Quentin Durward/Chapitre 08

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Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 19pp. 124-144).


CHAPITRE VIII.

L’ENVOYÉ.


Parais comme l’éclair aux yeux de la France ; car, avant que tu puisses annoncer que je vais arriver, le tonnerre de mon canon se fera entendre. Ainsi donc pars : sois la trompette de ma colère.
Shakspeare, Le roi Jean.


Si la paresse eût été une tentatrice à laquelle Durward eût cédé aisément, le bruit qui retentit dans la caserne des gardes, après le premier coup de primes, eût certainement éloigné cette sirène de sa couche ; mais la régularité qui régnait dans le château de son père et dans le courent d’Abertrothock l’avait habitué à se lever avec l’aurore, et il s’habilla gaiement, au son des cors et au bruit des armes : ce bruit annonçait que les sentinelles qui avaient fait le service pendant la nuit allaient être relevées. Des gardes rentraient à la caserne, d’autres en sortaient pour aller occuper leur poste pendant la matinée ; tandis que d’autres encore, parmi lesquels était son oncle, se couvraient de leur armure pour se rendre auprès de la personne même du roi.

Avec tout le plaisir qu’éprouve un homme dans un âge aussi tendre et en pareille circonstance, Quentin se revêtit de l’uniforme splendide et des riches armes qui appartenaient à son nouvel état. Le Balafré, qui veillait avec le plus grand intérêt et le soin le plus scrupuleux à ce que rien ne manquât à son équipement, ne fut pas maître de cacher la satisfaction qu’il éprouvait en voyant combien ce changement de costume augmentait la bonne mine de son neveu. « Si tu es aussi fidèle et aussi brave que tu es beau garçon, dit-il, j’aurai en toi un des plus beaux et un des meilleurs écuyers de la garde, ce qui ne peut que faire honneur à la famille de ta mère. Suis-moi dans la salle du trône, et prends bien soin de te tenir toujours près de moi. »

En parlant ainsi, il saisit une grande et lourde pertuisane, magnifiquement ornée et damasquinée, et ayant dit à son neveu d’en prendre une semblable, mais qui était plus légère, il se rendit avec lui dans la cour intérieure du palais, où ceux de leurs camarades qui devaient monter la garde dans les appartements étaient déjà en ligne et sous les armes, les écuyers placés chacun derrière son maître. On y voyait également un grand nombre de piqueurs tenant de superbes chevaux et des chiens de race que Quentin regardait avec tant de plaisir, que son oncle fut plus d’une fois obligé de lui rappeler que ces animaux n’étaient pas là pour son amusement particulier, mais pour celui du roi, qui était très passionné pour la chasse. En effet, cet amusement était du petit nombre de ceux auxquels se livrait Louis XI, même dans les instants où la politique aurait dû l’absorber presque tout entier ; et il avait tellement à cœur la conservation du gibier dans les forêts royales, que l’on disait communément que tuer un homme exposait à moins de risques que tuer un cerf.

À un signal donné par le Balafré, qui dans cette occasion remplissait les fonctions d’officier, les gardes se mirent en mouvement, et après quelques menus détails de service, tels que la communication du mot d’ordre, la répétition de plusieurs signaux, le tout uniquement pour montrer l’exactitude scrupuleuse qu’ils apportaient dans l’accomplissement de leurs devoirs, ils se rendirent à la salle d’audience, où le roi était attendu d’un instant à l’autre.

Tout étranger qu’était Quentin à des scènes de splendeur, l’effet de celle qui s’ouvrait devant lui ne répondit pas tout à fait à l’idée qu’il s’était faite de la magnificence d’une cour. Il voyait, à la vérité, des officiers de la maison du roi richement vêtus ; il voyait des gardes superbement armés ; il voyait aussi des domestiques de tous grades ; mais aucun des anciens conseillers du royaume, aucun des grands officiers de la couronne n’étaient là ; aucun des noms qui, à cette époque, réveillaient encore le souvenir des beaux jours de la chevalerie n’était prononcé ; aucun de ces généraux et de ces chefs qui, dans toute la vigueur de l’âge, faisaient la force de la France, aucun de ces jeunes nobles, brûlant d’ardeur et impatients de la gloire, l’orgueil de ce beau pays, ne paraissaient à ses yeux. La jalousie, la réserve, la profonde et artificieuse politique, qui formaient le caractère du roi, avaient éloigné cette brillante auréole de son trône, et ceux qui auraient dû l’environner sans cesse n’étaient appelés à la cour que dans certaines occasions réglées par l’étiquette : alors ils y venaient avec répugnance, et s’en retournaient avec joie, comme les animaux de la fable s’approchaient et s’éloignaient de l’antre du lion.

Les personnes, et en très petit nombre, qui y figuraient en qualité de conseillers, étaient des hommes de mauvaise mine, dont la physionomie exprimait quelquefois la sagacité, mais dont les manières faisaient voir qu’ils avaient été appelés à se mouvoir dans une sphère pour laquelle leur éducation préalable, non plus que leurs habitudes, ne les avaient guère préparés. Deux personnages cependant parurent à Durward avoir plus de noblesse et de dignité dans leurs manières que les autres ; et son oncle, qui dans ce moment n’en était pas encore empêché par la rigueur de son service, put lui apprendre les noms de ceux qu’il distinguait ainsi.

Lord Crawford, qui se tenait dans cet appartement, revêtu de son riche uniforme, et tenant en main son bâton de commandant en argent, était déjà connu de Quentin, comme il l’est également du lecteur. Parmi les autres personnes de qualité, le plus remarquable était le comte de Dunois, fils du célèbre Dunois, connu sous le nom de Bâtard d’Orléans, qui, combattant sous la bannière de Jeanne d’Arc, joua un rôle si distingué dans la lutte qui affranchit la France du joug des Anglais. Son fils soutenait dignement le poids d’une telle gloire et l’honneur d’une si noble origine ; et malgré son affinité à la famille royale et sa popularité, popularité qui le suivait parmi les nobles aussi bien que parmi le peuple, Dunois avait montré, en toute occasion un caractère tellement ouvert, franc et loyal, qu’il semblait même avoir échappé à tout soupçon du méfiant Louis, qui aimait à le voir près de sa personne, et l’appelait quelquefois à ses conseils. Quoiqu’il eût la réputation d’un homme accompli dans tous les exercices de la chevalerie, et d’être ce qu’on appelle un parfait chevalier, le comte était loin d’offrir le modèle idéal d’un héros de roman. Quoique fortement constitué, sa taille était au-dessous de la moyenne, et ses jambes un peu courbées en dedans, forme plus commode pour un cavalier qu’élégante pour un piéton. Il avait les épaules larges, les cheveux noirs, le teint basané, les bras singulièrement longs et nerveux ; les traits de son visage étaient d’une irrégularité qui allait jusqu’à la laideur : et cependant il régnait dans sa physionomie un air de noblesse et de dignité qui, dès le premier coup d’œil, faisait reconnaître en lui un gentilhomme de haute naissance et un soldat intrépide. Son maintien était droit et fier, sa démarche aisée et majestueuse, et la dureté de ses traits ennoblie par un coup d’œil vif comme celui de l’aigle et menaçant comme celui du lion. Il portait ce jour-là un habit de chasseur, plutôt somptueux qu’élégant ; car il lui arrivait très souvent de remplir les fonctions de grand veneur, quoique rien ne nous porte à croire qu’il en eût réellement le titre.

