Mozilla.svg

Quentin Durward/Chapitre 16

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 19p. 226-237).


CHAPITRE XVI.

LE VAGABOND.


Je suis aussi libre que pouvait l’être l’homme de la nature avant que les lois dégradantes de la servitude eussent été établies, et quand le noble sauvage errait à son gré dans les forêts.
Dryden, La conquête de Grenade.


Pendant que Quentin avait avec les deux comtesses la courte conversation indispensable pour leur donner l’assurance que le personnage extraordinaire qui venait d’augmenter leur troupe était le guide qui devait leur être envoyé de la part du roi, il remarqua, car il était aussi alerte à observer les mouvements de l’étranger que celui-ci pouvait l’être à observer les siens ; il remarqua, dis-je, que cet homme, non-seulement tournait la tête en arrière autant qu’il le pouvait, pour jeter sur eux des regards de curiosité, mais qu’avec une agilité singulière, plutôt semblable à celle d’un singe qu’à celle d’un homme, il se tournait sur sa selle de manière à être assis presque de côté, afin de pouvoir les observer plus à son aise et plus attentivement.

Peu satisfait de cette manœuvre, Quentin s’avança vers le Bohémien, et lui dit en le voyant reprendre la position convenable sur son cheval :

— « Il me semble, l’ami, que vous ne nous serez guère plus utile qu’un guide aveugle : car vous regardez la queue de votre cheval plus souvent que ses oreilles. — Et quand je serais effectivement aveugle, répondit le Bohémien, je pourrais encore vous servir de guide à travers quelque province que ce soit du royaume de France ou de ceux qui l’avoisinent. — Cependant vous n’êtes pas né Français, dit Durward. — Non. — De quel pays êtes-vous donc ? — Je ne suis d’aucun pays. — Comment ! d’aucun pays ? — Non, d’aucun. Je suis un Zingaro, un Bohémien, un Égyptien, ou tout ce que les Européens, dans leurs divers langages, peuvent juger à propos d’appeler notre peuple ; mais je n’ai pas de pays. — Êtes vous chrétien ? »

Le Bohémien secoua la tête.

« — Chien, » dit Quentin, car à cette époque l’esprit du catholicisme était peu tolérant ; « adores-tu Mahomet ? — Non, » répondit d’un air insouciant et d’un ton laconique le guide, qui ne parut ni offensé ni surpris de l’emportement du jeune homme. — « Êtes-vous donc païen ; qu’êtes-vous enfin ? — Je ne professe aucune religion. »

Durward recula étonné ; car, quoiqu’il eut entendu parler de Sarrasins et d’idolâtres, il ne lui était jamais venu à l’idée qu’il pût exister une association d’hommes qui ne suivissent aucun culte. Cependant il revint de sa surprise, et demanda à son guide où il habitait ordinairement. — Partout où je me trouve, répliqua le Bohémien ; je n’ai pas de résidence fixe. — Comment conservez-vous ce qui vous appartient ? — À l’exception des habits que je porte et du cheval que je monte, je ne possède rien au monde. — Cependant votre habillement ne manque pas d’élégance et votre cheval est excellent. Quels sont vos moyens d’existence ? — Je mange quand j’ai faim, je bois quand j’ai soif, et je n’ai d’autres moyens d’existence que ceux que le hasard me fait rencontrer. — Sous les lois de qui vivez-vous ? — Je ne dois obéissance à personne qu’autant que cela me convient. — Qui est votre chef ? qui vous commande ? — Le père de notre tribu, s’il me plaît de lui obéir ; je ne connais point d’autre chef. — Vous êtes donc dépourvus de tout ce qui réunit les autres hommes ? » dit Quentin dont la surprise allait toujours croissant. « Vous n’avez ni lois, ni chef, ni moyens assurés d’existence, ni maison, ni demeure. Vous n’avez (que le ciel ait pitié de vous !), vous n’avez point de patrie, et (veuille l’Être suprême vous éclairer et vous pardonner !) vous n’avez point de Dieu. Que vous reste-t-il, privés comme vous l’êtes de gouvernement, de bonheur domestique et de religion ? — La liberté. Je ne rampe devant personne ; je n’obéis à personne ; je ne respecte personne. Je vais là où je veux, je vis comme je peux, et je mourrai quand mon heure sera venue. — Mais vous êtes exposé à être mis à mort à chaque instant, suivant le bon plaisir du juge. — Soit ! ce n’est que mourir un peu plus tôt. — Mais vous êtes exposé aussi à être emprisonné ; et où est alors cette liberté dont vous vous vantez ? — Dans mes pensées, qu’aucune chaîne ne peut entraver ; tandis que les vôtres, même lorsque vos membres sont libres, restent enchaînées par vos lois et par vos superstitions, par vos rêves d’attachement local, par vos visions fantastiques de politique civile : moi, mon esprit est libre lors même que mes membres sont enchaînés ; vous, votre esprit est captif lors même que vos membres jouissent de toute leur liberté. — Toutefois, la liberté de votre esprit ne peut alléger les chaînes qui pèsent sur vos membres. — C’est un mal qui peut s’endurer pendant quelque temps, et si je ne parviens bientôt à m’échapper, ou si mes camarades ne peuvent m’y aider, je puis toujours mourir : la mort est la liberté la plus parfaite. »

