Raison et sensibilité/XXXIV

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Raison et Sensibilité, ou les Deux Manières d’aimer
Traduction par Isabelle de Montolieu.
Artus-Bertrand (tome III et IVp. 1-28).
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CHAPITRE XXXIV.


Après quelques oppositions, Maria céda aux prières de sa sœur et consentit à sortir un matin avec elle et avec madame Jennings pour une demi-heure. Elle y mit la condition de ne faire aucune visite et d’accompagner seulement sa sœur jusques chez le fameux bijoutier Grays, à Pakeville-Street, où Elinor voulait changer quelques vieux diamans de sa mère contre des bijoux plus à la mode.

Quand elles arrivèrent à la porte, madame Jennings se rappela qu’il y avait à l’autre bout de la rue une dame de sa connaissance qu’elle désirait de voir, et comme elle n’avait rien à faire chez le bijoutier, elle dit à ses jeunes amies d’entrer sans elle, et qu’elle viendrait les reprendre après avoir fait sa visite.

Elles montèrent, et comme ce magasin était à la mode, et qu’on ne pouvait pas décemment porter un bijou, s’il n’était pas monté par M. Grays, elles y trouvèrent une telle quantité de monde, qu’il ne leur fut pas même possible de parvenir jusqu’à lui et qu’il fallut attendre. Elles s’assirent au bout du comptoir, du côté où il y avait le moins de foule. Un seul homme, d’après l’attention qu’il exigeait de l’ouvrier à qui il parlait, commandait sans doute quelque chose de précieux. Elinor espéra cependant que voyant deux femmes attendre qu’il eût fini, il aurait la politesse de se hâter. Mais après les avoir lorgnées l’une après l’autre, avec une très-élégante lorgnette attachée à une chaîne d’or de Venise, et les avoir saluées légèrement, il recommença à parler au bijoutier, à lui expliquer dans le plus minutieux détail ce qu’il demandait : c’était une petite boîte à cure-dents pour lui ; et jusqu’à ce que la grandeur, la forme, les ornement fussent expliqués, il s’écoula au moins un quart d’heure. Il se fit ensuite montrer tous les étuis à cure-dents du magasin, les loua, les dénigra, en parla comme de la chose la plus essentielle, déclara qu’il n’y avait de bien dans ce genre que ce qui sortait de son imagination, et recommença son explication minutieuse. De temps en temps sa main très-blanche, ornée de quelques bagues de fantaisie, reprenait sa lorgnette et la dirigeait négligemment sur les deux sœurs. Il chercha ensuite au milieu de cent breloques qui pendaient à sa montre un cachet emblématique dont la monture était aussi de son imagination. Quoiqu’Elinor, n’eût jamais vu un seul des merveilleux petits-maîtres qui viennent étaler leurs grâces dans les magasins, aux ventes, aux promenades, elle comprit que celui-ci en était un. Sa figure soigné avec toute la recherche et l’extravagance de la mode, aurait été belle s’il en avait été moins occupé ; ses traits étaient réguliers, mais complètement insignifians ; ses yeux grands et d’une belle couleur n’exprimaient que le contentement de lui-même ; son sourire seul aurait paru assez agréable à Elinor, parce qu’il lui rappelait celui d’Edward, s’il n’avait pas souri continuellement avec affectation, et seulement pour montrer ses belles dents.

Après s’en être amusée un instant, elle le trouva insupportable et surtout très-malhonnête de faire attendre aussi long-temps des femmes pour un objet aussi peu important, et de les regarder comme un objet de curiosité. Maria ne savait pas seulement qu’il était là. Pensive, les yeux baissés, elle n’était pas dans le magasin de M. Grays, dont le nom qui avait un léger rapport avec celui de M. Willoughby, avait ramené toutes ses idées de ce côté, et elle ne se doutait non plus de ce qui se passait autour d’elle, que si elle avait été dans sa chambre.

Enfin l’importante affaire de l’étui à cure dents fut décidée. L’ivoire, les perles, l’or, eurent chacun leur place assignée ; et le jeune merveilleux ayant fixé le nombre de jours qu’il pourrait encore vivre, sans la possession de sa délicieuse boîte, mit ses gants avec soin, fit sonner sa répétition, jeta encore un regard sur les dames plutôt pour captiver que pour exprimer l’admiration, et sortit avec cet air heureux que donne la persuasion de son mérite.

