’autre part la date de la naissance du Christ est loin d’être établie. Des divergences nombreuses divisent les chronologistes et les historiens de Jésus, divergences qui vont jusqu’à sept années pour l’époque extrême de la naissance et de la mort [62]. Des associations internationales ont travaillé à l’unification des calendriers et à la fixation de la fête de Pâques.

264.4. SIGNAUX INTERNATIONAUX. — La Convention internationale d’avril 1857 a arrêté internationalement un Code commercial des signaux. Le code actuellement usage fut préparé en 1896i ; il est basé sur remploi de 26 pavillons et assure la transmission de 375,076 signaux.

265. Les Lettres et les Arts.


Les Lettres et les Arts sont l’expression même de la pensée profonde et intime des peuples. Ils occupent une place éminente dans leur vie. Ils participent aussi à la vie internationale et c’est sous ce dernier aspect que nous avons à les examiner ici.

265.1. LES LETTRES. — Les dialectes, « les patois primitifs » se sont combinés ou l’un d’eux a fini par prédominer. De parlées les langues sont devenues écrites, fixant ainsi le vocabulaire, la grammaire, l’orthographe. Chaque peuple a sa littérature : poésie, théâtre, contes et romans, genres secondaires. Cette littérature raconte sa vie, ses mœurs, ses idées, ses jugements sur les choses, ses rêves et ses idées. Elle est exprimée en sa langue, qui trouve ainsi en elle à la fois son expression la plus haute et son moyen de conservation le plus sûr. La littérature est l’âme de la vie publique, la conscience de la nationalité [63].

2. La littérature constitue une force sociologique vitale. Elle impressionne un à un, mais elle impressionne tous de la même manière. Certaines œuvres exceptionnelles agissent sur une élite intellectuelle et, par l’intermédiaire de celle-ci, sur la masse ; d’autres œuvres agissent directement sur la masse.

3. Les œuvres littéraires ont voyagé, elles ont traversé les frontières. On les a lues, traduites, adaptées. Des influences se sont établies. La littérature grecque, la littérature latine ont agi sur toutes, avec l’universalité qui caractérise l’humanisme. Mais les littératures nationales se sont compénétrées. Pour ne prendre que la littérature française, on constate successivement l’influence sur elle, subséquente aux littératures anciennes, de la littérature italienne et espagnole, puis allemande et anglaise, puis russe, enfin scandinave, sans parler des autres influences moindres, comme la littérature exotique. Des poètes (Herder, Goethe) ont songé à une littérature du monde entier. Les mêmes types littéraires, la même matière époque se retrouvent dans plusieurs littératures. De nos jours les romans et les pièces de théâtre à succès font leur tour du monde, et des institutions internationales sont nées pour assurer cette diffusion ou en régler les conséquences : sociétés internationales d’auteurs et de gens de lettres, conventions internationales pour la protection de la propriété littéraire avec une association internationale libre auxiliaire pour la perfectionner et en étendre sans cesse les effets. Les bibliothèques de tous pays s’ouvrent aux ouvrages de toutes les littératures. — Or, la littérature est forme et fond. Elle a un contenu qui agit sur les intelligences isolées et, par elles, sur la pensée publique.

4. Dans son Cours de littérature (1813) Frédéric Hégel cherchait déjà à faire ressortir l’influence de la littérature sur l’évolution politique des peuples. Depuis les littératures comparées ont fait l’objet d’études incessantes ; les faits d’interaction littéraires ont été relevés et l’on a commencé à formuler quelques lois générales d’influence. Les relations de la littérature et de la politique, elles, ont été très vivement mises en lumière. L’ouvrage de Mme de Staël : De la littérature, considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), a le premier attiré l’attention sur cette question, il y a plus d’un siècle, et beaucoup de travaux l’ont suivi [64].

Dans chaque pays des études ont été faites sur les écrivains qui ont exercé le plus d’influence sur l’âme des générations ; on a défini et expliqué leurs œuvres en tant qu’éducatrice de l’esprit et du cœur [65]. On a précisé ainsi les facteurs internationaux de la littérature. Georges Brandès. par exemple, montre dans ses Principaux courants de la littérature au XIXme siècle l’influence capitale de Jean-Jacques Rousseau sur les lettres universelles. Le premier réveil national de l’Allemagne, le romantisme de Herder qui entraîna dans son courant Gœthe et Schiller, fut engendré par l’influence combinée de Jean-Jacques et de Diderot. Et Rousseau de son côté a été directement influencé par l’Angleterre, par Richardson avec sa Clarisse Harlowe.

5. Quelle direction prendra la littérature, en particulier la poésie, le théâtre, le roman après la grande commotion ? Déjà des critiques attentifs se posent cette question. Paul Flatt pense que la littérature dramatique et la littérature féminine seront vraisemblablement emportées toutes deux par un courant idéaliste. Il se substituera aux tendances purement sensualistes qui les avaient caractérisées. « On se hâte trop, dans certains milieux, dit Camille Mauclair de pronostiquer un « retour au classicisme ». C’était déjà là avant la guerre une panacée mal définie, le souhait d’une sorte de protectionnisme intellectuel. Évidemment, à mesure que la « Kultur » est mieux connue des Français, elle leur inspire plus d’horreur, et l’exclusion rigoureuse de tout germanisme déterminera une permanente mobilisation du « front littéraire » français. Mais qui peut affirmer que cette tendance nationaliste si légitime ne sera pas compensée par une influence mutuelle des lettres anglaises, russes, italiennes, belges et françaises, dans le grand rapprochement créé par la communion des alliés ? Quel sens pourra garder, dans une France expurgée de tout élément teuton, le grief contre « les métèques » déjà contestable naguère ? Les lois des mouvements littéraires sont trop internes pour qu’à tout ceci une réponse préalable puisse être valablement faite [66]. » Après 1870 la littérature en France, sauf de rares exceptions, a trompé les espérances de ceux qui attendaient d’elle un sursum corda : elle s’est mise à remuer tout ce qu’il y a de fangeux dans les bas-fonds de l’humanité [67].

6. Pendant la guerre, d’une manière générale, le respect de la propriété littéraire n’a pas eu trop à souffrir. L’Union internationale n’a pas été détruite. Son organe, Le droit d’auteur, publié à Berne, le Börsenverein et le Cercle de la Librairie de Paris ont manifesté leurs sentiments en faveur du respect intégral de la Convention de Berne. Une trêve a été conclue tacitement en matière de propriété intellectuelle [68].

265.2. LES ARTS. — 1. L’amour de l’art est devenu l’un des grands mobiles de notre vie, un trait distinctif des peuples qui ont des aspirations supérieures. Déjà l’exaltation de l’art avait tenu dans les esprits de la Renaissance la même place que l’idée de la science tient dans l’époque moderne.

2. La peinture et le dessin, la sculpture et l’architecture, la musique ont ceci qui les différencie de la littérature : ils n’ont pas à employer l’intermédiaire d’un moyen d’expression aussi exclusivement national que la langue. Ils sont directement intelligibles pour les hommes de tous les pays, arrivés à quelque degré de civilisation ; ils constituent des langues universelles. Il s’en suit qu’ils ont une immense puissance de diffusion. Chaque pays les reçoit, les imite, les adapte, les combine avec ses propres créations. L’art a suivi à peu près la même évolution que l’économie et la politique, mais plus rapide. Les écoles nationales se sont formées de bonne heure, fusionnant tous les artistes de plusieurs régions. Bientôt aussi ont apparu les formes internationales, ou plus exactement les formes a-nationales, ou les formes mondiales basées sur un art national. L’architecture des Grecs, celle des Romains, est devenue classique pour tous les peuples. Le style des cathédrales du moyen âge, parti de l’Île de France et du Nord de la France, s’est répandu à travers toute l’Europe (devenu ensuite par erreur le « gothique »). Le style Louis XIV, les styles Louis XVI et Empire, d’origine française, ont été universellement répandus, imités de nos jours encore dans les salons des deux mondes. La musique italienne, influencée au début par la musique flamande, est devenue partout le prototype de la musique.

3. Ce caractère des œuvres a déterminé celui des institutions qui leur ont été vouées : les musées, formés des œuvres de toutes les écoles ; les conservatoires de musique et les opéras, dédiés à toutes les musiques ; les expositions d’art, faisant circuler les œuvres de capitale en capitale ; les écoles des beaux-arts, ouvertes aux sujets de toutes nationalités (par exemple les instituts que beaucoup de gouvernements entretiennent à Rome et à Athènes). Les artistes voyagent en tournée de pays en pays ; le commerce de leurs œuvres est international. Aux fouilles artistiques et archéologiques opérées dans les contrées à civilisation antique ont coopéré beaucoup d’États, souvent dans des organisations communes (fouilles d’Herculanum, fouilles en Grèce, en Asie Mineure, en Égypte). Des Congrès internationaux réunissent périodiquement les critiques, les historiens d’art, les amateurs, les artistes. Des conventions internationales (Convention de Berne) protègent juridiquement leurs œuvres. Des lois et des coutumes garantissent à chaque État son patrimoine artistique (le cas de la Joconde). Mais en même temps se développe le sentiment que ce patrimoine est aussi celui de toute l’humanité. En fait foi l’émotion causée dans le monde entier, et révélée par la presse, lorsqu’il est constaté quelque négligence ou indifférence d’un pays à l’égard des œuvres qu’il détient. Ajoutons que la vie nous paraît aujourd’hui inconcevable sans une culture artistique internationale [69].

4. À l’art se rattache la mode, elle est un facteur d’internationalisation. Autrefois les ornements extérieurs étaient des signes de distinction militaire, politique, financière. Aujourd’hui les différences disparaissent, la mode nivelle l’aspect extérieur des diverses classes d’un même groupe et des individus de diverses nationalités.

5. La destruction, pendant la guerre, des œuvres d’art, des monuments de l’architecture notamment, a soulevé dans le monde une vague de protestations (la bibliothèque de Louvain, la cathédrale de Reims, le beffroi d’Arras, les halles d’Ypres, les fresques de Tiépolo dans l’Église des capucins de Venise, etc.). Elle a accentué encore ce sentiment universel que les œuvres d’art constituent un patrimoine collectif. L’enlèvement des œuvres d’art des pays envahis a fait à son tour l’objet de vives discussions. Des altistes allemands, hélas, ont fait valoir le droit au butin d’art [70]. Au début de la guerre entre l’Italie et l’Autriche, le pape a fait écrire à l’empereur François-Joseph pour lui recommander de faire épargner les édifices du culte par les attaques d’aéroplanes. N’empêche que deux fois des bombes furent lancées sur la piazetta de Saint-Marc et la Riva degli Schiavoni, visant le palais des doges. La demande a été faite au corps diplomatique de Bruxelles, au début de la guerre, par l’Union des Associations internationales, de faire reconnaître immédiatement un drapeau conventionnel pour la désignation des monuments protégés par les conventions de la Haye.

6. Quelle sera la tendance générale de l’art après la guerre ? La limitation de la production artistique chez les belligérants ne permet guère encore de s’en rendre compte. Il est à croire que les événements auront profondément troublé les artistes. Un art social exprimant de grands sentiments généraux et universels en sera peut-être la conséquence. Déjà en ces dernières années certains ont blâmé l’art sensuel réservé à une élite et qui laisse inculte l’âme du peuple souffrante et féconde (Tolstoï). Mais les horreurs de la guerre pourraient faire aussi que beaucoup d’artistes s’enferment plus étroitement encore dans leur rêve et fuient une réalité qui s’est révélée par trop brutale.

260. L’Instruction et l’Éducation.


266.1. LA LUTTE CONTRE L’IGNORANCE. — Le grand travail à accomplir c’est la lutte contre l’ignorance, fléau du genre humain.

1. Où les peuples aujourd’hui vont-ils chercher leurs notions ? À quatre sources. a) Dans les traditions orales et familiales. Dans toute l’organisation familiale on se fie à la tradition orale ; c’est une grave erreur : la tradition orale n’a souvent pour base qu’un réseau de croyances grossières unies à des idolâtries renversantes. b) Dans les livres religieux. Ainsi, pour les Turcs et les autres musulmans, jusqu’à notre époque, il n’y a eu d’autre science que la coranique. c) Dans les littératures nationales. d) Dans la science. — Le livre et la presse, l’enseignement, écoles et universités ; les églises et les associations, sont les moyens modernes de formation des esprits. Nous ne sommes qu’à l’aurore des temps où leur action a pu réellement s’exercer en grand.

2. Sur une population européenne de 412 millions, on compte 88 millions de 5 à 15 ans. Pour l’instruction il existe 465.000 écoles, environ 1 million d’instituteurs et 45 millions d’élèves. Les dépenses s’élèvent en Europe à 2100 millions tandis que les États-Unis seuls dépensent 925 millions (G. Sundbärgh). Les analphabètes en % des conscrits sont 30 %. — Aujourd’hui l’instruction obligatoire et gratuite devient une formule universelle.

