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Raison et sensibilité/XXVIII

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Raison et Sensibilité, ou les Deux Manières d’aimer (1811)
Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus-Bertrand (tome I et IIp. 154-174).

CHAPITRE XXVIII.

Trois ou quatre jours s’écoulèrent sans qu’Elinor eût à regretter d’avoir averti sa mère. Willoughby ne vint, ni n’écrivit. L’inquiétude de Maria se calma peu-à-peu, et fut remplacée par un abattement, un découragement complets. Elle restait, des heures entières assise à la même place, presque sans mouvement, ne faisant plus nulle attention aux coups de marteau ni à ceux qui entraient, ni à ce qu’on disait autour d’elle ; elle aurait oublié de manger, de s’habiller, de se coucher, de se lever, si Elinor n’y avait pas pensé pour elle, et ne l’eût pas avertie absolument de tout ce qu’il fallait faire ; alors sans dire oui ou non, elle faisait machinalement ce que lui disait sa sœur ; elle sortait ou restait avec une égale indifférence, et sans avoir jamais une expression de plaisir ou d’espoir. Sur la fin de la semaine, elles étaient engagées dans une grande assemblée où lady Middleton devait les conduire. Madame Palmer très-avancée dans sa grossesse était indisposée ; et sa mère restait auprès d’elle ; elle avait prié ses jeunes amies de ne pas manquer à cet engagement. Elinor désirait aussi faire sortir Maria de son apathie ; et cette réunion chez une femme très-riche et très à la mode, devait être fort belle. Comme à l’ordinaire la triste Maria ne se mit en peine de rien, se laissa parer par sa sœur, sans même se regarder au miroir, s’assit dans le salon jusqu’au moment de l’arrivée de lady Middleton, penchée sur sa main sans ouvrir la bouche, perdue dans ses pensées, et sans paraître s’apercevoir de la présence d’Elinor ; quand on l’avertit que lady Middleton les attendait dans sa voiture, elle tressaillit, comme si elle n’eût attendu personne.

Après avoir eu assez de peine à s’approcher de la maison où se tenait l’assemblée, à cause de la foule des équipages qui obstruaient la rue, elles firent leur introduction dans un salon splendide, très-illuminé, et si rempli de monde, qu’on pouvait à peine respirer, et que la chaleur était insupportable. Lady Middleton les amena auprès de la dame qui les avait invitées. Elles la saluèrent, et il leur fut permis de se mêler dans la foule et de prendre leur part de la presse et de la chaleur, que leur arrivée augmentait encore. Après quelques momens employés à se promener avec grand peine d’un coin du salon à l’autre, lady Middleton arrangea une partie de cassino qui était son jeu favori. Mesdemoiselles Dashwood préférèrent ne pas jouer, et s’assirent à peu de distance de la table de jeu. Maria retomba dans ses sombres rêveries ; Elinor s’amusait à regarder cette quantité d’individus qui se rassemblaient avec l’espoir du plaisir, et qui plus ou moins avaient tous l’air ennuyé et fatigué. En promenant ses regards de côté et d’autre, ils tombèrent sur un objet qui lui donna une forte émotion… c’était Willoughby debout devant une jeune personne mise dans toute la recherche de la mode, et avec qui il tenait une conversation très-animée. Dans un mouvement ses yeux rencontrèrent ceux d’Elinor ; il la salua, mais sans faire un pas pour se rapprocher d’elle et de Maria, qu’il voyait aussi très-bien ; il continua à parler à la jeune dame. Involontairement Elinor se tourna vers sa sœur pour la prévenir, si elle ne l’avait pas encore vu, de peur qu’elle ne se donnât en spectacle ; mais c’était trop tard, elle venait de l’apercevoir. Toute sa physionomie exprimait un bonheur qui tenait presque du délire. — c’est lui ! s’écria-t-elle en se levant pour courir à lui, si sa sœur ne l’avait pas retenue. Bon Dieu ! il est là ; dit-elle à Elinor, il est là ; oh ! s’il pouvait me voir ! Pourquoi ne me regarde-t-il pas ? Pourquoi m’empêchez-vous d’aller lui parler ? Oh ! laissez moi aller.

