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Quentin Durward/Chapitre 09

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 19p. 145-155).


CHAPITRE IX.

LA CHASSE AU SANGLIER.


Je causerai avec des enfants qui ne connaissent pas les égards, avec des fous dont l’esprit est dur comme le fer, mais je ne veux pas de gens dont les yeux soupçonneux cherchent à lire au fond de mon cœur.
Shakspeare, Le roi Richard.


Toute l’expérience que le cardinal pouvait avoir acquise du caractère de son maître ne l’empêcha pas, dans la circonstance présente, de tomber dans une grande erreur politique. Sa vanité l’induisit à croire qu’il avait réussi à déterminer le comte de Crèvecœur à rester à Tours, mieux que ne l’aurait probablement fait tout autre négociateur que le roi aurait pu employer ; et comme il savait combien Louis attachait d’importance à éloigner une guerre avec le duc de Bourgogne, il ne put s’empêcher de montrer qu’il se regardait comme lui ayant rendu un important service. Il se tint plus près de la personne du roi qu’il n’avait coutume de le faire, et chercha à faire tomber la conversation sur les événements de la matinée. C’était manquer de tact sous plus d’un rapport, car les princes n’aiment pas à voir leurs sujets les approcher d’un air qui annonce la persuasion d’avoir bien mérité d’eux, et que par conséquent, on s’attend à recevoir des témoignages de reconnaissance ou des récompenses : or Louis, le monarque le plus jaloux de son autorité qui ait jamais existé, se montrait plus défiant et plus impénétrable encore pour quiconque semblait se faire un mérite de ses services, ou vouloir pénétrer ses secrets.

Cependant, se laissant entraîner, comme il arrive quelquefois à l’homme le plus prudent, à la satisfaction intérieure qu’il éprouvait en ce moment, le cardinal continuait à se tenir à la droite du roi, et ne laissait échapper aucune occasion de ramener la conversation sur Crèvecœur et sur son ambassade ; sujet sur lequel le roi, peut-être parce que c’était celui qui en ce moment occupait le plus sa pensée, était précisément le moins disposé à s’entretenir. Enfin Louis, qui l’avait écouté attentivement, mais sans lui faire aucune réponse qui pût l’engager à prolonger l’entretien, fit signe à Dunois, qui était à quelques pas de venir se placer à la gauche de son cheval.

« Nous sommes venus ici pour nous divertir et pour prendre de l’exercice, dit-il ; mais voici un révérend père qui voudrait que nous tinssions un conseil d’état. — J’espère que Votre Majesté[1] voudra bien me dispenser d’y assister, répondit Dunois : je suis né pour défendre la France les armes à la main ; mon cœur et mon bras sont à elle, mais ma tête ne vaut rien pour le conseil.

— La tête du cardinal n’est pas faite pour autre chose, Dunois : il a confessé Crèvecœur à la porte du château, et il nous a rapporté toute sa confession… Ne nous l’avez-vous pas dite toute ? » ajouta-t-il en appuyant fortement sur ce dernier mot, et en lançant au cardinal un regard qui brilla à travers ses longs cils noirs comme la lame d’un poignard qui sort du fourreau.

La cardinal frissonna, et s’efforçant de répondre à la plaisanterie du roi, il dit que « si, en sa qualité de prêtre, il était obligé de garder les secrets de ses pénitents en général, il n’y avait cependant pas de sigillum confessionis qui ne pût être fondu par un souffle de Sa Majesté. — Et comme Son Éminence, dit le roi, est toute disposée à nous communiquer les secrets des autres, elle s’attend naturellement que je serai aussi communicatif envers elle : or, afin d’établir cette parfaite réciprocité, elle désire, comme cela est juste, savoir si ces deux dames de Croye sont vraiment sur notre territoire. Nous sommes désespéré de ne pouvoir satisfaire sa curiosité, ne sachant pas nous-même au juste en quel lieu des damoiselles errantes, des princesses déguisées, des comtesses désolées, peuvent se cacher dans nos états, qui, grâce à Dieu et à Notre-Dame d’Embrun, sont un peu trop vastes pour que nous puissions facilement répondre aux questions très-raisonnables de Son Éminence. Mais, en supposant qu’elles fussent chez nous, que dites-vous, Dunois, de la demande péremptoire de notre cousin Charles de Bourgogne ? — Je vous répondrai, Sire, si vous daignez me dire sincèrement si vous voulez la guerre ou la paix, » répliqua Dunois avec une franchise qui, provenant d’un caractère naturellement ouvert et intrépide, était de temps à autre très-agréable à Louis ; car, selon l’habitude de tous les hommes astucieux, ce prince s’étudiait autant à lire dans le cœur des autres qu’à dissimuler ce qui se passait dans le sien.