Louis, duc d’Orléans, premier prince du sang, et à qui les gardes ainsi que l’assemblée tout entière rendaient les honneurs dus à cette qualité, venait ensuite : son bras passé dans celui de Dunois, sa démarche lente et mélancolique, semblaient indiquer qu’il avait besoin de l’appui de son parent. Objet de la jalouse surveillance et des soupçons de Louis, ce prince qui, si le roi mourait sans enfants mâles, devenait l’héritier présomptif de la couronne, ne pouvait s’absenter de la cour, où cependant il n’était revêtu d’aucun emploi et ne jouissait d’aucun crédit. L’abattement que cet état de dégradation et presque de captivité imprimait naturellement à sa physionomie était en ce moment fortement augmenté par la certitude où il était que le roi méditait à son égard un des actes les plus cruels et les plus injustes qu’un tyran pût commettre, celui de le contraindre à épouser la princesse Jeanne de France, la plus jeune de ses filles, à laquelle le prince avait été fiancé dans son enfance, mais dont la difformité rendait toute insistance sur un pareil engagement l’équivalent d’un acte de rigueur odieuse.

L’extérieur de ce malheureux prince n’était distingué par aucun avantage personnel ; mais il était d’un caractère doux, humain et bienfaisant, qualités qui perçaient à travers le voile de mélancolie extrême qui en ce moment couvrait ses traits. Quentin s’aperçut que le duc d’Orléans évitait avec soin de porter les yeux sur les gardes en leur rendant leur salut, et qu’il les tenait baissés vers la terre, comme s’il eût craint que la jalousie du roi n’interprétât cette marque de courtoisie ordinaire comme une preuve du désir de se concilier l’attachement particulier de ses soldats.

Bien différente était la conduite du fier prélat et cardinal Jean de la Balue, alors ministre favori de Louis, et dont l’élévation ainsi que le caractère établissaient entre lui et Wolsey une ressemblance aussi parfaite que le pouvait permettre la différence reconnue entre l’astucieux, le politique Louis, et le fougueux, le bouillant Henri VIII d’Angleterre. Le premier avait élevé son ministre, du rang le plus bas, à la dignité ou du moins aux émoluments de grand aumônier de France, lui avait donné de nombreux bénéfices, et avait obtenu pour lui le chapeau de cardinal ; et, quoique trop méfiant pour accorder à l’ambitieux la Balue le pouvoir et la confiance sans bornes que Henri accordait à Wolsey, il se laissait influencer par lui plus que par tout autre de ses conseillers avoués. Aussi le cardinal n’avait-il pas échappé à l’erreur commune à ceux qui d’un état obscur sont tout à coup élevés au pouvoir ; ébloui sans doute par la rapidité de son élévation, il avait la ferme persuasion qu’il était capable de se mêler de toute espèce d’affaires, même de celles de la nature la plus étrangère à sa profession et à ses études. De haute taille, mais entièrement dénué de grâce, il affectait de la galanterie et de l’admiration pour le beau sexe, quoique ses manières, autant que le caractère dont il était revêtu, fissent ressortir l’absurdité et l’inconvenance de ses prétentions. Quelque flatteur, je ne saurais dire de quel sexe, lui avait persuadé, sans beaucoup de difficulté peut-être, que deux énormes jambes charnues, qu’il tenait de son père, charretier de Limoges, offraient des contours d’une rare beauté ; et il était tellement infatué de cette idée, que toujours il portait sa soutane de cardinal un peu relevée d’un côté, afin que les robustes proportions de ses membres ne pussent échapper au regard. Revêtu de son costume cramoisi que recouvrait en partie un riche camail, il traversa d’un pas majestueux la salle d’audience, s’arrêtant de temps à autre pour examiner les armes et l’équipement des archers de service, et leur faisant diverses questions d’un ton d’autorité. Il ne craignit pas même d’en censurer quelques-uns sur ce qu’il appelait des irrégularités de discipline, dans des termes auxquels ces vieux guerriers n’osaient répondre, quoiqu’il fût évident qu’ils ne l’écoutaient qu’avec impatience et même avec mépris.

« Le roi sait-il, » demanda Dunois au cardinal, « que l’envoyé bourguignon réclame hautement audience et sans délai ? — Il le sait, répondit le cardinal, et voici, je crois, l’universel Olivier le Dain qui vient nous faire connaître le bon plaisir de Sa Majesté. »

Comme il parlait ainsi, un personnage remarquable, qui à cette époque partageait la faveur de Louis avec l’orgueilleux cardinal, sortit d’un appartement intérieur et entra dans la salle, mais sans cet air d’importance et de fatuité que l’on remarquait chez l’homme d’église plein de lui-même et de sa dignité. C’était un petit homme pâle, maigre, dont le pourpoint et le haut-de-chausses de soie noire, sans manteau ni casaque, étaient peu propres à relever un extérieur fort ordinaire. Il tenait à la main un bassin d’argent ; et une serviette passée sur son bras indiquait la servilité de ses fonctions. Son regard était vif et pénétrant, quoiqu’il s’efforçât d’en dérober l’expression en tenant ses yeux fixés à terre, tandis que traversant l’appartement avec le pas furtif et tranquille d’un chat, il semblait plutôt glisser que marcher. Mais, si la modestie peut couvrir le mérite, elle ne peut cacher la faveur de la cour ; et toute tentative pour sortir de la salle d’audience sans être aperçu, devait être vaine de la part d’un homme aussi connu pour avoir l’oreille du roi, que l’était son célèbre barbier et valet de chambre, Olivier le Dain, quelquefois appelé Olivier le Mauvais, quelquefois aussi Olivier le Diable, épithètes qu’il devait à l’adresse peu scrupuleuse avec laquelle il concourait à l’exécution des plans de la tortueuse politique de son maître.