— Je vous en prie, dit Elinor à voix basse, soyez plus calme ; ne trahissez pas ainsi vos sentimens devant tout le monde ; est-ce à vous, Maria, à faire un seul pas ? Laissez le venir. Peut-être il ne vous a pas vue encore.

Être calme et dans un tel moment, ah ! c’était bien plus qu’elle ne pouvait l’espérer de Maria. Aussi voyant qu’elle l’écoutait à peine, elle lui serra tendrement la main : Pour l’amour de moi, Maria, lui dit-elle, rasseyez-vous ; si vous m’aimez je vous en demande cette preuve. Maria se rassit à l’instant même, en lui rendant son serrement de main, mais avec un mouvement convulsif ; elle avait un tremblement général ; ses joues et ses lèvres étaient pâles comme la mort et tous ses traits étaient altérés.

Enfin Willoughby après les avoir regardées encore toutes deux, s’approcha lentement. Alors Maria prononça son nom ; ses yeux se ranimèrent ; et un faible sourire parut sur ses lèvres. Il s’avança, et s’adressa plutôt à Elinor qu’à Maria sans regarder cette dernière ; il cherchait visiblement à éviter son regard ; il s’informa de madame Dashwood, de mademoiselle Emma, demanda s’il y avait long-temps qu’elles étaient à la ville. Toute la présence d’esprit d’Elinor l’avait abandonnée. Elle était incapable de prononcer une parole, et s’attendait que Maria allait tomber sans connaissance. Celle-ci reprit au contraire toute sa vivacité ; un rouge vif colora ses joues ; et d’une voix très-altérée, elle dit : Bon Dieu ! Willoughby, est-ce bien vous ? Que vous ai-je fait ? N’avez-vous pas reçu ma lettre ? Ne voulez-vous pas me regarder, me parler ? n’avez-vous rien à me dire ? Elinor examinait avec soin la physionomie et la contenance de Willoughby pendant que Maria lui parlait. Il changea plusieurs fois de couleur et paraissait évidemment très-mal à son aise ; il faisait des efforts inouïs pour paraître tranquille ; il y parvint et répondit avec politesse : J’ai eu l’honneur, mesdames, de me présenter chez vous jeudi passé ; j’ai beaucoup regretté de n’avoir pas eu le bonheur de vous rencontrer à la maison, non plus que madame Jennings. Vous avez trouvé ma carte, j’espère.

— Mais avez-vous reçu mes billets ? s’écria Maria dans la plus grande anxiété. Il y a entre nous quelque erreur, j’en suis sûre, quelque terrible erreur ! Quelle peut-être-la cause de cette inconcevable froideur ? Willoughby, pour l’amour du ciel, dites-le moi, expliquez vous.

— Pour l’amour du ciel, parlez plus bas, dit Elinor qui était sur les épines qu’on ne l’entendît, ou plutôt taisez-vous, ce n’est pas le moment.

Ce conseil ne pouvait regarder Willoughby, qui ne répondait pas un mot. Il pâlit et reprit sa contenance embarrassée. Elinor jeta les yeux sur la jeune dame à qui il avait parlé précédemment ; elle rencontra un regard inquiet, curieux, impératif. Willoughby le vit aussi ; alors se retournant vers Maria, il lui dit à demi-voix : Oui, mademoiselle, j’ai eu le plaisir de recevoir la nouvelle de votre arrivée à Londres, avec bien de la reconnaissance ; et les saluant toutes deux assez légèrement, il alla rejoindre sa société.

Maria qui s’était levée pour lui parler, fut obligée de se rasseoir, si pâle, si tremblante, qu’Elinor s’attendait à chaque instant à la voir s’évanouir. Elle avait dans son sac un flacon de sel qu’elle lui donna, en se penchant vers elle pour empêcher qu’elle ne fût remarquée. Allez auprès de lui, chère Elinor, dit Maria dès qu’elle put articuler un mot ; je ne puis me soutenir ; mais vous, vous qui êtes si bonne, allez, exigez de lui de venir me parler, me dire un seul mot, un seul. Je ne puis rester ainsi, je ne puis avoir un instant de paix jusqu’à ce qu’il m’ait expliqué… Quelque affreux malentendu, quelque calomnie… Oh ! qu’il vienne, qu’il parle, ou je meurs.