3. Il existe dans le monde environ 276 universités, collèges, académies et facultés indépendantes ; 90 instituts techniques, 107 écoles supérieures d’agriculture, de sylviculture et d’arts vétérinaires. Il y a 32 universités et 6 autres institutions ayant plus de 4000 étudiants. Quant aux universités on compte à Paris 17.556 étudiants ; Berlin, 14.178 ; Moscou, 9760 ; Le Caire, 5940 ; Vienne, 8784 ; Budapest, 7814 ; Munich, 7708 ; Saint-Pétersbourg, 7455 ; Minneapolis, 6955 ; Chicago, 6802 [71]. Ces chiffres énormes obligent à reconnaître que toute direction d’ensemble donnée à travers le monde à l’enseignement supérieur serait capable de transformer rapidement l’état de l’humanité.

266.2. L’INTERNATIONALISATION DE L’ENSEIGNEMENT. — Elle comporte deux ordres de questions : internationalisation des matières enseignées ; internationalisation de l’organisation [72].

1 Internationalisation des matières enseignées. — Toute formation intellectuelle comporte l’instruction et l’éducation ; l’acquis de connaissances d’une part, le développement des facultés intellectuelles et morales de l’autre.

En ce qui concerne l’instruction, il importe qu’aux trois degrés de l’enseignement on fasse pénétrer un enseignement, en cycles gradués, des grandes données fondamentales sur l’homme et les sociétés, les destinées humaines, les caractères des peuples, l’histoire des grands progrès humains, la valeur de la civilisation œuvre commune des peuples, le monde et ce qu’il est devenu. C’est en réalité le programme des anciennes « humanités », révisé, élargi et ramené à ce qu’il y a d’essentiel, qui doit faire l’objet de l’enseignement [73]. Il faut faire des hommes des êtres de leur temps, des habitants réels de la planète connaissant et comprenant l’importance croissante des relations internationales. Dans les Universités devrait être donné un enseignement approfondi et systématique des connaissances relatives à la vie mondiale économique, intellectuelle, juridique et politique. Cet enseignement ne devrait pas seulement être donné dans des Facultés spéciales et séparées, mais leurs éléments essentiels et abrégés doivent être largement mis à portée des étudiants de toutes les Facultés.

À côté de l’instruction prend place l’éducation, c’est-à-dire les buts à atteindre, au premier rang desquels figure l’amour de la patrie, le respect de la patrie des autres et l’aspiration à une ère de concorde et d’entente loyale [74].

La guerre doit faire réfléchir. Jamais dans l’histoire les écoles de tous les degrés n’ont pu influencer davantage les populations qu’elles ne l’ont fait pour la génération actuelle et jamais cependant l’histoire n’a enregistré des horreurs et des égoïsmes aussi systématiques que dans la présente guerre : fourberies, mensonges, cruautés, absence de sens moral. Quelles relations existent donc entre les deux phénomènes ? Comment expliquer qu’en Allemagne toute l’éducation scolaire et universitaire est saturée du plus agressif orgueil « Deutschland über alles ! » Les générations des belligérants ont toutes été enseignées dans les mêmes sortes d’écoles et elles ont appris peu à peu les mêmes choses ; pourtant les voilà ennemies et haineuses jusqu’à la mort. Où la cause ? Tous les chefs ont passé par les universités. Mais dans les universités s’amalgament les traditions et les espérances, les passions et les préjugés d’où se dégage enfin ce code de philosophie pratique auquel la nation confirmera pour quelques années son activité vitale. L’Université aide à composer et à répandre en chaque pays la légende nationale, le poème de mysticisme impérial qui appuie ensuite les entreprises conquérantes du groupe national [75] (E. Seillière).

2. Organisation internationale. — Les professeurs s’échangent entre Universités, tels les échanges entre Universités américaines, anglaises, allemandes, françaises ; les cours donnés à Harvard, à Oxford, à Berlin, à la Sorbonne. Les étudiants s’échangent [76]. Le tour traditionnel des Universités d’un pays s’élargit jusqu’à comprendre des semestres dans les Universités étrangères ; de là les ententes pour l’unification du calendrier universitaire, l’équivalence internationale des diplômes de l’enseignement supérieur et des titres académiques. Des voyages scolaires sont entrepris à l’étranger, des cours de vacances sont organisés avec des éléments cosmopolites combinant à la fois l’étude des pays et l’acquisition des langues. Des efforts sont faits pour l’unification des méthodes pédagogiques. Il existe des associations internationales d’étudiants.

Des premiers essais d’enseignement international ont été entrepris : Académie de droit international créée à La Haye, installée au Palais de la Paix et subsidiée par la Dotation Carnegie ; Cours internationaux organisés par la « Société internationale pour le développement de l’enseignement commercial [77] » ; Faculté internationale de pédologie de Bruxelles [78] ; Université internationale de philosophie fondée en 1915, à Amersfoort (Hollande).

Le projet a été élaboré d’une Université internationale. Elle serait formée d’une élite de professeurs de tous les pays venant professer en leur langue, ou en une langue de grande circulation mondiale, devant des auditoires composés d’une élite d’étudiants, recrutés parmi toutes les Universités. Cette élite est celle qui demain aura partout, dans tous les domaines, la conduite des affaires humaines. Il suffirait de rassembler un pourcent des étudiants ayant achevé leurs études dans les universités nationales. On organiserait pour eux un enseignement semestriel dans l’Université internationale avec pendant tout ce temps une vie commune ; six autres mois seraient consacrés par eux à un voyage autour du monde, avec stations organisées dans les grandes universités nationales, points d’où les contacts seraient établis avec les institutions et les cercles des divers pays. Une telle organisation serait de haute valeur pour la formation ries futurs chefs et aussi pour l’éducation d’une diplomatie renouvelée et avertie [79].

267. La Presse.


267.1 CE QU’EST DEVENUE LA PRESSE. — La Presse étend sur toutes les parties du globe le réseau de ses correspondants et l’action de ses organes. Elle est devenue le plus puissant des véhicules de la pensée, l’accompagnement nécessaire de toute organisation politique libre, dont le Gouvernement doit s’appuyer sur l’opinion publique. La Presse est un quatrième Pouvoir dans les États, on pourrait presque dire le premier car les trois autres sont prêts à lui obéir. Maîtresse des affaires, de la fortune, de la destinée des peuples, elle s’arroge pareillement la magistrature des croyances et des mœurs. Sa fonction sociale se dégage cependant : être le Pouvoir informateur ayant pour mission à la fois d’éclairer et d’exprimer l’opinion publique. Pour se représenter à quel point ce rôle est accompli actuellement, il suffit de rappeler qu’il s’imprime annuellement dans le monde 72,000 publications périodiques, journaux et revues. Cette masse énorme d’imprimés est le transmetteur des faits, des idées, des informations, des opinions. Elle agit au loin, ne connaissant pas de frontières. Le journal offre chaque jour à ses lecteurs, le résumé de l’histoire du monde dans les dernières vingt-quatre heures. Pour lui le globe entier n’est qu’un vaste théâtre sur lequel il braque ses objectifs et apporte, à tous en même temps, les mêmes images commentées par les mêmes dépêches et les mêmes communications téléphoniques. Le livre, de son côté, travaille sans cosse à accroître de par l’univers, la somme des notions et des croyances communes. À ces titres, la presse sous toutes ses formes, journaux, revues, livres, doit jouir de la liberté et cette liberté organisée doit s’élever au degré international [80].

267.2 LA PRESSE ET LA GUERRE. — l. Unité mondiale des effets de la presse, censure et emploi de la presse aux fins nationales et gouvernementales, avec le corollaire des communiqués officiels, des bureaux de presse et de la propagande à l’étranger, tels sont surtout les caractères qu’a présentés la presse pendant la guerre [81]. Les événements ont mis en lumière l’unité d’action mondiale de la presse. Les journaux de tous les pays ont annoncé aux peuples les mêmes nouvelles ; toute importante révélation faite par l’un d’eux a été immédiatement reproduite par les autres. Des centaines de millions de lecteurs, depuis des mois apprennent an même moment les mêmes faits et ont l’esprit tendu vers les mêmes points. Les opinions émises et les accusations portées ont été discutées en grand par la presse des belligérants et par celle des neutres. Le journal a été vraiment pour les populations le hérault, la tribune et le forum.

2. Les propagandes ont été intenses et se sont servies de tous les moyens. Le plus moderne est l’emploi de la télégraphie sans fil. Les Allemands notamment se sont attachés à donner par la presse et par l’image, à l’aide du livre et du cinéma, au banquier comme à l’homme de la rue, l’impression que leur puissance serait nécessairement victorieuse. Au début de la guerre les Allemands semblaient faire peu de cas du jugement des neutres ; après le ravage de la Belgique, l’opinion de l’univers s’étant dressée contre eux, ils redoutèrent sa puissance et tâchèrent de se la concilier en achetant ou en fondant des journaux dans beaucoup de pays, en Espagne, Italie, Turquie, Amérique. En Bulgarie, ils ont distribué pendant la campagne plus de deux millions de proclamations célébrant les victoires allemandes et promettant au peuple bulgare la réalisation de toutes ses aspirations nationales si la guerre se terminait par leur victoire alliée. De curieuses révélations ont été faites par eux, malgré eux (publication par le New-York Herald de documents interceptés). « Pour arriver à notre but en Amérique, y était-il dit, il faut commencer par susciter dans la presse une agitation adaptée au caractère, aux vœux et à la manière de penser du public américain. Tout doit lui être communiqué sous forme de nouvelles, ainsi qu’il en a l’habitude et parce qu’il ne comprend que cette forme de propagande. Pour l’agence que nous avons en vue il sera absolument nécessaire de fonder un nouveau syndicat américain d’informations avec un capital allemand [82] ».

3. En août 1915, l’Association allemande de la presse, à Berlin, décidait ouvertement de créer une vaste organisation à l’étranger pour « contre-balancer l’influence partiale, désastreuse, des grandes agences étrangères par rapport aux intérêts allemands ». La réunion demandait l’institution d’attachés de presse auprès de tous les représentants diplomatiques de l’Allemagne à l’étranger. Dans tous les pays ont fonctionné des bureaux officiels de presse. Ainsi les Allemands donnèrent à l’agence Wolff le monopole des informations officielles. Pendant la guerre plusieurs mouvements nationaux ont été servis, peut-être desservis, par das bureaux de presse (exemple ; Ukranischen Pressbüro, Berlin : Polnischen Pressbüro, Berlin, etc.).

4. Partout la censure a fonctionné durant la guerre comme jamais auparavant. La vérité officielle, pour mieux dire, souvent le mensonge tout au moins par réticence, a été érigé en règle absolue. Des protestations se sont élevées. En France, la pétition des intellectuels au Parlement (pétition du Figaro) en faveur d’une liberté de presse plus grande a conclu ainsi : « Un gouvernement non contrôlé, une assemblée non contrôlée c’est le despotisme. » De son côté, l’Association allemande de la presse, dans sa réunion d’août 1915, prenait une résolution relative à la censure allemande, laquelle, par « son manque d’unité et ses multiples manières d’appréciation, rend la tâche de la presse allemande au service des intérêts patriotiques particulièrement difficile ».

« La censure, a dit le ministre Salandra, est une institution anormale, fastidieuse et désastreuse pour ceux qui la subissent, mais encore plus pour ceux qui l’exercent. Pour mon compte personnel, depuis le jour où il m’a fallu organiser et exercer ta censure, je suis devenu plus qu’avant partisan de la liberté de la presse la plus large. » En Angleterre, lord Selborn, ministre de l’agriculture, disait : « la plus grande erreur que puissent commettre ceux qui ont la responsabilité des nouvelles publiées est de cacher au peuple anglais les mauvaises nouvelles. Il ne devrait jamais y avoir dissimulation des nouvelles désagréables, ni exagération de l’importance des bonnes nouvelles. Les unes et les autres devraient être données exactement dans leur simplicité toute nue. Si quelques-uns de nos compatriotes ne se rendent pas compte de la grandeur de la crise qu’ils ont à surmonter ou des sacrifices qui s’imposent à eux, la faute n’en est pas complètement et exclusivement à eux, mais pour une large part à ceux qui ont si malheureusement commis le crime de dissimuler les mauvaises nouvelles et d’exagérer les bonnes. » — En Allemagne le gouvernement commença par interdire la vente de tous les journaux ennemis. À partir du mois de juin 1915 cette vente fut permise. On a cru voir là un moyen du gouvernement de recourir à « l’autre cloche » pour avertir le public de la situation et préparer une évolution de l’opinion. Ce fait montre combien les gouvernements ont su « jouer » de la presse.

