Quinze Jours de campagne/Chapitre 3

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Hachette (p. 39-62).


CHAPITRE III


Angoisses du gouvernement et de la population à la nouvelle de nos désastres. – Le département de la Seine est mis en état de siège. – Une journée au pied du Mont-Valérien. – Formation de la légion des francs-tireurs Lafon-Mocquard. – Un engagé. – Ce que c’est qu’un ami. – Rôle des francs-tireurs dans une guerre de résistance à l’invasion. – Les préparatifs. – Départ de Paris du 1er bataillon Lafon-Mocquard. – Arrivée à Reims. – Les francs-tireurs sont incorporés dans l’armée du maréchal Mac-Mahon. – Conseil de guerre tenu à Reims. – Tableau des marches de Reims à Sedan. – Composition du 1er corps. – Départ de Reims.


Le 6 août arriva à Paris, assez tard dans la soirée, une dépêche de l’Empereur ainsi conçue : « Le maréchal de Mac-Mahon a perdu une bataille. Sur la Sarre le général Frossard a été obligé de se retirer. Cette retraite s’opère en bon ordre. Tout peut se rétablir. »

Cette dépêche fut insérée au Journal officiel du dimanche 7.

Je me souviendrai longtemps de ce dimanche-là. Le temps était triste et maussade ; en plein été il faisait froid. De gros nuages noirs couraient rapidement dans le ciel, et de fortes ondées tombaient par intervalles. J’étais à la campagne, à Bougival, avec quelques amis. Tout le monde connaît Bougival, au moins de nom ; c’est un gai village, resserré entre une petite montagne et la Seine ; sa rue principale forme quai ; sur les collines boisées qui l’entourent s’élèvent de riantes villas encadrées de vergers, de jardins, de parcs ; de tous côtés la vue se repose sur un fond de verdure. En regardant Bougival on voit à droite, se découpant dans l’azur du ciel, la majestueuse silhouette de l’aqueduc de Marly, à gauche la sombre forteresse du Mont-Valérien, comme si l’homme avait pris plaisir à mettre sur les points les plus élevés que l’œil puisse embrasser dans ce vaste horizon le sceau de son double génie, du génie bienfaisant qui crée, féconde et conserve, du génie farouche qui ruine et détruit.

Dans l’après-midi un de nos amis nous rejoignit ; il quittait Paris et nous apportait l’Officiel du matin et les journaux dans lesquels avaient été publiées la nouvelle des désastres de Reichshoffen et de Forbach et la dépêche désespérée de l’empereur prescrivant de mettre la capitale en état de défense. Quels sinistres présages dans ces quelques mots ! L’état de siège venait d’être proclamé pour Paris et trois départements ; la consternation et l’abattement s’étaient emparés de tous les esprits, surtout de ceux qui, quelques jours avant, criaient avec le plus d’ardeur :À Berlin ! en se disant peut-être tout bas que Berlin était trop loin pour qu’on pût les y envoyer.

Le dîner fut triste. Le Mont-Valérien, que nous apercevions de la table, venait sans cesse nous rappeler les idées de guerre dont notre esprit était déjà plein, et, malgré la jactance française dont nous étions imbus, comme tout le monde à peu près, nous commencions à nous demander si, après tout, on n’avait pas bien fait de fortifier Paris et si, malgré la phrase quelque peu naïve de M. Émile Ollivier au Corps législatif, on ne pouvait pas raisonnablement supposer que « le territoire pût être envahi sur quelques points ». Le soir, en partant, nous fîmes nos adieux à notre hôtesse et nous lui dîmes en riant : « Vous verrez peut-être, dans quelque temps, les Prussiens ici. » Nous croyions plaisanter, nous ne pensions pas que cette prophétie dût se réaliser sitôt et avec tant d’exactitude. Deux mois après, un obus parti du Mont-Valérien traversait les murs de l’hôtel, pour en déloger un avant-poste prussien, et venait éclater dans la pièce même où nous avions dîné le 7 août [1].