— C’est impossible, chère Maria, dit Elinor, tout-à-fait impossible ! Il n’est pas seul ; nous ne pouvons nous expliquer ici. Quelques heures de patience ; attendez seulement à demain.

Si l’émotion de Maria ne l’avait pas retenue forcément sur son siége, jamais sa sœur n’aurait pu l’obtenir ; mais heureusement après quelques minutes elle vit Willoughby sortir par la porte d’entrée ; elle le dit à Maria. Jusqu’alors l’excès de son agitation, et le désir et l’espoir de lui parler avaient retenu ses larmes ; mais lorsqu’elle sut qu’il avait quitté la salle, elle sentit qu’elle allait ou se trouver mal ou fondre en larmes ; elle supplia sa sœur d’aller prier lady Middleton de la ramener en Berkeley-street ; elle ne pouvait pas, lui dit-elle, rester une seule heure de plus.

Quoique lady Middleton fût au milieu d’un robers, elle était trop polie pour ne pas quitter sa partie au moment où elle apprit que Maria n’était pas bien ; elle remit son jeu à une amie, et partit dès qu’on put avoir le carrosse. Elinor prit pour prétexte que la chaleur avait incommodé Maria. Celle-ci ne dit pas un mot ; ce ne fut qu’à des soupirs qu’on s’apercevait qu’elle était là. À leur arrivée à la maison, Elinor apprit avec plaisir que madame Jennings n’était pas encore rentrée ; elle se hâta de conduire Maria dans leur chambre ; elle la déshabilla, la mit au lit, lui donna quelques calmans pour ses nerfs qui étaient très-attaqués, ne lui fit ni question, ni reproche, et à sa prière la laissa seule, Elle alla au salon attendre le retour de madame Jennings, et eut tout le loisir de méditer sur ce qui venait de se passer.

Elle ne pouvait plus douter qu’il n’y eût quelque espèce d’engagement entre sa sœur et Willoughby, et il lui paraissait tout aussi positif que ce dernier avait changé, et voulait rompre. Sa conduite ne pouvait avoir pour excuse aucune erreur, aucun malentendu, puisqu’il avouait avoir reçu ses lettres. Rien autre chose qu’un changement total dans ses sentimens ou dans ses intentions ne pouvait l’expliquer. L’indignation d’Elinor contre lui aurait été à son comble, si elle n’avait pas été témoin de son extrême embarras, de sa rougeur, de sa pâleur : ce qui prouvait au moins qu’il reconnaissait ses torts, et empêchait qu’on le crût un homme sans principes de morale et d’humanité, qui aurait cherché à gagner l’affection d’une pauvre jeune fille, sans amour et sans une intention honorable. Bonne Elinor ! elle ignorait encore combien un tel caractère est commun dans le grand monde ! combien d’hommes vraiment cruels se font un jeu d’inspirer un sentiment qu’ils ne partagent pas, de blesser à mort un cœur innocent et sensible, et d’assimiler ainsi, dans leurs plaisirs criminels, l’imprudente jeune fille qui les écoute, au gibier qu’ils poursuivent, et qu’ils blessent ou tuent sans remords. Elinor n’avait pas cette idée de Willoughby ; elle se rappelait cet air de franchise et de bonté qui dès le premier moment les avait toutes captivées ; elle voyait encore ses regards pleins d’amour sur Maria, et ses paroles si tendres, si pleines d’un sentiment honnête, vrai, délicat, lorsqu’il conjurait madame Dashwood de ne rien changer à la Chaumière. Non, non, Willoughby, ne peut les avoir trompées ; il aimait passionnément Maria ; elle n’a là-dessus aucun doute. Mais l’absence peut avoir affaibli cet amour ; un autre objet peut l’avoir entraîné. Peut-être aussi est-il forcé d’agir comme il le fait par quelque circonstance impérieuse. Il lui en coûte au moins beaucoup ; elle l’a vu dans chacun de ses traits ; et l’excellente Elinor dans son désir de le trouver moins coupable, lui savait presque gré d’avoir le courage d’éviter sa sœur s’il ne l’aimait plus, et de ne pas chercher à entretenir un sentiment inutile. Mais pour le moment Maria n’en était pas moins très-malheureuse ! Elinor ne pouvait penser sans le plus profond chagrin à l’effet que cette rencontre si désirée et si cruelle devait avoir sur un caractère aussi peu modéré et qui s’abandonnait avec tant de violence à toutes les impressions. Sa propre situation gagnait à présent dans la comparaison ; elle était aussi séparée pour toujours d’Edward, mais elle pouvait encore l’estimer entièrement, elle pouvait au moins se croire encore aimée tendrement comme une amie. Puisqu’un autre titre lui était interdit, celui-là et l’idée de pouvoir encore être quelque chose pour lui, consolaient un peu son cœur ; mais toutes les circonstances agravaient le sort de Maria, et plus que tout encore son caractère. Une immédiate et complète rupture avec Willoughy devait avoir lieu, et comment la soutiendrait-elle ?