267.3. L’UTILISATION DE LA PRESSE À L’AVENIR. — La guerre a mis en pleine lumière le problème social de l’utilisation de la presse. Cette puissance a grandi d’abord dans la liberté ; puis est venue la phase du monopole de fait, obtenu par les tout grands journaux grâce à l’écrasement des concurrents faibles ; les trusts de journaux ont achevé la concentration. Aujourd’hui la presse qui a une action véritable est, dans tous les pays, aux mains d’une très petite poignée d’hommes. Les journaux sont de puissants meneurs parce qu’ils manient à leur aise les véritables facteurs affectifs de l’opinion des foules : l’affirmation, la répétition, la suggestion et le prestige (G. Lebon). Il s’en suit deux conséquences : la presse fait souvent beaucoup de mal, elle ne fait pas tout le bien qu’elle pourrait faire. Le mal résulte des campagnes intéressées, à l’aide de moyens sensationnels. En matière internationale ce mal résulte de la facilité avec laquelle les actes et les intentions des autres peuples sont présentés au public.

Le mécanisme de la presse moderne explique l’enchaînement des causes : 1° Une presse à bon marché et sans scrupules (presse jaune) se déverse sur la population dont elle est presque la seule lecture. Elle ne vise qu’aux gros tirages, non point pour la diffusion de ses idées — elle n’en a point, — mais pour faire payer sa publicité et sa réclame, pour faire payer aussi ses attaques ou ses silences intéressés à l’occasion de gros intérêts particuliers. Cette presse est donc uniquement soucieuse de flatter les passions populaires et les préjugés. 2° Le peuple égaré par cette presse laisse libre cours aux passions les plus grossières auxquelles elle fait appel. 3° Les souverains ensuite répondent aux sentiments de la nation, qu’ils soient déviés eux-mêmes ou cherchent à maintenir leur trône.

On a pu voir pendant la guerre la facilité avec laquelle la presse de tous pays a été prête à trouver aux peuples toutes les qualités et tous les défauts suivant qu’ils allaient marcher avec ou contre leur pays ! Ceci démontre tout ce qu’a d’artificiel beaucoup de soi-disant mouvements antinationaux.

Voici un exemple typique : M. Harmsworth, devenu aujourd’hui Lord Northcliffe, éditeur du Daily-Mail, du Daily Mirror, du Daily Graffic, du Daily Express, de l’Ewening news, du Weekly Dispatch et plus tard du Times, publiait ceci en 1899, dans le but de boycotter l’exposition de Paris : « Les Français ont réussi à persuader John Bull qu’ils sont ses ennemis acharnés. L’Angleterre a longtemps hésité entre la France et l’Allemagne, mais elle a toujours respecté le caractère allemand, tandis qu’elle en est arrivée à avoir du mépris pour la France. Une entente cordiale ne peut subsister entre l’Angleterre et sa plus proche voisine. En voilà assez de la France, qui n’a ni courage, ni sens politique. » En 1907, dans une interview du Matin, le même Harmsworth s’écrie : « Oui, oui, nous détestons les Allemands et cordialement. Ils se rendent odieux à toute l’Europe. Je ne permettrais pas qu’on imprima dans mon journal la moindre chose qui put blesser la France, mais je ne voudrais pas qu’on y insérât quoi que ce fût qui pût être agréable à l’Allemagne. » Pour apprécier le rôle de la presse dans les événements de la guerre, il faut se rappeler ce qu’étaient les journaux de l’Europe en 1913 et 1914, notamment les attaques des feuilles austro-hongroises contre la Serbie ; le langage insolent de la presse pangermanique, les ripostes de la presse de la Triple Entente.

Quant au rôle que l’argent aura joué dans la presse pendant la guerre, il ne sera connu que plus tard. On peut le deviner. Au temps de la formation de l’unité italienne, Cavour laissa entendre eu plein parlement italien qu’il avait employé 80 millions des fonds secrets à échauffer l’opinion de la presse française en faveur de la guerre d’Italie. En 1914-1915, les prix de toutes choses ont haussé !

Des mesures contre la presse sensationnelle sont donc nécessaires [83]. Mais les meilleures de toutes doivent être cherchées dans un contrepoids, une presse complémentaire : presse officielle et presse libre. La littérature officielle (Documents parlementaires, rapports des gouvernements, publications faites à leur initiative ou sous leur patronage) acquiert une importance de plus en plus grande pour la mise en circulation de données exactes et complètes. Elle témoigne du degré de publicité dans les affaires publiques. Les gouvernements doivent la lumière et la vérité à leurs nationaux, et ceux-ci doivent devenir des citoyens utiles à la chose publique grâce à une information opportune. Le principe que l’État doit être publicateur est donc acquis depuis longtemps. Reste la question du degré, des domaines que doit couvrir la publication, des modalités selon lesquelles elle doit s’opérer. En réalité les publications officielles constituent presque partout une littérature lourde, indigeste, manquant de l’actualité désirable, mal distribuée. C’est le Journal officiel qui, en tous pays, ne répond plus aujourd’hui à toutes les nécessités du temps. Transformé, développé, il pourrait être un utile « antidote », à la condition toutefois d’être sous le contrôle parlementaire et public.

Quant à l’utilisation de la presse libre pour des buts sociaux et humanitaires, il reste fort à faire. La presse s’est ramifiée. Il y a le grand journal national quotidien et le journal régional quotidien, les hebdomadaires locaux, les suppléments du dimanche, les publications illustrées, les périodiques, la grande revue générale, les revues spéciales, les innombrables bulletins, organes des associations. Et nous ne citons pas le livre, depuis la simple feuille et la brochure, jusqu’aux grands ouvrages, en passant par tous les intermédiaires des publications de science, d’utilité pratique, de distraction ou de propagande d’idées. Or toutes ces formes de la presse ne sont pas systématiquement utilisées pour répandre des notions justes, vraies, utiles, pour faire naître ou entretenir des idéals élevés [84].

Quels exemples ont donné les journaux belliqueux sur la manière de former, de cuisiner une opinion publique ! Les bonnes causes, elles, ne savent pas se servir de la presse. Les pays anglo-saxons sont plus avancés à ce sujet que le Continent et de bien plus longue date. L’action de la presse imprimée peut se continuer aujourd’hui par celle du cinéma, nouvel et précieux instrument de diffusion. Aux États-Unis les cinématographes (movies) sont devenus à ce point une nécessité de la vie générale qu’en 1914, les dépenses du peuple pour ce spectacle se sont élevées à 1,457,000,000 francs payées par 7,300,000 spectateurs quotidiens.

267.4. UN JOURNAL OFFICIEL INTERNATIONAL. — Les fausses nouvelles, l’ignorance mutuelle du caractère national, les informations tendancieuses, les interprétations de faits inexactes, les partis pris, causent chaque jour d’irréparables malentendus entre les peuples, d’autant plus grands qu’ils ne reposent pas sur des faits objectifs et des divergences de vue réelles. L’organisation centralisée des grandes agences télégraphiques et téléphoniques, les relations de ces agences avec les gouvernements et les hautes sphères économiques ont fréquemment contribué à créer un tel état de choses, si bien qu’on avait pu dire, non sans apparence de raison, que « la prochaine guerre serait déclarée par la presse ».

Des mesures de contrainte ou de surveillance préventive ne pourraient atteindre ici le résultat désiré. Mieux vaut, dans un but de bonne entente et de paix, employer les mêmes moyens d’action et leur opposer des versions authentiques de faits et des exposés contradictoires. Il faudrait publier un journal officiel international. Déjà la publication rapide des négociations diplomatiques par les divers gouvernements, réalisée pendant la guerre, a fourni un précieux moyen de comparaison et de contrôle. Leurs communiqués officiels, malgré leur art de dissimuler et d’influencer, ont servi à l’orientation des esprits. Une partie non officielle du journal devrait être mise à la disposition des nationalités qui s’en serviraient pour leurs appels au public. En faisant connaître au monde leurs misères et en intimidant ainsi leurs persécuteurs, cette publicité aiderait à diminuer les injustices et les abus de pouvoir. Dans cette partie pourraient aussi figurer tous les appels à l’opinion publique universelle émanant des associations internationales libres.

268. Expositions universelles et Congrès internationaux.


Les expositions universelles de notre temps sont devenues de grandes manifestations de la vie internationale dans tous les domaines. À leur début, simples créations d’ordre industriel et commercial, elles se sont graduellement développées et complétées jusqu’à devenir une expression intégrale de la vie de nos sociétés modernes, des résumés de civilisation. Elles ont successivement ajouté à leurs départements commerciaux et industriels, ceux de l’art, des sports, des sciences, de l’économie sociale et même, en dernier lieu, de l’action politique internationale. C’est l’Angleterre qui nous donna le premier exemple d’une exposition ouverte à tous les peuples et non plus seulement aux nationalités (1851). Ce fut-un grand succès : elle eut lieu au Cristal Palace et attira 17,000 industriels exposants. Le prince Albert l’avait patronnée, malgré une opposition passionnée des communes. La deuxième exposition universelle eut lieu à Paris en 1855, avec 24,000 industriels. À partir de ce moment les expositions internationales se sont succédé à intervalles de temps très rapprochés et ont eu lieu dans presque tous les pays, à Paris 1867, Vienne 1873, Philadelphie 1876, Paris 1878, Melbourne 1880 et 1888, Paris 1889 (45 millions de visiteurs), et 1900, Saint-Louis 1904, Liège 1905, Bruxelles 1910. Au cours de la guerre (1915) a eu lieu avec grand succès l’Exposition de San Francisco. Si la plupart des peuples européens ont manqué au rendez-vous, ceux des deux Amériques, de l’Extrême Orient et de l’Océanie s’y sont rendus nombreux et les réunions internationales tenues à cette occasion ont été l’occasion d’une nouvelle extension des relations internationales parmi les nations soustraites aux désastres de la guerre. Toutes les expositions internationales en effet, ont été l’occasion de réunir de grands congrès internationaux et de compléter l’exhibition des choses par celles des idées. Ces congrès, nous l’avons dit à propos des associations internationales, siègent comme autant de petits Parlements mondiaux s’occupant chacun des intérêts propres à leur domaine. On a enregistré plus de deux mille réunions de ce genre depuis un demi-siècle. Lors des grandes expositions on a créé des organismes centraux pour coordonner leurs sessions.

269. Conclusions.


1. L’examen des facteurs culturels conduit à quatre ordres d’études : valeur de ces facteurs en eux-mêmes et conditions de leur existence ; diversité des cultures nationales ; relations intellectuelles entre peuples tendant ici à s’opposer, là à coopérer ; constitution d’une pensée universelle.

2. À côté d’une politique ethnique, et dune politique économique s’esquivent les grands traits d’une politique intellectuelle. Ici également se retrouvent aux prises les tendances fondamentales à antagonisme et à la coopération. Une sorte de protectionnisme intellectuel s’affirme en face du grand courant qui conduit vers l’universalisation de la pensée. De là les luttes pour la destruction de la culture des peuples poursuivies par leurs oppresseurs dans tous les domaines de la vie intellectuelle, dans l’Église, dans les écoles, dans la langue.

Mais en même temps le spectacle a été offert de peuples trop petits pour avoir une culture à eux seuls (les Suisses, les Belges, les Hollandais, les Scandinaves), et qui, tout en la marquant de leur génie national propre, tendent à vivre d’une culture internationale.

3. Les peuples ont besoin d’avoir des rapports spirituels d’après leurs sympathies. C’est pourquoi nous voyons se multiplier les Associations qui ont pour objet le développement des relations intellectuelles de peuple à peuple. La guerre en a créé de nouvelles entre alliés et entre nations sympathisantes. Ces alliances intellectuelles pour renforcer les civilisations communes à certaines races, paraissent aussi nécessaires aux nations que les alliances économiques et politiques [85].

4. Des peuples qui furent les maîtres par leur plus haute culture, mais matériellement faibles, furent écrasés par des peuples plus forts militairement. Leur culture dut succomber : la Grèce au temps de l’invasion romaine, l’empire romain au temps des Barbares, les Byzantins à l’époque des Turcs, l’Italie au temps de la Renaissance, la France en 1870. — Mais un secret instinct, fait de l’expérience de tout ce que la pratique de la vie incorpore aujourd’hui de notions hautement intellectuelles, nous tranquillise sur l’avenir de l’intellectualité. La vie du monde ne peut plus être sans elle et elle est essentiellement universelle. Rien ne peut arrêter l’idée. Si le livre parfois a dû demeurer en deçà des frontières, le voyageur, lui, passa, portant dans sa tête un monde nouveau quand il s’appela Bouddha, Socrate ou Platon, Jésus ou saint Paul ; quand ce sont les Grecs chassés de Constantinople et venant en Italie ; quand ce sont des novateurs religieux comme Jean Huss, Luther, Calvin, Zwingler. Rien n’a pu arrêter la diffusion des idées au XVIIIme et au XIX{e|me}} siècle. Rien ne l’arrêtera au XX{e|me}}.

