Recherches sur la culture de la pomme de terre industrielle et fourragère/CHAP. I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Aimé Girard
Chapitre Ier. De la culture de la pomme de terre industrielle et fourragère en France.


RECHERCHES
SUR LA
CULTURE DE LA POMME DE TERRE


INDUSTRIELLE ET FOURRAGÈRE.





CHAPITRE I.


DE LA CULTURE DE LA POMME DE TERRE INDUSTRIELLE ET FOURRAGÈRE EN FRANCE ; NÉCESSITÉ D’ENTREPRENDRE DES RECHERCHES DANS LE BUT D’AMÉLIORER CETTE CULTURE.




Étendue et rendement de la culture de la pomme de terre en France.


Considérée au point de vue de l’importance de son développement en surface, la culture de la pomme de terre occupe le quatrième rang sur le domaine agricole de la France ; la culture des céréales, celle des fourrages, celle de la vigne, ont seules un développement superficiel plus important. D’après la statistique officielle la plus récente (1889), elle s’étend sur 1454794 hectares, le vingtième de notre territoire labourable lui appartient, et chaque habitant de la France peut compter à son actif une pièce de 4 ares environ cultivée en pommes de terre.

Mais si, au point de vue de son développement superficiel, cette culture possède une grande puissance, il n’en est plus de même lorsqu’on la considère au point de vue de sa production ; celle-ci est absolument misérable.

Sur les 1 454 794 hectares cultivés en pommes de terre, en effet on n’a, en 1889, récolté que 106998419 quintaux, soit une moyenne de 7355kg à l’hectare ; des 4 ares qui lui reviennent en partage, chaque Français n’a retiré que 300kg de pommes de terre. C’est bien là, du reste, le rendement habituel dans notre pays, car pour la période décennale de 1879 à 1888, c’est à 99877928 quintaux, soit en nombre rond à 100000000 de quintaux que nos récoltes annuelles se sont élevées en moyenne,.

Si faible que soit ce rendement en poids, il n’en représenterait pas moins, pour l’agriculture française, si l’on adoptait le prix d’estimation de la statistique officielle (5fr, 43 les 100kg), une recette annuelle de 543000000 de francs ; mais cette estimation est certainement trop élevée. C’est se rapprocher davantage de la vérité que de fixer à 3fr, 50 le prix moyen du quintal, et même en face de cette estimation modeste on voit la pomme de terre apporter chaque année à notre agriculture une recette de 350000000 de francs.

Rapportée à l’hectare cependant, cette grosse recette représente 260fr à peine ; c’est, comme je le disais tout à l’heure, un résultat misérable.

Quelques départements, il est vrai, ont le privilège de récoltes plus fortes. C’est ainsi qu’en 1889, dans le département des Vosges, où la féculerie joue un rôle si important, le rendement s’est élevé à 14480kg par hectare, que dans la Seine, où la culture maraîchère intervient, il a été de 14800kg en 1888 et de 14100kg en 1889, que pour cette dernière année il a atteint dans l’Ardèche le chiffre de 13600kg, que dans les départements des Hautes-Alpes, des Ardennes, du Doubs, de Lot-et-Garonne, de Meurthe-et-Moselle, de l’Oise, de Seine-et-Oise, du Var, de la Vienne, il a varié de 10000 à 11100kg. Mais, dans d’autres départements, par contre, c’est à des chiffres singulièrement bas qu’on voit la récolte descendre ; c’est ainsi que, dans les départements de l’Aude, de l’Aveyron, du Cantal, du Gers, de l’Hérault, des Landes, de la Lozère, du Morbihan, le rendement pour l’année 1889 a été inférieur à 4000, souvent même à 3000kg, que dans les Alpes-Maritimes enfin il n’a pas dépassé 2000kg à l’hectare.


Les pommes de terre cultivées sur nos champs n’accusent, d’ailleurs, en général, qu’une faible teneur en matière utile, c’est-à-dire en fécule ; c’est chose rare qu’on voie cette teneur dépasser 16 pour 100 ; la fixer à 14 pour 100, en moyenne, est certainement être bien près de la vérité de telle sorte qu’en réalité c’est à une production de 1000kg seulement de fécule anhydre à l’hectare qu’on peut, actuellement encore, estimer les résultats fournis en France par la culture de la pomme de terre.

