Mozilla.svg

Raison et sensibilité/XXIX

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Raison et Sensibilité, ou les Deux Manières d’aimer (1811)
Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus-Bertrand (tome I et IIp. 175-202).

CHAPITRE XXIX.

Elle descendit donc appuyée sur le bras de sa sœur, s’assit à la table du déjeûner, mais n’essaya pas même de boire ni de manger la moindre chose ; toute l’attention d’Elinor était employée, non à la plaindre ou à la presser, mais à détourner entièrement sur elle-même celle de madame Jennings. Comme le déjeûner était le repas favori de la maîtresse de la maison, il durait long-temps ; quand il fut fini elles s’assirent autour d’une table d’ouvrage. Elinor montrait le sien à madame Jennings et lui expliquait quelque chose ; Maria travaillait pour avoir un prétexte de baisser les yeux et de se taire, lorsque le domestique entra et lui remit une lettre. Elle s’en saisit vivement, regarda l’adresse, devint pâle comme la mort, et se hâta de sortir de la chambre. Elinor comprit de qui elle était, comme si elle avait vu la signature, et fut si émue qu’elle craignit de ne pouvoir le cacher à madame Jennings. La bonne dame vit seulement que Maria avait reçu une lettre de Willoughby, et l’en plaisanta, mais comme elle était très-occupée à mesurer des aiguillées de laine pour le morceau de tapisserie qu’elle brodait, elle ne s’aperçut pas du trouble d’Elinor. Aussitôt que Maria fut sortie, elle dit en riant : En vérité, chère Elinor, je n’ai encore vu de ma vie une tête de jeune fille aussi complètement tournée que celle de Maria ; la pauvre enfant se meurt d’amour ! Si elle n’en devient pas folle tout-à-fait, elle sera bien heureuse. J’espère qu’on ne la fera pas attendre trop long-temps, car il est vraiment triste de la voir ainsi rêveuse, mélancolique, et ayant l’air si abattu. Dites-moi, je vous en prie, quand le mariage aura lieu, et pourquoi Willoughby ne vient pas ici tous les jours pour l’égayer ? A-t-il peur de moi ? Il a tort, j’aime beaucoup les jeunes gens bien amoureux, quand le mariage doit suivre, et il serait le bien venu.

Jamais Elinor n’avait été moins en train de causer que dans ce moment, mais la question était trop directe pour n’y pas répondre ; elle essaya donc de sourire. Avez-vous donc réellement, madame, lui dit-elle, une sérieuse persuasion que ma sœur est engagée avec M. Willoughby ? J’ai toujours cru que vous plaisantiez, mais une question si positive n’est plus, un badinage, et il faut aussi que j’y réponde sérieusement, et que je vous assure que rien au monde ne me surprendrait plus que ce mariage, et qu’il n’en est pas question.

— Fi donc ! Miss Dashwood, dit toujours en riant madame Jennings, comment pouvez-vous parler ainsi ! Est-ce que nous n’avons pas tous vus que leur mariage était arrêté ? N’avons-nous pas été témoins de la naissance de leur passion au premier moment où ils se sont rencontrés et de ses progrès ? Ne les ai-je pas vus à Barton, chaque jour et tous les jours ensemble, du consentement de madame Dashwood, qui traitait déjà Willoughby comme un fils. Allons, allons, vous ne me ferez pas croire qu’elle se fût conduite ainsi, si elle n’avait pas été sûre de son fait. J’aime l’amour moi, dans le cœur des jeunes gens, c’est de leur âge ; mais j’aurais bien voulu voir que sir Georges et M. Palmer eussent affiché ainsi mes filles, avant d’avoir dit en toutes lettres : Nous voulons les épouser. Non, non cela n’est pas possible ! Et quand je demandai à votre maman de vous emmener avec moi, c’est précisément, me dit-elle, ce que je désirais le plus au monde que mes filles apprissent à connaître le genre de vie de Londres avant leur mariage, qui ne peut tarder. Et le jour du départ elle me dit : Je vous recommande ma chère Maria. Elinor est assez prudente pour que je n’en sois pas en peine ; mais je vous prie, madame Jennings, d’aider à Maria dans ses emplètes ; je veux bien qu’elle s’achète tout ce qui sera nécessaire, et j’y pourvoirai, mais non pas tout ce qui lui passera par la tête. N’est-il pas positif qu’elle entendait les emplètes de noce ? Et à présent vous allez me nier qu’il soit question de mariage ; parce que vous êtes mystérieuse pour vous-même, vous croyez que personne n’a ni d’yeux ni d’oreilles ; mais quant à moi j’en suis si sûre que je l’ai dit à tout le monde, et Charlotte en a fait de même.