5. Deux évolutions parallèles se poursuivent, développant, perfectionnant, renouvelant d’une part les idées, d’autre part les choses. L’une domine le monde de la pensée, l’autre celui de l’action. Et ces deux mondes, en leurs évolutions, agissent l’un sur l’autre. De nouveaux principes sont nécessités par des conditions et des besoins nouveaux ; à leur tour ceux-ci suscitent de nouvelles conceptions. — L’idée de la puissance intellectuelle doit être le dogme fondamental de la sociologie pratique. Le progrès ne se réalise que par l’intervention voulue de l’homme. C’est la coordination primitive et la succession déterminée des causes qui ont amené l’humanité et chacune des sociétés particulières à son état présent. Cela est certain et conforme aux lois du déterminisme ; mais ce qui n’est pas moins certain, c’est que, parmi toutes les causes, la cause capitale, absolument prépondérante est l’activité intelligente des hommes [86]. Il appartient à la Science de fournir la conception de la vie et de ses valeurs, la conception de l’homme, de sa place dans l’univers, de ses possibilités ; il lui appartient aussi de fournir l’explication de l’univers pour permettre aux humains de dominer la nature et de s’assurer la puissance sur elle. C’est le devoir de l’Éducation de former des hommes comprenant ces conceptions, et voulant les disciplines appropriées à l’action collective. Sur la Science et sur l’Éducation, aux fonctions ainsi définies, doit reposer le Régime démocratique, gouvernement conforme aux données scientifiques et réalisées par les intéressés eux-mêmes.

6. Entre toutes les manifestations de la vie intellectuelle, les unes spontanées, les autres réfléchies, entre les langues, les religions, les sciences, les lettres, les arts, les moyens de diffusion de la pensée et de formation des masses, l’éducation, le livre, la presse, il existe des liens de dépendance. À ces forces psychologiques supérieures, il appartient de gouverner de plus eu plus les sociétés. Elles doivent faire apparaître aux hommes la véritable échelle des valeurs des biens, les amener à hiérarchiser leurs besoins, leur présenter des idéals élevés car la vie n’a pas épuisé ses possibilités avec le boire, le manger, le dormir, le vêtir, le reproduire. Essentiellement libres de leur nature, et sans que rien ne doive les entraver dans leur expansion, ces forces ont besoin d’une organisation pour croître et exercer une action régulière. Au lieu de flotter et de se dissiper dans le vide, elles doivent être captées, recevoir un façonnement, être incorporées, se fixer sur des points d’application dans des institutions. Cette organisation, indispensable pour les rendre utiles au corps social, doit naturellement être internationale à son degré ultime. Ainsi le veut la poussée spontanée des efforts, la coopération basée sur l’économie des énergies, le besoin d’une pensée universelle dominant toutes les pensées particulières, élaborant l’idéal de l’espèce, de l’humanité tout entière.

Pareille organisation est en réalité celle du Pouvoir spirituel. Il faut le concevoir agissant à côté du pouvoir politique pour informer, conseiller, éclairer, permettre à tous les degrés de l’action collective de mettre à profit le savoir organisé dans des buts de progrès. À lui ce pouvoir d’exercer la lointaine influence des données rationnelles sur les passions, les sentiments, l’égoïsme brutal des intérêts. « Les poètes et les savants, ou d’un seul mot les philosophes, élaborent l’idéal. Après quoi les législateurs et les gouvernants ou, d’un seul mot, les politiques le réalisent. Des poèmes et des systèmes, classifiés et fixés en lois et en décrets, telle est la double opération connexe du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, ou, d’un seul mot, du Pouvoir » (Izoulet).

Déjà Auguste Comte entrevoyait l’établissement d’un tel pouvoir, chargé d’élaborer et de propager une doctrine universelle, pouvoir dont l’autorité purement morale s’étendrait progressivement à l’ensemble de l’humanité. Il le concevait fondé exclusivement sur la compétence et le dévouement d’un côté et sur la libre confiance de l’autre. Il ne serait qu’un organe supérieur de ralliement et de règlement moral sas contrainte. Il n’aurait aucun caractère absolutiste ni mystique. Son ministère serait exercé en toute liberté et ne porterait pas plus atteinte à la liberté intellectuelle des hommes, entièrement respectée, qu’il n’empiétérait sur l’indépendance des nations, ni sur les attributions des pouvoirs politiques [87].

La constitution organique d’un Pouvoir spirituel apparaît comme la consolidation et la régularisation du vaste mouvement intellectuel des dernières décades.




27.
FACTEURS MORAUX : LA MORALE UNIVERSELLE




La morale est le cadre des prescriptions dans lequel doivent se placer les actions humaines. Notre morale n’a pas su s’affirmer à la hauteur des événements. Il est tout un domaine ou elle n’a pas pénétré : celui des relations entre États et entre hommes de nations différentes. Qu’on y fasse attention : ce n’est pas ici la faillite de la morale elle-même, mais celle des systèmes de morale d’hier qui, incomplets et insuffisants, n’ont pas su imposer assez catégoriquement leurs impératifs, ni étendre leurs domaines sur les champs nouveaux qui s’ouvraient aux perspectives des hommes. À coté de ses systèmes d’idées, la morale n’a pas défini des règles précises d’action, ni trempé les caractères pour transformer leurs règles en réalité. Aujourd’hui, sous l’empire de la nécessité, la nouvelle morale internationale devrait naître sur les débris de l’ancienne. Déjà, au milieu des brumes du présent, nous voyons se profiler les fondements, les premiers contreforts et la disposition générale de son édifice. Nous ne pouvons ici qu’effleurer un si vaste sujet.

271. Notions générales.


La morale est la science des règles de conduite fondées sur la notion du bien et du mal moral. C’est la doctrine formulant les principes de pratique de vie, qui envisage le problème des fins, des buts de la société et des individus sous son aspect relatif. Elle n’est que l’expression des conclusions générales auxquelles conduisent les expériences humaines. Kant définit le bien moral : « ce qui peut être l’objet d’une volonté universelle [88]. »

La morale prend place à côté de la technique, du droit et de la politique, sans se confondre avec eux. Elle embrasse le champ Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/332 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/333 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/334 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/335 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/336 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/337 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/338 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/339 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/340 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/341 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/342 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/343 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/344 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/345 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/346 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/347 Page:Otlet - Problèmes internationaux et la guerre.djvu/348 Page:Otlet - 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Ces sacrifices ralentissent la marche du développement purement national ; 2° Les organisations politiques purement nationales : États unitaires, débarrassés de colonies ou n’en ayant jamais eu ; elles peuvent travailler au perfectionnement intérieur de leur civilisation nationale (ex. : Suède, Espagne, demain l’Allemagne peut-être, si elle ne peut réaliser ses plans d’expansion) : 3° Les organisations politiques combinant plusieurs peuples sur un même territoire : Fédérations (ex. Autriche-Hongrie, la future Pologne).

296.7. ÉTUDE DES CONDITIONS DE L’ÉQUILIBRE. — En ces dernières années, les conditions qui déterminent l’équilibre des forces dans le monde ont été complètement modifiées. Une étude concrète de la politique internationale exigerait un examen successif de trois points : Comment est réalisé l’équilibre (exposé des situations politiques) ; Quels sont les éléments en travail qui risquent de rompre l’équilibre ? Vers quelle situation nouvelle tend la nouvelle distribution des éléments ?

297. Tableau de la politique internationale actuelle.


Nous devons nous borner à de simples indications : énumération des questions actuelles de la politique internationale, problèmes à la veille de la guerre, objectifs de la guerre, possibilités diverses entrevues [89].

297.1. EUROPE. — L’Europe, centre de la culture mondiale, mais le plus divisé, le plus hétérogène des continents ; religions, systèmes politiques, traditions, langues différentes. L’histoire n’y est qu’une succession d’hégémonies turbulentes : Espagne, Angleterre, France, Allemagne ; les alliances s’y font entre peuples de races et de types de gouvernements différents, tandis que des rivalités y ont lieu entre peuples de même race. Depuis 1880, les puissances ne pouvant s’étendre en Europe, ont occupé tout ce qui restait disponible dans le monde et cela s’est fait avec une rapidité extraordinaire.

1. Angleterre. — Force de l’individualisme et de la politique d’adaptation, lenteur de la nation à réaliser les situations nouvelles. L’Angleterre s’est laissée vivre, jouissant de son ancienne avance économique. Elle avait des hommes libres, mais pas de gouvernement ; elle n’est pas un État, au regard des autres États très concentrés, car chez elle rien n’est concentré pour l’action collective. Elle n’a guère de grand plan politique, ayant peu de goût pour l’imagination constructive ; c’est le pays de l’ « asymétrie ». — Problème de la fusion intime de ses divers éléments : en un empire britannique ou en une confédération des nationalités britanniques. Question irlandaise, Conservation de la maîtrise des mers ; rivalité économique avec l’Allemagne ; rivalité territoriale avec la Russie en Asie et aux Dardanelles ; politique traditionnelle de n’admettre aucune hégémonie sur le continent ; sentiment populaire favorable à la défense des petites nationalités.

2. France. — Pays de haute et vieille culture ; dominée par ses souvenirs anciens ; amour de la liberté politique et de l’égalité ; elle se complaît dans un nationalisme qui suffit à son idéal national. Problème intérieur de la dissolution politique pesant sur les problèmes extérieurs ; sa faible natalité lui interdit de grandes ambitions et de larges desseins. Elle ne renouvelle ni ses villes, ni ses industries, ni ses transports et laisse à d’autres le soin de tirer profit de ses colonies. — Deux grosses questions : la défense contre l’Allemagne et la reprise de l’Alsace-Lorraine, d’où ses alliances avec la Russie et l’Angleterre. Lutte pour l’unité de son domaine colonial englobant le Maroc ; elle est devenue une grande puissance islamique.

3. Italie. — Laissée en 1866 sans frontières dans les Alpes orientales : menaces de l’Autriche qui fait du Tyrol un arsenal. Rivalité avec l’Autriche la conduisant à sortir de la triple alliance. — Irrédentisme : ; Trente et Trieste. — La mer Adriatique : quel sort faire à Vallona, sur la côte d’une Albanie aux sympathies autrichiennes. Développement de l’Italie économique dans le Nord ? Son intérêt dans le panlatinisme. Intérêts coloniaux en Afrique et en Asie Mineure.

4. Allemagne. — Pays de croissance rapide avec des appétits, de l’esprit d’aventure, des plans de longue portée. Un gouvernement, instrument collectif, et toute une nation transformée en une machine. Elle se vante d’avoir une culture intellectuelle supérieure à celle de la France, une civilisation industrielle et commerciale plus riche que celle de l’Angleterre : « Deutschland über Alles ». — Son pangermanisme ou impérialisme vise trois objectifs : a) la mer : concurrence à l’Angleterre sur les routes commerciales de l’Atlantique, établissement de stations de charbon, colonies lointaines (Afrique, Asie Mineure. Amérique du Sud). Conséquences : abolition de la maîtrise des mers des Anglais, contrôle sur la Belgique et la Hollande, affaiblissement de la France démembrée selon une ligne Calais-Belfort. b) l’Orient, les terres asiatiques, l’Asie Mineure, moyennant entente avec l’Autriche, les Balkans et la Turquie, à réaliser sous forme d’une confédération de l’Europe centrale. c) La constitution d’un royaume de Pologne : septième grande puissance européenne, créant un état tampon contre le redoutable danger russe.

5. Autriche. — Assemblée de peuples divers. L’Autriche essentiellement allemande est chassée de l’Allemagne et de l’Italie par Napoléon ; elle se voit offrir en échange les côtes de la Dalmatie. Bismarck lui enlève Venise et la lance le long du Danube, voulant la faire slave. Elle s’assimile des territoires slaves jusqu’à saturation et perd son caractère allemand (Drang nach Osten). Conception d’une monarchie trialiste (Allemands, Madgyares, Slaves). — C’est la monarchie aux douze nationalités, non compris les juifs très puissants. Les Roumains de Transylvanie veulent être rattachés à la Roumanie ; la Bohême (Tchèques) désirerait former un État indépendant avec les Slovaques ; la Galicie pense à son rattachement à la Ruthénie (Ukraine) ; les Yougo-Slaves (Dalmatie, Bosnie) veulent être joints aux Serbes ; Trente et le Trentin veulent passer à l’Italie. — Après la guerre balkanique l’Autriche s’est vue imposer ou la dissolution ou le problème du nationalisme constructif de ses diverses nationalités, dont la solution ne pouvait être obtenue sans une diminution du prestige allemand. Les pangermanistes veillaient, voulant faire de l’Autriche un État unitaire avec un peuple-État, les Allemands. Aujourd’hui nous assistons à l’absorption de l’Autriche-Hongrie par l’Allemagne. — Intérêts de l’Autriche dans les Balkans qui sont pour elle un débouché économique et où elle rencontre la Russie et l’Italie. Antagonisme de l’Autriche et de l’Italie ; avantage cependant pour celle-ci du bourrelet autrichien contre l’Allemagne.