Elinor le remplaça auprès du bijoutier à la mode, dit ce qu’elle voulait, montra son écrin, et elle était près de conclure son marché lorsqu’un autre gentilhomme entre, s’approche. Elle jette les yeux sur lui ; c’était son frère M. John Dashwood.

Leur reconnaissance et le plaisir qu’ils eurent à se retrouver, firent évènement dans le magasin de M. Grays. John Dashwood assez bon homme quand il ne lui en coûtait rien et que sa femme n’était pas là, fut réellement bien aise de rencontrer ses sœurs. Il leur témoigna beaucoup d’amitié, et s’informa de leur mère et d’Emma avec respect et tendresse. Elle lui demanda de son côté des nouvelles de Fanny et de son fils. Toute la famille était à la ville depuis deux jours.

— Je désirais beaucoup d’aller hier vous faire une visite, dit-il ; mais c’était impossible, mon petit Henri avait envie de voir les bêtes sauvages, la ménagerie ; il fallut bien lui obéir, et le reste du jour se passa avec madame Ferrars. Ce matin décidément, je voulais aller en Berkeley-Street pour vous voir, si je pouvais en trouver le moment ; mais ici on n’en trouve point pour faire ce qu’on veut. Je suis venu ici acheter un collier à Fanny ; elle ne peut sortir avec celui de l’année passée. Mais demain bien certainement, rien ne m’empêchera, de me présenter chez votre amie madame Jennings. On m’assure que c’est une femme assez riche et qui a une jolie maison. Et son gendre le chevalier Middleton, et milady Middleton ? cela sonne très-bien, en vérité. C’est votre cousin, n’est-ce pas ? Vous m’y présenterez comme cousin de ma belle-mère. Je dois des respects à un homme de ce rang. Ce sont de bons voisins pour vous, m’a-t-on dit.

— Excellens en vérité ! Leur attention pour notre bien-être en général, leur obligeance en chaque occasion, vont plus loin qu’il n’est possible de l’exprimer.

— Je suis charmé de savoir cela, excessivement charmé sur ma parole ! mais cela doit être ainsi ; ils sont vos parens, et très-riches. Il va sans dire que vous devez vous attendre à tout ce qu’ils peuvent faire pour rendre votre situation plus agréable. Ainsi vous êtes, commodément établies dans votre hermitage, et vous n’y manquez de rien. Edward nous en a parlé avec enthousiasme ; c’est, assure-t-il, ce qu’il a vu de plus charmant dans ce genre ; et vous avez à tout égard, au-delà de ce qu’il faut. Ç’a été une grande satisfaction pour nous, je vous assure, d’apprendre que des parens qui ne vous connaissaient point, se conduisaient si bien avec vous, et que vous ne manquiez de rien.

Elinor était honteuse, non pas pour elle, mais pour son frère, et ne fut pas fâchée d’être dispensée de lui répondre par l’arrivée du domestique de madame Jennings, qui vint avertir ces dames que sa maîtresse les attendait à la porte. M. Dashwood les accompagna et fut présenté à madame Jennings à la portière du carosse. Elle l’invita cordialement à venir souvent voir ses sœurs. Il promit qu’il y viendrait sans manquer le lendemain, et les quitta ; il vint en effet. Madame Jennings s’attendait aussi que madame John Dashwood viendrait voir ses belles-sœurs ; Elinor en doutait, et Maria plus encore. Celle-ci la connaissait trop bien pour rien attendre d’elle. En effet, leur frère vint seul ; il apportait pour excuse qu’elle était toujours avec sa mère et n’avait pas un instant de libre. Madame Jennings trop bonne femme pour être exigeante, lui assura qu’entre amis on était sans cérémonie, que l’amie de ses belles-sœurs devait être aussi celle de sa femme, et qu’elles iraient la voir les premières. M. Dashwood fut amical avec ses sœurs, excessivement poli avec madame Jennings, et un peu en peine de savoir comment il fallait être avec le colonel Brandon qui vint quelques momens après lui. Il lui fut présenté sous son nom et sous son titre. Madame Jennings y joignit celui d’ami de la maison ; mais cela ne suffisait pas à M. John Dashwood pour régler le degré de politesse. Il fallait savoir au juste combien il avait de revenu : aussi se contenta-t-il de le regarder avec curiosité, et d’être honnête de manière à pouvoir ensuite l’être plus ou moins, suivant sa valeur et ses rentes.