Il y eut un intervalle de silence qui dura quelque temps. Quentin le rompit en reprenant ses questions :

— « Votre race est une race vagabonde, inconnue aux nations de l’Europe. D’où tire-t-elle son origine ? — Je ne saurais vous le dire, répondit le Bohémien. — Quand délivrera-t-elle ce royaume de sa présence pour retourner dans le pays d’où elle est venue ? — Lorsque le temps de son pèlerinage sera accompli. — Ne descendez-vous pas de ces tribus d’Israël qui furent emmenées en captivité au-delà du grand fleuve de l’Euphrate ? » lui demanda Quentin, qui n’avait pas oublié ce qu’on lui avait enseigné à Aberbrothock. — S’il en eût été ainsi, nous aurions suivi leur foi, pratiqué leurs rites. — Quel est ton nom, à toi ? — Mon véritable nom n’est connu que de mes frères ; les étrangers, ceux qui ne vivent pas sous nos tentes, m’appellent Hayraddin Maugrabin, c’est-à-dire Hayraddin le More africain. — Tu t’exprimes trop bien pour un homme qui as toujours vécu dans ta misérable horde. — J’ai appris quelque chose de la science de ce pays. Lorsque j’étais encore enfant, notre tribu fut poursuivie par des chasseurs de chair humaine. Une flèche traversa la tête de ma mère, et elle mourut. J’étais embarrassé dans la couverture de laine qui couvrait ses épaules, et je fus pris par les chasseurs. Un prêtre me demanda aux archers du prévôt, il m’obtint, et m’instruisit dans les sciences franques pendant deux ou trois ans. — Comment et pourquoi l’as-tu quitté ? — Je lui avais volé de l’argent, même le dieu qu’il adorait, » répondit Hayraddin avec un calme parfait. « Il me découvrit et me battit. Je le perçai de mon couteau ; je m’enfuis dans les bois, et je me trouvai de nouveau réuni à mon peuple. — Misérable ! tu as assassiné ton bienfaiteur ? — Que m’importaient ses bienfaits ? Le jeune Zingaro n’était pas un chien domestique pour marcher sur les pas de son maître et ramper sous ses coups pour obtenir les bribes de sa table. C’était le jeune loup mis en captivité : à la première occasion, il a rompu sa chaîne, a déchiré son maître, et est retourné dans ses déserts. »

Il se fit une nouvelle pause, après laquelle le jeune Écossais, dans l’intention de pénétrer plus avant dans le caractère de ce guide suspect, demanda à Hayraddin s’il n’était pas vrai que son peuple, malgré l’ignorance dans laquelle il était plongé, prétendait avoir la connaissance de l’avenir, connaissance qui n’avait point été donnée aux sages, aux philosophes et aux prêtres d’une société plus policée ?