6. Balkans. — Le « puzzle » politique de l’Europe pendant tout un siècle ; démembrement de la Turquie au profit de qui ? Russie, Autriche ou peuples balkaniques eux-mêmes ? Antagonisme des nations balkaniques ou Confédération balkanique. Macédoine : complexe inextricable, de nationalités diverses. Intérêt, pendant longtemps, de la France et de l’Angleterre à l’intégrité de la Turquie, barrière contre l’expansion de l’Autriche et de l’Allemagne ; puis, quand ce furent les Balkaniques qui entamèrent la Turquie, leur intérêt devint de soutenir ces derniers. La Grèce et ses prétentions à l’égard des Hellènes des îles et d’Asie Mineure ; la Serbie et les Yougo-slaves ; les Bulgares et leur ambition d’être royaume accédant à trois mers et d’aller à Constantinople. — L’Albanie État artificiel, vaguement défini, débordant sur les conquêtes de la Serbie pour apaiser Vienne ; proposition de faire de l’Albanie une sorte de Reichsland balkanique, clef de voûte d’une fédération balkanique. — Le Danube, fleuve allemand aussi, puisqu’il traverse Ratisbonne ; canal du commerce allemand vers la mer Noire ; les possibilités d’amélioration de sa navigation.

7. Turquie. — Son élimination progressive de l’Europe. Conquête des États musulmans par l’Angleterre, la France et l’Italie (Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte). — Constantinople, les Dardanelles ; intérêt de la Russie de s’y installer conformément au testament de Pierre le Grand. Intérêt des Balkaniques, Roumanie et Bulgarie à l’ouverture des Dardanelles. L’Angleterre autrefois y voyait la clef des Indes, mais plus aujourd’hui. — Problèmes de la Turquie d’Asie.

8. Pologne. — Quatre siècles de vie historique, puissance spirituelle, vitalité malgré l’oppression, nécessité de sa reconstitution. Problème : sera-t-elle sous l’influence allemande, autrichienne ou russe, ou bien indépendante de toute attache ? La Pologne restreinte, limitée au peuple polonais, ou la Pologne historique des Jagellons, de la Baltique à la mer Noire, avec la Lithuanie et Ruthénie (Ukraine), même la Bohême, la Finlande (confédération orientale slave) ?

9. Russie. — Pays de jeune civilisation encore en pleine croissance ; population de races, de religions, de langues différentes, disséminée sur d’immenses territoires pauvres en voies de communications. Inculture de la population voulue par le gouvernement. — Esprit impérialiste de conquête et de domination. Politique traditionnelle de refoulement des Turcs. Elle a tendance à devenir « asiatique ». Mais après Moukden elle redevient « européenne » et songe aux Balkans. Après Bucarest elle est coupée des Dardanelles. Sa recherche de ports en eau chaude. Rivalités avec l’Autriche, l’Angleterre (aux Indes). Ressentiment contre l’Allemagne qui l’a frustrée au traité de Berlin du fruit de ses victoires ; et envie suscitée par le rapide développement de la puissance allemande. — Intérêt de la France et de l’Angleterre à seconder le développement de la Russie, capable d’agir comme contrepoids de la force grandissante de l’Allemagne. D’autre part, danger russe : dans 50 ans la Russie aura 300 millions d’habitants ; l’Allemagne 100 millions. — État composé de nationalités arriérées et asiatiques ou l’unité est nécessaire, faisant de l’empire une centralisation autoritaire sans liberté. La Russie, seul peuple semi-oriental qui a accepté la civilisation, peut faire en Asie, au profit des peuples asiatiques, une œuvre que ne peuvent ni veulent l’Angleterre, l’Allemagne, la France.

10. Espagne. — Nécessité d’un développement économique intérieur et d’une réorganisation des institutions. Bons rapports avec la France et l’Angleterre ; courants germanophiles. Questions : Gibraltar ; autonomie de la Catalogne ; problème marocain. Intérêts intellectuels et moraux avec l’Amérique latine.

11. Portugal. — Rattachement à l’Espagne ou fédération avec lui ; son alliance avec l’Angleterre ; partage des colonies portugaises.

12. Belgique. — Question des races flamandes et wallonnes. Neutralité, insuffisance des armements ; frontières stratégiques : la liberté de l’Escaut et le Limbourg hollandais, les Wallons de Malmédy et Montjoie. — Difficultés d’existence économique d’un petit pays entouré de murailles douanières ; l’Hinterland économique d’Anvers. — Problème colonial : charges du Congo à la suite des réformes intérieures y opérées depuis l’annexion à la Belgique ; remaniement des frontières congolaises. — Mission internationale de la Belgique.

13. Suisse. — Difficulté du maintien de la neutralité au centre d’une Europe divisée ; problème de la concilier avec l’indépendance économique. Mission internationale de la Suisse.

14. Hollande. Les deux axes de sa politique : ses ports sur l’embouchure du Rhin, convoités par l’Allemagne et à sa merci ; ses colonies (Java) à la merci des Anglais et convoitées par les Japonais. — Projet d’union hollando-belge,

15. États Scandinaves. — Groupement possible, annoncé par la conférence de Malmoe tenue durant la guerre, et par les réunions interparlementaires ; liberté désirée de la Baltique. La Suède, ancienne nation conquérante qui concentre aujourd’hui ses énergies à cultiver sa civilisation propre ; — intérêt porté à l’autonomie de la Finlande ; crainte des Russes, cherchant un débouché sur l’Océan ; — le Danemark désire le retour du Schleswig-Holstein.

297.2. AFRIQUE. — L’Afrique, groupe immense de peuples esclaves, de races primitives colonisées par les grandes puissances européennes. — Problème du remaniement du partage de l’Afrique qui fut opéré sans plan d’ensemble. Les possessions anglaises, non continues ; de même les possessions allemandes ; questions internationales des grands chemins de fer. Congo belge : neutralité, convoitises allemandes ; Afrique du Sud : one or two stream policy ; partage des colonies portugaises ; fin normale de toute suzeraineté de la Turquie en Afrique ; importance de l’Égypte pour l’Angleterre. — Possibilité d’internationaliser une partie de l’Afrique, de créer une Union coloniale africaine, d’accorder une large autonomie à toutes les colonies européennes de l’Afrique centrale, leur permettant de se fédérer entre elles et de ménager l’amour-propre de toutes les métropoles. L’Afrique devrait être au XXme siècle ce que l’Amérique a été au XIXme.

297.3. ASIE. — L’Asie est composée de populations nombreuses et diverses, dont la coexistence soulève des problèmes de race et de religion dans l’Inde (Musulmans et Bouddhistes), au Turkestan, en Perse, au Thibet, etc. — Problèmes de la pénétration des Européens, de l’opposition de leurs intérêts aux intérêts asiatiques (occidentaux et orientaux). Le péril jaune. — Deux sphères de compétitions européennes : Asie Mineure (Orient), Mers de Chine (Extrême Orient). Plan allemand pendant la guerre, de voir se constituer une alliance entre les trois États musulmans indépendants : Turquie, Afghanistan et Perse.

1. Asie-Mineure. Problème du partage de la Turquie. On parlait avant la guerre de zones anglaises (le sud et l’Arabie) ; zone russe (Arménie) ; zone française (Syrie, Liban) ; zone allemande (Mésopotamie). — Compétitions autour du chemin de fer de Bagdad : grande importance de l’Asie Mineure pour les chemins de fer internationaux. Question des nationalités : Arméniens, Hellènes, Libanais (ils demandent l’indépendance sous le protectorat français). La Palestine (sionisme, internationalisation des lieux saints.) — Les Allemands voulant conquérir la Mésopotamie, étaient regardés comme une menace à la fois par les Anglais et les Russes ; depuis la guerre leur ambition d’absorber toute la Turquie. — Projet anglais de réunir les Indes à l’Égypte par une ligne continue de possessions.

2. Perse. — Région turbulente ; pouvoir central souvent exposé. Projet de chemin de fer transpersan pouvant conduire aux Indes. Objectif : faire de la Perse un État tampon entre l’Angleterre et la Russie ; entente anglo-russe pour la délimitation de sphères d’influence.

3. Indes. — Population considérable, inassimilable : problème de son émancipation ; émigration des Indous dans d’autres dominions.

4. Indo-Chine. — Manque d’élément de civilisation propre du Siam. Ses affinités avec l’Indo-Chine française (Annam, Tonkin, Cambodge). -- Préférence indiquée par les Français pour des colonies concentrées et d’un seul tenant impliquant éventuellement échange de ces possessions extrême-orientales.

5. Asie russe. — Rôle de la Russie : Assimilation des populations de la Sibérie, du Turkestan. Liaisons transcontinentales par le Transibérien et les ramifications projetées, et par les autres chemins de fer : Samarkande, Caspienne, Volga, Oural, Turkestan, Taschent.

6. Extrême Orient. — Plusieurs nations y sont intéressées : la Chine, le Japon, la France (Indo-Chine), l’Angleterre (Canada), les États-Unis (Philippines).

7. Chine. — A fait naître en Europe l’appréhension du péril jaune. On redoutait de voir, avec le démembrement de ce « corps sans tête ni muscles », la race blanche submergée sous la marée montante des jaunes. Or, jusqu’ici la Chine n’a pas été dépecée, mais elle a cherché à s’organiser, et les capitaux étrangers pourraient transformer le pays et créer des occupations aux Chinois chez eux. Création des chemins de fer avec l’argent européen. L’affaire du prêt des six puissances à la Chine. — Certains pensent qu’il vaudrait mieux ramener la Chine à un ensemble de 18 provinces parfaitement gouvernées et d’en détacher le Thibet, la Mongolie et la Mandchourie pour être attribués respectivement à la Grande-Bretagne, à la Russie et au Japon. — Pendant la guerre l’absorption pacifique de la Chine s’est faite par le Japon. Celui-ci a su profiter des luttes immobilisant les puissances européennes pour imposer son protectorat à la Chine et lui dicter des mesures qui amèneront l’élimination rapide des étrangers. Non seulement c’est la perte pour l’Europe d’importants débouchés économiques, mais en perspective 400 millions de Chinois qui seront dressés militairement par le Japon pour les conflits futurs.

8. Japon. — Élévation du Japon au rang des grandes puissances. Existence d’un impérialisme et d’un militarisme. Son alliance avec l’Angleterre ; sa recherche d’une base navale de l’autre côté de ses mers (baie de la Magdalena). Le Japon transforme la Chine et lui transmet les méthodes d’Occident [90]. Le Japon aspire à la domination politique et à l’hégémonie économique dans la Chine septentrionale. Il a annexé la Corée et par là est devenu une puissance occidentale. Il a fait accord avec la Russie pour assurer la domination économique de la Chine. De la Chine ancienne le Japon a reçu des leçons de sagesse, des artistes, des philosophes. Aujourd’hui, l’initié veut dominer l’initiateur.

La population japonaise croît d’une manière excessive. Les Japonais sont à l’étroit dans leurs îles, le gouvernement stimule l’exode. L’ouvrier nippon envahit les chantiers chiliens, péruviens, brésiliens, comme le Far West américain. La suprématie du Japon tend à s’étendre sur tout le Pacifique, le Japonais étant comme l’Allemand imbu d’idées impérialistes. Les Japonais vainquent les métis et les mulâtres dans la lutte économique. Le « Bushido ». culte de l’honneur et de la fidélité aux ancêtres, et base d’un fort nationalisme, le mépris de la mort, l’orgueil d’un peuple insulaire, la soumission de l’individu à la famille et à la patrie, l’ascétisme des samouraïs constituent une formidable supériorité pour les Japonais, Le « péril nippon » menace la Chine, le Pacifique, l’Indochine, les Indes, l’Australie.

Lutte gigantesque en perspective pour la maîtrise du Pacifique et même de l’océan Indien. — Défense par le Japon de l’intégrité asiatique. Il proclame la formule : « l’ Asie aux Asiatiques », et l’oppose à celle des Yankees : « l’Amérique aux Américains ». La lutte est engagée entré deux peuples, l’un s’efforçant de venir chez l’autre, en dépit des maximes opposées : les États-Unis voulant prendre pied économique en Asie, les Japonais dans le Far West oriental. Les Philippines pour les premiers, Hawaï pour les seconds sont des positions avancées de l’expansion commerciale et de l’impérialisme. Après l’élimination de ses deux proches rivaux, la Russie et la Chine, le Japon pourrait donc s’attaquer aux États-Unis [91].