Après être resté une demi-heure, il se leva et pria Elinor de venir avec lui à Conduit-Street, pour l’introduire chez sir Georges et lady Middleton. Le temps était beau ; elle y consentit, et prit le bras de son frère. À peine furent-ils dehors de la maison, qu’il lui demanda : Qui est donc ce colonel Brandon, Elinor, a-t-il de la fortune ?

— Oui, il a une belle terre en Dorsetshire.

— J’en suis charmé, reprit M. Dashwood. Il a très-bon ton cet homme-là. Je lui crois un très-bon caractère, et, d’après la manière dont il vous a saluée, je pense que je puis vous féliciter sur l’espoir d’un bon établissement.

— Moi ! mon frère, que voulez-vous dire ?

— Il vous aime ; cela n’est pas douteux. Je l’ai bien observé, et j’en suis convaincu. À combien monte sa fortune ?

— On dit qu’il a deux mille pièces de revenu.

— Deux mille pièces ! Je voudrais de tout mon cœur, ma chère Elinor, dit-il avec un air de générosité, comme si son souhait était un présent, je voudrais qu’il en eût le double.

— Je vous en remercie pour lui, dit Elinor en riant ; mais pour moi cela m’est assez égal. Je suis très-sûre que le colonel Brandon n’a pas la moindre idée de m’épouser.

— Vous vous trompez, Elinor, vous vous trompez beaucoup ; avec un peu de soins et de peine de votre côté vous vous assurez cette conquête. Peut-être n’est-il pas encore décidé ; votre peu de fortune peut le faire balancer. Sans doute sa famille est contre vous ; c’est tout simple, et cela doit-être ainsi. Mais quelques-uns de ces petits encouragemens que les jolies femmes savent si bien donner, le décideront en dépit de lui même ; et je ne vois aucune raison qui puisse vous en empêcher. Je n’imagine pas qu’un premier attachement de votre côté puisse influer. Vous n’êtes pas romanesque, vous Elinor,… et en un mot vous savez fort bien qu’un attachement, de cette nature est hors de la question… Vous avez assez d’esprit pour me comprendre et assez de raison pour sentir qu’il y a des obstacles insurmontables. Non, non, le colonel Brandon, voilà celui sur lequel vous devez jeter vos vues ; et de ma part aucune politesse, aucune attention, ne sera, épargnée pour qu’il se plaise avec vous et votre famille. Je l’inviterai à dîner au premier jour, je vous le promets. C’est une affaire qui nous donnerait à tous une vraie satisfaction. Vous devez sentir, dit-il en baissant la voix, d’un air important, que cela, ferait plaisir à tout le monde… Toute ma famille désire excessivement, Elinor, de vous voir bien, établie. Fanny particulièrement a votre intérêt à cœur, je vous assure, et sa mère aussi, madame Ferrars, qui ne vous connaît pas encore, mais qui a souvent entendu parler de vous, et qui est une très-bonne femme. Elle disait l’autre jour qu’elle donnerait tout au monde pour vous voir bien mariée. — À tout autre qu’à son fils, pensa Elinor sans le dire. Pauvre dame Ferrars ! ce n’est pas moi qui vous donnerai du chagrin !

— Vous ne répondez pas, reprit M. Dashwood ; vous êtes convaincue, je le vois ; et l’affaire ira. Ce serait une chose très remarquable et très plaisante d’avoir deux noces en même temps dans la famille et que Fanny mariât son frère et moi ma sœur ; cela n’est pas impossible.

— Est-ce que M. Ferrars doit se marier ? demanda Elinor avec fermeté.

— Cela n’est pas encore conclu, répondit-il ; mais il en est fort question. Il a une si excellente mère ! Madame Ferrars avec une libéralité que l’on voit rarement chez une femme aussi riche, lui donne mille livres sterling par année en faveur de ce mariage. Aussi est-ce un parti qu’il ne faut pas laisser échapper : c’est mademoiselle Morton, la fille unique de feu lord Morton, qui aura le jour de son mariage trente mille pièces. Edward, comme vous le savez, est très-aimable ; il a un bon caractère, tout ce qu’il faut pour rendre une femme très-heureuse. Ainsi c’est un mariage très sortable des deux côtés, et qui se fera sûrement. Edward doit à sa mère de n’y mettre aucun obstacle. Une mère qui se prive pour son fils d’un revenu de mille pièces ; c’est superbe ! Il lui en reste encore deux mille ; mais-elle a deux autres enfans, Fanny et Robert. Elle ne les oublie pas non plus ; elle est si généreuse, si noble ! L’autre jour quand nous arrivâmes à la ville, pensant qu’un peu d’argent nous ferait plaisir, elle glissa dans la main de Fanny un billet de banque de deux cents pièces. Jugez comme cela venait à propos !