— « Sur mon âme, reprit le roi, j’aurais autant de plaisir à te le dire que toi à l’apprendre, si je le savais au juste moi-même. Cependant, Dunois, supposons que je me décide pour la guerre, que dois-je faire de cette belle, riche et jeune héritière, si effectivement elle est dans mes états ? — La donner en mariage à un de vos vaillants serviteurs, qui aura un cœur pour l’aimer et un bras pour la défendre. — À toi, n’est-il pas vrai ? Pâques-Dieu ! avec ta brusque franchise, tu es plus politique que je ne croyais. — Je ne suis rien moins que politique, Sire. Par Notre-Dame d’Orléans ! je vais directement au but, de la même façon que, dans la lice, je pousse mon cheval vers la bague. Votre Majesté doit à la maison d’Orléans au moins un heureux mariage. — Et j’acquitterai ma dette, comte ! Pâques-Dieu ! je l’acquitterai. Ne voyez-vous pas ce beau couple ? »

En prononçant ces mots, Louis indiquait le malheureux duc d’Orléans et la princesse Jeanne, qui, n’osant se tenir à une plus grande distance du roi, ni paraître, en sa présence, se séparer l’un de l’autre, s’avançaient de front, quoique laissant entre eux un intervalle de deux ou trois pas, distance que la timidité d’un côté et l’aversion de l’autre empêchaient de diminuer, tandis qu’aucun d’eux n’osait l’augmenter.

Dunois suivit de l’œil la direction dans laquelle le roi avait étendu le bras ; et comme la situation de son malheureux parent et de sa fiancée lui représentait parfaitement l’idée de deux chiens qui, attachés ensemble à la laisse, se tiennent néanmoins aussi éloignés l’un de l’autre que le leur permet sa longueur, il ne put s’empêcher de secouer la tête, sans oser faire d’autre réponse au tyran hypocrite.

Louis parut deviner sa pensée : « Ce sera un ménage heureux et tranquille, dit-il ; les enfants ne leur causeront pas de grands embarras, à ce que je puis prévoir ; au reste, ce n’est pas toujours un bonheur d’en avoir. »

Ce fut peut-être le souvenir de son ingratitude envers son père qui fit que le roi se tut après avoir prononcé ces dernières paroles, et que le sourire ironique, qui un instant contourna ses lèvres, se changea en une sorte d’expression de remords. Mais bientôt il reprit la parole sur un autre ton.

« Franchement, mon cher Dunois, quoique je révère infiniment le saint nœud du mariage (ici il fit un signe de croix), plutôt que de voir ce royaume déchiré, comme l’est l’Angleterre, par des guerres que suscite la rivalité des prétendants légitimes à la couronne, je préférerais que la maison d’Orléans ne me fournît que de vaillants soldats, tels que ton père et toi, dans les veines de qui coule le sang royal, sans qu’ils puissent en réclamer les droits. Le lion ne devrait jamais avoir qu’un lionceau. »

Dunois soupira et garda le silence, bien convaincu que chercher à contredire un maître aussi absolu que Louis, ce serait s’exposer à nuire aux intérêts de son parent, sans les servir en aucune manière. Cependant il ne put s’empêcher d’ajouter presque aussitôt :