Actuellement, à l’intérieur, situation financière obérée. Essai d’établir un gouvernement de parti ; naissance d’une opinion publique hostile à l’impérialisme.

297.4. AMÉRIQUE. — Doctrine de Monroe ou de la non-intervention européenne. Politique du panaméricanisme. Lutte en perspective contre l’envahissement des Jaunes.

1. Les États-Unis : Mixture de peuples ; pays inachevé où les œuvres et les institutions grandissent encore au hasard de l’effort industriel ; leur enthousiasme, leur amour de la nouveauté ; ils ne se sont pas servis des instruments qu’étaient l’État et la loi pour réaliser des plans politiques. — Les États-Unis sortent de leur isolement ( participation à l’expédition de Pékin, à la Conférence d’Algésiras, à la Conférence de la Haye). — Impérialisme américain, « panaméricanisme » et « américanisation du monde ». — Leur colonisation : Cuba, les Philippines, Hawaï. — Panama ; route de jonction entre côtes américaines. Abstention néanmoins de se réserver le canal. Nécessité déclarée par certains d’une flotte pour détendre le canal dans le Pacifique et la mer des Antilles. Par le canal de Panama les Américains ont attiré l’univers à leur porte, et maintenant ils doivent défendre l’enceinte de leur maison.

Tendance chez certains à vouloir annexer le Canada, le Mexique et les républiques centrales ; résistance de la majorité cherchant l’entente avec ces pays. — L’alliance anglo-américaine esquissée déjà par certains traités d’arbitrage qui y préparent. Cependant une vieille jalousie à l’égard de l’Angleterre et le souci de la défense de leur commerce maritime font appréhender aux États-dénis un triomphe complet de l’Angleterre maîtresse des mers.

Influence ou suprématie dans le Pacifique. — Problème des Germano-Américains posé pendant la guerre ; attitude devant l’Allemagne. Absence d’armée aux États-Unis. — Croissance économique ; arrivée au point où le pays devenait grand exportateur et détenteur de réserves d’or ; enrichissement énorme au cours de la guerre, alors que l’Europe s’épuise et s’appauvrit.

2. Amérique latine. — Elle est sous le coup de menaces diverses. Le péril nord-américain, tant que le « monroéisme » ne sera pas défini dans un sens plus égalitaire pour tous les États américains et que des formules ne soient trouvées harmonisant les oppositions entre Latins et Anglo-Saxons. — Le danger allemand : par ex., le Deutschtum dans le Brésil méridional. — La menace japonaise sur toutes les côtes du Pacifique. — L’Amérique latine est aux prises avec de grands problèmes : problème de l’unité du continent ; problème d’unir en un type unique les trois races européenne, indienne et nègre ; problème de politique intérieure : les révolutions et l’action personnelle des « caudillos » ; problème économique des emprunts, du papier-monnaie et de la formation d’un capital national.

297.5. Océanie. — L’Océanie, ensemble d’îles, dont la possession est partagée entre l’Angleterre, la Hollande, la France, l’Allemagne et les États-Unis. — L’Australie, centre du monde océanien, entourée d’une douzaine d’archipels qui pourraient un jour vivre d’une vie rattachée à elle. — L’Australie et les îles océaniques d’accord avec les États-Unis, le Canada et l’Amérique latine, sur la nécessité de s’opposer a l’immigration des Jaunes et des Indous ; point autour duquel pourront croître des sympathies entre gouvernements, aujourd’hui divisés. — Le canal de Panama, capital pour l’avenir de l’Océanie. Il ne peut manquer d’européaniser le nord-est et le sud-ouest du Pacifique, tout en laissant la partie occidentale de ses mers sous l’influence asiatique. — Questions particulières diverses : le Condominium anglo-français et les Nouvelles-Hébrides ; les Indes néerlandaises livrées sans défense aux compétitions et aux pressions ; avenir de Tahiti à mi chemin entre Panama et la Nouvelle-Zélande ; Nouvelle-Calédonie contenant les mines de fer dont l’Australie aura besoin un jour. — Tendance de l’Australie à souhaiter l’annexion par l’Angleterre de toutes les îles océaniennes.

297.6. Les mers. — Les mers, leurs approches et leurs détroits font l’objet de grandes compétitions politiques. Méditerranée. La France la veut ouverte : sécurité de la base navale de Bizerte et de la route de transport de ses troupes coloniales dans le conflit européen. L’Angleterre la veut aussi ouverte : voie essentielle de ses principaux fournisseurs de denrées alimentaires, route des Indes et d’Australie, liaison avec la « Pipe line », de l’Anglo-Persian Oil Company. L’Angleterre possède Gibraltar ; d’où mécontentement de l’Espagne. Le sort de Melilla en face, aujourd’hui au Maroc espagnol, ne laisse pas l’Angleterre indifférente. La liberté du canal de Suez lui est indispensable comme route maritime. — Dardanelles. Leur liberté est en relation avec l’équilibre méditerranéen tout entier qui comporte notamment la répartition définitive des îles « grecques ». Le protectorat français sur les communautés chrétiennes de l’Orient. La Russie veut arriver aux détroits et à la Méditerranée ; l’Angleterre n’y fait plus objection. Îles de l’Égée, pourvues de ports excellents pouvant tenir lieu de base navale et servir au contrôle du commerce des Dardanelles. L’Italie tient surtout à l’île de Rhodes qui commande à la fois la route des Dardanelles, d’Asie Mineure et de Suez. — Adriatique. Compétition de l’Italie et de l’Autriche ; importance à ce sujet de l’occupation de la côte de l’Albanie (Vallona). — Mer Noire. Compétition : sera-ce un lac russe ou une mer ouverte ? — Baltique. Question des détroits. — Atlantique et mer du Nord. Compétition de l’Allemagne pour étendre ses côtes et le nombre de ses ports. Accords sur le statu quo de la mer du Nord. — Mer des Antilles. Importance acquise à raison du canal de Panama ; îles possédées par les puissances européennes dans cette mer. — Pacifique et Mers de la Chine. Lutte pour leur maîtrise ; projet pour leur police et leur contrôle international.

298. Conclusions.


1. La politique est la coordination supérieure de l’activité du corps social. Elle est nationale et internationale.

2. L’État, de nos jours, demeure pratiquement le centre et le pivot de la politique. Tous les mouvements sociaux, tous les conflits viennent retentir sur sa conception, sa composition et ses attributions. L’État doit être envisagé dans sa double existence : à l’intérieur, à l’égard de ses nationaux ; à l’extérieur, à l’égard des autres États.

3. L’évolution de l’État moderne a son point de départ dans l’absolutisme. a) L’absolutisme à l’intérieur est parti de la formule du roi : « L’État c’est moi » ; il en est arrivé, de concessions démocratiques en concessions, au régime constitutionnel, parlementaire, même fédératif et républicain. b) L’Absolutisme à l’extérieur domine au contraire encore tout le système des relations internationales. Ce système repose sur le dogme de la souveraineté absolue des États à l’égard les uns des autres, avec ce corollaire, destructif de tout droit et de toute morale internationale quelconque, que la puissance seule est le fondement, le but et la limitation de l’activité nationale. Mais pareil absolutisme lui-même est battu en brèche et cette guerre, en mettant aux prises l’Europe et le monde, sans autre cause au fond qu’une lutte pour la plus grande puissance, a révélé la folie et le danger du système. La paix n’est plus concevable désormais que sur la base d’un système répudiant le dogme faux et lui substituant celui de l’interdépendance des nations et de la limitation de son absolutisme.

4. Nous assistons à deux tendances opposées. L’une consiste à concentrer dans l’État toutes les forces politiques des peuples, tous les pouvoirs, dont l’expression est la loi, la justice rendue et l’administration. L’autre tendance aboutit à l’attribution de pouvoirs à d’autres organismes que lui-même. Ce partage de la souveraineté prend plusieurs formes. a) Au-dessous de l’État, et subordonné à lui, c’est l’importance croissante des grandes villes, de l’autonomie locale et régionale mouvement qui trouve sou achèvement dans l’application à tous les degrés du principe fédératif. b) À côté de l’État, et sur le même plan que lui, c’est le développement et l’incorporation dans des organisations indépendantes de grandes forces sociales se détachant du faisceau de celles de l’État, forces ethniques, économiques, intellectuelles. Le terme ultime de cette évolution apparaît la constitution de vastes entités fédératives érigées en personnes de droit international et douées même de certains droits politiques. c) Enfin au-dessus de l’État et sur un plan supérieur, se multipliant et s’élargissant, les associations entre États, les coalitions et les alliances. Au bout de son développement est la Société des nations, avec la formation d’une autorité supernationale.

5. La Société des nations est la limitation organisée de la souveraineté absolue. À l’avènement de celle-ci concourt un ensemble de causes politiques particulières que nous avons examinées en détail et qui sont : a) l’effort des petits États pour maintenir leur existence à côté des grands. b) La notion de la neutralité en vertu de laquelle sont placés, au milieu des territoires de grandes puissances, les territoires théoriquement intangibles des États neutres. c) La nécessité d’alliances de plus en plus vastes pour résister aux alliances opposées, si bien que le monde entier est entraîné dans trois ou quatre systèmes d’associations d’État. d) Le progrès des conceptions positives pour lesquelles le pouvoir n’a d’autre fondement que son utilité en égard à la masse des individus, et l’imperium admissible seulement en tant qu’il est nécessaire pour le fonctionnement des services publics. e) La volonté des peuples d’arracher les affaires politiques internationales aux intrigues dynastiques et au secret de la diplomatie, pour les placer dorénavant sous un contrôle démocratique efficace, à l’instar des affaires politiques nationales.



