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Raison et sensibilité/XLIV

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Raison et Sensibilité, ou les Deux Manières d’aimer
Traduction par Isabelle de Montolieu.
Artus-Bertrand (tome III et IVp. 19-40).

CHAPITRE XLIV.


Après une nuit très-agitée, Maria se leva et descendit comme à l’ordinaire pour déjeuner. Une fièvre assez violente animait ses yeux et son teint d’une manière à tromper : aussi la crut-on parfaitement, lorsqu’elle assura qu’elle était beaucoup mieux. Elinor même, qui s’inquiétait facilement sur elle, fut rassurée. Elle ne mangea point cependant, mais but beaucoup de thé, et sortit pour sa promenade accoutumée, pendant qu’Elinor jouait au whist avec madame Jennings et les deux hommes, et que Charlotte était auprès de son enfant. Souffrante et abattue, Maria marchait lentement en lisant un livre de poésie qui l’intéressait ; c’étaient les Saisons de Thompson. Souvent elle arrêtait sa lecture pour regarder autour d’elle et admirer la réalité des descriptions qu’elle venait de lire. Elle arriva ainsi au petit temple, et avant d’y monter elle jette un coup d’œil sur la contrée. Dieu ! qu’a-t-elle vu ? Sur la route qui se dessine dans le paysage, et qui passe au bas de la plaine, à peu de distance de la colline, un caricle roulait avec rapidité ; c’était… celui de Willoughby, où elle avait été si heureuse à côté lui ! Il le conduisait encore, mais ce n’était plus avec elle. Une autre femme, sans doute la sienne, dans le plus élégant costume de voyage, était à côté de lui. Ils passent sans l’avoir aperçue. Hélas ! la pauvre Maria ne les voyait plus ; faible et malade comme elle l’était dans ce moment, il lui fut impossible de supporter cette vue. Elle sent qu’elle est près de mourir ; une sueur froide la couvre ; son cœur, qui battait avec violence, semble s’arrêter ; un nuage obscurcit ses yeux ; elle tombe étendue et sans aucune connaissance à côté de la première marche du temple.

Cependant les trois robers de whist finissent. Madame Jennings, qui les a perdus, demande sa revanche. Elinor, complaisante à l’ordinaire, la prie de l’en dispenser pour le moment ; elle craint que la promenade de sa sœur ne se prolonge trop pour sa santé ; elle veut aller la chercher, la ramener, et prend le bras du colonel qui partageait son inquiétude. Ils suivirent lentement le sentier sablé, point de Maria. Elinor élève la voix et l’appelle, point de réponse. Le petit temple ouvert était en face ; elle n’y était pas. Aurait-elle eu l’imprudence d’entrer dans le bois ? dit Elinor ; mais elle nous entendrait. Elle s’arrête et l’appelle encore. Un cri perçant du colonel lui répond ; il vient d’apercevoir celle qu’il cherchait, étendue sur l’herbe et comme privée de vie. Sa robe blanche se confondait avec l’escalier de marbre, ce qui les avait empêchés de l’apercevoir d’abord. Mais le colonel voulut monter pour chercher au loin s’il la verrait, et il la découvre à ses pieds. Qu’on juge de son émotion et de celle d’Elinor, qui vient à son cri. Elle a besoin de rassembler toutes ses forces pour ne pas être dans le même état que sa sœur. Ils la relèvent à demi ; Elinor s’assied sur la marche pour la soutenir ; mais tous leurs efforts pour la ranimer sont inutiles. Les larmes d’Elinor coulent sur ses joues glacées ; elle ne les sent pas. Le colonel cherche si le pouls bat encore ; il croit l’avoir senti faiblement, du moins il le dit et cherche à se le persuader à lui-même. Il faut l’ôter d’ici, dit-il à Elinor, je vais l’emporter ; et la prenant dans ses bras, il veut reprendre le sentier, chargé de ce précieux fardeau. Mais Elinor voit que lui-même est tremblant et presque aussi pâle que Maria ; elle a d’ailleurs la crainte de ce qu’éprouverait sa sœur si, revenant à elle même pendant le trajet, elle se voyait portée dans les bras du colonel, comme elle le fut une fois dans ceux de Willoughby lors de sa malheureuse chute. Elle en frémit, et alléguant sa propre faiblesse qui l’empêche aussi de marcher, elle conjure le colonel de remettre la pauvre Maria couchée à demi sur ses genoux, et d’aller chercher des secours. Il y consent avec peine, et dans moins de temps qu’il n’était possible de l’imaginer, il est revenu avec des domestiques et un grand fauteuil. Maria y est placée ; Elinor et le colonel marchent à côté d’elle, soutiennent sa tête penchée ; et le triste cortège revient ainsi à la maison, où l’alarme fut grande, ainsi qu’on peut le penser. Mais personne n’en soupçonna la cause : on l’attribua en entier au mal de la veille et au saisissement occasionné par l’air du matin en sortant de déjeuner.