Olivier parla quelques instants, et avec beaucoup de vivacité, au comte de Dunois, qui sortit aussitôt de la salle, tandis que le barbier s’en retournait paisiblement vers l’appartement d’où il était sorti. Chacun s’empressait de lui faire place, et il ne répondit à cette politesse que par de profondes salutations. Cependant, par quelques exceptions très-rares, il rendit une ou deux personnes un objet d’envie pour tous les autres courtisans, en leur disant un seul mot à l’oreille ; et, murmurant quelques paroles sur les devoirs de sa place, il échappa à leurs répliques aussi bien qu’aux muettes sollicitations de ceux qui désiraient attirer son attention. Ludovic Lesly eut la bonne fortune d’être un des individus que, dans cette occasion, Olivier favorisa d’un mot ; c’était pour l’assurer que son affaire était heureusement arrangée.

Bientôt après, il eut une autre preuve de la vérité de cette agréable nouvelle ; car Tristan l’Ermite, grand prévôt de la maison du roi, entra dans l’appartement et se dirigea aussitôt vers le Balafré. Le riche costume de ce redoutable officier ne produisit d’autre effet en sa faveur que de rendre plus frappantes sa mauvaise mine et sa sinistre physionomie, et ce qui lui paraissait un ton de conciliation ne ressemblait pas mal au grognement d’un ours. Ses paroles néanmoins furent plus douces que la voix qui les fit entendre. Il témoigna à Lesly ses regrets de l’erreur dans laquelle il était tombé le jour précédent, et dit qu’elle provenait de ce que le neveu du sieur le Balafré ne portait point l’uniforme du corps et ne s’était pas fait connaître comme en faisant partie : c’était là ce qui avait causé la méprise pour laquelle il lui faisait ses excuses. Ludovic répondit à ce compliment d’une manière très-convenable, et dès que Tristan se fut éloigné, il dit à son neveu qu’ils avaient maintenant l’honneur et la certitude de s’être fait un ennemi mortel en la personne de cet officier redouté. « Mais, ajouta-t-il, un soldat qui fait son devoir peut se moquer du grand prévôt. »

Quentin ne put s’empêcher de se ranger à l’opinion de son oncle ; car, en les quittant, Tristan leur lança ce regard de colère et de vengeance que l’ours jette sur le chasseur dont l’épieu vient de le blesser. À la vérité, même lorsqu’aucune cause n’éveillait sa haine, son œil sombre exprimait une malveillance qui faisait frémir ; et le jeune Écossais éprouva un sentiment d’horreur d’autant plus profond et un tressaillement d’autant plus vif, qu’il lui semblait encore sentir autour de son cou l’étreinte homicide des deux satellites de cet odieux fonctionnaire.

Cependant Olivier, après avoir traversé la salle d’audience avec cette démarche furtive et clandestine que nous avons essayé de décrire (tout le monde, les plus grands personnages eux-mêmes, se dérangeant pour lui livrer passage et l’accablant d’obséquieuses civilités auxquelles sa modestie semblait vouloir se dérober), rentra dans l’appartement intérieur, dont, un moment après, les portes s’ouvrirent pour le roi Louis.

Quentin, comme tous les autres, tourna les yeux de ce côté, et tel fut son saisissement, qu’il laissa presque échapper son arme lorsqu’il reconnut dans le roi de France ce marchand de soie, ce maître Pierre dont il avait fait la rencontre et avec qui il avait passé la matinée précédente. De vagues soupçons sur le rang de ce personnage s’étaient à diverses reprises présentées à son esprit ; mais ce qu’il voyait en ce moment, cette réalité palpable, dépassait les bornes de toutes les conjectures imaginables.

Un regard sévère du Balafré, mécontent que son neveu oubliât le décorum du service, rappela Quentin à lui-même ; mais il ne fut pas peu surpris lorsque le roi, dont l’œil perçant l’avait aperçu sur-le-champ, marcha droit vers lui, sans faire attention à personne autre, et lui dit : « Eh bien ! jeune homme, j’apprends que vous avez fait le tapageur dès le premier jour de votre arrivée en Touraine ; mais je vous le pardonne, parce qu’il faut avant tout en accuser un vieux fou de marchand, qui a cru que votre sang calédonien avait besoin d’être échauffé le matin avec du vin de Beaune. Si je puis le trouver, j’en ferai un exemple qui rendra sages ceux qui débauchent mes gardes. Balafré, » ajouta-t-il en s’adressant à Lesly, « votre parent est un brave jeune homme, quoique trop pétulant peut-être. Nous aimons ces caractères-là, et nous nous proposons de faire plus que jamais pour les braves gens qui nous entourent. Mettez par écrit l’année, le jour, l’heure et la minute de sa naissance, et vous donnerez cette note à Olivier le Dain. »

Le Balafré s’inclina jusqu’à terre, puis reprit l’attitude perpendiculaire d’un soldat, comme pour montrer avec quelle promptitude il soutiendrait la querelle du roi, ou prendrait sa défense.

Cependant Quentin, revenu de sa première surprise, examinait avec plus d’attention la physionomie du roi, et son étonnement redoubla encore lorsqu’il reconnut que ses traits et ses manières lui paraissaient tout différents de ce qu’il les avait jugés la veille. Il ne s’était pourtant pas opéré un grand changement à cet égard dans son extérieur ; car Louis, qui méprisait un éclat emprunté, portait en cette occasion un vieil habit de chasse bleu foncé, qui ne valait guère mieux que son habit bourgeois de la veille. Un énorme rosaire en ébène en faisait toute la parure : cet objet lui avait été envoyé par le grand seigneur, avec une attestation faisant foi qu’il avait appartenu à un ermite cophte renommé par sa grande sainteté. Son bonnet ordinaire, orné d’une seule image, était remplacé par un chapeau dont le pourtour était garni d’au moins une douzaine de grossières figures de saints en plomb. Mais ses yeux, qui, suivant la première impression qu’ils avaient faite sur Durward, paraissaient n’étinceler que de l’amour du gain, étaient armés, maintenant qu’il les connaissait pour appartenir à un habile et puissant monarque, d’un regard perçant et majestueux ; les rides de son front, que le jeune Écossais avait cru devoir attribuer à une longue habitude de réfléchir sur de mesquines opérations de commerce, lui paraissaient alors des sillons creusés par le doigt de la sagesse qui médite sur le destin des peuples.

Immédiatement après l’arrivée du roi, les princesses de France, avec les dames de leur suite, entrèrent dans l’appartement. L’aînée, qui dans la suite fut mariée à Pierre de Bourbon, et qui est connue dans l’histoire de France sous le nom de la dame de Beaujeu, n’a que fort peu de rapport avec notre narration. Elle était grande et assez belle, s’exprimait avec éloquence, possédait quelques talents, et avait hérité en grande partie de la sagacité de son père, qui avait une grande confiance en elle, et qui l’aimait peut-être autant qu’il pouvait aimer personne.