— « Nous le prétendons, répondit Hayraddin, et c’est avec raison. — Comment un don si précieux a-t-il été accordé à une race si abjecte ? — Puis-je vous le dire ? Cependant, oui, je le puis ; mais, ce sera quand vous m’aurez expliqué pourquoi le chien peut suivre à la piste les pas de l’homme, tandis que l’homme, animal plus noble, ne saurait suivre ceux du chien. Ce pouvoir qui vous paraît si merveilleux, notre race le possède d’instinct. D’après les traits du visage et les lignes de la main, nous pouvons prédire leur sort futur à ceux qui nous consultent, avec autant de certitude qu’en examinant la fleur d’un arbre, au printemps, vous direz quel fruit il portera en automne. — Je doute de ta science, et je te défie de m’en donner une preuve. — Ne m’en défiez pas, sire écuyer… À quelle religion que vous prétendiez appartenir, je puis vous dire que la déesse que vous adorez se trouve dans cette compagnie. — Paix ! » dit Quentin saisi d’étonnement ; « sur ta vie ne prononce pas un mot de plus, si ce n’est pour répondre aux questions que je t’adresse. Peux-tu être fidèle ? — Je peux tout ce qui est possible à un homme. — Mais veux-tu l’être ? — « Si je le jurais m’en croirais-tu davantage ? » répondit le Maugrabin d’un ton sarcastique. — « Ta vie est entre mes mains, tu le sais. — Frappe, et tu verras si je crains la mort. — L’argent peut-il faire de toi un guide sûr et fidèle ? — Non, si je ne le suis pas sans cela. — Alors, dis-moi quel lien je dois employer. — La bonté. — Te ferai-je serment d’en avoir pour toi si tu nous es fidèle pendant ce voyage ? — Non. Ce serait prodiguer à la légère une denrée rare. Je te suis déjà dévoué. — Comment ? » s’écria Durward plus étonné que jamais. — « Souviens-toi des châtaigniers sur les bords du Cher. La victime dont tu voulus sauver les jours, était mon frère ; c’était Zamet le Maugrabin. — Et cependant je te trouve en relation avec ces mêmes officiers par qui ton frère a été mis à mort : car c’est l’un d’eux qui m’a indiqué l’endroit où je te trouverais ; et c’est le même sans doute qui t’a donné comme guide à ces dames. — Que pouvons-nous faire ? » répondit Hayraddin d’un air sombre. « Ces hommes nous traitent comme le chien du berger traite le troupeau : il le protège pendant quelque temps, le fait aller çà et là suivant son bon plaisir, et finit toujours par le conduire à la tuerie. »

Quentin eut par la suite occasion d’apprendre que le Bohémien avait dit la vérité à cet égard, et que la garde prévôtale, employée à détruire les hordes vagabondes qui infestaient le royaume, entretenait avec elles des correspondances, s’abstenait pendant un certain temps d’exécuter ses devoirs, et finissait toujours par conduire ses alliés à la potence. Cette sorte de relation politique entre le voleur et l’officier de police, pour l’exercice profitable de leurs professions respectives, a existé dans tous les pays et n’est nullement inconnue au nôtre.

Durward, en se séparant de son guide, vint rejoindre le reste de la troupe, très-peu satisfait du caractère d’Hayraddin, et accordant peu de confiance aux protestations de reconnaissance qu’il en avait reçues personnellement. Il se mit alors en devoir de sonder les deux autres hommes qui lui avaient été donnés pour faire partie de l’escorte, et il eut le chagrin de les trouver aussi stupides et aussi peu capables de l’aider de leurs avis, qu’ils s’étaient, ce jour même, montrés peu disposés à faire usage de leurs armes.