— En vérité, madame, dit Elinor très-sérieusement, vous êtes dans l’erreur. Vous avez mal fait de répandre une chose dont vous n’aviez pas une assurance positive ; vous en conviendrez vous-même, quoique vous ne vouliez pas me croire à présent.

Madame Jennings rit encore, appela Elinor, une petite mystérieuse, etc. Mais Elinor n’était pas d’humeur de plaisanter, et très-impatiente d’ailleurs de savoir ce que Willoughby avait écrit, elle se tut et sortit. En ouvrant la porte de la chambre de Maria, elle la vit couchée à demi sur son lit dans l’agonie de la douleur, tenant une lettre ouverte et deux ou trois autres autour d’elle. Elinor s’approcha sans parler, s’assit sur le lit, prit la main de sa sœur, la baisa plusieurs fois avec la plus tendre affection, et en versant elle-même des larmes presque aussi abondantes que celles de Maria.

Cette dernière quoiqu’incapable de parler semblait sentir parfaitement la tendresse de cette conduite. Elle pressait la main d’Elinor contre ce pauvre cœur déchiré, comme pour en adoucir la blessure. Après quelque temps ainsi passé dans une affliction mutuelle, elle mit la lettre qu’elle tenait entre les mains d’Elinor, et couvrant son visage de son mouchoir, jeta presque des cris de désespoir. Elinor qui pensait qu’un chagrin aussi violent devait avoir son explosion, et que sa sœur souffrirait bien davantage en tâchant de le réprimer, si même cela lui était possible, la laissa s’y livrer, et ouvrant vivement la lettre de Willoughby, lut ce qui suit.

Mademoiselle,

« Je viens de recevoir dans ce moment la lettre dont vous avez bien voulu m’honorer, et dont je vous témoigne toute ma reconnaissance. Je suis consterné d’apprendre qu’il y ait eu quelque chose hier au soir dans ma conduite avec vous qui n’ait pas mérité votre approbation, quoiqu’il me soit impossible de découvrir en quoi j’ai eu le malheur de vous déplaire ; je vous en demande mille pardons, et je vous assure que c’était absolument sans intention. Je n’ai jamais pensé à mon séjour en Devonshire, et à ma connaissance avec votre famille sans le plus grand plaisir, et j’ose me flatter que ce léger malentendu n’y portera nulle atteinte. Mon estime pour toutes les dames Dashwood est très-sincère, mais si j’ai été assez malheureux pour avoir donné lieu de croire à quelques sentimens plus vifs ou particuliers, je me reprocherais beaucoup d’avoir peut-être témoigné trop vivement cette estime. Vous serez bien convaincue, mademoiselle, qu’il m’était impossible d’aller au-delà quand vous apprendrez que depuis long-temps mes affections étaient engagées ailleurs, et que dans quelques semaines ma main suivra le don de mon cœur.

« C’est avec grand regret que j’obéis à vos ordres en vous rendant toutes les lettres dont vous m’avez honoré, et la boucle de vos beaux cheveux que vous aviez bien voulu me donner avec tant de complaisance.

« Je suis, mademoiselle, avec une parfaite estime, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

James Willoughby ».