Aussi ne faut-il pas s’étonner si, dans notre pays, c’est aux besoins de l’alimentation humaine que cette culture est principalement destinée, et si l’on ne voit pas les efforts du cultivateur tendre à la production de récoltes appropriées aux besoins de l’industrie et de l’alimentation du bétail.

La distillerie de pommes de terre n’existe pas en France, la féculerie est loin d’y posséder l’importance qu’elle devrait avoir, et c’est accidentellement pour ainsi dire qu’on voit l’agriculteur se préoccuper des services que lui pourrait rendre la pomme de terre pour l’entretien et même pour l’engraissement de tous les animaux qui vivent à la ferme ; c’est pour l’élevage des porcs seulement qu’il en connaît le prix.

Les qualités, en effet, que l’on demande à la pomme de terre destinée à l’alimentation humaine sont différentes des qualités qu’imposent à la pomme de terre industrielle et fourragère les usages auxquels celle-ci est réservée. Pour la première sans doute, il convient de rechercher, dans une certaine mesure, le rendement en poids et la richesse en fécule ; mais il convient de rechercher surtout la forme, le goût, le bouquet qui, sur le marché, assureront aux tubercules la préférence du consommateur. Pour la seconde, le cultivateur ne doit avoir qu’un seul objectif la production maxima de matière utile et particulièrement de fécule à l’hectare.


Étendue et rendement de la culture de la pomme de terre à l’étranger.


Les résultats auxquels la culture de la pomme de terre aboutit en d’autres contrées sont souvent supérieurs à ceux que nous obtenons en France. En Angleterre, le rendement moyen s’élève à près de 15000kg à l’hectare ; en Belgique, il varie entre 12000kg et 13000kg, etc.

Mais c’est en Allemagne surtout qu’il convient de considérer cette culture, d’une part, à cause des services qu’elle a rendus en transformant les terrains pauvres de ce pays en terrains productifs ; d’une autre, à cause du rôle considérable qu’y joue la pomme de terre comme matière première de la fabrication de l’alcool.

C’est sur 3000000 d’hectares environ, c’est-à-dire sur une superficie double de celle qu’elle occupe en France, que la culture de la pomme de terre se développe en Allemagne. Pris dans son ensemble, le rendement en est faible, supérieur cependant au rendement de la culture française ; en moyenne, en effet, il ne dépasse guère 9000kg à 10000kg à l’hectare. Mais c’est un fait connu qu’en certaines régions de l’Allemagne, où la culture intensive est en honneur, en Saxe notamment, ces rendements sont de beaucoup dépassés, que là les rendements de 25000kg et de 28000kg à l’hectare, avec des richesses de 17 à 18 pour 100 de fécule, sont considérés comme normaux, et que fréquemment on v constate des rendements de 30000kg, même de 32000kg à l’hectare.

Les comptes rendus des Sociétés d’agriculture, les rapports d’expositions, les catalogues des nombreux producteurs de plant de l’Allemagne ont, depuis quelques années, mis cette supériorité en évidence.

Il ne saurait d’ailleurs en être autrement ; pour s’en convaincre il suffit de comparer, au point de vue des applications qu’ils reçoivent, les produits de la culture dans ce pays et dans le nôtre.


Situation économique de la culture de la pomme de terre au point de vue des applications, en France et en Allemagne.


Chaque année, l’Allemagne met sur le marché une masse d’alcool qui dépasse 4000000 d’hectolitres, et dont les trois quarts environ, près de 3000000 d’hectolitres, ont pour origine la fécule contenue dans les tubercules de la pomme de terre.

A cette énorme fabrication d’alcool correspond, et comme conséquence nécessaire, une abondante production de vinasses et de drêches propres à l’alimentation du bétail.