« Cela n’en vaudra que mieux, » se dit Quentin à lui-même, son esprit s’élevant en raison des difficultés que sa position devait lui faire redouter. « Cette aimable jeune dame me devra tout. J’espère que je puis hardiment compter sur ce que mon bras et ma tête peuvent faire. J’ai vu la maison de mon père livrée aux flammes ; je l’ai vu, lui et mes frères, nager dans son sang au milieu des flammes. Je n’ai point reculé d’un pouce, et j’ai combattu jusqu’au dernier moment. Aujourd’hui, avec deux ans de plus, j’ai pour me comporter avec courage, le meilleur et le plus beau motif qui jamais ait enflammé le cœur d’un brave chevalier. »

Faisant de cette résolution la règle de sa conduite, Quentin montra pendant le voyage tant d’attention et d’activité, qu’il paraissait être partout en même temps. Son poste principal, ou plutôt son poste favori, était à côté des dames, qui, sensibles au soin extrême qu’il prenait de leur sûreté, commencèrent à converser avec lui presque sur le ton d’une familiarité amicale ; et elles paraissaient prendre beaucoup de plaisir à la naïveté ainsi qu’à la finesse de sa conversation.

S’il était souvent auprès des comtesses, essayant de faire à des personnes qui étaient nées dans un pays plat la description des monts Grampiens[1], et surtout des beautés de Glen-Houlakin, il marchait tout aussi fréquemment avec Hayraddin à la tête de la petite cavalcade, le questionnant sur la route, sur les lieux de halte, et gravant ses réponses dans sa mémoire, afin d’être à portée de reconnaître, par de nouvelles questions, s’il ne méditait pas quelque trahison. Souvent aussi on le voyait à l’arrière-garde, tâchant de s’assurer l’attachement des deux hommes d’escorte par des paroles de bonté, par des présents, et par les promesses de nouvelles récompenses aussitôt que leur tâche serait remplie.

Ils voyagèrent de cette manière pendant plus d’une semaine, suivant des chemins écartés et des routes détournées, traversant des cantons peu fréquentés, afin d’éviter les grandes villes. Il ne leur arriva rien de remarquable, si ce n’est que de temps en temps ils rencontraient des hordes errantes de Bohémiens, qui les respectaient comme étant sous la conduite d’un individu de leur caste ; des soldats traînards, ou peut-être des bandits, qui, trouvant la partie trop inégale, s’abstenaient de les attaquer ; enfin, des détachements de la maréchaussée, comme on nommerait à présent ces militaires, et que Louis, qui sondait et cautérisait les plaies du pays avec le fer et le feu, employait pour détruire les bandes effrénées qui infestaient le royaume. Ces derniers les laissaient poursuivre leur voyage sans les inquiéter, en vertu d’un ordre écrit dont Quentin avait été muni à cet effet par le roi lui-même.

Leurs lieux de halte étaient le plus ordinairement des monastères, dont la plupart étaient obligés par les règles de leur fondation de recevoir les pèlerins ; comme les dames voyageaient sous ce titre, elles recevaient l’hospitalité, sans qu’il leur fût adressé aucune question sur leur rang et leur condition : en effet, il était d’usage que les personnes de distinction qui voyageaient pour accomplir un vœu cachassent leur nom et leur qualité. En arrivant, les comtesses de Croye prétextaient ordinairement la fatigue pour se livrer au repos, et Quentin, en sa qualité de majordome, déployait, dans les arrangements qu’il était nécessaire de prendre avec leurs hôtes, une sagacité qui leur épargnait beaucoup d’embarras, en même temps qu’une promptitude qui ne manquait jamais d’exciter un sentiment d’affection et de reconnaissance chez celles qui étaient l’objet de tant de soins.