Nous trouvâmes Paris dans une agitation extraordinaire. Des détachements de cuirassiers parcouraient les boulevards et les rues principales. On commençait à se faire une idée plus nette de la guerre qui venait de s’ouvrir sous de si funestes auspices ; on s’irritait de nos défaites et on s’effrayait de l’avenir. Les coups terribles et répétés qui frappaient la France tiraient la population de la torpeur où elle s’était laissé ensevelir, se croyant, sur la parole de chefs présomptueux, prête à une lutte contre l’Allemagne, fière de ses succès passés, confiante dans son armée et trop crédule à d’absurdes rodomontades. Dès ce moment, chacun vit ou dut voir que la patrie était en danger et que, pour tout homme de cœur, le moment était venu de faire son devoir.

À Paris, au palais de l’Élysée, une légion se formait qui devait être composée exclusivement d’anciens militaires ; c’étaient les bataillons de francs-tireurs Lafon-Mocquard. Sitôt constituée, elle devait aller, disait le programme d’une énergique simplicité, « où serait l’ennemi ».

Enrôlement des francs-tireurs

Le lendemain, j’allai me faire inscrire pour faire partie du premier bataillon.

Je crus d’abord qu’on ne voudrait pas de moi. « Mais vous n’êtes pas solide, me disaient tous les médecins militaires chargés de l’examen des volontaires. Vous êtes habitué à une vie sédentaire et douce, vous ne pourrez jamais supporter les fatigues du métier de franc-tireur. Songez-y. Il faut faire de longues marches, mal dormir, mal manger, parfois ne pas manger du tout ; croyez-nous, restez tranquille ou faites votre devoir dans la garde nationale. »

J’étais désolé. « Mais j’ai bien fait l’année dernière un voyage en Suisse, à pied, sept ou huit lieues par jour, le sac des touristes au dos. Je suis plus solide que je n’en ai l’air. Prenez-moi toujours, nous verrons bien. »

Je dois reconnaître que les médecins jugeaient mieux que moi de ma force de résistance. Je ne me rendais aucun compte des fatigues, des privations que nous aurions à subir et de l’extrême rigueur du service auquel nous allions être immédiatement astreints.

On me fit encore plusieurs objections. Je n’avais pas servi, on ne voulait que d’anciens militaires. J’étais employé de l’État, je n’avais pas d’autorisation de mes chefs. Mais mon parti était pris ; je m’obstinai, j’eus réponse à tout et, pour se débarrasser de moi, on finit par m’accepter.

J’étais engagé.

Engagé ! que de sombres tristesses dans ce mot, quand la guerre, une guerre terrible à, laquelle vous allez immédiatement prendre part, a lieu près de vous. Comme le cœur se déchire quand il faut tout abandonner, son avenir, son foyer, ses amis, sa famille ; quand la mère se jette en pleurant dans vos bras ; quand le père vous dit d’un air résolu en vous serrant la main : « C’est bien, mon fils, » vous quitte brusquement, et qu’on l’entend, un instant après, sangloter dans sa chambre ; quand on les voit, ces pauvres vieux qui n’ont que vous pour réjouir leur vieillesse, qui ont mis en vous toutes leurs espérances, tout leur amour, leur vie tout entière, quand on les entend pleurer, gémir et prier. Oui, il faut que l’amour de la patrie soit un sentiment bien ardent et bien fort pour que tous ces hommes s’arrachent au foyer domestique et aux saintes joies de la famille, et que, sans murmurer, joyeux même, ils s’en aillent à l’abattoir, bouchers ou victimes.