Il est facile de comprendre avec quelle profonde indignation, Elinor lut cette étrange lettre, écrite avec cette froideur, cette dureté à celle dont il connaissait si bien les qualités distinguées et l’excessive sensibilité, que cependant il blessait si cruellement. Oh ! combien son intérêt, sa tendre pitié redoubla pour son innocente Maria, qui n’avait à se reprocher que des imprudences presque autorisées par sa mère et la noble confiance d’un cœur trop tendre et trop crédule, dont elle était si punie. En commençant à lire cette lettre, Elinor était déjà bien convaincue qu’elle contenait l’aveu de l’inconstance de Willoughby ; mais jamais jamais elle ne l’aurait soupçonné capable d’un tel manque de délicatesse, et de toute espèce de procédés et de sensibilité en écrivant une lettre aussi cruelle, une lettre qui non-seulement n’exprimait aucun regret, aucun aveu d’inconstance ou d’obstacles insurmontables, mais par laquelle il niait même d’avoir eu pour sa victime aucune espèce d’affection, une lettre enfin dont chaque ligne était une insulte, et prouvait combien celui qui l’avait écrite était méprisable. Elle resta quelque temps dans un muet étonnement et ne pouvant à peine en croire ses yeux. Elle la relut encore, et encore, et chaque lecture ne servait qu’à augmenter sa haine contre cet homme. L’amertume de ce sentiment était telle qu’elle n’osait essayer de parler de peur d’enfoncer encore plus avant le poignard dans le cœur de la pauvre Maria. Elle regardait cependant comme un bonheur qu’elle eût échappé à l’horreur d’être liée pour la vie à un homme sans principes, sans honneur, sans délicatesse, enfin tel qu’il lui paraissait, le plus faux et le plus dur des hommes ; mais ce n’était pas le moment de le faire sentir à Maria. Ses méditations sur le contenu de cette lettre, et sur l’insensibilité et la fausseté de celui qui l’avait écrite, la conduisirent naturellement à réfléchir sur le caractère d’autres personnes qui sans être peut-être aussi dépravées que Willoughby, ne pouvaient non plus que rendre malheureux ceux à qui elles seraient liées pour la vie. Lucy Stéeles vint se placer dans son imagination pas très-loin de Willoughby ; elle oublia quelques instans les peines de sa sœur pour s’occuper des siennes, ou plutôt elles se confondirent et formèrent une masse de pensées douloureuses qui l’absorbèrent tellement qu’elle ne songea pas à lire les trois autres lettres que Maria avait posées sur ses genoux, et qui sans doute étaient celles que Willoughby lui avait renvoyées. Les sanglots de Maria avaient cessé, mais elle avait encore la tête dans les coussins, elle était encore incapable de parler et d’entendre. Elinor perdue dans ses réflexions ne savait pas elle-même combien il y avait de temps qu’elle était là, quand elle entendit rouler un carosse devant la porte. Elle regarda à la fenêtre pour savoir qui pouvait venir de si bonne heure ; c’était la voiture de madame Jennings, avec qui elle devait sortir. Décidée à ne pas quitter Maria, quoique sans espoir de la soulager, elle courut s’excuser auprès de leur bonne hôtesse, en lui disant que sa sœur était indisposée. Madame Jennings l’approuva, sortit seule ; et bien vîte Elinor retourna près de Maria, Elle la trouva essayant de se lever, mais ses jambes tremblantes ne pouvaient la soutenir, et sa sœur vint fort à propos pour l’empêcher de tomber sur le plancher, ce qui n’aurait pas été étonnant depuis plusieurs jours, elle ne mangeait presque rien, et ses nuits se passaient sans sommeil. Beaucoup de faiblesse et de vertige en étaient la suite inévitable. Jusqu’alors elle avait été soutenue par la fièvre de l’attente et de l’espérance ; tout était fini pour elle, plus d’attente, plus d’espoir, même de revoir celui qui remplissait encore en entier son cœur ; elle succombait sous le poids du chagrin. Un mal de tête violent, des crispations d’estomac, et plusieurs faiblesses alarmèrent Elinor. Elle eut recours à tout ce qu’elle put imaginer pour la remettre et la ranimer, elle y parvint avec peine. Maria reprit ses sens, et put lui témoigner combien elle était touchée de sa bonté. Pauvre Elinor, lui dit-elle, combien je vous rends malheureuse, combien de peine je vous donne !

— Je voudrais seulement, lui répondit Elinor, savoir comment je pourrais vous donner quelques consolations.

Ce mot était trop pour Maria ; mais quelle que chose qu’Elinor eût pu lui dire il en eût été de même. Ah ! non, non, dit-elle, plus de consolation pour moi ! je suis trop malheureuse ! et sa voix s’éteignit de nouveau dans les sanglots et les larmes. Elinor ne pouvait presque plus supporter de la voir dans cet état.

— Tâchez de vous calmer, chère Maria, lui dit-elle, si vous ne voulez pas vous tuer vous-même et tous ceux qui vous aiment. Pensez à votre mère, pensez combien vos souffrances l’affligeraient. Pour elle vous trouverez des forces dans votre cœur.