Une chose cependant était pour Quentin une cause d’inquiétude presque journalière : son guide, appartenant à une caste dont les membres étaient réputés pour païens, vagabonds, et adonnés à l’étude des sciences occultes, n’était jamais admis sans de grandes difficultés dans les monastères où la cavalcade s’arrêtait de préférence ; et il ne pouvait qu’à grande peine obtenir pour cet homme un logement dans l’enceinte extérieure de leurs murs. C’était là un grand embarras ; car, d’un côté, il était nécessaire de tenir en bonne humeur un homme qui possédait le secret du voyage ; tandis que de l’autre, Quentin jugeait indispensable de veiller attentivement, quoique secrètement, sur la conduite d’Hayraddin, afin que, s’il était possible, il n’eût aucune communication avec qui que ce fût. Or, cela ne pouvait être si le Bohémien logeait hors de l’enceinte des couvents dans lesquels on s’arrêtait. D’ailleurs Durward ne pouvait s’empêcher de croire que Hayraddin avait le désir qu’il en fût ainsi ; car au lieu de se tenir tranquille dans le réduit qu’on lui assignait, il entrait en conversation avec les jeunes frères et les novices, et les amusait beaucoup, par ses tours, par ses chansons, ce qui édifiait fort peu les vieux moines ; de sorte que, dans plus d’une circonstance, il fallut à Quentin toute l’autorité, appuyée de menaces, dont il pouvait faire usage envers le Bohémien, pour réprimer sa gaieté licencieuse, et l’emploi des prières auprès des supérieurs pour empêcher que le chien de païen ne fût mis à la porte. Il réussissait pourtant, par la manière adroite avec laquelle il demandait pardon des irrégularités commises par cet homme, insinuant que le voisinage des reliques, la fréquentation des édifices consacrés à la religion, et surtout ses communications avec des hommes voués au culte des autels, parviendraient à le ramener à de meilleurs principes et à une conduite plus régulière.

Cependant, le dixième ou douzième jour du voyage, après leur entrée en Flandre et lorsqu’ils approchaient de Namur, tous les efforts de Quentin devinrent insuffisants pour prévenir les suites du scandale donné par son guide. La scène se passait dans un couvent de franciscains d’un ordre strict et réformé, dont le prieur mourut dans la suite en odeur de sainteté. Après avoir surmonté des scrupules plus grands qu’à l’ordinaire, et auxquels il est vrai qu’en pareils cas on devait s’attendre, le maudit Bohémien obtint enfin un logis dans un bâtiment écarté, habité par un frère lai qui faisait les fonctions de jardinier. Les dames s’étaient retirées dans leur appartement comme à l’ordinaire ; et le prieur, qui par hasard avait des parents et des amis en Écosse, et qui aimait à entendre les étrangers parler de leur pays, invita Quentin, dont probablement la bonne mine et la conduite lui avaient plu, à venir faire une légère collation dans sa cellule. Ayant reconnu dans ce religieux un homme intelligent, Quentin ne négligea pas l’occasion de s’informer de l’état des affaires dans le pays de Liège, dont pendant les deux dernières journées de marche il avait entendu dire des choses qui lui donnaient des craintes pour la sûreté des dames confiées à sa garde, avant la fin du voyage, et qui lui laissaient même des doutes sur le pouvoir qu’avait l’évêque de les protéger, une fois qu’elles seraient arrivées saines et sauves dans son palais. Les réponses du prieur ne furent pas d’une nature très-rassurante.