Le mouvement commençait à la ranimer au moment où l’on arriva. Ses yeux s’entr’ouvrirent ; elle regarda languissamment autour d’elle, tendit la main à Elinor, et, se penchant sur elle, fondit en larmes : c’était toujours par des pleurs que se terminaient ses attaques de nerfs. Elinor fut bien aise de les voir couler en abondance. On la porte dans sa chambre, on la met au lit, et sa sœur espère que la chaleur et un doux sommeil la remettront peu à peu. Elle s’endormit en effet, mais non pas tranquillement ; elle était agitée et commença à délirer ; elle nommait souvent Willoughby. Elinor n’en était pas surprise ; elle savait combien sa sœur en était occupée, et ne se doutait guère qu’elle venait de le voir. Maria se réveilla et voulut raconter ce qui lui était arrivé ; mais ses idées étaient incohérentes ; elle ne pouvait s’exprimer librement, et le peu de mots qu’elle prononça étaient si singuliers, qu’Elinor les attribua entièrement à la rêverie. Elle tâcha de calmer la malade, mais ce fut en vain ; la fièvre augmentait, sa tête s’embarrassait toujours de plus en plus, sa respiration devenait courte, oppressée. Elinor alarmée fit demander madame Jennings, qui ne la rassura pas, mais elle lui dit qu’elle allait envoyer un exprès dans une petite ville voisine pour chercher M. Harris, apothicaire, et dans l’occasion médecin assez heureux.

Il vint, examina la malade, secoua la tête, et après, avoir dit à mademoiselle Dashwood qu’à force de soins il espérait la tirer de danger, il déclara, d’après tous les symptômes, qu’elle avait une fièvre maligne, putride et très-contagieuse. À peine cet arrêt eut-il été prononcé, que madame Palmer, qui était présente, sortit en faisant un signe à sa mère qui la suivit, et à qui elle dit que, d’après la décision du médecin, elle ne laisserait pas un moment son enfant et la nourrice exposés à la contagion, et qu’elle allait l’emmener. La bonne grand’mère fut du même avis, et dit qu’elle avait d’abord jugé la maladie de Maria plus sérieuse qu’Elinor ne voulait le croire ; qu’elle la couvait depuis long-temps ; qu’il était inoui qu’elle n’eût pas succombé plus tôt à son chagrin ; mais que c’était cela qui à présent conduisait bien sûrement cette pauvre fille au tombeau, et que la première chose à faire était que Charlotte partît avec son enfant. M. Palmer fut demandé ; il affecta d’abord de tourner en ridicule les craintes de ces dames, mais dans le fond il en était tellement saisi lui-même, qu’il alla aider au cocher pour qu’il eût plus tôt attelé, défendit qu’on sortît l’enfant de la chambre avant le moment de partir, et le porta lui-même en courant, de peur qu’il ne respirât le mauvais air en passant devant la chambre de Maria. Dans moins d’une demi-heure, depuis l’arrivée de M. Harris et le mot terrible de contagion sorti de sa bouche, la mère, l’enfant et la nourrice en étaient à l’abri ; ils se rendaient chez une tante de M. Palmer, qui demeurait quelques milles en-deçà de Bath. Charlotte aurait bien voulu aussi emmener son mari et sa mère. Le premier lui promit de la rejoindre dans un jour ou deux ; mais madame Jennings, avec une bonté de cœur qui redoubla l’amitié et la reconnaissance d’Elinor, déclara qu’elle ne quitterait pas Cleveland pendant que Maria y serait malade, et qu’elle était décidée à remplacer auprès d’elle la mère à qui elle l’avait ôtée. Elinor trouva constamment, dans cette excellente femme, une aide zélée, active, désirant partager toutes ses fatigues, et lui étant souvent utile par sa longue expérience des soins nécessaires aux malades.