Sa sœur cadette, l’infortunée Jeanne, la fiancée du duc d’Orléans, s’avançait timidement à côté de sa sœur, sachant bien qu’elle était totalement dépourvue des qualités extérieures que les femmes désirent le plus de posséder, ou du moins qu’elles aiment qu’on leur suppose. Pâle, maigre, elle paraissait d’une santé délicate ; sa taille était visiblement contournée d’un côté, et sa démarche tellement inégale qu’on pouvait dire qu’elle boitait. De belles dents, des yeux qui exprimaient la mélancolie, la douceur et la résignation, et une profusion de cheveux blonds et bouclés, étaient les seuls dons naturels que la flatterie elle-même aurait osé citer comme rachetant les défauts de son visage et de sa stature. Pour compléter ce portrait, la négligence de sa parure et la timidité de son maintien faisaient voir aisément que cette princesse avait la conviction peu ordinaire, mais désespérante, de sa laideur, et qu’elle n’osait faire aucune tentative pour suppléer, par la grâce ou par l’art, à ce que la nature lui avait refusé, ou pour chercher de toute autre façon les moyens de plaire.

Le roi, qui ne l’aimait point, s’avança vers elle en la voyant entrer : « Eh bien ! notre fille, s’écria-t-il, toujours le morne mépris du monde ! Vous êtes-vous habillée ce matin pour une partie de chasse, ou pour le couvent ? parlez… répondez. — Pour ce qu’il plaira à Votre Majesté, Sire, » répondit la princesse d’une voix presque aussi faible que sa respiration. — « Oh ! sans doute, dit Louis, vous voudriez me persuader que votre désir est de quitter la cour et de renoncer au monde et à ses vanités. Quoi ! Jeanne, voudrais-tu que l’on pensât que nous, fils aîné de la sainte Église, nous refusons au ciel de lui donner notre fille ? À Notre-Dame et à saint Martin ne plaise que nous détournions une telle offrande, si elle était digne de l’autel, ou si tu y étais véritablement appelée ! »

En parlant ainsi, le roi fit dévotement le signe de la croix, ressemblant en même temps, à ce qu’il parut à Quentin, à un rusé vassal qui déprécie le mérite d’une chose qu’il souhaite garder pour lui-même, afin d’avoir une excuse pour ne pas l’offrir à son abbé ou à son seigneur. « Ose-t-il ainsi faire l’hypocrite avec le ciel ? pensa Durward, et se jouer de Dieu et des saints, comme il peut se jouer des hommes qui n’oseraient scruter sa conscience de trop près ? »

Cependant, après cet instant consacré à la dévotion mentale, Louis reprit : « Non, ma fille ; moi et un autre, nous connaissons mieux vos intentions… Dites, beau cousin d’Orléans, cela n’est-il pas vrai ? Allons, approchez, beau sire, et conduisez à son cheval votre toute dévouée vestale. »

Le duc d’Orléans tressaillit lorsque le roi lui adressa la parole, et se hâta de lui obéir ; mais ce fut d’un pas si précipité et avec un si grand trouble, que le roi lui cria : « Doucement, cousin, votre galanterie s’élance au galop. Regardez devant vous. Comme la promptitude d’un amant lui fait quelquefois commettre des bévues ! Peu s’en est fallu que vous ne prissiez la main d’Anne au lieu de celle de sa sœur. Faut-il que je vous donne moi-même celle de Jeanne, Monsieur ?

Le malheureux prince leva les yeux, et frémit comme un enfant que l’on force à toucher quelque objet pour lequel il a une horreur d’instinct ; puis, faisant un effort sur lui-même, il prit la main de la princesse, qui ne la donna ni ne la refusa. Dans la situation où se trouvait ce couple, c’est-à-dire, la main de la princesse, couverte d’une sueur froide, enfermée dans la main tremblante du duc, et tous deux les yeux baissés, il aurait été difficile de dire lequel était le plus misérable, ou le duc, qui se sentait enchaîné à l’objet de son aversion par des liens qu’il n’osait briser, ou l’infortunée jeune fille, qui voyait trop clairement l’horreur qu’elle inspirait à celui dont elle aurait acheté l’affection au prix même de ses jours…