J’étais donc engagé, mais j’avoue que j’éprouvai un serrement de cœur quand je me vis seul au milieu de visages inconnus. On l’a dit et c’est vrai, c’est quelquefois au milieu de la foule que se trouve l’isolement le plus complet. Cette impression est affreuse. Voir les autres se parler et se tendre la main ; voir les amis se promettre aide et assistance et se sentir seul ; se dire que, dans quelques jours peut-être, on tombera sur un champ de bataille et qu’on ne rencontrera autour de soi que des visages indifférents, qu’il n’y aura pas auprès de vos lèvres une oreille amie à qui l’on puisse confier le dernier adieu pour ceux qu’on aime, la dernière recommandation, la dernière prière ! non, il n’est pas bon à l’homme d’être seul.

Sous l’empire de cette préoccupation, je me rendis chez un ami, M. Charles Bertinot, un bon et noble cœur à qui je fis part de ma détermination et à qui j’expliquai les motifs qui l’avaient dictée : « C’est bien, me dit-il, mais il ne faut pas faire cela seul. Viens donc me voir demain. » Le lendemain il était engagé.

Costume des francs-tireurs

Pensez à votre meilleur ami et dites-moi ce que vous auriez éprouvé à ma place. Je n’avais jamais jusqu’alors apprécié, comme je l’ai fait depuis, les douceurs de l’amitié et les nombreuses qualités de mon compagnon d’armes. Nous avons enduré les mêmes fatigues et bravé les mêmes dangers, nous avons souffert ensemble, nous avons ensemble regardé la mort en face, nous avons toujours tout mis en commun. Le jour du combat, exténués, mourant de faim, nous avons religieusement partagé quelques petits morceaux de sucre qu’il avait gardés comme dernière ressource. Ce fut notre seule nourriture de la journée ; nous eussions fendu en deux un grain de blé. Heureux ceux qui ont quelque part un ami comme celui-là ! ils ne sont jamais seuls, et, au jour du malheur ou du danger, ils sauraient où trouver des bras ouverts pour les recevoir, une âme aimante et ferme, un cœur loyal et énergique, prêt à tous les sacrifices, à tous les dévouements.

On m’a demandé souvent pourquoi je ne m’étais pas plutôt engagé dans l’armée régulière que dans les francs-tireurs, dans les irréguliers. C’est que dès cette époque l’invasion était certaine et que je voyais, dans la guerre de guérillas, faite avec intelligence, le meilleur moyen de résister. Ma conviction du reste n’a pas changé.

Nous devions, dans le principe, agir isolément par bataillons de cinq cents hommes. Un corps de cinq cents hommes, bien armés, bien équipés, composé, comme les bataillons Lafon-Mocquard, d’anciens soldats et de jeunes gens décidés à faire résolument leur devoir, me paraissait offrir de sérieux éléments de succès dans une guerre de résistance à l’invasion. Assez forts pour soutenir un combat d’avant-garde, pour faire une guerre d’escarmouches et de surprises, pour harceler, fatiguer, inquiéter une troupe en marche, n’acceptant jamais un combat en règle, procédant toujours au contraire par coups de main hardis et rapides, nous aurions pu, je crois, si l’on nous avait laissés à notre destination primitive, faire bien du mal aux Prussiens. Nous eussions lutté avec avantage contre les uhlans légendaires, qui auraient sans doute plus d’une fois payé cher leur témérité.

Constamment en mouvement, sans voitures, sans bagages, on nous aurait vus en vingt endroits à la fois, partout où il y aurait eu un corps avancé à repousser, un pont à faire sauter, une route à couper, des rails de chemin de fer à enlever, des convois à prendre, des courriers à arrêter, des prisonniers à délivrer, partout, en un mot, où il y aurait eu à exécuter une opération de guerre n’exigeant aucun déploiement de force, mais seulement du coup d’œil, de l’activité et de l’audace. Si l’on eût formé avec des volontaires de cœur et de bonne volonté, rompus à la fatigue et hardiment commandés, une cinquantaine de corps francs de cinq ou six cents hommes, et on eût facilement trouvé les vingt-cinq ou trente mille hommes nécessaires ; si l’on eût laissé ces corps agir au gré de leurs chefs selon les circonstances et l’inspiration du moment, tantôt isolément, tantôt plusieurs ensemble, sur la longue ligne de communication des Prussiens de Metz ou de Strasbourg à Paris, croit-on que le ravitaillement de l’armée allemande eût été si facile ! Croit-on que cette guerre de détail qui épuise l’ennemi mi le tenant constamment en haleine, qui l’éprouve par des pertes peu importantes, mais fréquemment répétées, ne nous eût pas été profitable et. n’aurait pas rendu l’ennemi plus circonspect et moins entreprenant ?