La pauvre Maria avait vraiment grand besoin des tendres soins de sa sœur et de son amie. La maladie eut son cours accoutumé. Elle se sentait elle-même assez généralement souffrante pour être docile aux avis de ses gardes ; elle ne pouvait plus dire, comme le premier jour, Je serai mieux demain, ni espérer de se rétablir avant bien des jours, et peut-être des semaines, si même elle se rétablissait. Eh ! dans quel moment ce mal l’avait-il atteinte ? lorsque tout était prêt pour aller rejoindre à Barton leur bonne mère : leur départ de Cleveland avait été fixé au lendemain. Madame Jennings voyant l’impatience de Maria, leur avait offert sa voiture jusqu’à Barton, où elles comptaient arriver au plus tard le surlendemain, de bonne heure, et causer une surprise agréable à leur mère ; et lorsqu’elle pouvait parler, c’était pour se lamenter du délai forcé que sa maladie apportait à ce trajet. Elinor tâchait de la consoler en lui disant ce qu’elle croyait elle-même, qu’elle serait bientôt rétablie.

Les deux jours suivans ne produisirent aucun changement dans son état ; elle n’était pas pis, mais elle n’était pas mieux, et la faiblesse augmentait. M. Palmer se laissa persuader malgré lui de joindre sa femme. Son humanité et sa politesse lui ordonnaient de rester pour veiller à ce qu’il ne manquât rien. Il craignait aussi le ridicule de se donner l’air pusillanime en évitant un danger incertain, ; mais enfin sa promesse à Charlotte, le désir de revoir son enfant, l’ennui d’être seul avec madame Jennings et le colonel Brandon (Elinor ne quittait pas un instant sa sœur) l’engagèrent à partir. Le colonel voulait en faire autant par discrétion ; mais madame Jennings, qui n’était pas fâchée, dans ses momens de liberté, d’avoir quelqu’un avec qui elle pût causer et jouer au piquet, trouva qu’il devait à sa bien-aimée Elinor de partager ses inquiétudes, et le pressa si fort de rester, qu’il y consentit. Son cœur était bien de moitié dans ce désir : laisser celle qu’il adorait et l’amie qu’il chérissait, dans un état aussi cruel, c’était presque au-dessus de ses forces. M. Palmer aussi lui demanda comme une grâce de le remplacer à Cleveland : si la maladie tournait mal, dit-il, ces dames auraient besoin d’un ami ; et l’on juge combien cette seule supposition déchirait le cœur du colonel. Maria ignorait tout, et ne parut pas surprise de ne point voir madame Palmer. Il y a même apparence qu’uniquement occupée de deux objets, sa mère et Willoughby, elle l’avait complètement oubliée.

Deux autres jours s’écoulèrent depuis le départ de M. Palmer ; et la situation de la malade était toujours aussi critique. M. Harris qui venait deux fois par jour, donnait des espérances qu’Elinor saisissait avec avidité ; mais madame Jennings et le colonel n’osaient pas s’y livrer. La première faisait des songes, avait des pressentimens qui ne l’avaient jamais trompée ; le colonel se rappelait plus que jamais la ressemblance frappante entre Maria et son Elisa, et se croyait destiné à perdre encore cet objet de son second amour. Il appelait en vain à son secours et la raison, et la jeunesse, et la bonne constitution de Maria, et l’avis du médecin : rien ne pouvait le rassurer, et dans ses momens de solitude, il s’abandonnait à la plus noire mélancolie et ne croyait pas ; revoir jamais Maria. Cependant, dans la matinée du troisième jour, ils reprirent tous plus d’espérance. Quand M. Harris arriva, il déclara qu’il trouvait Maria beaucoup mieux. Le pouls était plus fort, plus réglé, et chaque symptôme plus favorable qu’à sa dernière visite. Elinor était au ciel en l’entendant parler ainsi, et se félicita de ce que dans ses lettres à sa mère elle avait suivi son propre jugement plutôt que celui de ses amis, en lui parlant du mal de Maria comme d’une légère indisposition qui retardait leur départ de Cleveland, et en fixant presque le moment où Maria serait assez bien pour entreprendre le voyage.

Mais la journée ne finit pas aussi heureusement qu’elle avait commencé. Sur le soir, Maria parut plus malade qu’elle ne l’avait encore été ; et la fièvre et l’insupportable douleur de tête et les frissons revinrent avec plus de force. Elle avait voulu se lever une heure ou deux sur une chaise longue pour qu’on refit son lit ; elle demanda elle-même à y rentrer, et n’y fut pas plus tranquille. Elinor voulait attribuer cet état à la fatigue, et lui administra les cordiaux prescrits par le médecin ; elle eut enfin la satisfaction de la voir tomber dans un sommeil dont elle attendait les meilleurs effets ; mais il ne fut pas aussi bienfaisant qu’elle l’avait espéré. Quoiqu’elle eût déjà veillé la nuit précédente, Elinor ne voulut pas entendre parler de quitter sa sœur avant son réveil, et s’assit à côté du lit pour observer tous ses mouvemens. Madame Jennings n’était pas très-bien elle-même, et se coucha. Elinor voulut que Betty, qui était une excellente garde, ne quittât point sa maîtresse ; elle resta donc seule avec Maria, dont le sommeil était toujours plus agité. On entendait des plaintes inarticulées sortir de ses lèvres brûlantes, elle changeait à tout moment de posture. Elinor hésitait s’il ne valait pas mieux l’éveiller que de la laisser dans un sommeil aussi pénible, quand tout à coup un bruit accidentel dans la maison la réveilla en sursaut. Elle se leva sur son séant, et s’écria avec un son de voix très altéré et de l’égarement dans les yeux :