« Maintenant, à cheval, messieurs et dames, dit le roi ; nous conduirons nous-même notre fille de Beaujeu ; et la bénédiction de Dieu ainsi que celle de saint Hubert puissent-elles accompagner le divertissement auquel nous allons nous livrer. — Je crains d’être forcé de l’interrompre, sire, » dit le comte de Dunois qui entrait en ce moment : « l’envoyé bourguignon est à la porte du château et exige une audience. — Exige une audience ! Dunois, répliqua le roi. Ne lui avez-vous pas répondu, ainsi que je vous l’ai fait dire par Olivier, que nous n’avions pas le loisir de le recevoir aujourd’hui ; que demain c’est la fête de saint Martin, solennité que, grâce au ciel, nous ne voudrions troubler par aucune pensée terrestre ; enfin, que le jour suivant nous devons partir pour Amboise ; mais qu’à notre retour nous ne manquerons pas de lui indiquer un jour d’audience aussi rapproché que nos autres affaires nous le permettront ? — J’ai dit tout cela, sire, répondit Dunois, et cependant… — Pâques-Dieu ! l’ami, qu’est-ce qui s’arrête donc ainsi dans ton gosier ? interrompit le roi ; il faut que les termes dont ce Bourguignon s’est servi soient d’une digestion bien difficile. — Si mon devoir, les ordres de Votre Majesté et son caractère d’envoyé ne m’eussent retenu, j’aurais essayé de les lui faire digérer à lui-même ; car, par Notre-Dame d’Orléans ! j’avais plus d’envie de lui faire rentrer ses paroles dans le ventre, que de les rapporter à Votre Majesté. — Par la Mort-Dieu, Dunois, il est bien étrange que toi, qui es aussi impatient qu’homme qui vive, tu aies aussi peu d’indulgence, en faveur du même défaut, à l’égard de notre brusque et impétueux cousin Charles de Bourgogne. Souviens-toi bien que je m’inquiète tout aussi peu de ses fougueux messages que les tours de ce château ne s’inquiètent du sifflement du vent de nord-est, qui vient de Flandre comme ce rodomont d’envoyé. — Sachez donc, sire, que le comte de Crèvecœur est devant la porte du château, avec son cortège de trompettes et de poursuivants d’armes, et déclare que, puisque Votre Majesté refuse de lui donner l’audience que son maître lui a ordonné de demander pour affaires de l’intérêt le plus pressant, il y restera jusqu’à minuit ; qu’il se présentera à Votre Majesté, à quelque heure qu’il vous plaise d’en sortir, soit pour affaires, soit pour vous promener, soit pour quelque acte de dévotion, et que rien au monde, excepté l’emploi de la force ouverte ne pourra le faire renoncer à sa résolution. — C’est un fou, » dit le roi avec beaucoup de calme. « Pense-t-il, ce Flamand à tête chaude, que ce soit une pénitence pour un homme de bon sens de rester pendant vingt-quatre heures tranquillement enfermé dans son château, lorsqu’il a pour s’occuper les affaires d’un royaume ? Ces esprits brouillons, dans leur pétulance, s’imaginent qu’on ne peut être heureux que le derrière sur la selle et le pied à l’étrier. Qu’on fasse rentrer les chiens, et qu’on en ait soin, mon cher Dunois… nous tiendrons conseil aujourd’hui, au lieu d’aller à la chasse. — Votre Majesté ne se débarrassera pas ainsi de Crèvecœur, car ses instructions portent que, s’il n’obtient pas l’audience qu’il demande, il clouera son gantelet aux palissades du château, en signe de défi à mort de la part de son maître, et que le duc Charles renonce à foi et hommage envers la France ; en un mot, qu’il vous déclare la guerre à l’instant. — Ah ! » dit Louis sans laisser apercevoir aucune altération dans le son de sa voix, mais en fronçant ses épais sourcils jusqu’à rendre presque invisibles ses yeux noirs et perçants, « nous en sommes donc là ? Notre ancien vassal prend ce ton de maître ? Notre cher cousin nous traite d’une manière aussi peu cérémonieuse ? Eh bien ! Dunois, il faut déployer l’oriflamme, et crier : Montjoie saint Denis ! — Amen ! À la bonne heure ! » s’écria le belliqueux Dunois ; et les gardes qui étaient dans la salle, incapables de résister à la même impulsion, firent un mouvement, chacun à son poste, d’où il résulta un cliquetis d’armes bien distinct, quoique faible et de courte durée. Le roi leva les yeux, et son regard, qu’il promena autour de lui d’un air de satisfaction et de fierté, exprimait des sentiments dignes de son valeureux père.

Toutefois l’enthousiasme ne tarda pas à faire place à une foule de considérations politiques qui, dans cette conjoncture, rendaient une rupture ouverte avec la Bourgogne particulièrement périlleuse. Édouard IV, roi brave et victorieux, qui avait combattu en personne dans trente batailles, était alors assis sur le trône d’Angleterre ; frère de la duchesse de Bourgogne, on pouvait supposer qu’il n’attendait qu’une mésintelligence entre son beau-frère et Louis pour introduire en France, par la porte toujours ouverte de Calais, ces armes qui avaient triomphé dans les guerres civiles, et pour effacer le souvenir des dissensions intestines par une invasion en France, la plus populaire de toutes les guerres parmi les Anglais. À cette considération se joignait la foi douteuse du duc de Bretagne, ainsi que d’autres sujets importants de réflexion.

Après quelques moments d’un profond silence, Louis reprit la parole : à la vérité, ce fut du même ton, mais dans un esprit tout différent. « Mais à Dieu ne plaise, dit-il, que toute autre cause qu’une absolue nécessité nous porte, nous roi très-chrétien, à occasionner l’effusion du sang chrétien, si nous pouvons sans déshonneur détourner une telle calamité ! Nous avons plus à cœur la sûreté de nos sujets que l’atteinte portée à notre propre dignité par les expressions grossières d’un insolent ambassadeur, qui a peut-être outrepassé les bornes de ses instructions. Qu’on admette en notre présence l’envoyé du duc de Bourgogne ! — Beati pacifici ! dit le cardinal la Balue. — C’est vrai, et Votre Éminence sait aussi que ceux qui s’abaissent seront élevés, » ajouta le roi.

Le cardinal prononça un amen, auquel peu de personnes joignirent leur voix ; car les joues pâles du duc d’Orléans lui-même se couvrirent de la rougeur de l’indignation, et le Balafré fut si peu maître de celle qu’il éprouvait, qu’il laissa tomber lourdement sur le plancher le bout de sa pertuisane, mouvement d’impatience qui lui attira une sévère réprimande de la part du cardinal, suivie d’une dissertation sur la manière convenable de manier les armes en présence du souverain. Le roi lui-même parut extraordinairement embarrassé du silence qui régnait autour de lui. « Vous êtes pensif, Dunois, dit-il, vous n’approuvez pas que nous cédions à ce fougueux envoyé ? — Nullement, répondit Dunois ; je ne me mêle point de ce qui s’élève au-dessus de ma sphère. Je songeais seulement à prier Votre Majesté de m’accorder une faveur. — Une faveur, Dunois ? reprit le roi. Quelle est-elle ? Vous sollicitez rarement, et vous pouvez compter sur nos bonnes grâces. — Je désirerais donc, » répondit Dunois avec la franchise d’un militaire, « que Votre Majesté voulût bien m’envoyer à Évreux pour y discipliner le clergé. — Ce serait en effet au-dessus de ta sphère, » répliqua le roi en souriant. — « Je pourrais établir la discipline parmi des prêtres, répartit le comte, aussi bien que monseigneur l’évêque d’Évreux, ou Son Éminence le cardinal, si ce titre lui plaît davantage, peut faire faire l’exercice aux soldats de la garde de Votre Majesté. »

Le roi sourit de nouveau, et dit tout bas à Dunois avec un air de mystère : « Le temps viendra peut-être où vous et moi nous opérerons une réforme parmi les prêtres en général ; mais quant à celui-ci, c’est un brave homme d’évêque dont nous supportons la vanité. Ah ! Dunois, c’est Rome, Rome qui nous impose ce fardeau, ainsi que beaucoup d’autres. Mais patience, cousin, et battons les cartes jusqu’à ce qu’il nous vienne une bonne main[1]. »

Le son des trompettes qui se fit entendre dans la cour annonça l’arrivée du seigneur bourguignon. Tous ceux qui étaient dans la salle d’audience s’empressèrent de prendre leurs places, selon l’ordre de préséance, et le roi ainsi que ses filles restèrent seuls au centre de l’assemblée.