— Je ne le puis, je ne le puis, s’écria Maria ; laissez-moi, si je vous tourmente, laissez-moi, haïssez moi, abandonnez-moi, mais ne me torturez pas en exigeant l’impossible. Oh ! combien il est facile à ceux qui n’ont aucune peine personnelle de parler de force et de courage. Heureuse ! mille fois heureuse Elinor ! vous ne pouvez avoir aucune idée de ce que je souffre.

— Vous me nommez heureuse, Maria, ah ! si vous saviez…

Maria la regarda avec un tel effroi, qu’elle se hâta d’ajouter. — Si vous saviez combien je sens votre douleur ! Pouvez-vous me croire heureuse quand je vous vois aussi souffrante !

— Pardonnez-moi, oh ! pardonnez-moi, lui dit Maria en jetant ses bras autour du cou de sa sœur ; je connais votre cœur, je sais qu’il souffre pour moi, mais je voulais dire que vous seriez sûrement heureuse une fois. Edward vous aime, il n’a jamais aimé que vous seule au monde. Ah ! qu’est-ce qu’un tel bonheur ne peut pas compenser, et rien ne peut vous l’ôter.

— Rien, Maria ! Mille, mille circonstances peuvent le détruire à jamais.

— Non, non, non, s’écria Maria avec véhémence, il vous aime, vous serez à lui pour la vie ; le malheur ne peut vous atteindre.

— Le malheur, chère Maria, va presque toujours à la suite de la vie ; et je ne puis avoir aucun plaisir tant que je vous verrai dans cet état.

— Et jamais vous ne me verrez autrement ; mon malheur durera autant que moi. Oh ! puissions-nous bientôt finir ensemble !

— Vous ne devez pas parler ainsi, Maria. N’avez-vous donc point d’amis ? L’amour est-il tout pour vous ? Est-ce que vous ne voyez autour de vous nulle consolation ? Pensez, Maria, que vous auriez souffert mille fois plus encore si vous aviez quelque chose à vous reprocher de vraiment repréhensible, si seulement cet homme faux et cruel s’était amusé à prolonger votre erreur, à ne dévoiler son odieux caractère qu’après vous avoir entraînée dans une suite d’imprudences. Chaque jour de confiance en sa foi, en son honneur, augmentait le danger, et aurait rendu le coup plus cruel, lorsqu’il aurait enfin, comme aujourd’hui, rompu ses engagemens, et trahi ses sermens et sa foi.

— Ses sermens, ses engagemens, dit Maria, que voulez-vous dire, Elinor ? il ne m’a point fait de serment, il n’y avait entre nous nul engagement.

— Bon Dieu ! nul engagement s’écria Elinor.

— Non, non, s’écria aussi Maria, il n’est pas aussi indigne, aussi méprisable que vous paraissez le croire ; il n’a du moins trahi nul serment ; il n’a pas manqué de foi. Et au milieu de sa douleur une expression de joie brilla dans ses yeux, en pouvant justifier celui qu’elle adorait encore.

— Mais du moins il vous a dit qu’il vous aimait.

— Oui… non… jamais entièrement. Vous l’avez vu, vous l’avez entendu. Jamais il ne m’a parlé plus clairement, plus positivement en particulier que devant vous et ma mère. Tout dans sa conduite me le prouvait ; mais sa bouche ne me l’a pas prononcé. C’est moi, moi seule qui me suis trompée ; et jamais il ne m’a aimée ! Un nouveau déluge de larmes suivit cette déchirante pensée.

— Cependant vous lui aviez écrit ; vous saviez par lui sans doute que vous le trouveriez à Londres ?

— Il me dit en me quittant qu’il y serait, s’il vivait encore, dans les premiers jours de janvier. Ah ! pouvais-je croire, pouvais-je penser que celui qui supposait que la douleur de se séparer de moi pouvait le faire mourir, ne m’avait jamais aimée ! Il me dit qu’il ne m’écrirait pas de peur que sir Georges ne vît ses lettres, mais il me donna son adresse. Je n’ai pas osé lui écrire de la Chaumière, puisque nos lettres partaient du Parc, mais je lui écrivis d’ici à l’instant de mon arrivée. Oh ! Elinor, pouvais-je faire autrement ? Les voilà mes lettres, méprisées, ah Dieu, Dieu ! elle cacha encore son visage sur le coussin. Elinor prit les trois lettres, et lut ce qui suit.

Berkeley-Stréet, janvier.