Lorsqu’elle rentra dans leur appartement, Maria était assoupie ou feignait de l’être. Elinor se jeta toute habillée sur son lit, laissant la porte de communication ouverte pour voler à son secours au moindre bruit. La nuit fut passablement tranquille. Elinor lasse de réfléchir s’était endormie, lorsqu’elle fut réveillée par des sanglots. Le jour d’une sombre matinée de janvier commençait à poindre ; elle se leva promptement et passa dans la chambre de Maria ; elle la trouva levée aussi, à moitié habillée, à genoux, dans l’embrâsure de la fenêtre pour avoir plus de clarté, et devant un siége sur lequel elle écrivait, aussi vîte qu’un déluge de larmes qui coulaient sur son papier pouvait le lui permettre. Elinor la considéra quelque temps en silence avec le cœur déchiré ; puis elle lui dit avec l’accent le plus tendre : Chère Maria, combien je m’afflige de vous voir dans cet état. Le temps du mystère est passé, ne voulez-vous pas me confier…

— Non, non, Elinor, répondit-elle, ne demandez rien en ce moment : bientôt vous saurez tout. Elle continua d’écrire et de pleurer avec une telle violence, qu’elle était souvent obligée de poser sa plume pour se livrer à l’excès de son chagrin. Elinor s’était assise à quelque distance, et si sa douleur était plus concentrée, elle n’en était pas moins vive. Ces mots : Bientôt vous saurez tout, la glaçaient de terreur. Grand Dieu que lui restait-il encore à apprendre ! Cependant ses craintes étaient vagues, obscures, incertaines, ne portaient pas sur la conduite de Maria ; Elinor avait elle-même l’âme trop pure pour concevoir une pareille idée ; elle connaissait d’ailleurs trop bien la noblesse du caractère de Maria, ses sentimens élevés, son enthousiasme de la vertu pour imaginer même un instant qu’elle eût pu les oublier.

Lorsque Maria eût fini sa lettre, elle sonna pour que la fille de la maison vînt allumer le feu. Pendant ce temps-là elle acheva de s’habiller, cacheta sa lettre et la lui remit pour l’envoyer à l’instant à son adresse, puis vint s’asseoir sur le sopha à côté d’Elinor, et la tête enfoncée sur un des coussins, recommença à s’abandonner à son désespoir. Elinor fit tout ce qui dépendait d’elle pour la tranquilliser, la calmer, ne se permit aucune question, et lui dit seulement qu’elle ne désirait de savoir le détail de ses peines que pour les adoucir. Mais lorsque Maria pouvait parler, c’était pour la conjurer de ne lui rien demander encore, et véritablement ses nerfs étaient dans un tel état d’irritabilité, qu’elle n’aurait pas pu avoir une conversation suivie. Je vous fais un mal affreux, chère Elinor, lui dit-elle ; il vaut mieux nous séparer jusqu’à ce qu’il me soit possible… Ma tête… mes yeux, j’ai besoin d’un peu d’air. Elle ouvrit la fenêtre, y resta quelque temps, sortit de la chambre, rentra, ressortit encore ; elle était dans une agitation qui ne lui permettait pas de rester en place, mais ce mouvement parut la calmer assez pour pouvoir descendre avec Elinor, lorsqu’on vint les avertir pour le déjeûner.