Le comte de Crèvecœur, guerrier renommé et intrépide, entra dans l’appartement ; et, contre l’usage des envoyés des puissances amies, il était entièrement couvert d’une somptueuse et superbe armure de Milan, en acier, damasquinée en or, et travaillée dans le goût fantastique appelé arabesque : sa tête seule était nue. Autour de son cou, et sur sa cuirasse bien polie, était suspendue la décoration de l’ordre institué par son maître, celui de la Toison d’or, l’une des associations de chevalerie les plus honorables que l’on connût alors dans la chrétienté. Un page couvert d’habits magnifiques le suivait, tenant à la main le casque de son maître, et il était précédé d’un héraut qui portait ses lettres de créance, et qui, mettant un genou en terre, les présenta au roi, tandis que l’ambassadeur s’arrêta au milieu de la salle, comme pour donner le temps d’admirer son air noble, sa taille imposante, et le calme intrépide de sa figure et de son maintien. Le reste de son cortège demeura dans l’antichambre ou dans la cour.

« Approchez, seigneur comte de Crèvecœur, » dit Louis après avoir jeté un coup d’œil sur les papiers que le héraut lui avait remis ; « il n’était pas besoin de lettres de créance de la part de notre cousin, ni pour introduire auprès de nous un guerrier si bien connu, ni pour nous assurer du crédit si bien mérité dont vous jouissez auprès de votre maître. Nous espérons que votre belle compagne, dont le sang est mêlé à celui de nos ancêtres, est en bonne santé. Si vous l’aviez amenée avec vous, seigneur comte, nous aurions pensé que vous portiez votre armure, en cette occasion extraordinaire, pour soutenir la supériorité de ses charmes contre tous les chevaliers amoureux de France. Puisqu’il en est autrement, nous ne pouvons deviner le motif de cette panoplie[2] complète. — Sire, répliqua l’ambassadeur, le comte de Crèvecœur doit déplorer son infortune et réclamer votre pardon, s’il ne peut, en cette circonstance, répondre à Votre Majesté avec toute la déférence due à la courtoisie royale dont vous avez daigné l’honorer : mais, bien que ce ne soit que la voix de Philippe Crèvecœur des Cordes qui se fait entendre, les paroles qu’il prononce doivent être celles de son gracieux seigneur et souverain le duc de Bourgogne. — Et quelles sont les paroles que Crèvecœur doit nous faire entendre au nom du duc de Bourgogne ? » demanda Louis en prenant un air de dignité convenable. « Mais un instant ! Souvenez-vous qu’en ce lieu, Philippe des Cordes parle à celui qu’il appelle le souverain de son souverain. »

Crèvecœur fit une inclination, et dit à haute voix : « Roi de France, le puissant duc de Bourgogne vous envoie encore une énumération par écrit des griefs et des oppressions commises sur les frontières par les garnisons et les officiers de Votre Majesté ; et la première question que je dois vous adresser est pour savoir si Votre Majesté est dans l’intention de lui faire réparation de ces injures. »