Pour satisfaire aux besoins des distilleries de pommes de terre en Allemagne, l’agriculture de ce pays doit, chaque année, mettre à leur disposition 30000000 de quintaux de tubercules féculents, c’est-à-dire une quantité égale au tiers de la quantité que l’agriculture française tout entière produit.

Ces pommes de terre, en outre, par suite du système de perception de l’impôt sur l’alcool, doivent être portées à la cuve de fermentation, aussi riches que possible en fécule.

De telle sorte que ce devient pour l’agriculture allemande, lorsqu’elle travaille pour la distillerie, une nécessité que d’obtenir sur une surface donnée le plus grand poids possible de tubercules riches.

C’est de cette nécessité que sont nés les progrès accomplis en Allemagne depuis trente années par la culture de la pomme de terre industrielle et fourragère.

En France, la situation de cette culture est toute différente ; la fabrication de l’alcool, jusqu’ici, ne lui a rien demandé, et pour produire les 2000000 d’hectolitres qu’accusent nos statistiques officielles, nos distillateurs ont préféré, pendant ces dernières années, importer de l’étranger près de 2500000 quintaux de grains et notamment de maïs, détourner de la fabrication du sucre 1200000 tonnes de betteraves, enlever enfin à l’industrie naissante de la sucraterie 170000 tonnes de mélasses, pour, du traitement de ces trois matières premières, obtenir:


Hectolitres
En alcools de grains 
 765065
En alcools de betterave 
 672652
En alcools de mélasse 
 451825
                         Total 
 1889282


C’est, en effet, à 100000 hectolitres à peine que s’élèvent les produits alcooliques fournis actuellement par le vin, le cidre et les analogues.

De telle sorte que, résumée en quelques mots, la situation respective de la distillerie en Allemagne et en France peut être caractérisée en disant que les alcools allemands sont, pour les trois quarts de la production, des alcools de pomme de terre, pour un quart des alcools de grain, tandis que les alcools français ne proviennent jamais de la pomme de terre et sont fournis pour 38/100 par les grains, pour 32/100 par les betteraves, pour ̃23/100 par les mélasses. pour 5/100 par le vin et les analogues.

Lorsqu’on réfléchit à ces différences profondes dans l’allure de deux industries dont le but (production d’alcool et de drêches) est identique, dont les procédés sont analogues, et qu’on en recherche les causes, on est bientôt conduit à penser que la principale de ces causes réside dans les différences que présente, quant à son prix de revient, la matière alcoolisable offerte par l’agriculture l’une et à l’autre.

Si les distillateurs allemands préfèrent la pomme de terre aux grains, c’est que la culture met à leur disposition, à bon marché, des tubercules riches en fécule ; si les distillateurs français la négligent au contraire, c’est que, dans notre pays, son rendement en tubercules et la teneur de ceux-ci en matière amylacée sont trop faibles pour que son emploi en distillerie soit possible.

De cette faiblesse de nos récoltes et de leur pauvreté en fécule on a vu, depuis quelques années, l’industrie française de la féculerie souffrir dans une large mesure. Ce n’est pas seulement la concurrence des amidons de maïs qui a porté le trouble dans cette industrie, c’est aussi et c’est surtout l’abaissement progressif de la qualité des tubercules mis par l’agriculture à la disposition de nos usines.

Et si enfin la pomme de terre n’intervient aujourd’hui encore que dans une faible mesure à l’alimentation de notre bétail, c’est dans le prix de revient relativement élevé que lui impose la faiblesse de la récolte qu’il en faut chercher la cause.


Ce serait, cependant, une erreur que de considérer comme absolument inconnus en France, même par la grande culture, les hauts rendements auxquels aboutit. normalement la culture de la pomme de terre, en certaines parties de l’Allemagne.

Je dois à l’obligeance de mon regretté confrère de la Société nationale d’agriculture, M. Dailly, dont la comptabilité agricole doit, on le sait, être citée comme un modèle, la communication de ses comptes de récolte de pommes de terre, depuis 1843 jusqu’à 1885 ; ces comptes s’appliquent à une culture qui a varié de 20 à 45 hectares chaque année.