« Puisque Votre Majesté fait allusion à la naissance de mon père, je dois avouer que, mettant à part la fragilité des auteurs de ses jours, on peut le regarder comme plus heureux, plus fortuné d’avoir été le fruit d’un amour illégitime que d’avoir puisé la vie dans la haine conjugale. — Tu es un mauvais sujet, Dunois, d’oser parler ainsi du saint sacrement du mariage ! Mais au diable tous ces discours ! voilà le sanglier en campagne. Lâchez les chiens, au nom du bienheureux saint Hubert ! Ah, ah ! tra-la-la lira-là ! »

Et le roi fit retentir les sons joyeux de son cor dans la forêt, tandis qu’il poussait la chasse en avant, suivi de deux ou trois de ses gardes, au nombre desquels se trouvait notre ami Quentin Durward. Nous ne devons pas omettre ici un fait digne de remarque : c’est que, malgré l’ardeur avec laquelle il se livrait à son divertissement favori, le roi, toujours fidèle à son caractère caustique, trouva le moyen de s’amuser en tourmentant le cardinal de la Balue.

Au nombre des faiblesses de cet habile homme d’État, on comptait, comme nous l’avons déjà donné à entendre, celle de se croire, malgré la bassesse de sa naissance et son éducation bornée, propre à jouer le rôle de courtisan et d’homme à bonnes fortunes. Il est vrai qu’il n’entrait pas en lice comme Becket[2] qu’il ne levait pas des troupes comme Wolsey[3] ; mais la galanterie, dans laquelle tous les deux s’étaient distingués, était un des talents dont il se faisait le plus de mérite, et il affectait également une grande passion pour le divertissement guerrier de la chasse. Mais quelque succès qu’il pût obtenir auprès de certaines femmes auxquelles son pouvoir, sa richesse et son influence comme homme d’État pouvaient paraître une compensation de ce qui lui manquait du côté de la tournure et des manières, les nobles chevaux qu’il achetait presque à tout prix étaient totalement insensibles à l’honneur de porter un cardinal, et n’avaient pas plus de respect pour lui qu’ils n’en auraient eu pour son père le tailleur, avec qui il rivalisait dans l’art de l’équitation. Le roi le savait : aussi, en poussant et retenant alternativement sa propre monture, il amena celle du cardinal, qu’il maintenait toujours à côté de lui, à un tel état de mutinerie contre son maître, que bientôt il devint évident qu’ils ne resteraient pas long-temps ensemble. Au milieu de toutes ces saccades, pendant que le coursier du prélat ruait, se cabrait, tournait quelquefois sur lui-même, le roi s’amusait à augmenter sa détresse, en lui faisant diverses questions sur des affaires importantes, et en lui donnant à entendre qu’il se proposait de profiter de cette occasion pour lui communiquer quelques-uns de ces secrets d’État que, peu de minutes auparavant, le cardinal avait témoigné tant d’empressement de connaître.

On se ferait difficilement idée d’une situation aussi désagréable que celle d’un conseiller privé, obligé d’écouter son souverain et de lui répondre, tandis que chaque nouvelle courbette de son cheval, devenu insensible au frein, le plaçait dans une attitude toujours nouvelle et toujours plus précaire, sa robe violette flottant dans toutes les directions, et rien ne le mettant à l’abri d’une chute imminente et dangereuse, que les deux arçons et la profondeur de sa selle. Dunois riait sans se contraindre, tandis que le roi, qui avait une manière à lui particulière de jouir intérieurement du succès de ses malices, au lieu d’en rire tout haut, reprochait doucement à son ministre son ardeur pour la chasse, qui ne lui permettait pas d’accorder quelques moments aux affaires. « Mais je ne veux pas vous retenir plus long-temps, » continua-t-il en s’adressant au cardinal terrifié ; et en même temps il lâcha la bride à son cheval. Avant que la Balue pût dire un seul mot, soit pour répondre, soit pour s’excuser, son cheval, prenant le mors aux dents, partit au triple galop, laissant bientôt derrière lui le roi et Dunois, qui le suivaient d’un pas plus régulier, tout en jouissant de la détresse de l’homme d’État.