  1. La littérature de la sociologie est fort développée. Voici l’indication de quelques ouvrages de première importance :
    xxKidt, Social évolution. — Spencer, Principle of sociology. — Ward, Dynamic Sociology ; Outlines of Sociology. — Flint, Philosophy of history in Europe (1874). — Gidding, Principles of Sociology (1896). — Sidgwick, Elements of politics, (1901). — Leroy-Beaulieu, L’État moderne et ses fonctions. — Pattes, The theory of Prosperity. — Tarde, La logique sociale (1895), les Lois sociales (1898), les lois de l’imitation (1895), Psychologie économique (1902). — G. de Greef, Introduction à la sociologie (1902). — E. Durckheim, La division du travail social (1893), Les règles de la méthode sociologique (1896). — G.-E. Waxweiler, Esquisse d’une sociologie. — R. Worms, Les principes biologiques de l’évolution sociale ; Philosophie des sciences sociales. Voir aussi les études de sociologie criminelle de Lombroso, E. Ferri, Rossi, Tarde. — Il parait plusieurs grandes revues de Sociologie. — Des chaires de sociologie ont été créées depuis une vingtaine d’années. Un institut de sociologie a été créé à Bruxelles (Institut Solvay). L’Institut international de sociologie a été fondé pour grouper les efforts des sociologues du monde entier.
  2. Léon Walras, Éléments d’économie politique pure, page 32.
  3. Voir ci-après n° 334. Voir aussi les travaux de l’Institut international de statistique et ceux de l’Institut international d’agriculture sur l’indice unitaire du blé. — C. Henry, Sur les principes d’analyse statistique (Bruxelles, Institut de sociologie). — Sur la méthode dans les sciences sociales, voir J. Durieux et Descamps dans les Documents du Progrès, mai 1910 et sept. 1913.
  4. On peut comparer un principe général à un passe-partout, qui ouvre toutes les portes d’une maison et résume eu lui vingt clefs particulières.
  5. A. Fouillée, Les idées-forces.
  6. Chamoine Moulart, L’Église et l’État.
  7. On a pu dire avec raison, en une seule formule, que le monde est arrivé à un âge « d’objectivité générale, humaine, mondiale, scientifique ». (De allgemeenmenschelyke wereld — wetens chappelyke objektiviteit, van Embden.)
  8. André Chevrillon donne cette conclusion à une étude magistrale sur l’Angleterre et son adaptation pendant la guerre (Revue de Paris, 1915).
  9. Voici quelques-uns des principaux travaux sur l’histoire universelle : Histoire générale de Polybe (milieu du IIMe siècle avant J.-C.). — Discours sur l’Histoire Universelle, par Bossuet (ouvrage daté de 1681), C’est un essai d’histoire générale fondé exclusivement sur la Révélation : il expose les « époques » ou la suite des temps, comment les empires se succédèrent les uns aux autres, les causes de leur grandeur et de leur décadence, et comment la religion dans les différents États se soutient depuis le commencement du monde, jusqu’au moment où il écrivait. — Principe de la Philosophie de l’Histoire (1725), par Vico (traduite en français et adaptée par Michelet). Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations, au moyeu desquels ou découvre de nouveaux principes du droit naturel des gens. Vico voulait dégager les phénomènes réguliers des phénomènes accidentels et déterminer les lois qui régissent les premières. — Idées sur la Philosophie de l’Histoire de l’Humanité (1784-1791), par Herder. Pour Herder tout a sa philosophie. Pourquoi, dit-il, l’histoire n’aurait-elle pas la sienne ? Il doit exister un plan dans le gouvernement des destinées générales de l’humanité. C’est ce plan qu’il cherche à comprendre. Après avoir traité de la terre, de l’organisation des êtres végétaux et animaux, de l’homme organique, des pouvoirs de la création, il aborde le climat, l’influence des milieux, sur L’éducation et le développement des facultés de l’homme moral. Il trace ensuite l’histoire des races humaines et des grands empires. Cette revue de toutes les nations amène Herder à s’incliner devant la sagesse du Créateur et à affirmer l’existence d’un autre monde où l’homme doit trouver le complément de sa destinée. — Histoire universelle, de Cesare Cantu (1838-1846), 18 volumes et 10 volumes de documents, 3e édition française par Lacombe, en 1865. (L’ouvrage s’étend de la création du monde à 1830) — Histoire générale, de Lavisse et Rambaud. — The Cambridge Modern History (limité à la période moderne). — Ces œuvres de Karl Lamprecht tendent aussi à constituer une histoire générale du développement humain. — L’art de vérifier les dates, chronologie publiée par les Bénédictins en France, qualifiée une des plus merveilleuses productions de l’esprit humain dans le domaine de L’histoire (I. Jusqu’en 1770 ; II. De 1770 à 1827 ; III. Avant l’ère chrétienne (5 vol.). — Le manuel d’histoire, de généalogie et de chronologie de tous tes États du globe, de Stokvis (Leiden, Brill, 1888), en 3 gros volumes (mise à jour de l’art, de vérifier les dates, qui a paru de 1818 à 1844 : tableaux généalogiques, liste des princes et des gouvernements). — Laurent, Études sur l’histoire de l’Humanité. — Évolution du monde moderne. Histoire politique et sociale (1815-1913), Paris, Alcan. — Xénopol, Théorie de l’Histoire
  10. Pour la Bibliographie, consulter : Ch.-V. Langlois, Manuel de, Bibliographie historique (1896). — Le Staats-Archiv, recueil des actes officiels pour l’histoire du présent, publié depuis 1861, contient les documents officiels, surtout diplomatiques. — Le récit des événements politiques est donné chaque année sous la forme d’annuaires qui reproduisent les documents officiels : Annual register (depuis le XVIIIe siècle). L’Annuaire historique universel de 1818 à 1861, L’Annuaire des deux mondes de 1850 à 1870), L’Année politique depuis 1874, Europæischer Geschichte Kalender (Schultess) depuis 1860. — Sur les méthodes, consulter : E. Berkheim, Lehrbuck der historische Methode (Leipzig, 1889), P.-R. Trojano, La storia como scienza sociale (Naples 1898). — Ch.-V. Langlois et Ch. Seignobos, Introduction aux études historiques (Paris 1897). — Comme études générales, consulter : Seignobos, Ch. 1815-1915. Du congrès de Vienne à la guerre, La revue de Paris. 1er juillet 1915. — Seignobos, Ch. Histoire politique de l’Europe contemporaine : Évolution des partis et des formes politiques : Paris, Colin, 1897. — Driault, Édouard. Le monde actuel. Tableau politique et économique 1905. Exposé général avec bibliographie choisie. — Viallate et Claudel, La Vie politique dans les deux modules, 1903. — H.-S. Chamberlain, La Genèse du XIXe siècle, Paris, Payot. — Histoires contemporaines de l’Europe, en allemand, de Gervinus, de C. Bulle et de Stern. — Oncken, Allgemeine Geschichte in Einzeldarstellungen. — Marquardsen : Handbuch des öffentlichen Recht der Gegenwart (depuis 1883). — Alcan : Bibliothèque d’histoire contemporaine formée d’histoires par pays, ouvrages la plupart de vulgarisation.

    Sur la Politique contemporaine : a) Des résumés chronologiques de faits sont publiés en France (année politique, Paris in-12 ; en Angleterre, Annual Register, Londres ; en Allemagne, Geschichte Kalender). Pour les années 1889-1891, voir aussi : La vie politique à l’étranger, publiée sous la direction de M. E. Lavisse (Paris, in-14).
    xxb) Recueils diplomatiques officiels : France, Livres jaunes ; Angleterre, Livres bleus ; Allemagne, Livres blancs ; Italie, Livres verts.
    xxc) Documents et articles dans : Archives diplomatiques ; Mémorial diplomatique ; Revue diplomatique et consulaire ; Revue générale de droit international public ; Chronique mensuelle de faits internationaux ; Revue de droit international ; Chroniques internationales : Relevés de faits classés par date, publiés dans la revue la Vie internationale.
    xxd) En outre : En France : Chronique bi-mensuelle de Mazade, puis Charmes dans Revue des Deux Mondes ; articles dans Nouvelle revue, Revue de Paris, Correspondant, Revue bleue. — Correspondance de grands journaux : Temps, Débats, Figaro. — En Allemagne : Principales revues et journaux. — En Angleterre : Parliamentary Papers.