— Est-ce que vous auriez fait quelque perte d’argent, dit Elinor, essuyé quelque banqueroute ?

— Non, non rassurez-vous ; je ne place mon argent qu’en lieu sûr : il n’y a rien à craindre. Mais mon Dieu ! dans ces temps-ci on a tant de dépenses à faire, et qui s’augmentent quand on vient à Londres. Voyez il faut un collier neuf à Fanny. Elle donnera bien le vieux en paiement ; mais il y a toujours la façon. Je veux aussi vous donner, mes chères sœurs, à chacune une petite paire de boucles d’oreilles. Quand nous retournerons chez Grays vous choisirez. Vous n’en achetiez pas ce matin, j’espère ? Il serait piquant que vous m’eussiez prévenu.

— Non, non, mon frère, rassurez-vous ; nous n’en avons pas besoin du tout. Notre bonne maman a voulu absolument nous donner quelques-uns de ses bijoux, plus que nous n’en voulions ; et je les faisais remonter. — Bien, fort bien, j’en suis charmé ; c’est très-bien fait. Quel besoin en a-t-elle à la campagne ? Enfin vous avez vu ma bonne volonté. J’ai promis à mon père, à ses derniers momens, d’avoir soin de vous. On ne manque pas à une parole de cette espèce ; et vous auriez eu déjà quelques petits présens de ma part, si je n’avais pas eu de grandes dépenses, à faire à Norland.

— À Norland ! avez-vous fait des changemens ?

— Oui, quelques uns ; d’abord des emplètes considérables de linge, de porcelaines, de meubles, pour remplacer ceux que notre respectable père a légués à votre mère. Je ne m’en plains pas ; il avait bien le droit de les donner à qui il voulait. Mais enfin il a fallu beaucoup d’argent pour ces emplètes ; et pour y suppléer j’ai coupé l’avenue des grand ormes et beaucoup éclairci le bois de chêne ; j’ai fait ôter tous ces vieux arbres que Maria trouvait si beaux. Vous ne sauriez croire comme c’est plus joli à présent que tout est découvert. J’ai vendu tous ces bois ; n’ai-je pas bien fait, Elinor, qu’en dites-vous ?

Elinor ne répondait pas ; elle était en idée sous ces beaux ombrages qui n’existaient plus. Pauvre Maria, pensait-elle, tu perds à-la-fois tout ce que ton cœur aimait ! Il trouvera encore des soupirs, ce pauvre cœur, pour les vieux arbres de Norland.

— Vous avez aussi agi très-prudemment, continua John Dashwood, en vous liant avec cette madame Jennings. Sa maison est très-bien meublée ; son équipage, annonce qu’elle est très-bien dans ses affaires ; et c’est une connaissance qui peut vous être très-utile pour le présent et pour l’avenir. Son invitation prouve combien elle vous aime : car enfin deux personnes de plus dans un ménage sont quelque chose. Mais, à la manière dont elle parle de vous, je parie qu’elle ne s’en tiendra pas là, et qu’à sa mort vous ne serez pas oubliées. Elle laissera, sûrement quelque bonne somme ; et j’en suis charmé pour vous.

— Je crois, dit Elinor, qu’elle ne laissera que ce qui doit revenir à ses enfans.

— Bon ! bon ! moi je suis sûr qu’elle fait des épargnes et qu’elles seront pour vous. Ne m’a-t-elle pas dit : vos sœurs remplacent mes filles ; n’était-ce pas clair ? Qu’avez-vous à dire à cela ?

— Nous les remplaçons dans leurs chambres, et rien de plus. Elle aime beaucoup ses filles et ses petits-enfans, et ne leur préférera pas des étrangères ; cela ne serait ni juste ni naturel.

— Ses filles sont très bien mariées ; et je ne vois pas la nécessité de leur donner plus qu’il ne leur revient de droit. Ses bontés inouïes pour vous vous donnent lieu de prétendre à un bon legs après elle ; ce serait vous tromper que d’en agir autrement.