Pour moi, je le croyais alors et je le crois encore aujourd’hui ; aussi ce fut avec un profond chagrin que je vis qu’on en avait disposé autrement. Quand les premiers bataillons Lafon-Mocquard furent organisés, l’armée de Mac-Mahon essayait de se reformer à Châlons. On rassemblait à la hâte et l’on dirigeait sur ce point toutes les forces dont on pouvait disposer. C’étaient les débris du premier corps vaincu à Reichshoffen dont le général Ducrot prit le commandement ; le cinquième corps, général de Failly ; le septième corps, général Douay ; plus une troupe de formation nouvelle à laquelle on donna, on ne sait trop pourquoi, puisqu’il n’y avait ni huitième, ni neuvième, ni dixième, ni onzième corps, le nom de douzième corps. Le général Trochu devait le commander, mais comme il fut, à ce moment, nommé gouverneur de Paris, le commandement passa au général Lebrun.

Sauf la division d’infanterie de marine commandée par le général de Vassoigne et rattachée au douzième corps, toutes ces troupes ne pouvaient inspirer qu’une médiocre confiance. Les unes, déjà démoralisées par la défaite, n’avaient plus confiance dans leurs chefs ; les autres étaient composées de recrues mal exercées, mal équipées ; toutes manquaient de cohésion, d’énergie, de foi en l’avenir et surtout de discipline.

Dans ces conditions, un corps de cinq cents hommes expérimentés et résolus était un appoint qu’on ne dédaigna pas. On voulut bien nous admettre dans l’armée. Seulement, en signe d’honneur pour un corps entièrement composé de volontaires, nous nous trouvions toujours en dehors de l’armée, en avant, en arrière ou sur les flancs, à portée d’une surprise et condamnés à faire des marches longues et pénibles, car, quand l’armée suivait une ligne droite, nous décrivions un demi-cercle autour d’elle.

Francs-tireurs faisant la cuisine

Après des lenteurs qui nous parurent interminables, notre équipement fut enfin à peu près complet, et nous allâmes camper deux jours au bois de Boulogne. C’est là que j’eus l’honneur de monter ma première faction. Je fus préposé à la garde des cuisines ; c’est ainsi, comme chacun sait, qu’on appelle, en langage militaire, deux petits trous creusés en terre, dans lesquels on fait du feu et sur lesquels on pose des marmites en fer-blanc. J’avais pour consigne de ne pas laisser approcher de notre soupe les badauds parisiens qui vinrent en très grand nombre nous rendre visite. Par malheur ce jour-là il faisait beaucoup de vent et j’étais précisément sous le vent des cuisines. J’eus donc pendant deux heures une épaisse et âcre fumée de bois vert en plein visage, et quand on vint me relever de ma faction, j’avais les yeux rouges et larmoyants.

La nuit suivante, je fus encore de faction de deux heures à quatre heures et demie. Cette fois-ci plus de fumée, mais de la pluie, une pluie diluvienne qui transperça tout mon équipement. Au début j’étais très fier de recevoir l’ondée sans parapluie. Il y avait là quelque chose d’héroïque fait pour séduire un bourgeois de Paris ; mais quand je fus mouillé jusqu’aux os, je commençai à faire de sérieuses et tristes réflexions. Je voulais bien me battre, mais attraper des rhumatismes me paraissait vulgaire et désagréable. Je revins assez penaud me sécher à un feu de bivouac ; je devais en voir bien d’autres.