  11. On trouvera dans l’Annuaire de la vie internationale la liste chronologique complète de ces congrès.
  12. Gaston Gaillard, Culture et Kultur, (1915). — Romain Rolland a écrit pendant la guerre : « Jamais je n’ai cessé de combattre, comme le pire ennemi de l’unité morale de l’Europe, le militarisme prussien et ses doctrines monstrueuses. Mais en même temps ma connaissance du peuple allemand et l’étude attentive de son état d’esprit depuis le commencement d’août m’ont fait voir la criante injustice qu’il y aurait à l’envelopper dans la même haine que ses maîtres, dont il est la victime héroïque et aveugle. C’est contre cette injustice que j’ai protesté. C’est le rôle des intellectuels de travailler à dissiper les malentendus meurtriers entre les peuples. Que la guerre se livre entre des armées et non entre les pensées. La pensée c’est la cité de Dieu. Que la haine se taise et s’éteigne à la porte ! » (Au dessus de la mêlée).
  13. Voir à ce sujet, sur les malentendus anglo-allemands : Lord Haldane, La Vie internationale t. I. fasc. 1. — Sur les malentendus franco-allemands et l’emphase de l’Allemagne, Intéger, Belgique et Allemagne, p. 25.
  14. Michel Bréal, La Sémantique. — Albert Dauzat, La philosophie du langage. — Abel Hovelacque, La Linguistique, Paris, Schleider, 4me édition, 1888. — Fr. Müller, Précis de linguistique, Vienne 1876-1888. — Steinthal Misteli, Caractéristiques des principaux types des langues, 2me édition, Berlin, 1893.
  15. Il est intéressant de signaler que l’Almanach de Gotha a continué à paraître en français pendant la guerre (édition 1915).
  16. La Voix de l’humanité, juin 1015.
  17. Michel Bréal, Le choix d’une langue internationale, « Revue de Paris », 16 juillet 1901.
  18. On a proposé d’utiliser les gestes, et dde les organiser en un langage international (mimique ou pantomisme international) ; déjà les marins de tous les pays ont des gestes conventionnels, comme ils ont des signaux (Jean Lhomme, En 1916, page 131).
  19. Max Muller, Essai sur l’histoire des religions. — Encyclopédie des sciences religieuses. — Salomon Reinach, Orpheus, Histoire générale des religions. — Religions et religions, poésies de Victor Hugo (1880). — L’étude objective des religions chez tous les peuples et de leur histoire a donné lieu à une organisation inter nationale, le « Congrès international de l’histoire des religions ».
  20. Dodge, War inconsistent with the the religion of Jesus-Christ. — La guerra et l’insegnamento della scuola cattolica. Estrate della Civitta Catt. Quard 1555 del 3 Aprile 1915. — A. Loisy, Guerre et Religion (1915). — Scholz, Der Krieg und das Christenthum (1915).
  21. L. Emery, Prof. de théologie à Lausanne. « Gazette de Lausanne », août 1915.
  22. Georges Holley Gilbert, The Bible and universal peace, New-York (1915). Martin Rade, Der Beitrag der christlichen Kirchen, zur internationalen Verständigung, Stuttgart, Kohlammer, (1913). — Le groupe anglais de la « World Alliance of churches », publie dans son journal, Goodwill, des articles pour promouvoir à l’entente internationale à l’intermédiaire des Églises.
  23. « Les erreurs de la France, c’est-à-dire les violations du pacte conclu par Clovis avec l’église catholique, ont toujours été punies, par des catastrophes nationales. Au XVme siècle, l’Invasion anglaise punit la France de son infidélité. Au XVIme siècle, nouvel oubli des droits de Dieu, par suite de l’empiétement du pouvoir civil sur le pouvoir spirituel de l’Église ; nouvelle sanction. Au XVIIme siècle, la science déifie l’impiété ; nouvelle sanction. Au XXme siècle, continue l’expiation par l’horrible guerre actuelle » (Bulletin de St-Michel. 1915).
  24. Lettres pastorales de Mgr Mercier et de Mgr Amette. Voir aussi « Cahiers documentaires belges », n° 53.
  25. Voir le cantique de la guerre de Lamprecht dans sa harangue prononcée le 23 août à Leipzig, Zur Neuen Lage. Leipzig, Hirzel
  26. Cardinal Hartmann, archevêque de Cologne, reproduit dans « Indépendance belge », 10 février 1915.
  27. Mgr. Batifol, À un neutre catholique, « Pages actuelles », 1914-1915, n° 38. — Maurice de Sorgues, Les catholiques espagnols et la guerre, « Pages actuelles », 1914-1915, n° 36. — Comité catholique de propagande française à l’étranger : « La guerre allemande et le catholicisme » (avec album de documents graphiques.) L’ouvrage du Dr Rosenberg. Der Krieg und der Katholizismus, est une réponse à cet ouvrage. Le Comité français a répliqué par « L’Allemagne et les alliés devant la conscience chrétienne » — R. Johannet, La conversion d’un catholique germanophile, « Lettre ouverte » de M. Emile Prüm. chef du parti catholique luxembourgeois, à M. Mathias Erzberger, député du centre, — Comte Bégouen, Les catholiques allemands jadis et aujourd’hui. — Balmes, Les catholiques espagnols et la guerre. — Comte Bégouen, La guerre actuelle devant la conscience catholique. — Mgr. Henri Chapon, La France et l’Allemagne devant la doctrine chrétienne de la guerre.
  28. Geoffroy de Grandmaison, Les aumôniers militaires, « Pages actuelles », 1914-1915, n° 41. — Mgr. L. Lacroix, Le clergé et la guerre de 1914. — René Gaell, Les soutanes sous la mitraille. — Actes d’héroïsme, de bravoure et de dévouement, d’abnégation, de charité et de loyauté du clergé et des catholiques français et belges pendant la guerre, recueillis par Gabriel Langlois et présentés par Mgr. Herscher.
  29. Georges Fulliquet, Dieu et la guerre. — Sedir, La guerre actuelle selon le point de vue mystique (Comité des Conférencences Sedir). Maurice Neeser, La part de Dieu à la guerre (Association chrétienne d’étudiants).
  30. E. Fournier de Flaix, Statistique et consistance des religions a la fin du XXMe siècle. Mémoires communiqués au Congrès international de l’Histoire des religions, en 1900, à Paris (1901).
  31. Th. Bonnard, Recteur de l’Université catholique. Un siècle de l’Église en France, 1800-1900, page 1-12. — Abbé Turnile, Histoire du dogme de la Papauté (1908).
  32. Bompard, La papauté en droit international, 1888. — Olivart, Le pape, les États de l’Église et l’Italie, 1897. — Vergnes, La condition internationale de la papauté, 1905. Rostoworoski, La situation internationale du Saint-Siège au point de vue juridique, Annales de l’école des sciences politiques, 1892, — v. Taube, La situation internationale actuelle du pape et l’idée d’un droit entre pouvoirs, Archiv für Rechts und Wirtschaftsphilisophie. — Delzons, La souveraineté du pape, Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1911. — Jenn, Ist der Papst Subjekt des Völkerrekts ?Laband, Der Einfluss des Krieges auf die Stellung des Papstes, Deutschen Juristen-Zeitiing, 1915, S. 648 ff. — Wehberg, Das Papstum und der Weltfriede, 1915 [avec une biographie très complète].
  33. Prof. Mahling, conseiller privé de consistoire dans la conférence à Berne, le 12 mars 1915 (Norddeutsche Allgemeine Zeitung, 13 mars 1915, n° 72, erste Ausgabe, p. 2).
  34. Père Didon, Jésus-Christ, p. 7.
  35. R. P. Overmann, S. J. dans « Stimmen der Zeit : Das Erwachen der Ukraïne, p. 546-555.
  36. Rév. R, J. Cambell, Le christianisme de l’avenir.
  37. Goblet d’Aviella, « Cœnobium », 31 août 1915.
  38. Abbé Savoye, De l’origine de quelques idées modernes, p. 81.
  39. Les Suisses du canton de Vaud aiment à dire : « Le prêtre c’est comme la pompe à incendie : on n’aime pas à s’en servir, mais on tient a savoir qu’elle est là. »
  40. Drumont, La France juive, 1886 ; la Franc-maçonnerie ; la Tyrannie maçonnique. — Copin-Albancelli, La Franc-maçonnerie et la question religieuse. — A. Bouché-Leclercq, L’intolérance religieuse et la politique. — Dietrich Bischoff, Freimaurers Kriegsgedanken, Leipzig (1914).
  41. Goblet d’Aviella, Science et religion. — Auguste Dide, La fin des religions. — C. Guignebert, L’évolution des dogmes. — Félix le Dantec, L’Athéisme.
  42. Aug. Forel, La libre pensée internationale, 30 avril 1915.
  43. Jean-Marie Guyau, L’irréligion de l’avenir.
  44. W. James, L’expérience religieuse.
  45. Pointcaré, La valeur de la science. — Frederico Enriques, Les concepts fondamentaux de la science. — Émile Picard, La science moderne. — W. Ostwald, L’évolution d’une science, la chimie. — Félix le Dantec, Science et conscience. — E. Boutmy, La vérité scientifique, sa poursuite. — Gustave Le Bon, La vie des vérités.
  46. Une convention internationale a protégé les sciences en Afrique. «  Toutes les puissances exerçant des droits de souveraineté ou une influence (dans les territoires du Bassin du Congo) protégeront et favoriseront sans distinction de nationalité ni de culte toutes les institutions et entreprises religieuses, scientifiques ou charitables. Les missionnaires chrétiens, les savants, les explorateurs, leurs escortes, avoir et collections seront également l’objet d’une protection spéciale. » Acte de Berlin 1884, art. 6. — Voir aussi : Rapport sur la nécessité des subventions gouvernementales internationales dans Congrès mondial des Associations internationales, 1910, p. 259.
  47. P. Otlet, L’organisation internationale du travail scientifiqueP.-H. Eykmann, L’internationalisme scientifique (sciences pures et lettres) ; L’internationalisme médical. La Haye, Van Stockum, 1911. — Wilhelm Ostwald, Das Gehirn der Welt, 1912, München, die Brücke (Nord und Süd, 1912, H).
  48. Cf. Annuaire de la Vie Internationale qui contient des notices monographiques sur toutes Les Associations internationales. — Sur l’Association internationale des Académies, voir Actes du Congrès mondial, 1913, p. 551.
  49. Voir à ce sujet tes travaux de l’Institut international de Bibliographie, notamment son Bulletin et le Manuel du Répertoire Bibliographique Universel, contenant les tables de la classification décimale, avec 40,000 divisions. Voir aussi les travaux du Congrès mondial et son Code de règles pour l’Organisation des publications. — P. Otlet, L’organisation internationale de la documentation ; Le Livre et ses fonctions ; L’avenir du Livre.
  50. Frédéric Passy, Les machines et leur influence sur le développement de l’Humanité, Paris, 1877), — Albert Colson. L’essor de la chimie appliquée, Paris, 1910.
  51. Voir à ce sujet les travaux du Congrès mondial des associations internationales.
  52. De Fuisseaux, Le brevet international. Congrès mondial de 1913, p. 1193. — Organisation de la documentation technique : Bulletin de l’Institut international de bibliographie et actes du Congrès international de l’enseignement technique.
  53. Liste des desiderata dressée en vue du Grand Concours international de Bruxelles, 1888 (Exposition internationale).
  54. Voir A. de Candolle, Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, Genève, 1873. Voir aussi les calculs basés suc l’attribution du prix Nobel pour les sciences.
  55. M. Ed. Perrier, de l’Institut de France, directeur du Musée national d’histoire naturelle, leur a consacré tout un livre, France et Allemagne. Il exprime cette conclusion : « Tandis qu’en France la science servait de base solide aux plus hautes et aux plus généreuses spéculations et porte en elle l’aspiration vers la paix universelle dans la liberté, en Allemagne elle est demeurée la servante des visées dominatrices de ses surhommes et l’instrument néfaste d’une barbarie moderne. » M. Perrier rapporte comment Pasteur a refusé, après en avoir référé à J.-B. Dumas, le million qu’on lui offrait pour monopoliser sa découverte sur le charbon et cacher au public sa méthode. Cent autres, en France, se sont inspirés de tout temps des mêmes sentiments. — Voir aussi Duheim, La science allemande et la culture française, et la définition d’Appel à l’Académie des sciences, décembre 1914.
  56. Renan, Réforme intellectuelle et morale de la France.
  57. « Université française», 3 novembre 1914.
  58. Il s’est constitué une œuvre universitaire suisse des étudiants prisonniers de guerre ; elle s’efforce d’aider les jeunes gens à continuer leurs études.
  59. Ramsay évalue l’énergie que développe le radium en se détruisant à deux millions de fois celle que développe la cordite, l’un des plus puissants explosifs connus.
  60. Voir les actes du Congrès Mondial des associations internationales de 1913 sur l’établissement d’un système universel d’unités et les sources citées dans ces travaux, notamment ; Ch.-Ed. Guillaume, Le système de mesures et l’organisation internationale du système métrique, p. 329. — W. Ostwald, Theorie der Einheiten, p. 377. — F. Cellérier, Fixation des systèmes internationaux d’unité légale, p. 317. — Voir aussi Ch.-Ed. Guillaume, Unités et étalons.
  61. Voir les travaux du Bureau international des poids et mesures. — Voir aussi les travaux d’ensemble de MM. Guillaume et Ostwald sur l’unification des unités de mesures, dans la Vie internationale, 1913.
  62. Père Didon, La vie de Jésus, LXXXIII.
  63. F. Baldensperger, La littérature. — Pour F. Brunetière (Études critiques sur l’histoire de la Littérature française) le « classicisme » consiste surtout eu un complet équilibre de toutes les facultés et un sens très vif de l’esprit national.
  64. Reynaud, L’influence française en Allemagne.
  65. Voir, pour ce qui concerne la littérature française du XIXme siècle, les Essais de psychologie contemporaine de Paul Bourget, 1883-1886.
  66. 1 Camille Mauclair, Le front littéraire de demain.
  67. Henry Dartigue, L’influence de la guerre de 1870 dans la littérature française.
  68. Bulletin du Cercle de la Librairie, décembre 1915, janvier 1916.
  69. Les ouvrages illustrés, avec histoire, commentaire et critique, ont extraordinairement répandus la counaissance des œuvres (ex. : Le musée d’art). — Combarieu, La musique.
  70. Emile Schaefer, Kunst und Künstler, 1er October 1914. p. 35. Traduction dans « Cahiers documentaires belges », numéro 142.
  71. Minerva., Jahrbuch der Gelehrten Welt, 1913-1914 (23e année).
  72. L.-P. Lochner, Internationalisation among Universities. Actes du Congrès mondial, 1913, page I78. — Bureau international de fédérations d’instituteurs. La vie internationale, 1914, voir page 205. — Sur la fédération internationale des étudiants Corda Fratres, voir Annuaire de la Vie internationale.
  73. Voir n° 237.31. « Humanisme et Humanité ».
  74. Travaux des deux sessions du Congrès international d’éducation morale, sur la théorie et la pratique de l’éducation morale ainsi que les méthodes à mettre en œuvre à l’école pour former le caractère moral de la jeunesse. — F. Buisson, L’instruction et l’éducation internationale (1905).
  75. De Lanessan, Comment l’éducation allemande a créé la barbarie germanique. — N.-M. Butler, Educatton in the United States, 2 vol., Albany, 1905. — C. W. Eliot, Educational reform, New-York, 1898. — United States, « Commissioner of Education ». Reports 45 Vol. ; Washington (depuis 1867). — Gustave Lebon, Psychologie de l’éducation.
  76. Pendant la guerre les Universités allemandes ont adopté des mesures d’exception d’une rigueur extrême à l’égard des étudiants étrangers.
  77. « Annuaire de la vie internationale », 1908, p. 949 ; 1910-1911, p. 1731.
  78. Congrès mondial des associations internationales, 1913, p. 743.
  79. Voir projet et discutions dans les Actes du Congés mondial de 1913.
  80. Il existe une Association internationale de la Presse. En 1913 ses travaux ont porté sur le rôle de la presse, notamment dans le but de lutter contre les informations hâtives, erronées, nuisibles (presse sensationnelle). Il existe aussi un Congrès international de la presse périodique, qui a tenu ses sessions en 1910 et 1912.
  81. Raoul Narsy, La presse et la guerre, « Pages actuelles », 1914-1915, nos 53,54. — Jèse, Le régime de la presse en Angleterre, pendant la guerre.
  82. Matin, 18 août 1915. - Voir aussi The war and the german propaganda, 1915.
  83. Il existe un arrangement international du 4 mai 1910 relatif à la répression de la circulation des publications obscènes. Le Carnegie-Endowment en 1914 a examiné des plans pour un bureau de presse mondial dans l’intérêt de l’entente internationale (Yearbook for 1915, p. 60).
  84. En ces dernières années les internationalistes et les pacifistes se sont préoccupés d’avoir des journaux à eux ; ils ont fait à cet effet des sacrifices sérieux, mais bien insuffisants. — Des projets du journal international ont été élaborés mais sans aboutir. Une agence de presse, Potentia, avait été proposée. La Carnegie Endowment a examiné, en 1914, des plans pour un bureau de presse mondial dans l’intérêt des idées pacifiques (Yearbook for 1915, p. 60).
  85. Les Associations France-Amérique, France-Italie, France-Belgique, Suisse-Belgique, etc. Le Comité d’études franco-britannique a défini ainsi son objet : étudier scientifiquement les problèmes d’ordre économique, intellectuel et moral que soulève la coopération désormais désirable de la Grande-Bretagne et de la France et préparer ainsi les grandes solutions qu’il appartiendra à d’autres groupements, tel que le comité interparlementaire franco-britannique, de faire entrer dans la pratique. — Les bases ont aussi été jetées d’une Association franco-anglo-italienne, pour le développement d’un programme intellectuel de demain, commun aux trois peuples, sous la présidence d’honneur de leurs trois chefs d’État. Cette association, d’après les promoteurs, « viserait à une nouvelle Renaissance, en cherchant à renouer les traditions interrompues à l’époque de la Renaissance, en constatant que dans le domaine intellectuel et moral, tous les trésors dont les humains sont si fiers, ont été surtout créés par les trois peuples aujourd’hui alliés et amis et que l’Union des trois génies principaux du monde pourra avoir des conséquences bienfaisantes et décisives sut l’évolution et l’activité des peuples en marche vers la beauté et la vérité. Il faudra pour cela créer une sorte de solidarité intellectuelle entre les nations. Chacun de leurs grands écrivains, penseurs ou savants doit pouvoir être connu et aimé par les trois peuples à la fois » (projet de la Revue et de l’Athenæum). — Consulter Harry-Ervin Bard, Intellectual and cultural Relations between the United States and the other Republics of America.
  86. A. Bauer, Essai sur les révolutions, page 295.
  87. A. Comte, Système de politique positive, 1851-1854.
  88. Kant, Principe métaphysique de la morale (1885). — J. Bentham, Introduction aux principes de morale (1789). — Ch. Renouvier, Science de la morale (1868). — P. Janet, La morale (1873). — Schopenhauer, Fondement de la morale (1879). — H. Spencer, La morale évolutionniste (1879). — Ch. Secretan, Le principe de la morale. J. M. Guyau, Esquisse d’une morale sans obligations ni sanctions. — P. Janet, Histoire de la philosophie morale (1858). — Fouillée, Critique des systèmes de morale contemporains (1883) ; Les éléments sociologiques de la morale (1915). — Renouvier, Esquisse d’une classification systématique des doctrines philosophiques (1886). — Spencer, Qu’est-ce que la morale ?
  89. Morton Fullerton, Les grands problèmes de la politique mondiale. Voir toutes les sources de l’histoire contemporaine citées sous 21. — André Tardieu, Le mystère d’Agadir. — René Pinon, L’Europe et la guerre italo-turque, Revue des deux mondes, 1er juin 1912.
  90. René Pinon, La Lutte par le Pacifique (La Japonisation de la (Chine}, p. 97-152.
  91. — Louis Aubert, Américains et Japonais (1908).