— « Le peuple de Liège, disait-il, est un peuple de bourgeois riches, qui, comme Jéhu dans les temps anciens, se sont engraissés et regimbent aujourd’hui. Leurs richesses et leurs privilèges leur ont enflé le cœur. Ils ont eu diverses querelles avec le duc de Bourgogne, leur seigneur suzerain, au sujet des impôts et des immunités ; et ils se sont fréquemment mis en révolte ouverte. Le duc en a été tellement irrité, car c’est un homme bouillant et emporté, qu’il a juré par saint George, qu’à la première provocation il porterait dans la ville de Liège la désolation dont a été affligée Babylone, qu’il la ruinerait aussi complètement qu’a été ruinée celle de Tyr ; en un mot, qu’il en ferait un objet de mépris et de honte pour toute la Flandre. — Et d’après tout ce que j’en ai entendu raconter, ce prince est bien capable de tenir son serment, dit Quentin ; par conséquent il est probable que les Liégeois se garderont bien de lui en fournir l’occasion. — On devrait l’espérer, répondit le prieur, et c’est là l’objet des prières des saintes âmes du pays, qui ne voudraient pas que le sang des hommes fût répandu comme de l’eau, et qu’ils périssent comme des êtres entièrement réprouvés, avant d’avoir fait leur paix avec le ciel. Le bon évêque travaille aussi nuit et jour à conserver la paix, comme il convient à un serviteur de l’autel ; car, comme il est dit dans l’Écriture : Beati pacifici. Mais… » Ici le bon prieur s’interrompit en poussant un profond soupir.

Quentin exposa avec modestie de quelle importance il était pour les dames qu’il accompagnait d’obtenir des renseignements positifs sur l’état intérieur du pays, ajoutant que le digne et révérend père ferait un grand acte de charité chrétienne s’il voulait bien l’éclairer sur ce sujet.

« C’est un sujet, sur lequel personne ne parle qu’avec répugnance, répondit le prieur ; car ceux qui disent du mal des puissants de la terre, etiam in cubiculo, courent le danger qu’un messager ailé ne porte ces discours jusqu’à leurs oreilles. Toutefois, pour vous rendre, à vous qui paraissez un jeune homme franc et loyal, ainsi qu’à ces dames, qui sont de pieuses servantes du Seigneur, et qui accomplissent en ce moment un saint pèlerinage, pour vous rendre, dis-je, les faibles services qui sont en mon pouvoir, je vais vous parler sans aucune réserve. »

Il regarda alors autour de lui avec un air de précaution ; puis baissant la voix, comme s’il eût craint d’être entendu :