Les derniers préparatifs s’achèvent enfin. On distribue les sacs, les bidons, les cartouches. Nous levons le camp vers six heures, et à sept heures nous partons, sans dîner, bien entendu ; on nous annonce qu’à la gare on nous distribuera des vivres. Notre marche, de Suresnes à la gare du Nord, fut une marche triomphale, une véritable ovation. Sur les boulevards, les voitures, les promeneurs s’arrêtent ; la foule s’amasse, bat des mains et nous acclame ; de tous côtés on voit les mouchoirs s’agiter. Nos plus proches voisins nous serrent les mains. – « Quel est ce bataillon ? – Les francs-tireurs Lafon-Mocquard, tous des volontaires. – Bravo ! c’est bien, c’est bien. » – Et vraiment nous avions bon air. L’attitude martiale de nos camarades, notre bonne tenue, et surtout notre titre de volontaires, enthousiasmaient la foule. Hélas ! sur notre passage quelques cris de :À Berlin ! se font encore entendre. Il s’agissait bien à ce moment d’une guerre de conquête. La patrie était envahie ; c’était pour défendre son sol sacré que nous nous levions. Qui donc pouvait encore crier À Berlin ?

Nous arrivons à la gare. Naturellement personne n’a pensé aux vivres ; on promet de nous en donner en route ; en route nous ne trouvons rien sur tout le parcours, les buffets sont absolument vides, et nous arrivons à Reims le lendemain 21 août, à quatre heures du matin, à jeun. On nous conduit sur une promenade voisine de la gare, où un régiment de cavalerie avait campé la veille, et on nous autorise à dresser nos tentes dans un endroit où les chevaux avaient séjourné. Fort heureusement quelques bottes de paille font disparaître. ou plutôt dissimulent les inconvénients résultant de cette fâcheuse circonstance. Nous parvenons enfin à manger un morceau et nous nous reposons, pendant deux ou trois heures, de notre nuit de chemin de fer.

Ce jour-là même le bataillon fit une reconnaissance du côté du village de Verzenay, mais l’ennemi était encore loin. Tout se borna à une simple promenade sans grande émotion ; quelques-uns d’entre nous, à l’imagination vive, prétendirent a voir aperçu à l’horizon la silhouette de vedettes prussiennes ; il est permis d’en douter.

Le maréchal de Mac-Mahon arriva vers sept heures. Il fut aussitôt informé que l’Empereur l’avait fait demander depuis plusieurs heures. Il se rendit sans délai au quartier impérial, où se tint, en présence de l’Empereur, un conseil de guerre auquel assista M. Rouher, qui apportait de Paris les instructions du conseil des ministres.

M. Rouher exposa que rien n’exigeait que l’armée rétrogradât sur Paris, que cet abandon de Bazaine produirait le plus fâcheux effet et qu’il fallait à tout prix marcher au secours de Metz.

Le maréchal, partisan résolu de la retraite sur Paris, s’éleva vivement contre les idées exposées par M. Rouher. Il fit remarquer qu’il ne se croyait pas en état de se risquer au milieu des armées prussiennes avec des troupes d’une solidité douteuse. L’armée du Rhin était entourée de 200 000 ennemis ; une armée de 80 000 hommes était aux environs de Verdun sous les ordres du prince de Saxe, enfin le prince de Prusse arrivait auprès de Vitry-le-François à la tête de 150 000 hommes. Il déclara que s’il ne recevait pas de nouvelles instructions du maréchal Bazaine, il se dirigerait le lendemain sur Paris.

Dans l’opinion même de nos ennemis, c’était le plan que nous devions suivre. En se repliant lentement sur Paris, on retardait les progrès de l’invasion et on pouvait venir livrer une grande bataille défensive sous les murs de la capitale, soutenus par ses immenses ressources et ayant, en cas de revers, son enceinte pour refuge. Dans ces conditions, une défaite n’aurait pas eu de trop graves inconvénients et la présence de l’armée eût rendu impossible l’investissement de la ville.