« Comme vous allez être surpris, mon cher Willoughby ! et laissez-moi me flatter que ce n’est pas seulement de la surprise que vous éprouverez, en apprenant que je suis à Londres. Une invitation de la bonne madame Jennings était un bonheur auquel je n’ai pas pu résister, non plus qu’à vous l’apprendre à l’instant même de mon arrivée. Je suis bien sûre que si mon billet vous parvient à temps, vous viendrez dès ce soir et que vous partagerez mon impatience ; du moins je vous verrai bien sûrement demain ; et croyez qu’à Londres comme à la Chaumière vous trouverez toujours une fidèle et tendre amie. »

M. D.

Son second billet avait été écrit le lendemain du petit bal des Middleton, et contenait ce qui suit :

« Je ne puis vous exprimer mon chagrin de vous avoir manqué avant hier, lorsque j’ai trouvé votre carte au retour d’une promenade ; mais enfin vous êtes à la ville et vous savez où je suis. Mais pourquoi n’ai-je pas reçu un seul mot de vous en réponse au billet que je vous ai écrit il y a huit jours, au moment de mon arrivée ? D’une heure à l’autre, d’un instant à l’autre, j’espérais vous voir entrer ou du moins avoir une lettre. Je vous en conjure Willougbby, ne prolongez pas ce supplice ; revenez le plutôt qu’il vous sera possible ; venez m’expliquer ce que je ne puis comprendre. Venez plus matin ; madame Jennings sort toujours à une heure, et je n’ose lui refuser de l’accompagner, quoique je l’aie déjà fait dans un vain espoir. Ce même espoir toujours trompé, m’avait engagee d’aller hier chez lady Middleton, où nous eûmes un petit bal. On m’assure que vous y étiez invité ; mais je ne puis le croire, puisque vous n’y êtes pas venu. Il faudrait que vous fussiez étrangement changé depuis notre séparation, si vous refusiez volontairement l’occasion de revoir vos amies de la Chaumière ; mais je ne veux pas même le supposer, et j’espère que je recevrai bientôt de votre bouche l’assurance que vous êtes toujours le même pour votre M. D. »

La troisième datée de ce matin même était ainsi conçue :

« Que dois-je penser Willoughby ? À quoi dois-je attribuer votre étrange conduite d’hier au soir ? Je vous en demande encore l’explication. J’étais préparée à vous revoir avec tant de plaisir après une absence qui m’avait paru si longue, à vous retrouver tel que vous étiez au moment de notre séparation, aimable, tendre, affectionné, enfin ce que vous étiez à Barton du matin au soir, et ce que vous n’êtes plus à Londres. Quelques semaines peuvent-elles avoir changé à ce point vos sentimens ? Qu’est-il arrivé ? Que vous ai-je fait, moi qui n’ai cessé de penser à vous, de hâter par mes vœux le moment de vous revoir, ce moment qui devait être si doux, et que vous avez su rendre si cruel ! J’ai passé une nuit entière sans sommeil, tâchant en vain de comprendre ou d’excuser une conduite aussi barbare, aussi contraire à ce que j’attendais de vous ; je n’ai pu découvrir aucun motif, rien qui pût me l’expliquer ; mais je n’en suis pas moins prête à entendre votre justification, à croire encore qu’elle dépend de vous. Peut-être qu’on m’a calomniée auprès de vous ; je ne croyais pas avoir d’ennemis, ni que Willoughby pût ajouter foi à des rapports contre moi ; mais comment puis-je expliquer autrement votre inconcevable froideur ? Dites-moi ce que c’est avec cette franchise dont vous faites profession et que j’aimais tant à trouver en vous ; dites-le moi, et j’aurai la satisfaction inexprimable de vous rassurer sur tous les points. Je serais bien malheureuse en vérité, si j’étais forcée de penser mal de vous, d’apprendre que vous n’êtes pas ce que j’ai cru, que vous n’avez pas été sincère dans vos expressions d’attachement pour ma famille, et pour moi particulièrement ; mais s’il en était ainsi, je veux aussi le savoir. Je suis actuellement dans un état d’indécision et de trouble plus affreux mille fois que la certitude du malheur. Je désire bien vivement que vous puissiez vous justifier ; mais ce que je demande, c’est la vérité. Si elle vous coûte trop à dire, renvoyez-moi seulement mes billets et la boucle de cheveux que vous avez emportée ; je vous comprendrai et… Ah ! Willoughby, il est impossible que vous ne vouliez plus être l’ami de M. D. »