Si l’on considère les deux premières périodes décennales qu’ils embrassent, on voit que la récolte a été de :


A l'hectare[1]
De 1843 à 1853 
 15434kg
De 1853 à 1863 
 13186kg


Ce sont là des nombres déjà supérieurs à la moyenne des cultures françaises, bien inférieurs encore cependant au chiffre des récoltes que l’on obtient régulièrement dans certaines régions de l’Allemagne ; mais, à la troisième période, la moyenne se relève ; elle atteint :


A l'hectare.
De 1863 à 1873 
 24053kg


et donne par conséquent au cultivateur le haut rendement que tout à l’heure j’indiquais comme but. Portée à la féculerie, cette récolte a représenté par hectare une valeur de 758lr. A la vérité, la moyenne de la quatrième période est moins bonne ; elle devient :


A l'hectare.
De 1873 à 1883 
 17487kg


Mais, dans cette longue comptabilité, s’étendant sur plus de quarante années de culture, on trouve aussi quelques maxima qui dépassent de beaucoup les rendements moyens. C’est ainsi qu’on voit la récolte s’élever :


par hectare.
en 1845 (sur 27ha), à 
 31561kg
en 1863 (sur 21ha), à 
 34251   
en 1869 (sur 21ha), à 
 34000   
en 1871 (sur 22ha), à 
 32160   
en 1875 (sur 23ha), à 
 31217   


D’autres exemples pourraient être placés à côté de ceux que nous apportent les travaux de M. Dailly ; j’en trouverais, notamment, parmi les résultats qu’ont fait connaître quelques habiles cultivateurs MM. Paul Genay, de Lunéville ; Boursier, de Compiègne, etc., à la suite d’essais entrepris par eux dans ces dernières années sur la culture de la pomme de terre, essais dont je parlerai bientôt. Mais ces résultats, s’appliquant à des cultures expérimentales, ne sauraient être aussi démonstratifs que les résultats obtenus en grande culture par M. Dailly ; je les laisserai donc de côté en ce moment, me contentant des premiers pour montrer que, si les hauts rendements obtenus couramment dans une partie de l’Allemagne sont rares en France, ils n’y sont pas cependant absolument inconnus.


Quoi qu’il en soit, c’est exprimer la situation respective de la culture de la pomme de terre en Allemagne et en France que de considérer les rendements de 22000 à 20000kg avec des richesses de 17 à 18 pour 100 de fécule comme habituels sur une partie au moins du territoire allemand, les rendements de 10000 à 12000kg avec des teneurs de 13 à 14 pour 100 comme habituels dans notre pays, les rendements de 12000 à 15000kg comme répondant à des cultures soignées, les rendements de 15000 à 20000kg comme exceptionnels, les rendements supérieurs à ces chiffres comme absolument rares.


Des différences aussi considérables ne semblent justifiées par aucune cause nécessaire ; le sol et le climat de la France se prêtent aussi bien que celui de l’Allemagne à la culture de la pomme de terre ; a priori, cette culture semble devoir donner, dans l’un et l’autre pays, des résultats aussi satisfaisants, et, s’il n’en est pas ainsi, il est permis d’admettre comme chose toute probable, sinon démontrée d’avance, que notre agriculture se trouve, au point de vue de la production de la pomme de terre, et, comme elle l’a été si longtemps, au point de vue de la production de la betterave, dans un état d’infériorité dû exclusivement à l’insuffisance des procédés qu’elle emploie.

C’est sous l’empire de cette préoccupation, dans l’espoir d’améliorer la culture de la pomme de terre en France, de l’élever au niveau qu’elle occupe en d’autres pays et notamment dans certaines parties de l’Allemagne, que j’ai entrepris et poursuivi pendant six années, de ̃ 1885 à 1S91, les recherches scientifiques et les travaux de culture dont je vais exposer le développement, recherches et travaux qui, couronnés par un succès inespéré, aboutissent, en ce moment, à une transformation rapide et profonde de l’une des branches les plus intéressantes de l’agriculture française.





  1. Le compte a été établi par M. Dailly en hectolitres, en attribuant à chacun de ces hectolitres un poids moyen de 67kg.