L’Empereur ne fit aucune objection à ce plan. M. Rouher céda. Les ordres du mouvement dans la direction de Paris allaient être distribués, le 22, quand le maréchal de Mac-Mahon reçut une dépêche de Bazaine, en date du 19 août. Elle se terminait par ces mots : « Je compte toujours prendre la direction du nord et me rabattre par Montmédy sur la route de Sainte-Menehould à Châlons, si elle n’est pas fortement occupée. Dans ce cas, je continuerais sur Sedan et même Mézières pour gagner Châlons. »

Cette dépêche décida tout. Le maréchal Bazaine devait avoir commencé son mouvement. On ne pouvait le laisser écraser par des forces supérieures sans essayer au moins de le soutenir. Le maréchal de Mac-Mahon se décida à exécuter une opération de guerre demandée avec passion par l’opinion publique, appuyée par le ministre de la guerre et prescrite à
Tableau des marches
plusieurs reprises par le conseil des ministres, mais qu’il regardait à juste titre comme téméraire et capable de conduire l’armée à sa perte.

N’ayant pas confiance dans le succès, le maréchal devait-il garder le commandement ? N’aurait-il pas dû donner à choisir au gouvernement entre sa démission et l’exécution du plan qu’il jugeait le meilleur ? Il ne crut pas devoir le faire. Dans les circonstances critiques où se trouvait le pays, il ne le pouvait pas. Sa démission eût paru une désertion. Il donna donc, le 22 au soir, les ordres pour marcher vers le nord, mais il le fit avec de sombres pressentiments et une profonde inquiétude..

Nous donnons ci-contre le tableau des marches exécutées par l’armée du maréchal, du 21 août au 1er septembre. Il permettra de suivre sur une carte les mouvements de l’armée et de se rendre mieux compte de ses opérations.

On pourra remarquer, en comparant les étapes du tableau des marches du 1er corps, auquel nous appartenions, avec celles que j’indique plus loin pour le bataillon des francs-tireurs, que quelques-unes ne correspondent pas exactement. C’est que, comme je l’ai déjà fait observer, nous étions souvent détachés en éclaireurs, en tête, en queue ou sur les flancs, et que nous ne pouvions pas toujours arriver à nous réunir à temps au gros des troupes pour rentrer au campement.

Le 1er corps d’armée était passé des mains du maréchal, qui le commandait d’abord, dans celles du général Ducrot. Il avait été cruellement éprouvé à Wœrth et réorganisé tant bien que mal à Châlons. En voici la composition :

Quinze Jours de campagne - Tableau 2.png

Dans la journée que nous passâmes à Reims, nous pûmes, dès le premier moment, juger du profond désarroi où était l’armée. Le service d’éclaireurs et d’estafettes était fait par la gendarmerie du pays. À la nouvelle qu’il y avait des dangers à courir et des services à rendre, ces braves vétérans avaient retrouvé l’activité et l’ardeur de la jeunesse ; on les voyait passer au triple galop de leurs chevaux, qui contrastaient par leur bon état avec les chevaux déjà amaigris et fatigués de l’armée. Et ceux qui réfléchissaient se demandaient avec effroi ce qui resterait, au cas d’une nouvelle défaite, pour défendre le pays contre l’invasion, si l’on avait déjà recours à toutes les forces organisées, quelque peu importantes qu’elles fussent, et si vingt gendarmes étaient considérés comme de précieux auxiliaires pour une armée de 100 000 hommes.