S’il est arrivé à quelqu’un de nos lecteurs, dans son temps, comme à nous dans le nôtre, d’être emporté de cette manière, il se fera aisément une idée exacte des angoisses, des dangers et de la bizarrerie d’une pareille situation. Ces quatre jambes du quadrupède, qui, nullement aux ordres du cavalier, ni même quelquefois à ceux de l’animal lui-même, courent de manière à faire croire que celles de derrière veulent atteindre celles de devant ; ces jambes du bipède, que nous souhaiterions alors pouvoir appuyer sans danger sur la verte pelouse, mais qui ne font qu’augmenter notre détresse en pressant les flancs du coursier, contre lesquels elles sont pour ainsi dire collées ; les mains, qui ont abandonné la bride pour saisir la crinière ; le corps qui, au lieu de se tenir droit sur son centre de gravité, comme le vieux Angelo[4] avait coutume de le recommander, ou de se pencher en avant, comme fait un jockey à Newmarket[5], est couché sur le cou du cheval, sans meilleure chance de ne pas tomber que n’en aurait un sac de blé : tout cela forme un tableau très-risible sans doute pour les spectateurs, quoique le héros de la scène n’y voie rien que de pénible. Mais si l’on y ajoute quelque chose de particulier dans les vêtements ou dans l’extérieur du malheureux cavalier, une robe ecclésiastique, un uniforme splendide, ou tout autre costume particulier ; de plus, si l’on suppose que la scène se passe à une course de chevaux, à une revue, à une procession ou dans un lieu quelconque de grande réunion publique, le pauvre diable, pour se soustraire à la mortification d’être hué avec d’inextinguibles éclats de rire, n’a d’autre alternative que de se rompre un membre ou deux, ou, ce qui serait plus efficace encore, de se faire tuer net, car ce ne sera qu’à ce prix qu’il excitera quelque compassion. Dans la circonstance présente, la robe courte du cardinal, qu’il prenait habituellement pour monter à cheval, car il avait changé de costume avant de partir du château ; ses bas écarlates, son chapeau de même couleur, garni de ses longs cordons, son excessif embarras, donnaient un caractère on ne peut plus pittoresque à cette preuve de son adresse en équitation.

Le cheval lui-même vola plutôt qu’il ne galopa dans une longue avenue couverte de verdure, atteignit la meute qui était en pleine course après le sanglier, renversa un ou deux piqueurs qui ne s’attendaient guère à être chargés à l’arrière-garde, passa sur le corps de plusieurs chiens, et mit toute la meute en déroute ; puis, animé par les clameurs et les menaces des chasseurs, il emporta le cardinal tout épouvanté jusqu’au delà du formidable animal, qui fuyait avec autant de rapidité que de furie, et pour ainsi dire enveloppé de l’écume qu’il soufflait à travers ses défenses. En se voyant si près du sanglier, la Balue poussa un cri épouvantable pour demander du secours. Ce cri, ou peut-être la vue du féroce animal, produisit un tel effet sur son coursier, qu’il suspendit sa course impétueuse et fit si brusquement un saut de côté, que le cardinal, qui ne s’était maintenu en selle que parce que jusqu’alors le mouvement avait été en ligne droite, tomba lourdement à terre. Cette partie de chasse de la Balue se termina si près du sanglier, que, si l’animal n’eût été en ce moment très-fortement occupé de ses propres affaires, ce voisinage aurait pu devenir aussi funeste au cardinal que pareil événement le fut, dit-on, à Favila, roi des Visigoths, en Espagne. Il en fut cependant quitte pour la peur ; et se traînant aussi promptement qu’il lui fut possible hors de la route que suivaient les chiens et les chasseurs, il vit toute la chasse passer devant lui sans recevoir de personne le plus léger secours ; car les chasseurs de ce temps-là n’avaient pas plus de compassion pour de pareils accidents que ceux du nôtre.

Le roi, en passant, dit à Dunois : « Voilà Son Éminence assez bas. Il n’est pas grand chasseur, bien qu’à titre de pêcheur, lorsqu’il s’agit de pêcher un secret, il puisse rivaliser avec saint-Pierre lui-même. Cette fois-ci cependant je pense qu’il a trouvé à qui parler. » Le cardinal n’entendit pas ces paroles, mais l’air de mépris dont elles furent accompagnées lui en fit soupçonner à peu près le sens.