Le roi, après avoir jeté un léger coup d’œil sur le mémoire que le héraut lui présentait en fléchissant le genou, répondit : « Ces plaintes ont depuis long-temps été soumises à notre conseil. Des griefs dont on se plaint, les uns sont en compensation de ceux que mes sujets ont soufferts, d’autres sont dénués de preuves, et d’autres enfin sont balancés par les représailles auxquelles se sont livrés les garnisons et les officiers du duc. Néanmoins, s’il en est encore qui ne puissent être rangés dans aucune de ces trois classes, nous ne sommes point, en notre qualité de prince chrétien, éloigné de donner satisfaction pour les torts réels dont notre voisin aurait à se plaindre, quoique commis non-seulement sans notre aveu, mais même contre nos ordres exprès. — Je transmettrai à mon très-gracieux maître la réponse de Votre Majesté, dit l’ambassadeur ; mais qu’il me soit permis de dire que, comme elle ne diffère en rien des réponses évasives qui ont déjà été faites à ses justes plaintes, je ne puis espérer qu’elle suffise pour rétablir la paix et l’amitié entre la France et la Bourgogne. — Il en sera ce qu’il plaira à Dieu, dit le roi. Ce n’est point par crainte des armes de votre maître, mais uniquement pour l’amour de la paix, que je fais une réponse aussi modérée à ses reproches injurieux. Continue à remplir ton message. — La seconde demande de mon maître, dit l’ambassadeur, est que Votre Majesté cesse de se livrer à des menées sourdes et clandestines avec ses villes de Gand, de Liège et de Malines. Il requiert Votre Majesté de rappeler les agents secrets par le moyen desquels le mécontentement est entretenu chez ses bons citoyens de Flandre, et de bannir de vos domaines, ou plutôt de livrer à leur seigneur suzerain, pour être punis comme ils le méritent, ces traîtres qui, après avoir abandonné le théâtre de leurs machinations, n’ont trouvé que trop facilement un refuge à Paris, à Orléans, à Tours, et en d’autres villes de France. — Dites au duc de Bourgogne, répliqua le roi, que je n’ai aucune connaissance des sourdes menées dont il m’accuse d’une manière aussi injurieuse ; que mes sujets de France ont des relations fréquentes avec les bonnes villes de Flandre, dans l’objet de profiter des avantages mutuels que leur procure la liberté du commerce entre les deux pays, commerce qu’il serait tout aussi contraire aux intérêts du duc qu’aux miens de vouloir interrompre ; enfin, que nombre de Flamands ont fixé leur résidence dans mon royaume, où ils jouissent de la protection des lois pour les mêmes causes ; mais il n’en est pas un, à notre connaissance, qui s’y soit retiré par suite de trahison ou de révolte contre le duc. Poursuivez : vous avez entendu ma réponse. — Comme la précédente, sire, je l’ai entendue avec peine ; car elle n’est ni assez directe ni assez explicite pour que le duc mon maître veuille l’accepter en réparation d’une longue suite de machinations secrètes, qui, bien que Votre Majesté les désavoue maintenant, n’en sont pas moins certaines… Mais je continue d’exposer l’objet de ma mission… Le duc de Bourgogne requiert en outre le roi de France de renvoyer sans délai dans ses domaines, et sous bonne et sûre garde, les personnes d’Isabelle, comtesse de Croye, et de sa parente et tutrice, la comtesse Hameline, de la même famille, attendu que ladite comtesse Isabelle, qui, par les lois du pays et l’inféodalité de ses terres, est pupille dudit duc de Bourgogne, a fui hors du territoire de son suzerain, et s’est dérobée à la surveillance que, comme prince soigneux et attentif, il voulait exercer sur sa personne : elle est ici protégée en secret par le roi de France, et encouragée dans sa rébellion contre le duc, son seigneur suzerain et son tuteur naturel, au mépris des lois divines et humaines, telles qu’elles ont toujours été respectées dans l’Europe civilisée. Je m’arrête de nouveau, Sire, pour attendre votre réponse. — Vous avez bien fait, comte de Crèvecœur, » dit le roi d’un air dédaigneux, « de commencer votre ambassade de bonne heure ; car si vous êtes dans l’intention de me rendre responsable de la fuite de chaque vassal que la turbulence des passions de votre maître peut avoir forcé à quitter ses domaines, l’énumération peut se prolonger jusqu’au coucher du soleil. Qui est-ce qui peut affirmer que ces deux dames sont dans mes états ? Et en supposant qu’elles y soient, qui osera dire que j’aie favorisé leur fuite, ou que je leur aie offert ma protection ? — Sire, n’en déplaise à Votre Majesté, j’avais un témoin de ce que j’avance, un témoin qui a vu ces dames fugitives dans l’auberge des Fleurs-de-Lis, non loin du château ; un témoin qui a vu Votre Majesté en leur compagnie, quoique sous l’indigne déguisement d’un bourgeois de Tours, un témoin qui a reçu d’elles, en votre royale présence, des messages et des lettres pour leurs amis de Flandre, et qui a remis le tout entre les mains du duc de Bourgogne. — Produisez ce témoin ; placez devant moi l’homme qui ose soutenir une fausseté si palpable. — Vous parlez d’un air triomphant, Sire ; car vous savez fort bien que ce témoin n’existe plus. Lorsqu’il vivait, il se nommait Zamet Maugrabin : c’est un de ces Bohémiens vagabonds. Ainsi que je l’ai appris, il a été exécuté hier par un détachement de la garde prévôtale de Votre Majesté, afin d’empêcher sans doute qu’il ne se présentât ici pour affirmer ce qu’il a dit à ce sujet au duc de Bourgogne, en présence de son conseil et de moi Philippe Crèvecœur des Cordes. — Par Notre-Dame d’Embrun ! s’écria le roi, ces accusations sont tellement absurdes, et je suis si loin d’avoir la moindre connaissance de ce qui peut y avoir donné lieu, que, par l’honneur d’un roi, je suis plutôt porté à en rire qu’à m’en fâcher. Parce que ma garde prévôtale mettra à mort, comme c’est son devoir, des voleurs et des vagabonds, s’ensuit-il que ma couronne puisse être calomniée et rendue responsable de tout ce que ces voleurs et ces vagabonds peuvent avoir dit à notre bouillant cousin de Bourgogne et à ses sages conseillers ? Dites, je vous prie, à mon beau cousin que, s’il recherche la société de pareilles gens, il ferait mieux de les garder dans ses états, car ils ne trouveront ici qu’une courte confession et un nœud coulant bien solide. — Mon maître n’a pas besoin de pareils sujets, Sire, » répondit le comte d’un ton moins respectueux que celui qu’il avait pris jusqu’alors ; « car le noble duc n’est pas dans l’usage d’interroger des sorcières, des Égyptiens, et autres vagabonds de la même espèce, sur le destin de ses alliés et de ses voisins. — Nous avons eu assez de patience et au delà, » dit le roi en l’interrompant ; « et, puisque ta mission ici paraît n’avoir d’autre but que de nous insulter, nous enverrons quelqu’un en notre nom au duc de Bourgogne, convaincu qu’en te conduisant ainsi à notre égard, tu as outrepassé les bornes de ta commission, quelle qu’elle puisse être. — Au contraire, répondit Crèvecœur, je ne m’en suis pas encore acquitté entièrement. Écoutez, Louis de Valois, roi de France ; écoutez, nobles et gentilshommes ici présents ; écoutez, braves et loyaux sujets ; et toi, Toison d’or, » ajouta-t-il en s’adressant au héraut, « répète après moi cette proclamation : « Moi, Philippe Crèvecœur des Cordes, comte de l’Empire, et chevalier de l’ordre honorable et distingué de la Toison d’or, au nom de très-puissant seigneur et prince Charles, par la grâce de Dieu, duc de Bourgogne et de Lorraine, de Brabant et de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldres, comte de Flandre et d’Artois, comte Palatin de Hainaut, de Hollande, de Zélande, de Namur et de Zutphen, marquis du Saint-Empire, seigneur de la Frise, de Salines et de Malines, je fais ouvertement savoir à vous, Louis, roi de France, que, attendu que vous refusez de faire réparation des torts, griefs et offenses faits et causés par vous ou par votre aide, suggestion et instigation, contre ledit duc et ses sujets chéris, il renonce par ma bouche, à sa foi et hommage envers votre couronne et votre suzeraineté, vous déclare faux et sans foi, et vous défie comme prince et comme homme… » Voilà mon gage en preuve de ce que j’ai dit. »

À ces mots il ôta le gantelet de sa main droite, et le jeta sur le plancher de la salle.

Jusqu’à ce dernier trait d’audace, un profond silence avait régné dans l’appartement royal ; mais à peine eut-on entendu le bruit que fit le gantelet en tombant sur le parquet, ainsi que l’exclamation de vive Bourgogne ! fortement prononcée par le héraut bourguignon, qu’il se fit un tumulte général. Tandis que Dunois, le duc d’Orléans, le vieux lord Crawford et un ou deux autres, que leur rang autorisait à s’immiscer dans cette querelle, se disputaient à qui ramasserait le gantelet, les cris de « Terrassez-le ! mettez-le en pièces ! Vient-il pour insulter le roi de France jusque dans son propre palais ! » faisaient retentir la salle.

Mais le roi apaisa le tumulte en s’écriant d’une voix semblable au tonnerre, qui imposa un silence mêlé de crainte à tous ces furieux : « Silence, vassaux ! que nul ne porte la main sur cet homme ; que nul ne touche à son gage, même du bout du doigt ! Et vous, sire comte, de quoi votre vie est-elle composée, ou jusqu’à quel point est-elle garantie, pour que vous la hasardiez sur un coup de dé aussi périlleux ? Votre duc est-il fait d’un autre métal que les autres princes, pour soutenir sa prétendue querelle, d’une manière aussi inusitée ?

— Bien certainement, » répondit l’intrépide comte de Crèvecœur, « il est fait d’un autre métal, d’un métal plus noble que les autres princes de l’Europe ; car, tandis qu’aucun d’entre eux n’osait vous donner un asile, à vous, roi Louis, exilé de la France et poursuivi avec toute l’amertume de la vengeance par votre père, vous avez été reçu et protégé comme un frère par mon noble maître, dont la générosité a été récompensée par vous d’une manière si peu louable. Adieu, Sire ; j’ai rempli ma mission. »

En achevant ces paroles, le comte sortit brusquement de l’appartement sans prendre autrement congé.