La première nuit fut marquée par une alerte. Vers deux heures nous sommes réveillés par le cri :Aux armes ! nous entendons un coup de feu, puis deux, trois, puis un nouvel appel aux armes. Chacun se lève en hâte, et tout en se demandant ce qu’il y a, on court aux faisceaux, on saute sur son fusil qu’on charge précipitamment. Cette opération faite par des hommes profondément troublés et à moitié endormis ne laissa pas que de m’inspirer une certaine appréhension. Je vis des camarades charger imprudemment leurs armes en dirigeant le canon contre leurs voisins, et je ne sais vraiment comment il n’y eut personne de tué dans ce désordre. Nous attendons quelques minutes et le calme se rétablit. Après avoir été aux informations, nos chefs nous donnent en riant l’ordre de décharger les fusils et de nous recoucher paisiblement. L’histoire était simple.

Un jeune soldat placé en sentinelle avancée à 500 ou 600 mètres de notre campement croit apercevoir un Prussien se glisser le long d’une haie. Ne distinguant pas très bien, il crie : Qui vive ? Le Prussien interpellé ne répond pas ; une seconde fois : Qui vive ou je tire ? Le Prussien ne répond pas davantage et notre soldat fait comme il l’avait dit. À son coup de feu les deux sentinelles voisines, voyant un objet s’agiter dans l’ombre et pensant que le premier n’avait tiré qu’à bon escient, visent le prétendu Prussien, le manquent et se replient. Tout le camp se réveille et le chien, c’était un chien, se sauve et court encore.

Après avoir ri de la méprise des sentinelles, tout en pestant un peu contre elles, nous nous recouchons, c’est-à-dire que nous rentrons sous la tente et nous dormons jusqu’au jour.

  1. Ne quittons pas Bougival sans rappeler le beau trait de patriotisme de François Debergue, l’un de ses habitants, qui mérite d’être donne en exemple à tous les jeunes Français. Au moment où les armées allemandes investissaient Paris, le 46e régiment d’infanterie prussienne vint prendre position à Bougival, et le premier soin de l’état-major fut d’établir une communication télégraphique entre cette localité et le quartier général de Versailles. Le lendemain le fil télégraphique était coupé. Rétabli, il fut de nouveau coupe dans la nuit suivante. L’autorité allemande fit procéder à une enquête et les soupçons se portèrent sur François Debergue. Né le 8 novembre 1810 à Paris, Debergue était jardinier à Bougival depuis de nombreuses années. C’était un homme doux et bon, aimé et estimé dans tout le pays. Il fut arrête le 26 septembre et les Allemands procédèrent sans délai à son interrogatoire. Il avoua ce qui lui était reproche, sans actance, mais avec fermeté, avec la froide intrépidité d’un homme qui a la conviction d’avoir rempli son devoir et qui ne craint pas la mort. « Je suis Français, dit-il, je dois tout entreprendre contre vous. Si vous me rendez à la liberté, je recommencerai. » Condamné à mort par la cour martiale, Debergue fut, au sortir de la mairie où les officiers allemands l’avaient jugé, placé au milieu d’un peloton de vingt-quatre soldats prussiens qui l’emmenèrent sur les hauteurs qui dominent Bougival, lieu marqué pour l’exécution. Son attitude était si résolue, son pas si ferme, son maintien si digne, que l’officier qui commandait le peloton en était ému d’admiration et de pitié. Lorsqu’on s’arrêta, Debergue fut attaché à un pommier ; on lui banda les yeux, et un instant après il tombait sous les balles. Un mois plus tard, le 23 octobre 1870, deux autres habitants de Bougival, Jean-Baptiste Gardon, âgé de quarante-quatre ans, et Jean-Nicolas Martin, âgé de cinquante ans, furent arrêtes par les Prussiens, comme coupables d’avoir tiré contre les troupes allemandes le jour de l’attaque de la Malmaison. On les conduisit à l’endroit où avait déjà été fusillé Debergue. Martin fut attaché au tronc du même pommier et Gardon à un arbre voisin. Un instant après ils étaient morts. Le 22 septembre 1818 on a inauguré solennellement un monument élevé à la mémoire de Debergue, Martin et Gardon. C’est un monolithe en granit, en forme d’obélisque, de cinq mètres de hauteur, acheté avec le produit d’une souscription faite entre les habitants de Bougival.