Le diable, dit-on, profite, pour nous tenter, des occasions semblables à celle que lui offraient en ce moment les passions diverses qui agitaient la Balue, et auxquelles le dédain du roi vint ajouter un nouveau degré d’amertume. Sa frayeur momentanée se dissipa dès qu’il fut assuré qu’il ne s’était fait aucun mal en tombant ; mais sa vanité mortifiée et son ressentiment contre son souverain exercèrent sur lui une influence qui fut bien plus durable.

Toute la chasse avait passé, lorsqu’un cavalier, qui paraissait moins partager ce divertissement qu’en être spectateur, s’avança suivi d’un ou deux domestiques, et ne témoigna pas peu de surprise de trouver là le cardinal, à pied, sans cheval et sans suite, et dans un désordre qui montrait clairement la nature de l’accident qui lui était arrivé. Mettre pied à terre et lui offrir son assistance au milieu d’une telle détresse, ordonner à un de ses gens de descendre de son palefroi doux et tranquille pour le céder au cardinal, exprimer sa surprise de ce que les usages de la cour de France permettaient d’abandonner ainsi aux périls de la chasse et de laisser au moment du besoin le plus habile de ses hommes d’État, furent les secours et les consolations qui se présentèrent naturellement à l’esprit de Crèvecœur dans une conjoncture si étrange : car c’était l’ambassadeur bourguignon lui-même qui survenait si à propos pour le cardinal désarçonné.

Il trouva la Balue dans un moment et dans une disposition d’esprit favorables pour tenter sur sa fidélité quelques-unes de ces pratiques auxquelles on n’ignore pas que ce ministre avait la criminelle faiblesse de prêter l’oreille. Déjà dans la matinée, ainsi que le caractère soupçonneux de Louis le lui avait fait penser, il s’était passé entre eux des particularités que le cardinal n’aurait pas osé rapporter à son maître : il avait écouté avec beaucoup de plaisir l’assurance que lui avait donnée Crèvecœur de la haute estime que le duc de Bourgogne avait pour sa personne et ses talents, et ce n’avait pas été sans ressentir un mouvement de tentation, qu’il avait entendu le comte glisser quelques mots sur la munificence de son maître et sur de riches bénéfices situés en Flandre. Cependant ce ne fut qu’après avoir été si fortement irrité par l’accident que nous venons de raconter, et lorsque sa vanité eut reçu une si cruelle blessure, qu’il résolut, dans un fatal moment, de montrer qu’il n’y a pas d’ennemi plus dangereux que l’ami et le confident que l’on a offensé.

En cette occasion, il se hâta de prier Crèvecœur de se séparer de lui, de peur qu’ils ne fussent observés, mais en même temps il lui assigna un rendez-vous, pour le soir, à l’abbaye de Saint-Martin de Tours, après les vêpres ; et le ton qui accompagnait les paroles du cardinal donna au Bourguignon l’assurance que son maître venait d’obtenir un avantage qu’il aurait à peine osé espérer.

Cependant Louis, quoique le prince le plus politique de son temps, s’étant, en cette occasion comme dans plusieurs autres, laissé entraîner par sa passion du moment, suivait avec ardeur la chasse du sanglier, qui avait alors acquis un nouveau degré d’intérêt : il était arrivé qu’un marcassin, ou sanglier de deux ans, traversant la route que suivait le sanglier poursuivi, avait donné le change à toute la meute, deux ou trois couples de vieux et excellents chiens exceptés, ainsi qu’à la majeure partie des chasseurs. Le roi vit avec un secret plaisir Dunois se lancer, comme les autres, sur la nouvelle piste, et goûta par avance la joie du triomphe qu’il allait obtenir sur ce chevalier accompli dans l’art de la vénerie, art qui était alors regardé comme presque aussi glorieux que celui de la guerre. Louis était bien monté, il suivait les chiens de près, en sorte que lorsque le sanglier, parvenu sur un terrain marécageux, se retourna pour faire face à ses ennemis, le roi seul se trouvait près de lui.