— « Suivez-le ! suivez-le ! ramassez son gantelet et courez après lui, dit le roi. Ce n’est pas à vous que je m’adresse, Dunois ; ni à vous, lord Crawford ; vous êtes trop vieux, je pense, pour des querelles aussi chaudes ; ni à vous, cousin d’Orléans ; vous êtes trop jeune pour y prendre part. Monsieur le cardinal, monsieur l’évêque d’Évreux, il appartient à la sainteté de vos fonctions de rétablir la paix entre les princes ; ramassez ce gantelet, et remontrez au comte de Crèvecœur quel péché il a commis en insultant ainsi un grand monarque dans sa propre cour, et en nous forçant à attirer les calamités de la guerre sur son royaume et sur celui de son voisin. »

D’après cet appel direct et personnel, le cardinal de la Balue se mit en devoir de ramasser le gantelet, ce qu’il fit avec autant de précaution que s’il eut touché une couleuvre, tant il paraissait avoir d’aversion pour ce symbole de la guerre, et sortit sur-le-champ de l’appartement du roi pour courir en toute hâte après le comte.

Louis garda un instant le silence, promenant ses regards sur le cercle de ses courtisans, dont la plupart, à l’exception de ceux que nous avons déjà mentionnés, hommes de basse naissance, devaient les emplois qu’ils occupaient dans la maison du roi à tout autre mérite que leur courage ou leurs hauts faits d’armes : ils se regardaient les uns les autres, et la pâleur répandue sur leurs visages montrait évidemment que la scène qui venait de se passer avait fait sur eux une impression peu agréable. Louis les couvrit d’un regard de mépris, et dit ensuite à haute voix : « Quoique le comte de Crèvecœur soit présomptueux et arrogant, il faut convenir que le duc de Bourgogne a en lui un serviteur aussi hardi qu’aucun de ceux qui ont jamais porté un message de la part d’un prince. Je voudrais savoir où je pourrais trouver un envoyé aussi fidèle pour transmettre ma réponse. — Sire, vous faites injure à votre noblesse française, dit Dunois ; il n’est pas un d’entre nous qui ne soit prêt à porter un défi au duc de Bourgogne à la pointe de son épée. — Et vous n’êtes pas plus juste envers les gentilshommes écossais qui sont à votre service, Sire, ajouta le vieux Crawford. Ni moi, ni aucun de ceux qui font partie du corps que je commande, étant d’un rang convenable, nous n’hésiterons un instant à demander à cet orgueilleux comte raison de sa conduite. Mon bras est encore assez vigoureux pour châtier son insolence, si Votre Majesté voulait y consentir. — Mais Votre Majesté, continua Dunois, ne veut nous employer à aucun service qui puisse faire honneur à nous, à elle-même et à la France. — Dites plutôt, Dunois, répliqua Louis, que je ne veux pas me laisser entraîner par cette fougueuse impétuosité qui, pour un point d’honneur de chevalier errant, amènerait votre ruine, celle du trône et de la France. Il n’est pas un de vous qui ne sache combien chaque heure de paix est précieuse en ce moment ; nous en avons besoin pour cicatriser les plaies d’un pays presque réduit à un état désespéré ; et cependant il n’en est pas un qui ne fût prêt à commencer la guerre sur la parole d’une Bohémienne vagabonde, ou de quelque damoiselle errante, dont la réputation ne vaut guère mieux. Mais voici le cardinal, et nous espérons qu’il nous apporte des nouvelles plus pacifiques. Eh bien ! monsieur, avez-vous ramené le comte à la raison et à la modération ? — Sire, répondit la Balue, ma tâche a été difficile. J’ai demandé à ce fier comte pourquoi il avait eu l’audace d’adresser à Votre Majesté le reproche qui a mis fin à l’audience, reproche qui, sans doute, ne lui avait pas été dicté par son maître, mais par sa propre insolence ; ajoutant que cette témérité le livrait à la discrétion de Votre Majesté, pour lui infliger le châtiment qu’elle trouverait convenable. — C’est très-bien, dit le roi ; et qu’a-t-il répondu ? — Le comte, répliqua le cardinal, avait en ce moment le pied à l’étrier, prêt à monter à cheval, et en entendant mes remontrances, il a tourné la tête sans changer de position. « Si j’avais été, a-t-il dit, à cinquante lieues de distance, et que j’eusse entendu dire qu’une question offensante pour mon prince avait été faite par le roi de France, je serais à l’instant même monté à cheval, et je serais venu décharger mon cœur par la réponse que je viens de lui faire. » — Ne vous l’ai-je pas dit, messieurs, » dit le roi en regardant autour de lui sans laisser paraître aucun signe de colère ; « ne vous ai-je pas dit que dans le comte Philippe de Crèvecœur notre cousin le duc possède un aussi digne serviteur que quiconque s’est jamais tenu à la droite d’un prince ?… Mais vous avez obtenu de lui qu’il resterait ? — Qu’il resterait vingt-quatre heures, et que, provisoirement, il reprendrait son gage de défi, répondit le cardinal. Il est descendu aux Fleurs-de-Lis. — Veillez à ce qu’il soit noblement traité, et servi avec soin, et à nos frais, dit le roi : un tel serviteur est un joyau pour la couronne d’un prince… Vingt-quatre heures ! » ajouta-t-il en se parlant à lui-même et en ouvrant les yeux comme s’il eût voulu lire dans l’avenir ; « vingt-quatre heures !… C’est un délai bien court ! Cependant vingt-quatre heures habilement et adroitement utilisées peuvent valoir une année employée par des agents indolents ou incapables… Allons, à la forêt, à la forêt, braves seigneurs ! Beau cousin d’Orléans, mettez de côté cette modestie, qui d’ailleurs vous sied à merveille ; et que l’air réservé de Jeanne ne vous cause aucun souci. La Loire ne saurait se refuser à recevoir les eaux du Cher, non plus que ma fille à répondre à l’amour que vous lui offrez, » ajouta-t-il pendant que le malheureux prince suivait lentement sa fiancée. « Et maintenant, messieurs, prenez vos épieux ; car Alègre, mon piqueur, a reconnu la retraite d’un sanglier qui mettra et chiens et chasseurs à l’épreuve. Dunois, prête-moi ton épieu et prends le mien qui est trop pesant pour moi ; mais quand t’es-tu plaint, toi, d’un tel défaut dans ta lance ? À cheval, messieurs, à cheval ! »

Et l’on partit pour la chasse.



  1. Ce même proverbe a été donné par Cervantès : Paciencia y barojar. a. m.
  2. Mot inusité qui signifie armure complète. a. m.