« Les Liégeois, dit-il, sont secrètement excités à leurs fréquentes révoltes par des hommes de Bélial, qui prétendent, mais faussement, je l’espère, avoir mission de notre roi très-chrétien, que je crois trop digne de ce titre pour troubler ainsi la paix d’un état voisin. Et cependant son nom est ouvertement employé par ceux qui soutiennent et allument le mécontentement parmi les habitants de Liège. Il y a en outre dans le pays un seigneur de bon lignage et qui jouit d’une grande renommée comme homme, dans la guerre ; mais qui n’en est pas moins, pour ainsi dire, lapis offensionis et petra scandali, une pierre d’achoppement pour la Bourgogne et la Flandre : son nom est Guillaume de la Marck. — Surnommé Guillaume le Barbu, ou le Sanglier des Ardennes, dit le jeune Écossais. — Et c’est avec raison qu’on lui a données nom, mon fils, car il est comme le sanglier de la forêt, qui foule sous ses pieds tout ce qu’il rencontre et le déchire avec ses défenses. Il s’est formé une bande de plus de mille hommes, tous semblables à lui, c’est-à-dire méprisant toute autorité civile et religieuse ; avec leur assistance, il s’est déclaré indépendant du duc de Bourgogne, et vit, lui et ses partisans, de rapines et de violences, qu’il exerce indistinctement sur les ecclésiastiques et sur les laïques : Imposuit manus in christos Domini : il a porté la main sur les oints du Seigneur, au mépris de ce qui est écrit : Ne touchez pas à mes oints, et ne faites pas d’injures à mes prophètes ; jusqu’à notre pauvre maison à laquelle il a fait demander des sommes d’or et d’argent pour rançon de notre vie et de celle de nos frères, demande à laquelle nous avons répondu par une supplique en latin, dans laquelle nous exposions l’impossibilité où nous sommes de satisfaire à sa réquisition, et nous l’exhortions par ces paroles du prédicateur : Ne moliaris amico tuo malum cum habet in te fiduciam[2]. Néanmoins ce Culielmus Barbatus, ce Guillaume de la Marck, qui ignore aussi complètement les belles-lettres que les lois de l’humanité, nous répondit dans son jargon ridicule : Si non pagatis, brulabo monasterium vestrum. — Latin barbare, que cependant, mon révérend père, il ne vous fut que trop facile de comprendre. — Hélas ! mon fils, la crainte et la nécessité sont d’habiles interprètes, et nous fûmes obligés de fondre les vases d’argent de notre autel pour satisfaire la rapacité de ce chef impitoyable. Puisse le ciel lui payer sept fois la récompense qui lui est due ! Pereat improbus ! Amen ! Amen ! Anathema esto ! — Je suis surpris que le duc de Bourgogne, dont la force est égale à sa puissance, ne réduise pas aux abois ce sanglier, dont les ravages ont déjà fait tant de bruit. — Hélas ! mon fils, le duc est en ce moment à Péronne, où il rassemble ses capitaines pour marcher contre la France ; ainsi, tandis que le ciel a permis que la discorde entrât dans les cœurs de deux grands princes, le royaume subit le joug des oppresseurs subalternes. Mais c’est à tort que le duc néglige de débarrasser ses états de cette gangrène qui les ronge, car ce Guillaume de la Marck a, depuis peu, entretenu ouvertement des relations avec Ronslaer et Pavillon, chefs des mécontents de Liège, et il est à craindre qu’il ne les excite bientôt à quelque entreprise désespérée. — Mais l’évêque de Liège n’a-t-il donc pas le pouvoir nécessaire pour subjuguer cet esprit inquiet et turbulent ? Votre réponse à cette question est d’un grand intérêt pour moi, mon père. — L’évêque, mon fils, a l’épée de saint Pierre comme il en a les clefs ; il possède le pouvoir comme prince séculier, et il jouit de la puissante protection de la maison de Bourgogne ; il a l’autorité spirituelle comme prélat ; et il soutient tous ces avantages par un nombre suffisant de bons soldats et d’hommes d’armes. Ce Guillaume de la Marck a été élevé dans sa maison, et il en a reçu une foule de bienfaits ; mais à la cour même du pieux évêque, son caractère cruel et sanguinaire se révéla bientôt, et il en fut chassé pour un homicide commis sur l’un des principaux domestiques de ce prélat. Banni pour ce fait de la maison du bon évêque, il n’a cessé d’être pour lui un ennemi implacable ; et maintenant, je le dis avec douleur, il s’est ceint les reins, et il a tourné ses armes contre son bienfaiteur. — Vous considérez donc la situation du digne prélat comme dangereuse ? » lui demanda Quentin avec inquiétude. — « Hélas ! mon fils, répondit le bon franciscain, quel est celui que nous ne puissions regarder comme en danger dans ce triste exil ? Mais le ciel me préserve de prétendre que le vénérable prélat soit dans un péril imminent. Il a un trésor considérable, de fidèles conseillers, de braves soldats ; et de plus, je vous dirai qu’un messager qui se dirige du côté de l’est, et qui a passé ici hier, nous a dit que le duc, à la requête de l’évêque, lui a envoyé en toute hâte cent hommes d’armes, avec la suite qui accompagne chaque lance. Cette troupe suffira pour résister à Guillaume de la Marck dont le nom soit maudit ! Amen ! »