— Est-ce maman ? Ne vient-elle pas ? Ô maman ! maman !

— Non, ma chère, pas tout-à-fait encore, lui dit doucement Elinor en l’aidant à se recoucher ; soyez tranquille, mon cher amour, elle sera ici avant qu’il soit long-temps.

— Qu’elle vienne, qu’elle arrive, s’écria Maria en délire, ou bien elle ne retrouvera plus son enfant. Elinor, dites-lui de venir ce soir même ; mais qu’elle ne passe pas à Londres, il la tuerait aussi, car il veut que je meure ! Il est venu avec sa femme, dans son caricle, tout exprès pour me tuer ; ils m’ont écrasée, brisée ; si vous saviez ce que je souffre ! Maman me guérira ; allez la chercher, Elinor ; mais lui et cette femme empêchez-les d’entrer. Je ne veux pas les voir ; je ne veux voir que vous et maman.

Elinor vit avec douleur qu’elle n’était plus à elle-même ; elle lui tâta le pouls, il était extrêmement agité, on ne pouvait pas compter les battemens, et le délire augmenta avec une telle rapidité, qu’Elinor fut vivement alarmée. Maria ne la reconnaissait plus ; tantôt elle la prenait pour sa mère et l’embrassait avec ardeur en lui disant les choses les plus touchantes et les plus incohérentes ; tantôt elle la repoussait avec horreur en la prenant pour madame Willoughby, qu’elle ne nommait jamais. Enfin Elinor se décida à envoyer chercher sans retard M. Harris, et à dépêcher un exprès à Barton pour faire venir sa mère. Elle voulut consulter à cet effet le colonel Brandon, et laissant un moment sa sœur aux soins de Betty, elle se hâta de descendre au salon, où elle savait qu’il restait très-tard.

Elle le trouva en effet, et lui communiqua ses craintes, craintes qu’il avait déjà depuis long-temps. Il l’écouta dans un sombre désespoir ; ce qu’il aurait pu dire aurait été bien faible pour ce qu’il sentait ; mais à peine eut-elle articulé le désir d’envoyer un messager à madame Dashwood, qu’il prit vivement la parole pour lui offrir de se charger lui-même de cette commission. Elinor ne fit nulle résistance, nul compliment, cette offre répondait trop bien à tous les vœux de son cœur : et comment refuser un ami si bon, si sensible, qui apprendrait avec précaution à sa mère le malheur qui les menaçait, qui la soutiendrait, la consolerait dans cet affreux moment, et dans un voyage si triste et si fatigant par sa promptitude ? Excellent ami, lui dit-elle en pressant sa main, ma reconnaissance égale le service que vous nous rendez ; je suis moins inquiète pour ma mère puisque vous serez avec elle. Qui sait l’effet que peut produire sa seule présence sur un cœur tel que celui de Maria ? Oh ! s’il était donné à l’amour maternel de la rendre à la vie, nous vous devrons peut-être aussi ce bonheur. Qui sait si ma mère, altérée d’un tel coup, aurait été en état d’entreprendre cette course toute seule ? Mais vous soutiendrez son courage ; je vais lui écrire un mot pendant que vous ferez préparer les chevaux.

Pas un moment ne fut perdu : le colonel fit tous les arrangemens de ce petit voyage avec calme et promptitude. Il calcula exactement le temps qu’il y mettrait, et le moment de son retour. Il espérait, en partant tout de suite, pouvoir être revenu le lendemain à peu près à la même heure ; il était environ onze heures du soir.

Les chevaux furent prêts plus vite même qu’on ne l’aurait cru ; le colonel pressa la main d’Elinor avec le regard le plus expressif de douleur et d’amitié, et se jeta dans sa voiture. Minuit sonna ; elle se hâta de retourner auprès de sa sœur pour attendre le médecin, bien décidée à veiller encore.