— Nous ne demandons que son amitié, dit Elinor ; et pardonnez, mon frère, si je vous avoue que votre intérêt pour notre prospérité va beaucoup trop loin.

— Non, non, pas du tout. J’ai promis à notre bon père de m’intéresser à vous dans toutes les occasions, et rien n’est plus juste. Mais, ma chère Elinor, parlons d’autre chose. Qu’est-ce qu’il y a avec Maria ? Elle n’est plus la même ; elle a perdu ses belles couleurs ; elle a maigri ; ses yeux sont battus ; elle n’a plus de gaîté, de vivacité ; est-elle malade ?

— Elle n’est pas bien ; elle a depuis quelques semaines des maux de nerfs et de tête.

— J’en suis fâché, très fâché ! Dans la jeunesse il suffit d’une maladie pour détruire la fleur de la beauté ; et voyez en combien peu de temps ! En septembre passé quand elle quitta Norland, c’était la plus belle fille qu’on pût voir. Elle avait précisément ce genre de beauté qui plaît aux hommes et les attire. Je pensais aussi qu’elle trouverait bientôt un bon parti. Je me rappelle que Fanny disait souvent que quoiqu’elle fût votre cadette, elle se marierait plus tôt et mieux que vous. Elle s’est trompée cependant : c’est tout au plus à présent, si Maria trouve un parti de cinq ou six cents pièces de rente ; et vous, Elinor, vous allez en avoir un de deux mille… en Dorsetshire… dites-vous… Je connais peu le Dorsetshire, mais je me réjouis beaucoup de voir votre belle terre. Dès que vous y serez établie, vous pouvez compter sur la visite de nous deux Fanny et moi. Nous serons charmés de passer là quelque temps avec vous et le bon colonel.

Elinor s’efforça très-sérieusement de lui ôter l’idée que le colonel songeât à l’épouser ; mais ce fut en vain. Ce projet lui plaisait trop pour qu’il y renonçât. Il persista à dire qu’il ferait tout ce qui dépendait de lui pour décider la chose qui était déjà bien commencée, et que dès le lendemain il irait voir le colonel, et lui ferait un bel éloge d’Elinor. Ce pauvre John Dashwood ! il avait justement assez de conscience pour sentir qu’il n’avait point rempli ses promesses à son père relativement à ses sœurs, et pour désirer que le colonel Brandon et madame Jennings voulussent bien les dédommager de sa négligence.

Ils eurent le bonheur de trouver lady Middleton chez elle ; et sir Georges rentra bientôt après. Elinor présenta son frère ; et des deux côtés l’on se fit beaucoup de civilités. Sir Georges était toujours prêt à aimer tout le monde ; et quoique M. Dashwood ne s’entendît ni en chevaux ni en chiens, il promettait d’être un assez bon convive. Lady Middleton trouva sa tournure élégante et son ton parfait, parce qu’il avait admiré son salon ; et M. Dashwood fut enchanté de tous les deux.

— Quel charmant récit j’aurai à faire à Fanny de ma matinée, dit-il à sa sœur en la ramenant chez madame Jennings ; et comme elle en sera contente ! Il n’y a que la santé de la pauvre Maria ; mais elle se remettra. Lady Middleton est une femme charmante, tout-à-fait dans le genre de Fanny. Elles se conviendront à merveille, j’en suis sûr ! et sir Georges est très-aimable. Il donne souvent à manger, n’est-ce pas, et des assemblées et des fêtes ? Il m’a invité à tout ce qu’il y aurait chez lui. C’est une bonne connaissance à faire ; et je vous en remercie, Elinor. Votre madame Jennings aussi est une excellente femme, quoique moins élégante que sa fille ; mais aussi n’est-elle pas lady. J’espère bien cependant que votre belle-sœur n’aura plus aucun scrupule de la voir : car je vous confesse à présent que c’est pour cela qu’elle n’est pas venue avec moi ce matin. Nous savions qu’elle est veuve d’un homme qui s’était enrichi dans le commerce ; et ni madame Dashwood ni madame Ferrars ne se souciaient de voir cette famille. Mais cela changera quand je leur dirai comme elle a l’air opulente. Le salon de lady Middleton est plus orné que le nôtre ; et je crains seulement un peu que Fanny ne veuille l’imiter. Mais enfin ils sont riches, très-aimables ; et j’espère que nous nous verrons souvent. Ils étaient devant la maison de madame Jennings, et ils se séparèrent.