Dans ce moment, leur conversation fut interrompue par le sacristain, qui, d’une voix entrecoupée par la colère, accusait le Bohémien d’avoir mis en pratique les plus abominables maléfices envers les jeunes frères : il avait mêlé dans leur boisson, au repas du soir, une liqueur enivrante qui avait dix fois la force du vin le plus capiteux, et sous le pouvoir de laquelle plusieurs frères avaient succombé. Dans le fait, quoique la tête du sacristain eût été assez solide pour résister à l’influence de cette boisson dangereuse et défendue, il était facile au prieur et à Durward de reconnaître à son visage enflammé et à sa langue embarrassée, que l’accusateur lui-même n’avait pas été tout à fait à l’abri de ses atteintes. De plus, le Bohémien avait chanté diverses chansons dans lesquelles il n’était question que de vanités mondaines et de plaisirs impurs ; il avait tourné en dérision le cordon de saint François ainsi que ses miracles, et il avait donné aux fidèles soumis à ses saintes règles le nom de fous et de vauriens paresseux. Enfin, il avait mis en pratique la chiromancie et prédit au jeune père Chérubin qu’il serait aimé d’une belle dame qui le rendrait père d’un fils dont l’esprit le conduirait à la fortune.

Le père prieur écouta quelque temps en silence le récit du sacristain, comme si l’horreur produite par des crimes aussi atroces lui eût ôté l’usage de la parole. Lorsque le frère eut terminé ses plaintes, le prieur se leva, descendit dans la cour du couvent, et ordonna aux frères lais, sous peine d’encourir les châtiments spirituels pour crime de désobéissance, de chasser l’impie Hayraddin de l’enceinte sacrée à coups de fouets et de verges.

Cette sentence fut exécutée en présence de Durward, qui, quoique contrarié par cet incident, n’intervint point en faveur du coupable, certain que son intercession serait inutile.

Le châtiment infligé à Hayraddin fut, malgré les exhortations du prieur, plus amusant que formidable. Le Bohémien courait çà et là dans la cour au milieu des cris de ceux qui le fustigeaient, et du bruit des coups dont une grande partie ne l’atteignait pas, parce que probablement on n’y mettait pas la rigueur prescrite par le père prieur. Par son agilité, il parvenait à esquiver la plupart des coups qui lui étaient réellement destinés, supportant avec assez de résignation et de courage le petit nombre de ceux qui l’atteignaient. Le bruit et le tumulte étaient d’autant plus grands que les gens inhabiles par les mains desquels passait Hayraddin se frappaient entre eux plus souvent qu’ils ne le frappaient lui-même. Enfin le prieur désirant mettre un terme à une scène qui devenait beaucoup plus scandaleuse qu’édifiante, ordonna qu’on ouvrît le guichet, et le Bohémien, se précipitant par cette issue avec la rapidité de l’éclair, profita du clair de lune pour fuir de toutes ses forces.

Pendant ce tumulte, un soupçon que Durward avait déjà conçu revint à son esprit avec une nouvelle force. Hayraddin, le matin même de ce jour, lui avait promis, lorsqu’ils s’arrêteraient dans quelque monastère, de se conduire avec plus de retenue et de prudence qu’il n’était dans l’habitude de le faire : cependant il avait violé sa parole, et il avait agi d’une manière plus indécente et plus révoltante que jamais. Cette conduite singulière cachait sans doute quelque dessein ; car, quels que fussent les défauts du Bohémien, il ne manquait ni de bon sens, ni d’empire sur lui-même quand il le voulait : n’était-il donc pas probable que le désir d’avoir des communications, soit avec ceux de sa horde, soit avec d’autres, dont la surveillance continuelle de Quentin l’avait tenu éloigné tout le jour, lui avait fait recourir à ce stratagème pour sortir du couvent ?

Ce soupçon ne se fut pas plus tôt emparé de l’esprit de Quentin, que, alerte comme il l’était dans tous ses mouvements, il résolut de se mettre à la poursuite du Bohémien flagellé, et d’observer le plus secrètement possible ce qu’il deviendrait. Ainsi donc, aussitôt qu’Hayraddin eut pris la fuite, Quentin se hâta d’expliquer en quelques mots au prieur la nécessité où il était de ne pas perdre de vue son guide, et se mit à courir sur ses traces.



  1. Montagnes d’Écosse. a. m.
  2. Ne fais pas de mal à ton ami qui a placé en toi sa confiance. a. m.