Louis montra la bravoure et toute l’adresse d’un chasseur expérimenté ; car, sans se laisser intimider par la vue du danger, il poussa vers l’effrayant animal, qui se défendait avec fureur contre les chiens, et le frappa de son épieu ; mais, comme son cheval ne s’était avancé qu’avec une sorte de répugnance, le coup ne fut ni assez sûr ni assez fort pour tuer le sanglier ou le mettre hors de combat. Aucun effort ne put déterminer le cheval à fournir une seconde charge ; de sorte que le roi, mettant pied à terre, marcha contre l’animal furieux, tenant à la main une de ces épées courtes, aiguës, droites et pointues, dont les chasseurs font usage en pareilles rencontres. Aussitôt le sanglier, sans plus s’inquiéter des chiens, se précipita sur cet ennemi d’une nouvelle espèce, tandis que le roi, se mettant en position et rassemblant toutes ses forces, tint son épée de manière à la diriger contre la gorge du sanglier, ou plutôt contre son poitrail, aux environs de la clavicule, auquel cas le poids de l’animal et l’impétuosité de sa course n’auraient servi qu’à accélérer sa perte. Mais l’humidité du sol fit que le pied du roi glissa justement au moment où cette manœuvre difficile et périlleuse aurait dû être exécutée, et la pointe de son épée, rencontrant la cuirasse de soies hérissées qui protégeait l’épaule de l’animal, ne fit que la lui effleurer sans le blesser, et Louis tomba renversé sur le sol. Néanmoins cette chute fut heureuse pour le monarque, car elle fut cause que le sanglier manqua également son coup, et ne fit que déchirer, avec une de ses défenses, le court manteau de chasse de son ennemi, au lieu de lui ouvrir la cuisse. Entraîné d’abord par l’impétuosité de sa course, l’animal revint bientôt sur ses pas pour renouveler son attaque contre le roi au moment où il se relevait, et la vie de Louis était dans un imminent danger, lorsque Quentin Durward, que la lenteur de son cheval avait retenu en arrière de la chasse, mais qui fort heureusement avait distingué et suivi le son du cor du roi, survint en ce moment, et perça le sanglier de son épieu.

Le roi, qui dans cet intervalle s’était relevé, vint à son tour au secours de Durward et enfonça son épée dans la gorge de l’animal abattu. Avant de dire un seul mot à Quentin, il en mesura la longueur, non-seulement par le nombre de pas, mais en calculant les pieds et les pouces ; puis, essuyant la sueur de son front et le sang qui ruisselait sur ses mains, il ôta son chapeau de chasse, le suspendit à un buisson, et adressa dévotement ses prières aux petites images de plomb dont il était garni. Se tournant ensuite vers Durward : « Est-ce toi, mon jeune Écossais ? lui dit-il : tu as très-heureusement commencé ton cours de vénerie, et maître Pierre te doit un aussi bon régal que celui qu’il t’a donné aux Fleurs-de-Lis… Eh bien ! pourquoi ne parles-tu pas ? As-tu donc perdu toute la hardiesse et toute ton ardeur à la cour, où tant de gens trouvent l’une et l’autre ? »

Quentin, jeune homme aussi fin et aussi prudent qui jamais ait respiré l’air de l’Écosse, était trop adroit pour se prévaloir de la dangereuse familiarité dont il semblait ainsi invité à profiter. Il répondit brièvement, mais en termes choisis, que s’il osait adresser la parole à Sa Majesté, ce serait pour la prier de lui pardonner la hardiesse rustique avec laquelle il s’était conduit lorsqu’il ignorait la supériorité de son rang.

« Bah ! laissons cela, dit le roi ; je te pardonne ta hardiesse en faveur de ton esprit et de ton ardeur. J’ai admiré la justesse avec laquelle tu as à peu près deviné la profession de mon compère Tristan. Tu as été bien près de recevoir un échantillon de son savoir-faire, à ce que j’ai appris. Je te conseille de te méfier de lui ; c’est un marchand qui trafique en bracelets un peu durs et en colliers bien serrés. Aide-moi à remonter sur mon cheval. Tu me plais, et je veux te faire du bien. Ne compte sur la faveur de qui que ce soit, excepté sur la mienne, pas même sur ton oncle, ou sur lord Crawford… et ne dis mot du secours que tu m’as donné si à propos dans cette affaire du sanglier ; car celui qui se vante d’avoir rendu service à un roi dans un cas aussi pressant doit être sûr que le plaisir de se vanter sera son unique récompense. »

Alors le roi sonna du cor, et Dunois ainsi que plusieurs autres chasseurs ne tardèrent pas à arriver près de lui : tous lui adressèrent sur la mort d’un si noble animal des félicitations dans lesquelles il ne se fit aucun scrupule de s’approprier une part beaucoup plus large que celle qui lui revenait de droit ; car il parla de l’assistance de Durward aussi légèrement que le ferait un chasseur qui, en se vantant du nombre de pièces de gibier dont il a rempli sa carnassière, ne fait pas toujours entrer en compte celles qu’il doit à l’adresse et au concours du garde-chasse. Il chargea ensuite Dunois du soin de porter le sanglier aux moines de Saint-Martin de Tours, pour augmenter leur pitance dans les jours de fête, et afin qu’ils se souvinssent du roi dans leurs prières.

« Mais, reprit-il, quelqu’un d’entre vous a-t-il vu le cardinal ? Il me semble que ce serait manquer de courtoisie et montrer peu de respect pour la sainte Église que de l’abandonner, à pied, dans cette forêt. — Avec votre permission, Sire, » dit Quentin voyant que tout le monde gardait le silence, « j’ai vu son Éminence sortir de la forêt, montée sur un cheval qu’on lui avait prêté. — Le ciel n’abandonne jamais ses serviteurs, répliqua le roi. Allons, messieurs, retournons au château, nous ne chasserons pas davantage ce matin… Vous, sire écuyer, donnez-moi mon couteau de chasse ; il est tombé du fourreau là-bas, près du lieu du combat. Allez en avant, Dunois : je vous suis à l’instant. »

Louis, dont les mouvements les moins importants en apparence étaient souvent calculés comme des stratagèmes, se ménagea ainsi l’occasion de questionner Quentin en particulier. « Mon brave Écossais, lui dit-il, tu as des yeux, à ce que je vois. Pourrais-tu me dire qui a donné un cheval au cardinal ? Quelque étranger, je pense, car, comme j’ai passé près de lui sans m’arrêter, il n’est pas probable qu’aucun de mes courtisans se soit empressé de lui rendre ce service. — Je n’ai vu qu’un instant ceux qui étaient près de Son Éminence, Sire, répondit Quentin, car j’avais eu le malheur de tomber de cheval, et je faisais diligence afin d’aller reprendre mon poste ; mais je crois que c’était l’ambassadeur de Bourgogne et ses gens. — Ah ! dit Louis ; en bien ! soit. La France est prête à leur tenir tête. »

Il ne se passa plus rien ce jour-là qui mérite d’être remarqué, et le roi rentra au château avec toute sa suite.



  1. Le texte anglais porte highness, qui signifie Altesse. Il n’y a pas long-temps encore qu’en Angleterre les rois étaient indifféremment qualifiés de majesté ou d’altesse. a. m.
  2. L’un des courtisans les plus galants de la cour de Henri II, roi d’Angleterre, Thomas Becket devint chancelier du royaume. Promu malgré lui à l’archevêché de Cantorbéry et revêtu de la dignité de primat, il eut avec le roi de longs et graves démêlés, qui se terminèrent par une mort violente : il fut assassiné dans son église, au pied de l’autel. a. m.
  3. Wolsey, cardinal et premier ministre de Henri VIII. a. m.
  4. Angelo est un fameux maître d’équitation à Édimbourg, et l’on assure qu’il a appris à monter à cheval à Walter Scott lui-même, qui a été volontaire dans les chevau-légers de cette ville avant la paix d’Amiens. a. m.
  5. Newmarket, ville où s’élèvent tous les chevaux de race pure, et située à quelques lieues de Londres. a. m.